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Comptes rendus

Anne-Florence Gillard-Estrada, Le Corps grec dans la peinture victorienne. Entre idéal et fantasme

Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, collection « Mondes Anglophones », 2025, 420 p.
Sarah Gould
Référence(s) :

Anne-Florence Gillard-Estrada, Le Corps grec dans la peinture victorienne. Entre idéal et fantasme. Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, collection « Mondes Anglophones », 2025, 420 pages. ISBN : 979-1023108088

Texte intégral

1En 2018, à l’occasion d’une rétrospective qui lui était consacrée à la Manchester Art Gallery, Sonia Boyce réalisa une performance au cours de laquelle elle fit temporairement décrocher des cimaises du musée le tableau Hylas and the Nymphs (1896) de John William Waterhouse. Inspirée d’un épisode de la mythologie grecque, l’œuvre représente Hylas attiré par un groupe de nymphes nues dont les corps et les regards convergents l’envoûtent et l’entraînent vers le fond d’un étang. En lieu et place du tableau, le musée invita les visiteurs à déposer des post-its, transformant l’espace d’exposition en lieu de conversation. La controverse qui s’ensuivit, partagée entre approbation et, plus largement, indignation face à ce qui fut perçu comme une forme de censure, mit surtout en lumière l’ambivalence persistante de telles réappropriations victoriennes, hautement policées en apparence, des mythes antiques. Dans leur célébration de la beauté, ces œuvres provoquent aussi par là-même un malaise, notamment lorsque, comme chez Waterhouse, elles mettent en scène des corps féminins idéalisés et érotisés.

2Si l’ouvrage d’Anne-Florence Gillard-Estrada, Le Corps grec dans la peinture victorienne. Entre idéal et fantasme, ne mentionne pas Hylas and the Nymphs, cela tient peut-être à la fois à son statut d’image canonique, mais aussi au caractère presque trop explicite de sa mise en scène de la féminité fatale, moins troublante que lassante dans sa lisibilité iconographique. Consacré au renouveau grec dans la peinture victorienne et, plus précisément, à ses effets sur la représentation des corps, l’ouvrage privilégie en effet des œuvres plus liminaires et ambiguës, qui déstabilisent les catégories visuelles et genrées généralement associées à l’Antiquité réinventée au xixᵉ siècle. Ainsi, si Gillard-Estrada souligne la récurrence des figures de sirènes dans l’œuvre de Waterhouse, c’est pour analyser Ulysses and the Sirens, où des créatures hybrides, aux corps de rapaces, rejouent, dans un dispositif de regards comparable à celui de Hylas and the Nymphs, une scène d’attraction et de menace, en surplomb cette fois, dirigée contre Ulysse. Plus largement, son analyse se concentre sur des images qui « dérogent aux codes régissant les sexes » (230) révélant la dimension instable et fantasmatique du corps antique dans l’imaginaire victorien.

  • 1 Donna Haraway, Staying with the Trouble, Making Kin in the Chtulucène, Duke University Press, 2016.

3L’autrice invite ainsi à porter un nouveau regard sur un corpus relevant à la fois du préraphaélisme (c’est-à-dire d’une seconde phase de l’art préraphaélite), de l’esthétisme, et de la peinture de genre historique et anecdotique. En s’éloignant d’une interprétation univoque fondée sur l’idéalisation du nu féminin, il s’agit de considérer des régimes de regard plus instables et ambivalents, de mettre en évidence des formes « d’ambiguïté » (terme récurrent de l’ouvrage) qui caractérisent à la fois le genre (au sens de gender) et le genre, cette fois-ci artistique. Dans cette perspective, Gillard-Estrada rejoint les réflexions de Naomi Schor sur l’esthétique du détail. Dans Reading in Detail : Aesthetics and the Feminine (1987), Schor montre que le dénigrement du détail s’inscrit dans une tradition esthétique académique fondée sur une hiérarchie des valeurs qui mobilise implicitement des catégories genrées, à la fois au sens des genres picturaux et du gender. Si Gillard-Estrada mobilise également la notion de « trouble » en dialogue implicite avec les théories du genre, et notamment les travaux de Judith Butler sur la performativité et l’instabilité des catégories sexuelles (Gender Trouble, 1990), on pourrait également dire que ces figures « habitent le trouble », pour reprendre la formule de Donna Haraway1. Corps hybrides, idéalisés ou déviants, ils cristallisent les tensions propres à la seconde moitié du xixe siècle. C’est précisément dans cet espace de tension, entre idéal classique, fantasme victorien et instabilité des identités genrées, que s’élabore le Greek revival tel que l’analyse l’ouvrage.

4Gillard-Estrada retrace l’histoire des renouveaux de l’art grec, en revenant notamment sur la généalogie du néoclassicisme en Grande-Bretagne et sur ses reconfigurations successives (237). Chacun de ces moments de résurgence de l’Antique constitue une construction historiquement située, étroitement ancrée dans des contextes culturels, idéologiques et esthétiques contemporains. La question se pose alors avec une acuité particulière pour l’époque victorienne : quelles sont les conditions propres à ce contexte qui modèlent son recours au corps grec ? Entre idéal esthétique hérité du néoclassicisme, imaginaire archéologique nourri par les découvertes et les discours scientifiques, et préoccupations hygiénistes, morales et sociales spécifiques à la culture victorienne, le renouveau grec apparaît comme un dispositif de projection, où s’articulent fantasmes de pureté formelle, anxiétés et interrogations sur le genre, le désir, le normal, et le pathologique.

5Il s’agit d’un ouvrage érudit, solidement documenté, qui s’appuie sur une riche iconographie et accorde une place importante à la réception critique contemporaine des œuvres étudiées. Dès l’introduction, l’autrice explicite un double ancrage méthodologique, nourri à la fois par l’attention au détail héritée de Daniel Arasse, de son histoire rapprochée de la peinture et par une approche des images comme lieux de survivances, de tensions et d’anachronismes, proche des propositions de Georges Didi-Huberman. Ce positionnement dans la théorie française constitue, en outre, une originalité notable dans le champ des études sur l’art britannique, où la bibliographie mobilisée demeure souvent majoritairement anglophone.

6L’ouvrage est structuré en quatre chapitres. Le premier retrace les filiations théoriques de la référence antique, de l’héritage de Winckelmann aux reconfigurations de la période en question. À travers des études de cas d’œuvres, l’autrice met en lumière la résurgence « du rêve et du fantasme » dans l’art néoclassique victorien, ce qu’elle considère en quelque sorte comme un retour du refoulé d’une certaine construction occidentale de la Grèce antique caractérisé par un « impératif d’idéalisation » (25). Dans cette perspective, le recours à la Grèce antique participe à une forme d’échappée face aux incohérences du monde moderne, pollué et industriel, déjà perçu comme dégradé sur les plans moral et environnemental. Loin d’un néoclassicisme apaisé, le renouveau grec victorien apparaît ici traversé par de multiples inquiétudes.

  • 2 Cora Gilroy-Ware, The Classical Body in Romantic Britain, Yale University Press, 2020.

7La deuxième partie est consacrée au nu, et revient sur le contexte britannique, marqué par des préoccupations morales liées à une culture majoritairement protestante et anglicane. Gillard-Estrada rappelle qu’avant les années 1860, le nu demeure relativement rare dans la peinture britannique, et contraste fortement avec la situation française où, comme elle l’explique, le nu allégorique est porteur de valeurs politiques ou civiques, et est l’objet de commandes publiques importantes. L’attention renouvelée pour le nu dans les années 1870 s’inscrit ainsi, Gillard-Estrada le rappelle, dans l’émergence de nouvelles écoles d’art privées qui pratiquent le modèle vivant. On pense aussi à la Grosvenor Gallery, ouverte en 1877, comme alternative à la Royal Academy et dont les murs étaient couverts de nus. Sur le nu romantique en Grande-Bretagne, et donc la période antérieure, une référence à l’ouvrage de Cora Gilroy-Ware, qui n’est pas mobilisé dans la bibliographie, aurait pu offrir un éclairage complémentaire sur la centralité du corps féminin, notamment chez William Etty, dans la redéfinition du classicisme au xixᵉ siècle2. Gilroy-Ware y soutient notamment que c’est le corps des femmes en peinture, souvent érotisé, qui en est venu à incarner de manière privilégiée le triomphe d’un art classique. Dans le cas victorien, le nu « classique » s’inscrit au croisement de deux discours : à la fois l’idéalisation académique et, « l’idée de l’autonomie artistique chère à l’esthétisme, qui interdit une approche didactique ou morale de l’art » (99). Cette articulation produit une iconographie spécifique, souvent marquée par des figures d’éphèbes, d’androgynes ou par des inflexions homoérotiques, qui déplacent les normes du nu héroïque classique. L’autrice fait une proposition intéressante en revenant sur le fait que, alors que le nu féminin était jugé « plus décoratif puisqu’il faisait davantage appel aux valeurs de surface » (95), au contraire, dans la peinture d’inspiration antique, le nu masculin tend lui aussi à se charger de qualités décoratives et sensorielles, brouillant ainsi les hiérarchies genrées traditionnellement associées au corps classique. L’ouvrage de Sara Vitacca, Michelangelismes — La réception de Michel-Ange entre mythe, image et création (1875-1914), paru quelques mois auparavant, ne figure logiquement pas dans la bibliographie. Il n’en demeure pas moins qu’il propose un ensemble de pistes particulièrement fécondes à mettre en parallèle.

  • 3 The Builder, 9 mai 1885, 646, cité dans Jessica Feather, “1885: The Female Nudity Debate.” In The R (...)
  • 4 Ici on pense par exemple à l’ouvrage de Jérôme Delaplanche, Ravissements, Paris, Citadelles et Maze (...)

8La troisième partie porte sur les figures de femmes et héroïnes homériques telle Hélène, Cassandre, ou Clytemnestre. Il y est aussi question de Circe, et d’une œuvre en particulier, une odalisque de John Maler Collier, Circe de 1885. Sur cette dernière, la remarque d’un critique, absente de l’ouvrage, est révélatrice du regard de l’époque : « why could not he call it Woman and Tiger, instead of pretending to represent Circe, that wild conception of the old Greek mind3? » Cette réaction met en évidence le glissement d’un sujet mythologique vers une perception plus immédiate et sexualisée du corps féminin, conçu comme « naked » plutôt que comme « nude », pour reprendre la distinction proposée par Kenneth Clark. Depuis la publication de l’ouvrage, plusieurs expositions en France, notamment à Pont-Aven en 2025 et au Château des ducs de Bretagne à Nantes, en 2026, ont contribué à renouveler l’intérêt pour ces figures féminines, en particulier à travers le prisme des sorcières, omniprésentes dans l’art classicisant victorien. La magicienne Circé y occupe une place structurante, en tant que figure de pouvoir, de métamorphose et d’altérité. Dans cette perspective, la Ménade endormie (304) s’inscrit dans une généalogie plus large des « belles endormies », abondamment commentée dans la littérature critique actuelle, où la mise en scène d’une vulnérabilité du corps féminin passif, confine à l’érotisation du viol4.

9La quatrième partie est dédiée à une apparente opposition entre sujets du quotidien et sujets esthétiques. Les rapprochements avec les conversation pieces d’un Hogarth inscrivent de telles œuvres dans une histoire plus longue. C’est aussi dans ce chapitre que Gillard-Estrada évoque la manière dont les rôles genrés, le jingoïsme et les stéréotypes raciaux se rejoignent. Gillard-Estrada parle ainsi de la blancheur emphatique, notamment de corps féminins, typique de cette tendance que l’on observe dans l’art post-antique, qui consiste à exprimer la différence entre les sexes par la couleur de la peau, comme on le voit chez Rubens, par exemple (268). Elle rappelle que le corps du gentleman était considéré comme sain et beau, et, surtout, comme différent du corps basané et parfois caricaturé de l’autochtone et du colonisé (257). Cette dimension gagnerait à être davantage articulée aux travaux d’histoire de l’art sur la race et l’empire. Il est en effet très difficile de ne pas voir dans ces relectures de l’Odyssée le contexte impérial britannique. Sur les questions de race, on pense notamment aux analyses de David Bindman sur la racialisation des types corporels dans l’art occidental (Ape to Apollo : Aesthetics and the Idea of Race in the 18th Century, Cornell University Press, 2002), ainsi qu’à celles de Simon Gikandi (Slavery and the Culture of Taste, Princeton University Press, 2014). Les recherches d’Anne Lafont, en particulier, ont montré comment le terme de « pigment » migre, à la fin du xviiie siècle, du vocabulaire artistique vers celui de la dermatologie, révélant une naturalisation progressive des différences chromatiques et leur inscription dans des discours savants sur le corps et la race (L’art et la race, Les Presses du réel, 2019).

10Il s’agit d’un ouvrage essentiel pour quiconque s’intéresse à l’art britannique et, plus largement aux circulations esthétiques entre Antiquité, néoclassicisme et culture visuelle victorienne. Il invite également, de manière indirecte et implicite, à reconsidérer les usages contemporains de l’art grec et du néoclassicisme, qui aujourd’hui sont associés à des appropriations idéologiques dans certains discours politiques autour, notamment, du patrimoine national et de l’architecture institutionnelle (on pense par exemple au projet de « Garden of Heroes » de l’actuel président étatsunien). Cette mise en perspective rappelle que la référence à l’Antiquité a constamment été l’objet de réinterprétations situées. En ce sens, l’ouvrage contribue à désessentialiser la tradition classique.

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Notes

1 Donna Haraway, Staying with the Trouble, Making Kin in the Chtulucène, Duke University Press, 2016.

2 Cora Gilroy-Ware, The Classical Body in Romantic Britain, Yale University Press, 2020.

3 The Builder, 9 mai 1885, 646, cité dans Jessica Feather, “1885: The Female Nudity Debate.” In The Royal Academy of Arts Summer Exhibition: A Chronicle, 1769–2018, ed. Mark Hallett, Sarah Victoria Turner et Jessica Feather, Paul Mellon Centre for Studies in British Art, 2018.

4 Ici on pense par exemple à l’ouvrage de Jérôme Delaplanche, Ravissements, Paris, Citadelles et Mazenod, 2018.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Sarah Gould, « Anne-Florence Gillard-Estrada, Le Corps grec dans la peinture victorienne. Entre idéal et fantasme »Cahiers victoriens et édouardiens [En ligne], 103 Printemps | 2026, mis en ligne le 25 mai 2026, consulté le 15 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/cve/19103 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16csm

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Auteur

Sarah Gould

Université Paris 1-Panthéon Sorbonne

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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