- 1 L’expression usuelle est ici inversée pour signaler que l’initiative du LAB est portée par l’artist (...)
- 2 Le Grand Paris Express est un nouveau réseau de transport public francilien qui a pour objectif aff (...)
1En 2017, Ema Drouin, artiste-autrice et metteuse en scène dans le secteur des arts de la rue et de l’espace public, crée le LAB-DeuxièmeGroupe (ci-dessous dénommé le LAB), un dispositif de création-recherche1. Inscrit dans la continuité d’une implication artistique de longue durée, le LAB est hébergé au sein de l’Atelier de curiosité urbaine, lieu d’expérimentation artistique dédié à l’espace public qu’E. Drouin a créé. Ce dernier est situé au sud de Malakoff (92), commune limitrophe de Paris, dans un ensemble de logements sociaux, la cité Stalingrad, aux abords d’une place profondément transformée par les effets directs (trafic, bruit et poussière) et indirects (mutations fonctionnelle, paysagère et sociale) liés à la construction du Grand Paris Express2 (GPE). Dès le lancement du LAB, E. Drouin convie à cette expérimentation Pauline Guinard, géographe de l’art et de la ville, et Anne Volvey, géographe de l’art et épistémologue de la géographie, qu’elle avait rencontrées à la faveur de séminaires. Leur point de vue critique sur le rapport contemporain entre l’esthétisation des politiques publiques et la néolibéralisation de la ville, y compris par l’art et le sensible (voir par exemple : Lipovetsky et Serroy, 2013 ; Vivant, 2009), les rassemble. Elles questionnent en particulier la part opérationnelle donnée à l’art et aux artistes dans la légitimation de politiques de développement urbain (revalorisation des quartiers, gentrification, etc.), mais aussi dans la transformation de pratiques institutionnelles (pédagogie, animation, participation, etc.) (Berger, 2014 ; Houlstan-Hasaerts, 2019 ; Donguy, 2022). A contrario, elles s’intéressent au rôle que des démarches artistiques spécifiquement centrées sur la reconnaissance et la valorisation des savoirs habitants pourraient jouer dans l’établissement de pratiques d’implication et d’inclusion citoyennes dans la fabrique urbaine.
2En prise directe sur des chantiers associés au GPE, le LAB est tout d’abord un dispositif collaboratif, créatif et réflexif à plusieurs niveaux. Il est fait : de rencontres qui réunissent des acteurs de la ville afin qu’ils dialoguent à propos de transformations de l’espace urbain qu’ils connaissent et à partir d’une attention portée aux relations sensibles qu’ils entretiennent avec lui ; de livrets qui fonctionnent à la fois comme des dispositifs de restitution et d’analyse de la démarche et des contenus produits dans les rencontres ; et d’un temps fort qui ambitionne de projeter le tout à une échelle plus large dans une réflexion multi-actorielle de type participative. Au sein de ce dispositif, P. Guinard et A. Volvey sont invitées à prendre deux places : parties prenantes des rencontres auxquelles elles participent en y apportant leur sensibilité aux thèmes abordés et leur savoir d’expert ; analystes de ces rencontres, elles engagent leur réflexivité dans une étude du dispositif de création-recherche, dont elles formulent les résultats dans les livrets. Celles-ci acceptent ces positions, reconnaissant par-là même la dimension heuristique sous la démarche du projet. Ainsi, le choix de laisser trois voix apparentes dans le texte permet de rester fidèles aux intentions ayant présidé à cette expérimentation : une voix expose les enjeux urbains et urbanistiques attachés au projet et le dispositif de création-recherche qu’elle a conçu ; une deuxième analyse le fonctionnement du dispositif en termes de production de savoirs urbains ; puis une troisième replace l’ensemble dans une perspective et un contexte épistémologiques pour analyser le régime de production du savoir qui règle ce fonctionnement. Cette distribution des voix est aussi une manière de rendre visibles les parts subjective et sensible du savoir qui est au centre de ce projet, que celles-ci soient liées aux pratiques artistiques, scientifiques ou habitantes. Leur articulation en un article cohérent rend compte de ce qui s’est négocié entre les positions respectives des autrices dans le jeu d’un travail réflexif concerté. Enfin, l’article se focalise sur les rencontres et les livrets en ce qu’ils constituent les temps aujourd’hui aboutis d’une démarche artistique caractérisée par sa dimension processuelle.
- 3 L’expression joue sur les mots de la procédure d’urbanisme éponyme pour souligner à la fois la part (...)
3Le LAB est donc une réponse en création-recherche à un contexte d’aménagement urbain de grande échelle et à l’intensité des transformations qui, localement, font, défont et refont la ville. Cette réponse est qualifiée par E. Drouin de « contributive » (Stiegler, 2006), car, si le LAB est une démarche artistique qui s’inscrit dans la perspective générale des réformes contemporaines de la participation publique dans la production urbaine (voir notamment : Bacqué, Gauthier, 2011 ; Nez, 2011), elle se présente plus largement comme une méthodologie orientée vers le savoir, qui a vocation à renouveler l’« enquête publique »3. Ema Drouin tire le principe méthodologique du LAB de deux observations nées de son immersion dans des événements publics (réunions d’information, ateliers participatifs, promenades urbaines, etc.) organisés par la ville de Malakoff et le Grand Paris pour les habitants, notamment autour des programmes du GPE. Sur ces terrains, elle observe, d’une part, leurs visées plus consultatives et pédagogiques que participatives ou concertatives, en ce qu’elles consistent en une simple demande d’avis des habitants, voire en une confrontation de leurs positions au nom du bien public (Touzard, 2006 ; Berthomé, 2013). Elle découvre d’autre part, la part sensible attachée à l’urbain par les habitants et la dimension potentiellement traumatique de sa négation au sein de ces démarches politiques. Partant de ces observations, elle formule trois questions : 1) comment les sensibilités attachées à l’évolution d’un espace urbain pourraient-elles être accueillies dans un processus de fabrication de la ville, et sous quelle forme ? ; 2) à quel contenu de savoir(s) sur/de l’urbain permettent-elles d’accéder ? ; 3) comment ce contenu pourrait-il être placé au centre des projets urbains ? La conception du LAB en tant que démarche artistique est ainsi traversée par deux enjeux scientifiques : un enjeu méthodologique et un enjeu cognitif, conjugués dans la problématique contemporaine de la sensibilité (ici spatiale) que mettent en exergue les politiques publiques de transformation urbaine. Ainsi, la création artistique ambitionne de faire recherche : depuis l’identification d’un problème à traiter, au moyen d’une approche esthétique portée par un protocole précis, systématique et réplicable, elle vise la production, l’élaboration et la diffusion de savoirs habitants qu’elle propose de replacer au centre de la fabrique de la ville. Son horizon, entre méthodologie à appliquer dans le champ de l’aménagement urbain ou de l’urbanisme, et savoir à construire pour fonder cette action, est donc doublement contributive.
4Par un travail réflexif et critique, nous nous proposons d’analyser et de discuter les conditions et les manières par lesquelles le LAB, en tant que démarche artistique à visée méthodologique et cognitive, peut contribuer à renouveler le caractère public de la production de la ville. Il s’agit ainsi de se demander dans quelle mesure la méthodologie sensible expérimentale mise en place dans ce projet de création-recherche, peut effectivement contribuer à réformer la pratique de la participation publique en proposant une autre manière de se rapporter à l’espace et à l’autre, et ce faisant d’inventer la ville. L’ouverture de la question des savoirs spatiaux à laquelle elle procède, est-elle susceptible d’abonder les politiques de la ville ? Finalement, en articulant sensible et politique, artistique et scientifique, cette méthodologie relève-t-elle du nouveau « partage du sensible » décrit par Rancière (2000) ou ne fait-elle que reconduire sous d’autres formes d’anciens partages (Berger, 2014) ? L’enjeu est donc de déterminer sous quels régimes esthétique et scientifique fonctionne le LAB, et pour quels genres de savoirs (re)produits. Après avoir présenté le programme en création-recherche du LAB-DeuxièmeGroupe, nous tenterons de répondre à ces questions d’abord d’un point de vue épistémique, puis épistémologique.
5Artiste-autrice du secteur des arts de la rue et de l’espace public, directrice artistique de Deuxième Groupe d’Intervention4, je – Ema Drouin – crée des œuvres (fictions, installations, parcours urbains, cartographies sensibles…) dans une démarche de recherche et d’élaboration d’une écriture plurielle qui mêle texte, gestes, voix, relation à l’espace (Drouin, 2015) et au « public-population », selon l’expression de Michel Crespin (cité dans Chaudoir, 2000). Puisant mes sujets dans la vie contemporaine, partager des points de vue peu entendus pour créer le débat et l’échange m’anime. Ainsi, par le truchement de fictions théâtrales in situ, parole est donnée à l’incompréhension et la colère d’un jeune adulte qui voit son environnement bouleversé par la destruction du bâtiment dans lequel il habitait (Le garçon qui veillait, 2015), ou pointe, à partir de petits objets collectés dans l’espace public, les vies de repli, de déclassement et de préjugé que subissent certains habitants des grands ensembles (Opus pour trois villes, 2020).
6Dès la création de Deuxième Groupe, j’ai intégré la question de la recherche sur, dans et avec l’espace investi en amont et en aval des créations pour en nourrir, stimuler et enrichir les contenus. Un premier dispositif en 2003 Espace, écrit, éprouver la ville rassemble auteurs, comédiens, danseurs et metteur en scène sur des sites interlopes et pose les questions suivantes : l’espace peut-il en lui-même générer une écriture singulière ? Si oui laquelle ? Puis dans la continuité, la recherche, l’implication et l’écriture in situ s’affirment avec le GREP- Groupe de Recherche es Poétic, forme artistique qui joue avec le temps et l’espace tout en se frottant à la réalité. La recherche, la collecte, la rencontre, la prise en compte du temps nécessaire et du contexte, l’immersion, la création d’espaces accueillants et sûrs, font ainsi partie intégrante du processus artistique. Souvent les méthodes de collecte que je mobilise (entretiens, cartographies) font écho à celles mobilisées en sciences humaines et sociales.
- 5 Depuis 1930, ce sont près de 7 500 logements qui ont été construits par deux bailleurs sociaux prin (...)
7Or, depuis près de 15 ans, je travaille à et depuis Malakoff. Cette commune de 30 000 habitants au sud de Paris, est soumise, depuis les années 1930, de façon cyclique à des transformations urbaines d’ampleur5. Plus récemment, les grands changements reliés aux chantiers du Grand Paris Express (densification, renouvellement urbain, gentrification – Clerval, Wojcik, 2024) bouleversent son paysage, en particulier dans le sud de la ville (figure 1).
Figure 1 : Malakoff-Sud, un espace en chantiers
Source : P. Guinard, 2024, à partir d’un fond de carte d’E. Drouin, du Plan local d’urbanisme de Malakoff de 2015 et d’observations de terrain. La carte est centrée sur Malakoff-Sud où est implanté Deuxième Groupe d’Intervention et indique à dessein le sud pour pointer vers l’espace à partir duquel l’expérimentation a été conduite.
- 6 Gérée par Paris Habitat, la cité Stalingrad-Paul-Vaillant-Couturier comprend à elle seule 600 logem (...)
8En 2017, le siège social de Deuxième Groupe, situé dans la cité Stalingrad6, se trouve pris pour plusieurs années dans le périmètre direct d’une partie du chantier du GPE avec la mise en place d’une centrale béton qui s’installe à vingt mètres de sa porte (figure 2).
Figure 2 : Faire face au chantier du Grand Paris Express
Source : E. Drouin, 2018.
- 7 Deuxième Groupe d’Intervention est conventionnée par la DRAC Île-de-France, le conseil régional d’Î (...)
9En réponse résiliente, j’ai transformé cette ancienne boutique en pied d’immeuble en Atelier de curiosité urbaine, lieu d’expérimentation artistique dédié à l’espace public, et j’ai créé le LAB-DeuxièmeGroupe, dispositif de création-recherche pour accompagner la dynamique. Instaurée dans les façons de faire de la structure depuis plusieurs années, la démarche est alors nommée dans le cadre de nos conventions et accompagnée financièrement7.
10Les dispositifs d’information et de concertation sont des espaces privilégiés d’inspiration pour mon travail artistique. En tant qu’artiste et citoyenne habitante, j’ai ainsi régulièrement participé et observé le fonctionnement de ceux qui ont été mis en place à Malakoff, notamment autour des chantiers du GPE. Ainsi, en écho à ces dispositifs dont nombre de chercheurs ont exposé les limites (manque de diversité des publics, faible prise en compte de la parole habitante, etc. – Houlstan-Hasaerts, 2019), j’ai développé une perspective à la fois critique, esthétique et pragmatique, avec l’intuition qu’ils contenaient un potentiel négligé dans le processus de fabrication de la ville (Gourgues, 2013). Dans l’intensité des échanges, le dévoilement de tristesses face à la menace de disparition d’un rond-point ou l’expression de peurs face au changement du sens de circulation d’une avenue, surgissent en effet des bribes de vie et autant d’humanités. Je me demandais comment ces émotions individuelles et collectives attachées à la transformation d’un espace pourraient se trouver accueillies, recueillies et placées au centre des projets urbains, mais aussi comment il serait possible de transformer ce savoir sensible de l’urbain en une « contribution » pour l’écriture d’une œuvre d’une part, et la fabrique de la ville, d’autre part. Parallèlement, cela interroge en quoi la création artistique impliquée dans un temps long a une influence sur la qualité des échanges entre les habitants et les différents partenaires.
11La mise en place du LAB répond donc à mon besoin de décloisonnement des approches en installant une réflexion en actes, entre art et science. J’ai invité à me rejoindre pour le LAB des chercheuses en géographie de l’art, qui, par leur méthode (artistique et sensible) et leurs sujets de recherche (la transformation urbaine, le tournant spatial de l’art, l’esthétique du savoir spatial), se situent au plus près de mes préoccupations. Ce mouvement de décloisonnement disciplinaire, pensé autour du paradigme de la relationnalité – référence désormais commune à l’art et à la géographie (Bourriaud, 1998 ; Van Essche, 2007 ; Feildel, 2018) –, permet de poser l’intersubjectivité au service d’un intérêt partagé pour ce qui fait, défait et refait l’urbain.
12Les thématiques abordées lors des LAB ont été sélectionnées pour leur capacité à faire écho à des sujets urbains saillants (la place de jeunes, la nature en ville, le lien social, etc.). Je les ai inscrites dans un dispositif in situ s’adressant directement aux publics concernés. Non commandité et ouvert sur l’espace public, ce dispositif se distingue d’autres expérimentations artistiques réalisées dans des contextes de transformations urbaines à la demande des élus, urbanistes et/ou aménageurs (Arab et al., 2016). À revers des logiques d’esthétisation de la participation institutionnelle qui font appel à l’art et aux artistes pour créer du consensus et de l’adhésion aux projets urbains (Houlstan-Hasaerts, 2019), il s’agit par ce dispositif expérimental de donner la parole aux habitants affectés par les transformations à l’œuvre en prenant le temps de l’échange sur un sujet en particulier. À la faveur de chacune de ces rencontres, entre dix et vingt personnes ont été réunies pendant trois heures : des participants formellement invités en raison de leur intérêt pour le sujet proposé, des participants sollicités de manière plus informelle (bouche-à-oreille, panneau d’information, newsletter), des invités spontanés faisant irruption par la porte ouverte de l’Atelier de curiosité urbaine (figure 3).
Figure 3 : Le LAB : des rencontres, des livrets et un temps fort
Source : Ema Drouin, 2025.
13Si, sur un total de 59 présents, des personnes différentes – sur le plan social et biographique, par leurs connaissances ou même leurs responsabilités dans les transformations malakoffiotes (figure 4) – ont été mises en présence, elles étaient invitées à interagir sur un même plan d’horizontalité, que garantissait le protocole (parties 2 et 3). À partir de la quatrième rencontre, j’ai invité un comédien par rencontre. Les artistes étaient participants au même titre que les autres personnes, mais étaient aussi invités à engager une lecture de textes sélectionnés en amont. Cette introduction de modalités artistiques permettait de faire s’entrechoquer lectures poétiques et/ou littéraires avec les échanges pour apporter décalages et surprises, et d’observer ainsi en quoi ces incursions pouvaient être fécondes pour les échanges.
Figure 4 : Les participants des LAB
Source : Ema Drouin, 2025.
14Les rencontres se sont déroulées dans l’Atelier de curiosité urbaine. De par son implantation en pied d’immeuble, sa vocation hybride s’appuyant sur les liens privilégiés et réguliers de l’équipe avec les habitants, ce lieu artistique contribuait à la déconstruction des représentations associées aux espaces institutionnels d’information, de consultation et de concertation (école, salle de réunion municipale, centre social…). Cela favorisait la venue de personnes qui d’habitude répondent peu à ce type de sollicitation. Le groupe de participants se trouvait en vitrine, ce qui lui permettait de voir à l’extérieur (notamment le chantier en cours place Stalingrad – figure 1) et d’être visible en retour. Cela permettait aussi d’entrer ou sortir à tout moment, ce qui créait une dynamique in vivo et donnait à la rencontre un caractère performatif : événement à l’extérieur qui faisait écho à la thématique abordée ; accueil d’une personne qui passait pour venir dire bonjour et qui finalement s’incluait pour un temps dans le dispositif. Cette relation à la réalité telle qu’elle se vit au quotidien dans le quartier et dans ce lieu en particulier, a participé à situer les rencontres, c’est-à-dire qu’elle a contribué à ce que celles-ci œuvrent à la réalité même dans laquelle elles s’inscrivaient (Volvey, 2021).
15Tous ces éléments signalent mon choix d’une approche théâtrale de la participation, inspirée de la tradition des « arts de la rue » (Chaudoir, 2000) à laquelle j’appartiens. Elle consiste à mettre tous les protagonistes à un même niveau physique et discursif ; à placer l’échange dans son contexte ; à susciter une mise en éveil et parfois en risque (pas de gradins, circulation de la parole, possibilité de l’interjection, accueil des paroles même si elles bouleversent le déroulement…) ; à placer l’art au cœur du processus de construction dialogique de la réalité ; à installer un principe de performativité. L’enjeu créatif était donc de proposer un dispositif d’enquête à échelle resserrée mais publique qui, se saisissant des transformations urbaines et accueillant l’acteur pris dans sa dimension d’humain dans l’urbain, permettrait de faire agir une parole plus intime : une intimité considérée ici comme essentielle à la fois à l’énoncé de savoirs sensibles habitants et au changement des modes de relation à l’autre et, peut-être, de production de la ville comme espace commun. Il s’agissait aussi de produire un matériau poétique depuis ces énoncés sensibles, notamment pour le futur temps fort.
16Les rencontres ont été enregistrées, puis celles de Malakoff retranscrites de façon littérale afin de réaliser les six livrets correspondants. Ils ont été édités par E. Drouin, P. Guinard et A. Volvey en format A4 et en 12 pages, en versions papier et numérique8. La collaboration a donné lieu à une systématisation des rubriques et de leur succession pour restituer les extraits de ce qui a été dit (rubriques 2, 6, 7) à partir de la situation présentée (rubrique 1), pour donner à voir les interprétations dessinées ou photographiées commandées a posteriori à des artistes plasticiens (rubriques 3 et 4) et réalisées à partir des retranscriptions, et enfin pour exposer les analyses du fonctionnement du dispositif et des contenus produits en celui-ci (rubriques 2, 5, 6, 8, 9).
17Ainsi, ces livrets visent, d’une part, la restitution des rencontres pour un public élargi, et d’autre part, une première élaboration réflexive de ce qui s’est passé dans les LAB et de ce qui se fabriquait de LAB en LAB. Ils sont en outre le matériau pour la conception des moments de partage et d’ouverture vers un plus large public comprenant notamment des professionnels de l’urbain et des habitants lors du temps fort. Ils constituent ainsi le support de production et de diffusion des savoirs sensibles sur la ville.
18La question du, ou plutôt des, savoirs sur la ville est au centre de la démarche du LAB qui propose de les produire, de les élaborer et de les faire connaître, pour atteindre la dimension contributive à laquelle elle prétend. Le savoir est ici appréhendé depuis une position pragmatiste, c’est-à-dire en tant que continuum au sein duquel la connaissance (scientifique) constitue un régime particulier, mais non exclusif de savoir. La notion renvoie donc à la multiplicité des formes de savoir que chacun produit à travers des pratiques et des expériences et à la pluralité des situations du savoir que chacun construit depuis sa position. Comme l’a souligné Héloïse Nez (2011), elle permet non seulement d’inclure un ensemble de connaissances et de pratiques, plus ou moins systématisées, mais aussi de reconnaître que les habitants (et pas uniquement les élus, les techniciens ou les savants) sont des détenteurs et des producteurs de savoirs.
19La mise en place de la démarche des LAB, ainsi que le retour effectué sur celui-ci par E. Drouin, A. Volvey et moi-même – P. Guinard – en vue de la réalisation des livrets, nous ont permis d’identifier et de produire deux types de savoirs : un savoir sensible et non-hiérarchisé sur la ville en transformation qui est le fait des participants lors des LAB et un savoir réflexif et collaboratif produit par une artiste et deux chercheuses pour et dans les livrets. C’est à l’analyse de ces types de savoirs et à la manière d’en rendre compte, que je souhaite me consacrer dans cette partie.
20Par l’attention portée non seulement à l’expérience, mais aussi aux savoirs sensibles de la ville et des transformations urbaines de chacune des personnes présentes, les LAB ont favorisé le dépassement des oppositions souvent binaires héritées du modernisme, qui tendent à opposer féminin/masculin, privé/public, émotions/raison, etc., en associant et dénigrant les premiers termes pour mieux valoriser les seconds (McDowell, 1992). Les différentes rencontres, et en particulier le LAB#1 et le LAB#4, ont – au contraire – permis de mettre en évidence à quel point l’intime est politique.
21Lors du LAB#1, les personnes présentes ont été invitées par l’artiste à partager des objets et des expériences qui entraient pour elles en résonance avec la question posée : « Sommes-nous transformé·e·s par les transformations urbaines ? ». Chacune à leur tour, mais aussi en réaction à ce qui avait été dit précédemment, elles ont évoqué les conséquences des transformations urbaines sur leur quotidien, ainsi que sur leur conception de la ville, en s’appuyant sur l’objet (photographie, badge, vélo, bip ou encore carte orange) qu’elles avaient pu apporter. Une des personnes présente est, par exemple, venue avec deux objets, le bip de sa résidence et son vélo, pour signifier la « face sombre et lumineuse de [s]a vie » (figure 5).
Figure 5 : Des objets, symboles d’un quotidien entre enfermement et liberté
Source : extraits du livret du LAB#1, p. 8-9 (https://www.calameo.com/read/007416885d8d64ba462b4).
22Si le vélo est pour elle synonyme de liberté, le bip traduit le sentiment d’enfermement, mais aussi la colère qu’elle éprouve face à la sécurisation progressive de la ville. L’échange avec les autres participants au cours de la rencontre lui a d’ailleurs permis de mieux comprendre l’impact de cette sécurisation sur sa propre expérience urbaine :
« Je suis énervée parce que c’est vrai qu’il y a certains halls où il y a des problèmes de trafic, où il y a des problèmes d’occupation par des gens qui sont là qui boivent des sodas qui mettent du jus sucré partout, qui fument clopes, pétards, qui vendent du crack, etc. Mais ce qui me fout en l’air – et c’est là le côté atteinte au psychisme – c’est que je me dis on est globalement dans une ville, dans une société où on préfère plutôt que de régler le problème de ces gens et de ces jeunes qui tiennent les murs, on préfère rajouter des grilles, rajouter des bips […]. Moi toutes ces atteintes là – [à une autre participante] c’est bien parce que tu m’as aidée à mettre des mots là-dessus – je les ai vécues comme des micro-blessures par rapport à ma façon d’être dans la cité. » (Participante I., Lab#1, 6 décembre 2017).
23Parce que les transformations urbaines affectent – parfois violemment – le quotidien des citadins, elles ont des répercussions sur leur manière de vivre la ville, de la pratiquer, de se l’approprier, de s’y engager ou bien encore de la concevoir. Notre façon d’habiter la ville, individuellement et collectivement, s’en trouve potentiellement bouleversée, au point que ces transformations peuvent provoquer des « micro-blessures », voire de véritables traumatismes chez les habitants (Till, 2012). À ce titre, le LAB#1 a été un espace-temps propice à la mise en mots et en partage des vécus des souffrances urbaines des habitants, qui s’appuie sur les objets apportés. C’est ce que nous avons cherché à retranscrire dans le livret, en y insérant les photographies de ces objets, en y reproduisant les extraits du verbatim de la rencontre et en indiquant par des flèches la circulation de la parole – et par là-même des idées et des références – entre les participants. L’individuel et l’intime ne s’opposent donc pas ici au collectif et au politique, bien au contraire. Le partage d’expériences individuelles et intimes de la ville en transformation, à l’instar de celles de la participante I. confrontée à la sécurisation et à la privatisation croissante de la ville, vient éclairer et nourrir une réflexion collective et politique sur le devenir de la ville et le pouvoir d’agir de ses habitants. Certains participants se sont d’ailleurs par la suite impliqués dans d’autres projets artistiques ou associatifs.
24De la même façon, lors du LAB#4, le dispositif mis en place est parvenu à déjouer la binarité individuel/collectif pourtant véhiculée par la question de la rencontre, à savoir « Sommes-nous seul·e·s dans les grands ensembles ? ». La formulation de la question de ce LAB mettait en effet en tension le fait d’être seul et le fait de faire partie d’un ensemble, d’un groupe matériellement, socialement ou culturellement défini. Les échanges qui ont eu lieu lors de cette rencontre ont d’ailleurs initialement conduit à reproduire cette polarité en opposant : communauté et isolement, solitude choisie et solitude subie, proximité et promiscuité, enfermement et liberté, etc. Pourtant, parler ensemble de la solitude, mais aussi lire et écouter collectivement des textes sur la solitude et mettre en commun des idées destinées à sortir d’une solitude vécue comme une contrainte, ont été autant de manières de dépasser ces oppositions. Ici, c’est l’évolution du dispositif lui-même qui est parvenue à créer les conditions d’un tel dépassement. Deux moments spécifiques, introduits par E. Drouin, sont en effet venus ponctuer la rencontre : une lecture de phrases par les participants et de textes par une comédienne sur le thème de la rencontre ; un temps dédié à la formulation de préconisations, plus ou moins réalisables, visant à lutter contre la solitude. Le partage de ces textes et de ces propositions a conduit les participants à sortir de leur expérience personnelle et parfois douloureuse de la solitude pour se projeter ensemble dans un ailleurs et un futur commun. La sensibilité et l’imagination de chacun ont donc été ici des supports à l’invention de la ville de demain et, en creux, à la critique de celle d’aujourd’hui.
25Que ces moments aient ou non été intentionnellement suscités par l’artiste, les rencontres du LAB ont constitué des moments d’échanges d’idées, mais aussi de références (scientifiques, artistiques, associatives), qui ont pu constituer pour les participants autant d’outils concrets pour comprendre et faire face à ce qui se joue dans les transformations urbaines actuelles. Un tel échange a été rendu possible par la coprésence lors des LAB de personnes venant d’univers (culturels, sociaux, économiques, etc.) divers mais aussi par les modalités horizontales de l’échange instaurées par le dispositif, qui ont permis – dans la plupart des cas – une véritable écoute entre les participants, chacun apprenant des autres.
26Le LAB#2, « En ville, les arbres ont-ils des racines ? », a en effet réuni des personnes disposant de différents types de savoirs sur les arbres : des savoirs vernaculaires (ceux des habitants ayant une pratique, voire une relation quotidienne avec des arbres), scientifiques (ceux des experts, mais aussi des techniciens en charge des espaces verts) et artistiques (ceux des artistes ou, plus largement, des amateurs d’art). L’échange entre ces personnes a ainsi suscité un partage de références sur les arbres, et plus généralement sur la nature en ville, tel qu’il a donné lieu à la création d’une rubrique dédiée dans le livret, en plus du glossaire créé dès le premier livret. Loin de constituer un motif mobilisé pour asseoir sa position symbolique vis-à-vis des uns ou des autres, l’évocation de ces références a, au contraire, nourri la discussion collective comme nous avons cherché, en tant qu’éditrices des livrets, à le mettre en évidence dans le tableau de restitution de la rencontre. Afin de rendre compte de la dynamique de ces échanges, nous avons ainsi marqué les références évoquées par deux étoiles qui renvoient à la rubrique correspondante, identifié les différents moments et sujets de la conversation et représenté par des pointillés la place de chacun et l’évolution de celle-ci dans la discussion. Nous avons ainsi traduit graphiquement la manière dont les participants ont, au cours de cette rencontre, appris les uns les autres. L’espace-temps du LAB a ainsi constitué un lieu de co-apprentissage (Stengers, 2013) sur la place de la nature en ville, ainsi que sur toutes ses instrumentalisations (artistiques, politiques, etc.) possibles, et c’est cette dimension de co-apprentissage que nous avons cherché à donner à voir dans ce livret9.
27Mais toutes les rencontres n’ont pas débouché sur un co-apprentissage constructif. Dans le cas de certaines, et plus particulièrement du LAB#5, « La violence faite aux jeunes… de plus en plus jeunes ? », le dispositif de la rencontre a plutôt fonctionné comme une manière de rejouer des situations conflictuelles afin de (tenter de) les déjouer.
- 10 Le quartier de Stalingrad est le terrain depuis plusieurs années de rixes entre jeunes issus des en (...)
28En abordant la question de la violence et en particulier de celle faite aux jeunes10, le LAB#5 a été l’occasion – dans un premier temps – de réfléchir collectivement aux différentes formes de violence auxquelles les citadins peuvent être confrontés, que celles-ci varient en fonction de leur nature (physique, verbale, symbolique, etc.), de leurs auteurs (État, institutions, parents, etc.) ou bien encore de leur degré de visibilité et de reconnaissance. Ce LAB a aussi été l’occasion d’interroger le rôle de ces violences dans la construction de nos parcours personnels. L’irruption dans l’Atelier de curiosité urbaine de jeunes du quartier a changé la dynamique de la rencontre. Leur arrivée a en effet conduit – dans une sorte de mise en abîme – à faire l’expérience de cette violence (ici verbale et symbolique) exercée non pas seulement sur les jeunes mais aussi entre eux et par eux. La présence de figures tutélaires du quartier parmi les personnes présentes, de même que la lecture par un comédien d’un texte retraçant la course-poursuite mortelle de trois adolescents par les forces de l’ordre en 2005 à Clichy-sous-Bois (figure 6), ont permis, au moins pour un temps, de ressaisir cette violence pour en parler dans son actualité même.
Figure 6 : Jouer et déjouer la violence
Source : S. Fernandes, invitée du LAB#5, Ville de Malakoff, 2018.
29Le sujet du texte mais aussi l’intonation et le regard de Noé Favre pendant la lecture ont en effet permis de capter l’attention de l’ensemble des présents, et par là-même de construire un moment de suspension de la violence et d’écoute commune. Le LAB a donc ici fonctionné comme un dispositif performatif au sens où le déploiement du conflit en son sein, et plus encore sa résolution même temporaire, sont parvenus à en désamorcer la violence qui en constituait l’objet-même, afin de pouvoir en parler avec ceux qui à la fois l’éprouvent et l’exercent sous diverses formes.
30Pour rendre compte de cette mise en abîme, procédé particulièrement utilisé au théâtre, nous avons décidé pour la réalisation du livret de cette rencontre de mettre en scène les échanges des participants dans un décor théâtral. Là encore, la traduction visuelle du procédé identifié lors de l’analyse critique de la rencontre vient soutenir et transmettre non seulement le savoir produit par les participants des LAB, mais aussi les modalités de production de ce savoir.
31Toutes les rencontres ne sont toutefois pas parvenues à leurs fins, à savoir créer les conditions de la rencontre et de l’échange autour d’un partage sensible de savoirs urbains. En dépit du dispositif mis en place, le LAB#3 a ainsi conduit à une sorte de dialogue de sourds, n’aboutissant finalement qu’à la reproduction d’un certain nombre de stéréotypes.
32Aux dires mêmes d’E. Drouin, la question qu’elle avait posée lors de ce LAB, « Tu viens faire du tourisme chez moi, j’habite dans une cité ? », était volontairement provocatrice. Elle invitait les personnes présentes à s’interroger sur la pertinence et les effets du développement des pratiques touristiques dans les banlieues, notamment grand-parisiennes. Et de fait, ces dernières ont partagé des expériences de tourisme dans des endroits inhabituels : quartiers populaires parisiens, grandes banlieues franciliennes, quartiers de la Nouvelle-Orléans dévastés par l’ouragan Katrina, townships de Johannesburg, favelas de Rio, logement ouvrier letton, etc. Pour autant, parce que les termes de « tourisme » et de « cité » suscitent des jugements de valeur et des représentations le plus souvent négatives, qui ont eu en outre tendance à se renforcer au cours de la rencontre du fait de ce croisement de notions, les participants ont eu du mal à sortir de leurs points de vue personnels, que ceux-ci soient étayés par des références d’origine médiatique, professionnelle (expertise, scientifique) ou expérientielle. En a résulté une suite d’interventions individuelles, suscitant l’approbation ou la désapprobation des uns et des autres, mais sans parvenir à établir un véritable dialogue entre les interlocuteurs, ni un déplacement de points de vue. Pour la retranscription de la rencontre, nous avons intentionnellement choisi de donner à voir non pas le contenu des échanges entre les participants, qui sont de fait illisibles, mais la dynamique de ces derniers. Cette mise en page permet de restituer visuellement non pas la construction d’un savoir commun, mais la difficulté voire l’impossibilité dans laquelle nous nous sommes collectivement trouvés de faire émerger ne serait-ce qu’un dialogue constructif. Les échanges ont consisté soit en des réparties très courtes tournant par moments à l’interrogatoire, soit en de longs monologues qui peinaient à entrer en résonance les uns avec les autres. Ces prises de position successives ont ainsi rompu l’horizontalité des échanges. Chacun est finalement resté à sa place telle que définie hors du dispositif : les participants ont critiqué voire jugé les propos ou les comportements des uns et des autres, les deux chercheuses ont fait des mises au point scientifiques au risque de se placer en surplomb, l’artiste a multiplié les rappels à l’ordre pour essayer de maintenir un cadre d’écoute. De ce fait, cette rencontre n’est pas parvenue, du moins pas complètement, à créer les conditions pour que se construise un savoir partagé sur la ville et/ou sur le tourisme qui aurait pu servir de fondement aux procédures de fabrication urbaine participative.
33Pour tourner en dérision, mettre en visibilité mais aussi objectiver les raisons de la difficile rencontre avec l’autre dans certaines situations touristiques et de l’impossible dialogue entre les participants lors de cette rencontre, nous avons fait appel en tant qu’éditrices à un dessinateur, Jean Leveugle, spécialiste de la diffusion et de la vulgarisation de la recherche en sciences humaines et sociales (figure 7).
Figure 7 : Le dessin comme outil de mise à distance et d’analyse des apories du dispositif
Source : J. Leveugle, livret du LAB#3, p. 6 (https://www.calameo.com/read/00741688517bc737ab064).
34Le dessin a permis de mettre en scène des situations touristiques stéréotypiques, ainsi que des postures moralisatrices ou surplombantes, que nous avons identifiées en faisant retour sur cette rencontre mais dont, y compris en tant qu’artiste ou chercheuses, nous n’avons pas réussi à nous défaire au cours de ce dernier, contrairement à ce qui a pu se produire lors des autres LAB. L’art, et plus particulièrement le dessin, a donc été ici un outil non pas de la production horizontale de savoirs sensibles mais d’analyse réflexive de l’échec de leur production.
35Le retour sur les réussites et les échecs de ce dispositif expérimental de création-recherche permet in fine de mettre en évidence les potentialités de ce dernier aussi bien en termes de production de savoirs que de démarche pour le faire. Ce n’est en effet que s’il garantit un échange horizontal et non-hiérarchisé que ce dispositif peut permettre la construction par les habitants eux-mêmes de savoirs sensibles sur la ville, et par là même offrir les conditions d’une « enquête publique » renouvelée, conçue comme une forme de co-apprentissage. Les implications de ce projet sont donc épistémiques mais aussi épistémologiques, en ce qu’il questionne notre manière de produire et de concevoir le savoir.
36Le LAB s’installe dans le champ actuel des expérimentations développées sur la frontière qui séparait historiquement l’art et la science tant par leur visée (esthétique vs. épistémique), par la faculté dont elles procèdent (créativité vs. logique) ou par l’instance à laquelle elles s’adressent (sensibilité vs. raison), que par leur matrice (medium vs. terrain) ou leur mise en œuvre (technique vs. méthodologie). Ces expérimentations contemporaines traversent, par conséquent, la ligne de démarcation issue de la modernité et organisée autour de la problématique de la représentation de la réalité (représentation mimétique ou poétique vs. explicative ou compréhensive). Ce « grand partage » (, 2013) servait, en effet, à distinguer un rapport au monde esthétique, centré sur la jouissance d’un bel objet, d’un rapport épistémique centré sur l’intelligibilité du fonctionnement d’un objet.
- 11 Notamment à travers le Land Art étatsunien, mais aussi dans le Situationnisme européen.
- 12 Soit la manière dont au travers de son engagement dans des actes de recherche, le géographe fait de (...)
37Pour ce qui concerne le LAB, son installation spécifique dans le champ opérationnel de la concertation urbaine par le moyen d’une méthodologie orientée vers le savoir est représentative d’une double inflexion en art d’une part, et en géographie d’autre part, qui a rendu possible leur croisement (Amilhat-Szary et al., 2016 ; Hawkins, 2020 ; Volvey, 2021). D’une part, le « tournant spatial de l’art » par lequel, depuis les années 196011, des artistes œuvrent d’art l’espace (Quirós et Imhoff, 2014 ; Volvey, 2021) et augmentent, pour ce faire, leur démarche de méthodes empruntées aux sciences humaines et sociales, jusqu’à inscrire une dimension épistémique dans leurs projets et dans leurs œuvres (Delacourt et al., 2016). D’autre part, la reconnaissance et l’investigation récente en géographie de la part esthétique de la fabrique du savoir et du savoir produit lui-même12 (Volvey, 2014, 2016), au point que des chercheurs de plus en plus nombreux ont recours à des techniques créatives pour le produire et le formaliser (Mekdjian et al., 2014 ; Landrin, 2019 ; Hawkins, 2020 ; Lanne, 2021). Mises concrètement au travail dans des expérimentations d’hybridation art-science, ces inflexions sont susceptibles de créer des « situations sémioses » (Jodelet, 2008), dont le LAB constitue une actualisation.
38En conséquence, l’analyse que je – A. Volvey – conduis dans cette partie est de type épistémologique. Elle s’attache spécifiquement à la démarche créative du LAB et se focalise sur les rencontres pour interroger les régimes de recherche et d’esthétique qui les font fonctionner, ainsi que le régime de savoir spatial auquel elles contribuent.
- 13 Dès les années 1980, des expositions – par exemple, « Wunderkammer », Biennale de Venise, 1986 –, m (...)
- 14 Ce questionnement porte tant sur sa partition moderniste (musée d’art/musée des sciences naturelles (...)
39Le LAB au sein de l’Atelier de curiosité urbaine opère une transaction entre deux dispositifs, l’atelier et le laboratoire – respectivement dédiés à la fabrication d’œuvres d’art et à la production de connaissances scientifiques en milieu fermé –, au sein d’un troisième, le cabinet de curiosités. La Wunder und KunstKammer est, en effet, une figure actuelle13 du décloisonnement entre l’art et la science, elle-même inscrite dans l’histoire contemporaine du questionnement de l’art sur la fonction du musée14. C’est par le prisme d’une historiographie renouvelée qui en a fait un objet de l’histoire des sciences, que je la pose ici comme référence d’une tentative d’intelligibilité épistémologique du LAB. Comme le montre Patricia Falguières (2014), le cabinet en tant que collection et exposition de choses hybrides, a été historiquement engagé dans la définition de régimes de scientificité, notamment dans l’avènement moderne de la méthode d’observation. Mais, il était aussi atelier de production : ces exotica et naturalia servant de « provisions d’une fabrique ». L’« exposer » se faisait alors « l’autre face du produire » et attachait aux articifialia et scientifica un autre enjeu d’ordre scientifique : « publier la méthode ou la règle, les raisons d’un art, codifier les pratiques » (Falguières, 2014).
40Replacer ce dispositif de création-recherche dans la perspective du cabinet de curiosités permet de qualifier ce qui s’y expose en portant attention à la manière dont cela se fabrique. Une analyse des invitations rédigées par E. Drouin pour chaque rencontre et envoyées à leurs participants nous y aidera (figure 8).
Figure 8 : Email d’invitation au LAB#2, envoyé par E. Drouin aux participants le 23/01/2018
Source : A. Volvey et E. Drouin, 2022.
- 15 Dans cette partie, les mots entre guillemets sont extraits de l’email.
41Chaque LAB s’ouvre, en effet, par un email collectif rédigé en « nous »15, envoyé la veille de la rencontre. À travers les informations qu’il fournit, il met chacun des participants en état de disponibilité tout en appelant un résultat collectif. En objet, en haut et en bas de page, l’email rappelle les coordonnées spatio-temporelles : l’Atelier de curiosité urbaine, lieu d’expérimentation artistique, dont l’adresse est celle du siège de Deuxième Groupe d’Intervention, espace d’administration, stockage/archivage et exposition de la compagnie. Les adresses mail, ainsi que d’autres précisions dans le texte, lèvent le voile sur le profil des membres du panel rassemblé. L’objet de l’email et le corps du texte énoncent la question posée pour chaque rencontre. Puis, l’email présente son protocole en trois temps, les étapes 2 et 3 faisant l’objet d’indications complémentaires. Celles-ci précisent les ressources mobilisables par les participants qui sont conviés à les apporter avec eux et à « prendre appui » dessus pour répondre à la question posée : des savoirs (préréflexifs, réflexifs, fictionnés et référentiels de toute origine – vernaculaire, médiatique, artistique, scientifique) issus de l’usage ou de l’expertise et/ou des objets (voire leur image) qui les concrétisent, ceux-ci renvoyant à des facultés (imagination, cognition, mémoire, raisonnement, etc.) que chacun est appelé à exercer.
42La question du LAB est articulée sur un thème – le plus souvent une grande notion (la nature, la solitude, le tourisme, etc.) – et elle est fermée. Cette forme interrogative, tout en facilitant la réponse de tous (un oui, un non ou un je ne sais pas peut suffire), appelle cependant à une réflexion et à une résolution de type dialectique, c’est-à-dire par dépassement des positions singulières, voire contraires, ou par déplacement du problème. En effet, au-delà de son caractère poétique, la question (par exemple, LAB#2 : « En ville, les arbres ont-ils des racines ? ») compose une situation-problème, c’est-à-dire un thème qui fait problème du fait d’être associé à un type d’espace urbain. La question invite donc, par le moyen de cette situation-problème, qui fonctionne alors comme un commutateur, à l’auto-investigation du rapport préréflexif que chacun des participants entretient avec l’espace et le contexte urbains qu’elle concerne, en touchant à l’évidence et à l’implicite des valeurs et significations que chacun leur reconnaît. Elle cherche, ce faisant, au-delà de la réponse de chacun, à créer les conditions du développement d’une intelligence collective à fonction élaborative autour d’un problème urbain donné.
43C’est d’abord le rôle de la spatialité des rencontres, qui sert la fabrique de cette recherche et sa mise en visibilité (figure 9).
Figure 9 : Les spatialités du LAB#2 : la situation-problème, le site et le hors-site
Source : A. Volvey pour la conception, E. Drouin pour la réalisation, 2025.
44La vitrine dans laquelle les participants se tiennent a ici un rôle primordial. Par un jeu de placements et de déplacements, elle met en rapport et en continuité une multiplicité d’espaces distincts jusqu’à composer un lieu de création-recherche. Le LAB est in situ : chaque rencontre travaille une situation-problème locale, identifiée par E. Drouin à la faveur d’un terrain local, sur laquelle la vitrine ouvre directement. L’in situ situe le problème tout en permettant aux participants de s’y rapporter concrètement. Une prise qui fonctionne moins cependant sur les canons (visuels) d’une enquête de terrain par observation, que comme le moyen d’ancrer localement les processus (sensibles, cognitifs, discursifs) opérateurs de la méthode. À l’inverse, les provisions apportées avec eux par les participants peuvent avoir été mobilisées hors-site, mais elles sont déposées et mises en œuvre dans la vitrine où elles sont alors re-contextualisées. Elles engendrent des mises en rapport entre situations (comparaison, analogie, référence, etc.) qui font levier pour une montée en généralité du problème questionné et des réponses situées. Ainsi, la vitrine commune à l’Atelier de curiosité urbaine et au siège de DeuxièmeGroupe combine-t-elle un laboratoire d’expérimentation artistique dédié à la fabrique de la méthodologie de recherche et un artist run-space dédié à l’exposition de celle-ci. Il s’agit moins d’y exposer après-coup des résultats de la méthode, comme pour une restitution, que de donner à voir la démarche de recherche et son protocole dans le temps et le lieu où ils sont expérimentés.
- 16 Qui sont fondés sur une étymologie commune (cura) renvoyant à l’idée de préoccupation.
45C’est ensuite le rôle du protocole des rencontres. Car celui-ci règle la manière dont chacun des participants (figure 4) va pouvoir intégrer des éléments de savoir sur l’urbain apportés par les autres en surmontant les éventuelles résistances que ces savoirs suscitent, et, ce faisant, pouvoir réfléchir les « allants-de-soi » ou les fondements de son propre rapport à l’urbain pour l’enrichir, voire s’en dégager et se déplacer. Ce travail à deux niveaux (en chacun et entre tous) dépend de la provision de ressources personnelles (savoirs et objets) que chaque participant dépose dans une rencontre, qui lui sert à « rendre présent » le problème et, ce faisant, à étayer publiquement l’énoncé personnel de la « relation particulière » qu’il entretient avec lui, ainsi que la « réponse » singulière qu’il donne à la situation-problème questionnée. Cela ouvre à une dialogique qu’E. Drouin qualifie d’« horizontale », c’est-à-dire à un échange dans lequel chacun parle depuis sa position subjective, voire intime, avec l’autre (et non pas contre, à côté ou à propos de l’autre), la présence de l’autre en tant que sujet étant éprouvée à travers ce qu’il a apporté, énoncé et répondu. Soulignons ainsi le rôle primordial des provisions, qui fonctionnent sur le principe de l’objet transitionnel dont dépend l’installation d’un espace transitionnel (Winnicott, 1975) – cela d’autant que la disposition des participants dans la vitrine favorise la proximité en tant qu’expérience vivante et vécue. Elles viennent soutenir chez chacun des participants, mais aussi entre eux, la possibilité d’exercer publiquement des facultés sensibles, intellectuelles et discursives sur des positions subjectives, et contribuent à ouvrir un espace potentiel pour un processus cognitif partagé (Volvey, 2018). Le LAB est une méthodologie non seulement sensible mais empathique qui fait raisonner pour autant qu’elle fait résonner ce que chacun sait, à la fois en soi-même et avec tous les autres. Ce dispositif de raisonnance en attachant le souci de la ville qui se transforme à l’ouverture d’une disposition cognitive à recevoir puis à élaborer en commun un continuum de savoirs urbains, installe le couple care/curiosité16 au cœur d’une méthodologie contributive de la fabrique urbaine.
46Les jeux site/hors site (qui permet de se rapporter à une situation-problème contextualisée), care/curiosité (qui renvoie la fabrique de la ville à une question de disposition) et finalement le recouvrement des lieux de fabrique et d’exposition dans la vitrine du DeuxièmeGroupe, convoquent la figure du cabinet de curiosités qui sert en retour à mettre en évidence l’enjeu méthodologique qui anime cette démarche de création-recherche centrée sur le savoir. Le LAB articule mise en résonnance, en réflexivité et en visibilité au service de la promotion d’une démarche sensible d’« enquête » véritablement « publique » centrée sur le savoir urbain et projetée dans le contexte des politiques de grandes transformations urbaines.
47La rencontre dans le LAB est donc une instance épistémique (« situation sémiose ») et esthétique (protocole visant la raisonnance) placée dans une perspective opérationnelle de concertation en contexte de transformations urbaines. S’il s’apparente formellement aux focus group des méthodologies qualitatives en sciences humaines et sociales, son principe artistique impose qu’on interroge ses régimes de recherche et de création. Le LAB est un paradigme du déplacement des arts à leur frontière avec les sciences, par lequel l’épistémique et l’esthétique se redistribuent et parfois se confondent dans une attention croisée pour la méthode orientée vers le savoir. Un déplacement par lequel l’exercice de la méthode tend aujourd’hui à s’autonomiser de la production d’objets de représentation (objets de savoir ou d’art) vers quoi il était historiquement tendu.
48Dans le champ scientifique, cette autonomisation est inscrite dans la description d’un régime de recherche nouveau (Volvey, 2024). Ce régime pragmatique et utilitariste est notamment rattaché aux démarches de « science civilisée » (Stengers, 2013) qui structurent des communautés d’intérêts autour de problem-solving. Dans cette orientation, la méthode devient en tant que telle l’espace public dans lequel des acteurs, engagés au titre de leurs savoirs variés dans des formes de co-apprentissage, tentent de trouver collaborativement des solutions de type cognitif à des situations-problèmes locales et contextualisées qui les concernent.
- 17 L’haptique renvoie ici à ce qui relève du fait de toucher et d’être touché empathiquement en retour (...)
- 18 Le doxatique désigne le fait que l’émotion ouvre sur la cognition via les croyances évaluatrices et (...)
- 19 Le conatif correspond au désir d’ajuster le monde à la manière dont on se le représente, par l’acti (...)
49Le fonctionnement de la méthode dépend quant à lui de son « régime esthétique » (Rancière, 2000), la mise en disposition (disponibilité et préoccupation) des participants par l’email, puis l’esthétique haptique17 (Volvey, 2016) qui règle leurs rapports, contribuant à installer une « communauté sensible ». Chez Rancière, l’expression désigne un agencement symbiotique fondé sur un « partage sensible » qui permet d’entrelacer des objets et des pratiques historiquement séparés, et qui induit de « nouvelles formes de subjectivités politiques ». En effet, la propriété doxastique18 du vécu émotionnel des participants assure la convergence des intérêts de cette communauté sur les savoirs urbains. Tandis que sa propriété conative19 dessine l’horizon opérationnel de la démarche : leur participation à la fabrique urbaine. La création de cet état affectif, tant individuel que collectif, fonde la qualité proprement relationnelle de cette méthodologie créative. La définition transitionnelle (Winnicott, 1975) de la relationalité ici privilégiée, assure que les participants ne sont pas dans une situation qui fait problème, mais qu’ils entrent en raisonnance avec elle et entre eux. Leur position sur celle-ci peut alors se (re)construire dans l’ouverture à l’intersubjectivité que l’esthétique haptique favorise.
50La contribution au questionnement de la participation proposée par le LAB concerne donc la méthode, ici sensible, mais aussi le domaine dans lequel le public peut intervenir à travers elle, ici cognitif (Bobbio, 2013). Si cette création-recherche expérimente ce faisant une voie d’élargissement de la participation en matière d’urbanisme et d’aménagement, c’est pour autant que les publics sont engagés pour augmenter la capacité du politique non seulement à éclairer mais à répondre cognitivement à des situations-problèmes. Depuis cette perspective, le savoir spatial de l’urbain dont il s’agit ici, peut être défini à son tour : les dimensions du jugement, de l’opinion et de la représentation qui s’expriment à un niveau individuel sont convoquées pour être transformées par le régime esthétique qui règle la démarche, jusqu’à atteindre une dimension prospective.
51Il importe alors de souligner le risque qu’encourt cette contribution quant à la participation effective des habitants à la fabrique de la ville : outre le risque aporétique souligné plus haut (partie 2), le risque politique de servir la stratégie prospective d’une coalition d’acteurs territoriaux détenteurs exclusifs de l’autorité décisionnelle. En effet, cette stratégie prospective, propre à l’économie de la connaissance, est orientée vers la capture de savoirs situés, exprimés en termes de « signaux faibles » ou d’« inventions microscopiques » (Volvey, 2024). C’est ainsi qu’est révélé l’enjeu politique auquel fait face la troisième étape du LAB (figure 3), le temps fort, envisagé comme une phase de réflexion multi-actorielle et de négociation des conditions de l’introduction de la méthode dans des opérations de concertation autour de projets pouvant se concrétiser (Berthomé, 2013). La réalisation du temps fort nous informera alors sur l’efficace de la méthode quant à sa visée opérationnelle.
52Le LAB-DeuxièmeGroupe est une méthodologie expérimentale de création-recherche issue d’une expérience locale et fortement contextualisée de profondes transformations urbaines, et d’une réflexion consécutive sur le fonctionnement des dispositifs d’information, de consultation et de concertation qui y sont associés. Ainsi, son horizon est la réforme de « l’enquête publique » dans le sens d’une prise au sérieux de l’enquête appréhendée comme une question d’investigation d’une part, et des publics considérés comme des acteurs individuels et collectifs de la fabrique collaborative de la ville, d’autre part. Sa contribution aux modalités de la consultation et de la concertation urbaines est donc double : méthodologique et cognitive. Ce dispositif ouvre effectivement sur la perspective d’une production de la ville fondée sur la reconnaissance de la multiplicité des savoirs, de la pluralité des sachants, ainsi que sur le déplacement et le co-apprentissage de savoirs. Son potentiel réside dans la combinaison spécifique et vertueuse de ses régimes d’esthétique et de recherche articulés dans et par l’espace. Ceux-ci lui permettent en effet de mobiliser des savoirs urbains à un niveau non seulement individuel, mais subjectif et intime, et de les mettre en raisonnance à un niveau collectif, afin d’élaborer des savoirs communs orientés vers la fabrique de la ville. Son rapprochement avec le cabinet de curiosités a aussi permis de montrer que ce qui fait œuvre d’art ici, soit l’expérimentation d’une méthodologie de création-recherche, joue sa généralisation (et partant sa possible réplication) dans le fait d’être exposé en même temps qu’elle se fait à l’endroit où elle se fait. En tant que telle, cette création-recherche permet de montrer l’intérêt de ce qui se joue aujourd’hui au croisement entre arts et sciences, et spécifiquement ici entre art du spectacle vivant et études urbaines. Cependant, l’analyse fine de ce qui s’est concrètement passé dans les six LAB, en matière de savoir commun produit, a aussi permis de mesurer les difficultés et les limites de l’entreprise, tandis que celle des régimes réglant son fonctionnement interroge les enjeux politiques de son basculement dans la concertation urbaine.
53La contribution méthodologique du LAB a déjà été reconnue de manière sous-jacente. L’été 2019 a ainsi vu le développement spontané de six rencontres informelles devant l’Atelier de curiosité urbaine, entre des habitants, des élus de la ville de Malakoff et des représentants du bailleur Paris-Habitat. Celles-ci portaient principalement sur les propositions du bailleur social concernant l’installation de nouveaux équipements dans l’espace public de la cité Stalingrad-Paul-Vaillant-Couturier. Les collaborations avec les associations (circulation d’informations, écriture de projets communs) au sein desquelles se trouvent des personnes impliquées dans les LAB, la mise en place de nouveaux dispositifs de création-recherche (les ateliers « Transformations, émois et moi » en 2021, puis « C’était mieux avant ? » depuis 2024) et leur reconnaissance par les élus municipaux (inscription du principe même de création-recherche dans la convention de Deuxième-Groupe d’Intervention avec la ville), témoignent du fait que cette instance épistémique et esthétique s’est installée aujourd’hui comme une référence, à Malakoff, pour la production collaborative de la ville.