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2026

Benjamin Bürbaumer, 2024, Chine/États-Unis, Le capitalisme contre la mondialisation, Paris, La Découverte, 304 p.

Elio Daudet

Texte intégral

1La politique interventionniste des États-Unis, au mépris du droit international, ne manque pas de faire pleuvoir nombre de commentaires en ce début d’année 2026. Quand certains, sidérés – à juste titre – par l’enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro ou par les bombardements en Iran, y voient l’œuvre d’un fou agissant de manière impulsive, d’autres, adoptant une lecture matérialiste des faits, font valoir des enjeux plus profonds. Le discours médiatique parle désormais de dédollarisation, de corridors terrestres, du détroit d’Ormuz, de pipelines, du pétrole vénézuélien et des hydrocarbures russes, mais surtout de la Chine, puissance miroir des États-Unis, à chaque fois impactée, si ce n’est indirectement ciblée. Bien que publié en 2024, l’ouvrage de Benjamin Bürbaumer, Chine/États-Unis, le capitalisme contre la mondialisation, semble plus que jamais d’actualité pour démêler ces enjeux, au cœur de ce que l’auteur présente comme la grande tension du monde actuel : la rivalité entre la Chine et les États-Unis. Benjamin Bürbaumer souhaite aller plus loin que la simple explication des tensions entre les deux puissances par la « géopolitique », souvent réduite à des projections d’intentions des dirigeants des deux pays. Il propose une appréhension de la rivalité sino-américaine par une approche d’économie politique internationale. En 300 pages, l’auteur s’attache à historiciser ces tensions et à les aborder avant tout comme une tension inhérente au fonctionnement capitaliste. Nous pourrions la résumer ainsi : la mondialisation actuelle, sous contrôle infrastructurel étasunien, ne peut plus fonctionner selon sa conception originelle, dès lors que la Chine cherche à construire un contre-modèle de mondialisation sino-centré. C’est cette ambition qui est au cœur des tensions entre les deux puissances.

2Le livre, écrit dans un langage simple et utilisant des concepts accessibles, s’adresse aussi bien à un public non spécialiste désireux de comprendre l’origine des tensions actuelles et de les replacer dans un contexte plus vaste, qu’à des économistes (ou géographes, géopolitologues) souhaitant s’ouvrir à une nouvelle approche du conflit sous-jacent. Car il est vrai que Benjamin Bürbaumer, économiste et maître de conférences à Sciences Po Bordeaux, est plutôt un hétérodoxe dans sa discipline, se revendiquant explicitement tenant d’une approche marxiste.

3Cinq chapitres composent le livre. Ils déroulent progressivement les complexités des tensions et retracent, depuis les années 1970 jusqu’à nos jours, les étapes et glissements ayant mené à la situation actuelle. L’auteur concentre son analyse sur les infrastructures, la matérialisation la plus visible du « pouvoir structurel », renvoyant à « la capacité d’un État à déterminer les conditions de participation des États, entreprises ou tout autre acteur aux affaires mondiales » (p. 15). Ainsi selon Benjamin Bürbaumer, les infrastructures ne sont pas seulement « physiques », comme le seraient des infrastructures routières, ferroviaires ou portuaires. Elles sont bien plus larges et englobent également les systèmes monétaires, numériques, militaires ou encore technico-normatifs (ISO, etc.). Pour lui, la bataille entre les deux États est avant tout une bataille pour ces infrastructures, celles-ci offrant un avantage incommensurable, dans le contrôle de l’économie mondiale à celui qui les fixe et les domine. Ainsi, le modèle sino-centré à venir qui effraie tant les Américains, serait un modèle dans lequel la Chine imposerait ses propres infrastructures, remplaçant la mainmise actuelle étasunienne, pour mieux contrôler l’économie-monde.

4Le premier chapitre se présente comme un retour historique sur l’émergence de la mondialisation en tant que système structurant l’économie mondiale. S’inscrivant dans une perspective marxiste, l’auteur voit dans la lutte des classes le moteur de transformation des sociétés. Il fait ainsi remonter la volonté première de réforme du système économique dans les années 1970 à une réaction du patronat étasunien face à un mouvement syndical alors jugé trop puissant. Plus largement, il évoque une crise structurelle du capital américain, durant laquelle sa frange internationale aurait pris le dessus sur sa frange nationale, promouvant une « solution spatiale », au sens de David Harvey, c’est-à-dire une appropriation de profits à l’étranger (p. 15). Il s’agit des prémisses de la mondialisation actuelle. Cette transformation a été facilitée par des institutions de relais à l’international, telles que la Commission trilatérale, prônant l’austérité et la dérégulation, suivant les modalités formulées par le FMI. Ces institutions ont trouvé des échos d’abord au Royaume-Uni, puis au Japon, en Europe et enfin dans de nombreux pays du Sud ayant subi les « thérapies de choc », des politiques économiques rapides et brutales, plus ou moins imposées, visant à la libéralisation d’une économie. Devenant un acteur incontournable de ces opérations, les États-Unis, avec leur dollar surpuissant, se sont ainsi hissés au cœur de ce que qui s’appelle désormais la mondialisation.

5Dans le deuxième chapitre, l’auteur analyse la montée en puissance économique de la Chine, notamment depuis la crise politique qu’elle traverse dans les années 1970 et sa volonté d’ouverture et d’insertion dans la mondialisation qui s’ensuit. De l’accession au pouvoir de la frange la plus libérale du Parti communiste (Deng Xiaoping, puis Xi Jinping), à l’ouverture du marché national aux capitaux étrangers, notamment étasuniens, puis à l’externalisation de son capital, l’auteur montre comment la Chine est passée, en quelques décennies, de simple réceptrice de capitaux mondiaux à émettrice, lui assurant son statut de grande puissance mondiale. Nous voyons aussi dans ce chapitre comment le capital américain est resté, pendant toutes ces années, « en surface » de la politique chinoise. Le rapprochement politique entre les puissances liées dans un rapport de dépendance par le capital comme l’Europe envers les États-Unis n’aura pas lieu avec la Chine. Plus encore, cette extériorité autorise même la Chine à concurrencer le pouvoir étasunien dans sa volonté de remodeler le système économique mondial.

6Le troisième chapitre porte sur les politiques mises en place par la Chine et ses capitaux, étroitement et organiquement liés au PCC, afin de sortir des chaînes de valeur étasuniennes. Le projet chinois consiste à mettre en œuvre sa propre « solution spatiale » à travers ses infrastructures. Deux exemples principaux sont développés : celui des « Nouvelles routes de la soie », projet pharaonique présenté en 2013, consistant en des investissements massifs à l’échelle mondiale pour créer de nouvelles voies terrestres et maritimes entre la Chine, l’Europe de l’Ouest, mais aussi l’Afrique de l’Ouest et les côtes de l’océan Indien. Le but affiché : défaire le contrôle étasunien des routes commerciales en créant et contrôlant de nouvelles infrastructures. Le second exemple concerne les infrastructures et les technologies numériques, où la Chine et les États-Unis se livrent une guerre commerciale ouverte (cf. les sanctions contre Huawei). L’auteur décrit ainsi comment la Chine met en place, à travers cette « solution spatiale », une vision propre et sino-centrée de l’économie mondialisée, et la confrontation quasi-mécanique que cela engendre avec la puissance étasunienne, garante du système actuel.

7Le quatrième chapitre porte sur la question monétaire et part du constat que le dollar, bien qu’en relative perte de vitesse à l’échelle mondiale, reste incontestablement – et de très loin – la monnaie la plus utilisée dans les affaires internationales. Celle-ci procure un avantage immense aux entreprises américaines, en devenant la monnaie-refuge vers laquelle toutes les autres se tournent. Mais le dollar-maître et le contrôle des infrastructures monétaires sont aussi des armes politiques majeures, notamment à travers le système SWIFT, qui contrôle 80 % des transactions mondiales. Cette toute-puissance, cette « arme nucléaire financière », pousse la Chine à développer son renminbi (yuan), et a trouvé dans la Russie de 2022, frappée par les sanctions, un moyen d’étendre son commerce extérieur dans sa propre monnaie. De manière générale, la part du renminbi augmente, alors que le dollar est de plus en plus contesté, en particulier au vu de la multiplication des sanctions commerciales étasuniennes, poussant les pays visés à se tourner vers des monnaies alternatives.

8Le dernier chapitre pose la question de l’hégémonie au sens gramscien du terme, qui implique « qu’une puissance ne l’est durablement qu’à la condition de créer une adhésion volontaire des pays soumis à son autorité » (p. 217). L’auteur argue que celle-ci ne s’obtient qu’en mêlant consentement et coercition. La thèse explorée est celle de la contestation de plus en plus forte de l’hégémonie étasunienne. Si, les États-Unis conservent de très loin l’avantage coercitif sur la Chine, ils peinent à séduire les « périphéries » du Sud global, qui pour beaucoup, expriment un sentiment de perte de confiance envers l’Occident, jugé hypocrite. Si la Chine développe une diplomatie basée sur une image de « centre de prospérité » (p. 224), elle connaît aussi une militarisation sans précédent. Cette tension entre les puissances se matérialise en mer de Chine méridionale, autour de Taïwan, et plus généralement dans l’Indopacifique, la région qui regroupe désormais la plus grande concentration de soldats au monde. De manière générale, l’hégémonie américaine tombe dans un « piège » : celui de recourir de plus en plus à la force, entraînant une contestation croissante de celle-ci, notamment sur ses volets moraux et de soft power.

9En somme, cet ouvrage, remarquable de clarté et d’argumentation, revient point par point, de manière méthodique, sur la grande tension géopolitique mondiale du XXIe siècle. L’auteur propose une analyse du conflit sous un prisme matérialiste, faisant toujours prévaloir le poids du capital sur les autres facteurs explicatifs. Il assume ainsi une position radicale dans le champ de l’économie, et de ce fait, nous invite à nous réapproprier les dimensions politiques de celle-ci pour les penser conjointement. Accessible à un lectorat lycéen, étudiant, spécialiste ou simplement amateur, Benjamin Bürbaumer livre un ouvrage incontournable, tant par sa clarté explicative que par sa méthode qui, au fil des pages, ne cesse de prouver sa pertinence.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Elio Daudet, « Benjamin Bürbaumer, 2024, Chine/États-Unis, Le capitalisme contre la mondialisation, Paris, La Découverte, 304 p. », Cybergeo: European Journal of Geography [En ligne], Revue de livres, mis en ligne le 22 juillet 2026, consulté le 16 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/cybergeo/43194 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16m3v

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Auteur

Elio Daudet

Étudiant mastérant en géographie, Paris 1 Panthéon Sorbonne, France
elio.daudet@gmail.com

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Droits d’auteur

CC-BY-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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