1Dans les régions méditerranéennes, les scénarios d’évolution des changements climatiques en cours affichent des tendances à moyen et à long terme d’élévation des températures et de diminution des précipitations qui réduisent la disponibilité de la ressource en eau et mettent en jeu la durabilité des systèmes de production agricole. Alors que la France pourrait connaître dans les prochaines décennies une extension des caractéristiques hydro-climatiques méditerranéennes (Dubreuil, 2022 ; Strohmenger et al., 2024), le Roussillon est confronté depuis quatre ans à une situation de pénurie en eau (2021-2025). Cette région du sud de la France se trouve au cœur de l’évolution hydro-climatique et son monde agricole est en crise (Lespinas et al., 2010 ; Labrousse et al., 2020 ; 2022 ; Kypreos et al., 2020 ; 2023 ; 2024). Or, les politiques d’adaptation au risque de pénurie en eau adoptent principalement une approche techniciste qui prend la forme de projets d’aménagement hydraulique (adducteurs, retenues, stations de recyclage des eaux usées) visant d’abord la sécurisation, sinon l’augmentation de l’offre en eau, en tablant sur une mobilisation complète des ressources hydriques. Mais l’intensification du changement climatique interroge la durabilité des solutions technicistes en tant que stratégies d’adaptation à la réduction de la disponibilité en eau et de réduction de la vulnérabilité des agricultures.
- 1 L’étude a débuté en février 2024 dans le cadre d’une participation au Living Lab de Claira (voir in (...)
2Dans la réglementation française, la réutilisation des eaux usées traitées désigne la valorisation, pour un ou plusieurs usages (recharge des milieux, irrigation, eau potable), des eaux résiduaires urbaines ou industrielles après leur traitement adapté en station de traitement des eaux usées (STEU) (Cerema, 2020). Le réusage procède d’un système sociotechnique qui, d’une part, mobilise des procédés techniques nouveaux de prélèvement, de traitement et de distribution, et implique d’autre part, des formes sociales de gestion et d’utilisation. La plupart des travaux réalisés questionnent faiblement ou indirectement la dimension spatiale de la transformation des systèmes sociotechniques de l’irrigation agricole par l’introduction de la réutilisation des eaux usées traitées. Aussi, l’étude développée ci-après s’intéresse-t-elle aux formes spatiales de l’innovation, en retenant une échelle locale d’observation pour analyser les processus sociopolitiques qui les produisent. L’étude propose une cartographie du réusage des eaux usées traitées, à partir d’un projet porté par une commune de la plaine de la Salanque, située dans la basse vallée de l’Agly, l’un des trois fleuves côtiers du Roussillon, une région méditerranéenne particulièrement affectée par les effets du dérèglement climatique, la hausse moyenne des températures, la diminution de la pluviométrie, et l’occurrence des événements extrêmes, comme la succession récente de trois années de sécheresse (2021-2023). L’approche géographique se veut monographique. Elle se fonde sur l’hypothèse que les configurations de l’espace influencent les stratégies des acteurs sociaux dans la manière de concevoir le projet de réutilisation des eaux traitées pour l’irrigation agricole. Elle considère l’innovation technique du réusage comme une forme d’augmentation de la disponibilité de l’eau, à partir d’un prélèvement sur la ressource naturelle, même s’il s’agit a priori d’utiliser des eaux usées traitées, c’est-à-dire des déchets recyclés. L’étude interroge le projet local sous l’angle de l’adaptation, en tant que processus social de réduction de la vulnérabilité de l’agriculture aux changements hydro-climatiques : est-ce que cette forme de prélèvement sur la ressource réduit la vulnérabilité de l’agriculture à l’aléa climatique ? Est-ce que le projet de réusage contribue à renforcer la capacité de la société locale à surmonter la situation de crise provoquée par l’événement climatique ?1
3Pour répondre à ces questions, le propos considère tout d’abord le réusage comme une innovation sociotechnique de l’adaptation au changement climatique (1). L’étude précise ensuite les éléments de contexte nécessaires à la compréhension du projet de réusage, comme démarche de sécurisation des approvisionnements en eau en situation de pénurie (2). Elle présente alors une cartographie du réusage qui examine la disponibilité de la ressource nouvelle en fonction des activités et de l’organisation de l’espace de production agricole (3). Enfin, à partir des résultats d’une enquête par entretiens semi-directifs, elle examine l’influence des structures territoriales sur les stratégies des acteurs sociaux impliqués dans le projet de réusage pour rechercher une réponse à la crise (4).
4La réglementation définit le réusage des eaux usées traitées comme la valorisation d’eaux résiduaires urbaines ou industrielles après leur traitement adapté en station de traitement des eaux usées (STEU) (Cerama, 2020). Le processus de valorisation implique ici le recyclage, puis l’utilisation d’un déchet ou d’un rejet des activités anthropiques de production et de consommation. Il se présente comme une innovation sociotechnique à l’origine d’une ressource nouvelle, disponible pour des usages anthropiques et s’inscrivant dans une logique d’adaptation aux effets du changement climatique sur la disponibilité de l’eau agricole.
5La question de l’adaptation a émergé au début des années 1990 dans les travaux scientifiques et dans les publications du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat). L’adaptation est alors présentée comme un processus d’ajustement aux aléas naturels visant à diminuer les impacts du changement climatique (Pigeon, 2002 ; Veyret, Reghezza, 2006 ; Meschinet de Richemond, Reghezza, 2010). Ces premiers travaux évoluent progressivement et déplacent la focale vers la traduction de la notion d’adaptation en termes de politiques publiques et de stratégies d’aménagement du territoire (Dauphiné, 2001 ; Berdoulay, Soubeyran, 2015 ; Barreteau, 2020). Les études récentes soulignent la montée en puissance de la dimension à la fois injonctive (Boyer et al., 2022) et normative (Felli, 2014) de l’adaptation dans les politiques publiques qui conduit à privilégier la recherche de solutions dans des aménagements d’infrastructures mobilisant des techniques tous azimuts, mais négligeant les formes héritées d’organisation et le fonctionnement contemporain des territoires hydro-agricoles. La prise en compte relative de la configuration des structures spatiales influence considérablement la manière de concevoir l’adaptation de l’agriculture au manque d’eau. Les études montrent que les politiques publiques s’engagent alors dans deux grands types de processus : l’adaptation incrémentale et l’adaptation transformationnelle (Fedele et al., 2019 ; Kypreos et al., 2020). La première correspond à des stratégies où les changements modifient à la marge les systèmes de production agricole afin de les rendre plus résistants aux aléas, mais ne réduisent pas sur le long terme la vulnérabilité de l’agriculture, c’est-à-dire sa capacité à réduire son exposition (selon l’occurrence et intensité de l’aléa) et sa sensibilité (selon le fonctionnement socio-économique du système) au risque climatique. Les stratégies d’adaptation incrémentale compensent le manque d’eau, mais ne visent pas à faire fonctionner le système de production avec moins d’eau. En revanche, l’adaptation transformationnelle suppose la transformation des systèmes de production agricole (types de cultures, choix variétaux, façons culturales, modes de production) et de l’organisation des territoires hydro-agricoles (systèmes d’irrigation, aménagements hydrauliques, politiques publiques) afin de diminuer les besoins en eau et de réduire les prélèvements sur la ressource. L’adaptation transformationnelle procède de logiques socio-économiques et politiques territorialisées, qui conçoivent les changements de l’agriculture en fonction des formes d’organisation du territoire hydro-agricole (Kypreos et al., 2020). Quelles sont les logiques de la réutilisation des eaux usées pour l’irrigation agricole ? À quelle forme d’adaptation contribue cette innovation sociotechnique ?
6L’utilisation d’eaux usées pour l’agriculture est une pratique ancienne. Jusqu’à l’avènement des systèmes modernes de traitement, l’assainissement des eaux urbaines résiduaires se faisait par infiltrations dans les sols et par épandages sur des périmètres plus ou moins étendus, situés à la périphérie des villes (Cirelli, 2011). Le recyclage des effluents urbains contribuait alors aux activités agricoles des ceintures maraîchères. Les eaux usées irriguaient les cultures et déposaient des matières organiques fertilisantes, principalement de l’azote et du phosphore. Après avoir recyclé les eaux usées, l’agriculture produisait des fruits et des légumes destinés aux marchés urbains. Cette circulation des flux de ressources hydriques, organiques et alimentaires a été décrite par Michel Philipponneau pour la banlieue parisienne (Philipponneau, 1956). Ce fonctionnement métabolique a concerné de nombreuses villes du monde jusqu’à une période relativement récente avant que les questions sanitaires ne portent la controverse sur le recyclage des eaux résiduaires, en raison du transport d’agents pathogènes (bactéries, protozoaires, virus, ascarides), mais également de polluants chimiques et de traces métalliques (Barraqué, 1985 ; Cirelli, 2011) et ne donnent lieu à des réglementations encadrant les traitements et réusages.
7Avec la généralisation des systèmes modernes de traitement dans des stations d’épuration (lits bactériens, puis boues activées, épuration biologique artificielle, chimique par la suite), les eaux usées traitées perdent leurs valeurs d’usage. Les rejets des stations d’épuration dans le milieu sont vus avant tout comme un non-usage, une perte ou un gaspillage, bien que, dans les régions méditerranéennes en particulier, ils contribuent au soutien d’étiage et à la continuité biologique des cours d’eau (Collard, 2024). Cependant, les situations de pénurie, marquées par le manque d’eau, plus fréquent et/ou plus important, justifient la recherche et l’utilisation de ressources alternatives, dites non conventionnelles, comme les eaux grises ou les eaux traitées (Sauri, March, Gorostiza, 2014). Les projets de réusage confèrent alors une valeur d’usage nouvelle aux rejets des eaux résiduaires (Collard, 2024). Ils se présentent comme une matière recyclable, que des moyens techniques transforment en ressource pour des usages divers (figure 1). La recharge de milieux vise à renforcer le soutien d’étiage des cours d’eau, mais les projets de réusage envisagent également la réalimentation des nappes phréatiques. De la même manière, les réusages destinés aux activités anthropiques sont accrus : l’irrigation agricole devient une priorité sinon un objectif privilégié, en parallèle des usages plus communément envisagés d’entretien des voiries et d’arrosage des parcs d’agrément. La diversification des réusages confère ainsi de nouvelles valeurs à la ressource, à la fois écologiques et socio-économiques (Collard, 2024). En compensant les manques d’eau, les réusages des eaux traitées participent au rétablissement des cycles et des équilibres hydro-biologiques. En sécurisant les approvisionnements des infrastructures hydrauliques, ils contribuent au rétablissement du fonctionnement des activités anthropiques exposées à l’aléa climatique et fragilisées par le manque d’eau. Les projets de réusage fabriquent ainsi une ressource nouvelle parée des valeurs de la durabilité.
8Concernant l’irrigation agricole, le réusage se présente comme une innovation dans le sens où cette technique mobilise des ressources nouvelles (des eaux usées), procède de savoirs nouveaux (des traitements physico-chimiques et des connaissances agronomiques) et suppose des formes nouvelles de régulations politiques et sociales (des formes de gouvernance instituant des règles juridiques et sanitaires de production, de gestion et d’usages de la ressource).
9En ce sens, les études sur cette technique de mobilisation de l’eau transcendent les disciplines scientifiques. Elles intéressent tout à la fois les sciences physico-chimiques et les sciences humaines et sociales. Elles s’inscrivent dans des champs de recherche que l’on peut ici regrouper en trois grandes catégories. La première concerne des travaux qui se focalisent sur la description des techniques de production de la ressource et sur les expérimentations, anciennes pour certaines, mises en œuvre dans des contextes hydro-climatiques divers (Cadillon et al., 1979 ; Maresca, 1982) pour envisager la manière de surmonter, sinon de maîtriser le risque environnemental (Al-Hazmi et al., 2023 ; Thomas et al., 2024). Ces travaux abordent ainsi la question de la faisabilité (Morris et al., 2021) qui suppose dans le même temps l’évolution des règles de droit (Harmand et al., 2022) et donne lieu à des inventaires de localisations et d’expérimentations en France et dans le monde (Cerama, 2020 ; Lombard-Latune, Bruyère, 2023 ; Ministère de l’Économie et des Finances, 2024). La seconde catégorie de travaux se concentre plutôt sur les enjeux, à la fois politiques, sociaux, économiques et environnementaux, de l’utilisation et la généralisation de cette technique pour produire et consommer une ressource hydrique nouvelle, en contexte de changement climatique et en situation d’adaptation à la réduction de la disponibilité des ressources naturelles ; ces études envisagent en particulier les perspectives d’utilisation dans l’agriculture, soulignent les défis de nature diverse qu’elle représente, et, sous un angle aménagiste, examine les freins et les leviers de sa diffusion dans les espaces de production agricole (Condom et al. 2013 ; Duong, Saphores, 2015 ; Nicolle-Mir, 2018 ; Mallard et al., 2024). Enfin, une troisième catégorie de travaux, relevant principalement des humanités, s’intéresse aux formes sociales et aux enjeux sociaux de la diffusion de l’innovation, en interrogeant les systèmes de valeurs qui régissent les rapports humains aux ressources naturelles, quand l’innovation consiste à créer une ressource nouvelle à partir du recyclage de déchets ou de rejets (Cirelli, 2011 ; Sauri, March, Gorostiza, 2014 ; Morris et al., 2021 ; Bouwma et al., 2022 ; Collard, 2024). La question du recyclage occupe ainsi une place centrale dans des études qui montrent que la production de la ressource nouvelle dépend de dispositifs techniques et sanitaires.
10Les systèmes de réusage fonctionnent sur le principe du sol épurateur (Marescu, 1982). L’élimination de l’effluent peut s’opérer par le simple rejet dans le sol si les milieux aquatiques ne sont pas directement atteints. Mais, elle nécessite le plus souvent un traitement qui peut être suivi d’une valorisation, ce qui implique alors de réaliser une épuration complète des eaux usées, associant un traitement préalable plus ou moins poussé et la mobilisation d’une production végétale. En conséquence, le réusage des eaux résiduaires pour l’agriculture dépend à la fois d’infrastructures techniques et de réglementations sanitaires (figure 1). La production des eaux usées traitées procède d’abord d’un assemblage d’objets techniques distribués le long d’un parcours d’acheminement de la ressource depuis le lieu de traitement jusqu’aux lieux d’utilisation (Collard, 2024). Concrètement, des installations et des équipements techniques, reliés à une station d’épuration, assurent le traitement de l’eau, son stockage, sa distribution et son utilisation.
Figure 1 : La REUT, une disponibilité nouvelle de la ressource en eau pour l’agriculture ?
Conception/réalisation : G. Lacquement, V. Kypreos
- 2 Arrêté du 2 août 2010 relatif à l’utilisation d’eaux issues du traitement d’épuration des eaux rési (...)
- 3 Règlement (UE) 2020/741 du Parlement européen et du Conseil du 25 mai 2020 relatif aux exigences mi (...)
- 4 Arrêté du 18 décembre 2023 relatif aux conditions de production et d’utilisation des eaux usées tra (...)
11Ensuite, des dispositifs réglementaires instituent, sur la base de prescriptions sanitaires, des normes de traitement des eaux résiduaires, pour qu’elles puissent être utilisées pour de nouveaux usages. Ces normes déterminent des niveaux de qualité d’eau traitée selon des seuils microbiologiques et fixent des contraintes d’usage selon l’occupation du sol. Les premières normes de ce type ont été instituées dans la législation française en 20102. Elles déterminaient 4 niveaux de qualité d’eau (A, B, C et D) dont elles réglementaient les usages selon le type de végétaux arrosés, leur consommation par la population, l’accès au public des zones concernées, ainsi que la proximité relative des zones d’épandage par rapport aux autres activités humaines. Ces normes ont été récemment modifiées en s’appuyant sur la nouvelle réglementation européenne3 qui établit depuis 2020 des requis minimaux de qualité et de surveillance des eaux usées traitées visant à être utilisées à des fins agricoles, en préconisant, pour la gestion des risques sanitaires, une approche « multi-barrières » (Harmand et al., 2022). En effet, le dispositif réglementaire de la législation française, introduit en 20234, maintient les 4 niveaux de qualité sanitaire de l’eau, mais après avoir revu les seuils microbiologiques afin de limiter la présence de matières pathogènes. Ensuite, il remplace les contraintes d’usage obligatoires liées à la distance, à la nature du sol et à l’exposition au vent, par des « barrières », c’est-à-dire des pratiques de cultures et d’irrigation visant à limiter les risques sanitaires (par exemple : irrigation au goutte-à-goutte des plantes sans contact avec la partie comestible ou lavage et/ou pelage des produits avant la vente aux consommateurs) (Thomas et al., 2024).
12En tant qu’innovation sociotechnique de l’adaptation au changement climatique, le réusage des eaux usées traitées est mobilisé comme solution d’aménagement en réponse aux situations de pénurie en eau. Le projet porté par la municipalité de Claira se présente comme une démarche de sécurisation des approvisionnements en eau dans un contexte particulièrement grave de sécheresse.
13La commune de Claira se situe en Salanque dans la partie septentrionale de la plaine du Roussillon. Elle se localise dans le secteur aval du bassin-versant de l’Agly, l’un des trois principaux fleuves côtiers qui drainent la plaine. Le fleuve prend sa source au pic de Bugarach, à 700 mètres d’altitude dans le massif des Corbières et parcourt près de 82 km avant d’atteindre la mer Méditerranée à hauteur de la station balnéaire du Barcarès. L’Agly et ses affluents forment un bassin-versant de 1 053 km² qui se décompose en deux grands secteurs que l’on distingue par leurs caractères hydrologiques et par les aménagements hydrauliques. Dans le secteur amont, borné par le gué d’Estagel, les débits sont augmentés par des résurgences karstiques et par les apports des quatre principaux affluents (Boulzane, Désix, Maury, Verdouble). En outre, le linéaire du fleuve est barré d’une retenue d’eau (le lac de Caramany), d’une capacité de 25,5 millions de m3, aménagée en 1996 pour l’écrêtement des crues et le soutien d’étiage. Dans le secteur en aval du gué d’Estagel, les pertes karstiques abaissent les débits du fleuve, donnant lieu à des assecs à l’étiage, mais pouvant être régulés par les lâchers d’eau du réservoir du barrage. Le fleuve finit sa course dans la plaine où il est endigué jusqu’à son exutoire (SMBVA, 2018).
- 5 Les superficies concernées restent pour le moment difficiles à quantifier précisément, une étude es (...)
14Dans le secteur aval, le régime du fleuve dépend autant de la variation saisonnière des précipitations que des pertes karstiques, mais il peut être régulé par le barrage. Les eaux superficielles sont alors mobilisées comme une ressource prélevable pour les usages anthropiques, en particulier pour l’agriculture irriguée. Le regatiu, c’est-à-dire les terres irriguées pour les jardins, le maraîchage ou l’arboriculture, s’étend aujourd’hui sur 352 ha (RGP, 2022) et mobilise l’essentiel des prélèvements sur la ressource, d’autant que les surfaces en prairies (68 ha, RGP, 2022) et surtout les surfaces plantées en vignes (454 ha, RGP, 2022) sont pour partie désormais irriguées, ponctuellement dans la partie amont, mais plus largement en aval dans la partie basse de la vallée et dans la plaine de la Salanque (entretiens SMBVA, mai 2024, juillet 2025)5.
15Néanmoins, les prélèvements ont diminué en raison de la déprise agricole qui a réduit les superficies cultivées – le regatiu s’étendait encore sur 880 ha en 2012 (SMBVA, 2018) –, mais aussi de la modernisation de l’irrigation par le recours aux techniques du goutte-à-goutte et de l’aspersion. En outre, à partir de 2019, et surtout au cours de la période 2021-2024, les prélèvements bruts pour l’agriculture sont encore limités par les restrictions préfectorales, décidées pour faire face aux conséquences du déficit pluviométrique pluriannuel sur le débit du fleuve et sur les volumes de la ressource prélevable.
16Malgré la réduction des surfaces irriguées et la baisse des prélèvements, les activités agricoles se trouvent davantage confrontées à la diminution de la disponibilité de la ressource en eau. Cette situation tient tout d’abord à la répartition des surfaces irriguées dans le bassin-versant. En amont, l’irrigation est principalement mobilisée pour des jardins maraîchers ou arboricoles qui couvrent peu de surfaces et consomment relativement peu d’eau. Cette partie du bassin-versant est une terre d’aspres, c’est-à-dire une région de cultures sèches, dominée par les terroirs viticoles, qui, dès que l’altitude s’élève, cèdent la place aux herbages pour l’élevage extensif. En aval, au contraire, dans la basse vallée et dans la plaine, se concentre l’essentiel des parcelles irriguées spécialisées dans l’arboriculture et le maraîchage. Dans cette partie du bassin-versant, les périmètres irrigués occupent de plus grandes superficies, les cultures sont plus intensives, consomment des volumes d’eau plus importants, et dépendent donc davantage des apports en eau des canaux gravitaires et des forages dans les aquifères. La ressource hydrique est prélevée pour irriguer les vergers d’arbres fruitiers, les parcelles maraîchères, mais aussi une partie des vignes (figure 2).
Figure 2 : Terres sèches et terres irriguées dans le sous bassin-versant de l’Agly (bassin-versant du Verdouble) en 2022
Conception/réalisation : G. Lacquement, V. Kypreos – Sources : RGP 2022, Chambre d’Agriculture des Pyrénées-Orientales, BRGM Dem’Eaux 2019
17L’exposition de l’agriculture au manque d’eau tient ensuite à l’aléa climatique, dont l’intensité et la fréquence s’accentuent. Il se manifeste par la diminution des volumes de précipitations et l’augmentation des moyennes de températures. La succession récente d’années sèches (2021-2024), où le volume moyen des précipitations s’est brutalement réduit, rend la situation particulièrement critique. L’année 2023 enregistre ainsi un déficit pluviométrique de très forte amplitude avec un volume annuel de précipitations atteignant à peine le seuil de l’aridité (250 mm) et inférieur de plus de 50 % aux volumes moyens enregistrés pour la période 1991-2020 (figure 3). L’aléa, par son intensité et sa fréquence, devient plus visible par ses effets sur la disponibilité de la ressource. Il se traduit en effet par la modification du régime hydrologique de fleuve et la diminution des débits d’étiage, partiellement compensée par la réserve hydraulique. Il se traduit aussi par la baisse de la recharge de la nappe alluviale et par l’accentuation du stress hydrique de la biocénose. Les activités agricoles sont alors davantage exposées aux effets de l’aléa et plus sensibles aux dommages causés, en particulier dans la basse vallée et dans la plaine, là où les exploitations agricoles sont plus spécialisées dans les cultures irriguées, là où la productivité et la rentabilité économique de l’activité agricole dépendent davantage de l’utilisation de la ressource en eau et conditionnent son intégration dans les filières de transformation et de commercialisation agroalimentaires. En outre, les effets de l’aléa naturel sont majorés par les modalités de gestion de la ressource : l’affaiblissement des débits du fleuve réduit les volumes de la ressource prélevable pour tous les usages anthropiques, conduit à des restrictions de consommation et contraint à des arbitrages qui interrompent les prélèvements pour l’irrigation.
Figure 3 : Intensité de l’aléa climatique et déficit pluviométrique, relevés de précipitations 2023, station météorologique de Perpignan-Rivesaltes
Source : InfoClimat, Climatologie de l’année 2023 à Perpignan – Rivesaltes – Infoclimat, consulté le 28 mars 2025
18C’est dans ce contexte de crise que se développent les démarches et les actions de sécurisation des approvisionnements en eau pour l’agriculture : bassins de stockage, raccordements aux réseaux d’irrigation, travaux de réfection des réseaux gravitaires et sous pression, prélèvements dans les nappes par de nouveaux forages ou des forages plus profonds, et recherche de solutions dites alternatives ou non conventionnelles, comme la réutilisation des eaux usées traitées.
- 6 À l’échelle régionale, la politique publique a institué une initiative visant à financer des progra (...)
19Le projet de REUT (Réutilisation des eaux usées traitées) de la commune de Claira prend place dans un programme de prospective et d’actions, porté par la Région Occitanie6. Son objectif principal est de mobiliser des activités de recherche à des fins d’application pour développer des capacités d’adaptation aux effets du changement climatique sur la disponibilité de la ressource en eau dans un contexte de croissance démographique et d’augmentation des besoins anthropiques. Le Living Lab de Claira fait partie des structures collaboratives instituées par le programme de la Région, qui réunissent, à l’échelle locale, des acteurs divers, issus des collectivités territoriales, des administrations publiques, des universités et des instituts de recherche, du monde de l’entreprise et de la sphère associative. Ces acteurs divers sont associés dans une démarche d’innovation territoriale qui s’appuie sur le partage de compétences et de prérogatives, comme méthode de production de connaissances nouvelles et de développement de projets fondés sur la valorisation de ressources locales. Par les interactions sociales et territoriales qu’ils supposent, les Living Labs constituent des milieux innovateurs, au sens établi par le courant disciplinaire de l’économie territoriale (Aydalot, 1985 ; Crevoisier, 2001). Dans le contexte des défis liés aux transitions, les démarches d’innovation contribuent potentiellement à la réduction des vulnérabilités des sociétés et des territoires locaux (Fasshauer, Zadra-Veil, 2020 ; Bouwma et al., 2022).
20Sur ce modèle, le Living Lab de Claira organise rencontres, échanges et restitutions de résultats. Le projet de réusage s’appuie sur un travail de prospective qui diagnostique la croissance des besoins agricoles en contexte de changement climatique, non seulement pour les cultures déjà irriguées (maraîchage, vergers, prairies), par accroissement des volumes prélevés et/ou par extension des surfaces arrosées, mais également pour les cultures traditionnellement pluviales, comme la vigne, que l’accentuation du stress hydrique obligerait à arroser de façon plus systématique, pour maintenir qualité et rendements (SMBVA, 2018). Ce diagnostic prévoit alors pour 2030 le doublement des surfaces irriguées (de 880 à 1 775 ha) et une augmentation de 58 % des prélèvements sur la ressource hydrique (de 12,8 à 20,3 millions de m3) (SMBVA, 2018). L’innovation est d’abord pensée comme un moyen de sécuriser la ressource en eau et ses approvisionnements pour l’agriculture. En effet, la mise en eau du canal gravitaire a été interrompue (figure 4) et les prélèvements pour l’irrigation se font dans les aquifères souterrains, affectés par la diminution de la recharge hivernale (figure 5). Face à la situation de crise, le réusage des eaux usées traitées est pensé comme la mobilisation d’une ressource nouvelle, alternative au manque d’eau de surface et à la baisse de la recharge des eaux souterraines.
Figure 4 : Canal du Ruisseau, partie située en amont du village, commune de Claira, plaine de la Salanque. Figure 4A : Fossé du canal, paroi en cayrous (briques de terre cuite), vanne d’amenée sur la parcelle
Depuis 2021, le canal gravitaire n’est plus mis en eau. Des travaux de modernisation suspendus, des difficultés de gestion et la diminution des débits d’étiage au-dessous du niveau des volumes prélevables ont interrompu les prélèvements dans le fleuve.
Source : cliché de G. Lacquement, juin 2024
Figure 4B : Fossé du canal, parcelles en friche, vergers d’abricotiers
Source : cliché de G. Lacquement, juin 2024
Figure 5 : Canal du Ruisseau, partie située en aval du village, commune de Claira, plaine de la Salanque. Figure 5A : À droite, le fossé du canal à sec, au centre et à l’arrière-plan, au pied du casot (abri agricole), la prise d’eau dans l’aquifère, à gauche, chemin d’exploitation conduisant aux vergers
Source : cliché de G. Lacquement, juin 2024
Figure 5B : Vergers d’abricotiers irrigués au goutte-à-goutte
Source : cliché de G. Lacquement, juin 2024
Figure 5C : Immédiatement à gauche du casot (abri agricole), prise d’eau dans l’aquifère
Source : cliché de G. Lacquement, juin 2024
- 7 Tous les entretiens ont été réalisés en binôme dans le cadre d’un stage de master, financé par le L (...)
- 8 ASA : Association syndicale autorisée en hydraulique agricole. Les ASA sont des établissements publ (...)
- 9 La commune de Claira et l’association des jardins familiaux de Claira sont membres du Living Lab.
21Dans ce contexte de recherche collaborative, l’étude géographique propose une analyse des formes spatiales de l’innovation sociotechnique et interroge le rôle de la configuration du territoire hydro-agricole dans la manière dont les acteurs locaux conçoivent le projet de réusage des eaux usées traitées pour l’agriculture. À cette fin, une cartographie du réusage a été réalisée et des enquêtes par entretiens semi-directifs, in situ et en face à face, ont été conduites7. Le travail cartographique décrit les transformations potentielles du territoire hydro-agricole en prenant en compte ses formes héritées et son fonctionnement contemporain (partie 3). Puis, les enquêtes de terrain caractérisent les stratégies des acteurs locaux à l’égard du projet (partie 4). Elles constituent une source-clé de l’information, une information délicate à collecter, autant en raison des effets d’une forme de surétude ou de lassitude à l’égard des sollicitations des membres du Living Lab pour des enquêtes, que des controverses que soulève le projet lui-même auprès des acteurs locaux. De fait, sont utilisées ici les informations collectées auprès de la municipalité de Claira, de l’ASA8 du canal Saint-Pierre, des jardins familiaux de Claira, du Syndicat de bassin-versant de l’Agly et de la régie des eaux de la commune d’Argelès-sur-Mer, une autre commune de la plaine du Roussillon, située plus au sud, au pied de la chaîne des Albères, et engagée dans la réalisation d’un projet de réusage pour l’irrigation agricole. Au total et au final, l’échantillon d’enquête cible cinq interlocuteurs parmi les acteurs institutionnels impliqués dans le projet de réusage et/ou dans le Living Lab9. C’est au prisme de cette parole sociale que sont interprétées les stratégies des acteurs locaux à partir de la structuration des guides d’entretien en trois thématiques principales : diagnostic et perception de l’aléa du manque d’eau dans le contexte de sécheresse ; actions entreprises pour sécuriser la disponibilité et/ou l’accès à la ressource en eau pour l’agriculture, connaissance du projet de réusage, implication dans le projet et position dans les controverses.
22La cartographie du réusage des eaux usées traitées interroge la disponibilité de la ressource produite par l’innovation sociotechnique en mettant au jour un potentiel d’utilisation structuré en gradients.
23Les dispositifs techniques et sanitaires fabriquent potentiellement une ressource en eau nouvelle pour l’irrigation agricole. Néanmoins, la disponibilité des eaux usées traitées pour l’agriculture ne dépend pas seulement des volumes produits et de la qualité obtenue. Elle dépend aussi du fonctionnement et de l’organisation spatiale des structures de production. La disponibilité de la ressource nouvelle se mesure alors par rapport à l’étendue des périmètres irrigables et irrigués, à la composition des systèmes de cultures, à la configuration des réseaux et des modes d’irrigation (figure 1), soit à un ensemble de structures territoriales et à leurs usages par des agriculteurs, des gestionnaires d’infrastructures hydrauliques (ASA et station d’épuration) et des responsables politiques locaux.
24Sur le finage communal de Claira, les terres cultivées s’étendent sur un peu moins de 600 hectares, dont le tiers sont des terres de regatiu, des terres irriguées. Les prélèvements irriguent essentiellement des vergers d’arbres fruitiers (des abricotiers et d’autres arbres à fruits à noyau), des parcelles maraîchères, des jardins familiaux, mais aussi une partie des vignes qui couvrent encore presque la moitié de la SAU (figures 6 et 7). Le canal gravitaire (canal du Ruisseau) a cessé de fonctionner, mais ne concernait qu’une vingtaine d’hectares de cultures avant l’arrêt de son utilisation (SMBVA, 2018). En aval du village, la branche méridionale est utilisée pour collecter les eaux de drainage des lotissements et rejeter les eaux usées traitées de la station d’épuration dans le fleuve. L’irrigation des cultures s’opère donc aujourd’hui par des forages individuels et par le canal sous pression, le canal Saint-Pierre qui, par deux puits de 8 et 12 mètres de profondeur, prélève de l’eau dans la nappe souterraine alluviale (figures 6 et 7). Les changements intervenus dans l’utilisation des réseaux hydrauliques ont modifié les modes d’irrigation en généralisant l’arrosage par des canalisations de goutte-à-goutte dans les vergers et dans les vignes, ou par des buses d’aspersion sur une partie des parcelles maraîchères. Les systèmes de cultures imposent le calendrier d’irrigation : en maraîchage, les rotations culturales qui font se succéder plusieurs récoltes sur les mêmes parcelles nécessitent une irrigation à l’année. Les arbres et les vignes ont une tolérance plus grande à la sécheresse, mais l’humidité du sol reste nécessaire pendant la période de floraison, puis de maturation des fruits, et souvent aussi juste après la récolte, afin de favoriser la formation des bourgeons floraux pour l’année suivante.
Figure 6 : Terres cultivées et systèmes cultures sur le finage de la commune de Claira
Conception/réalisation : G. Lacquement, V. Kypreos – Sources : RGP 2022, Chambre d’Agriculture des Pyrénées-Orientales, DDTM 2018
Figure 7 : Périmètres d’irrigation sur le finage de la commune de Claira
Conception/réalisation : G. Lacquement, V. Kypreos – Sources : RGP 2022, Chambre d’Agriculture des Pyrénées-Orientales, BRGM DEM-EAUX 2019
25L’organisation de l’espace agricole et les aménagements hydrauliques déterminent ainsi les usages de l’eau dont les besoins vont s’accroître en raison des conséquences du changement climatique sur la disponibilité naturelle de la ressource, autant dans les nappes souterraines que dans le réseau hydrographique. Les possibilités d’utilisation des eaux traitées pour l’agriculture dépendent alors à la fois des volumes produits par la station d’épuration et des niveaux de qualité du traitement sanitaire. Ces deux facteurs de production introduisent dans l’espace agricole des gradients de disponibilité de la ressource nouvelle.
26Les volumes de production sont corrélés à la consommation d’eau par les usages locaux et à la capacité de traitement des infrastructures d’assainissement. La station d’épuration de Claira produit environ 250 000 m3 d’eaux traitées par an et le traitement tertiaire, c’est-à-dire la méthode de dépollution des eaux usées qui consiste à éliminer les polluants non biodégradables, fonctionne durant cinq mois (mai-septembre). En parallèle, les besoins théoriques en eau d’irrigation s’échelonnent pour les superficies en regatiu, de 90 000 à 160 000 m3, sur la base d’une consommation moyenne comprise entre 450 et 800 m3 à l’hectare (entretien, président de l’ASA du canal Saint-Pierre, juin 2024) selon le système de cultures (vignes, vergers, maraîchage), le mode de production (densité des plantations) et le mode d’irrigation (goutte-à-goutte, aspersion ou gravitaire). Les besoins sont précoces dans l’arboriculture, dès le mois de mars en raison de la floraison, plus tardifs pour la viticulture (août-septembre), plus continus dans le maraîchage en fonction des rotations culturales. La mobilisation des eaux traitées pour l’irrigation suppose dans le même temps, l’arrêt des écoulements dans le fleuve en soutien d’étiage ou en compensation des assecs, ou implique du moins un partage des rejets, ce qui réduit d’autant la disponibilité de l’eau pour l’agriculture.
27La disponibilité des eaux usées traitées pour l’irrigation est donc limitée par les capacités de traitement des infrastructures, les volumes produits et les choix d’utilisation, qui contraignent les possibilités de réusage et les contractent potentiellement dans le temps, faisant de la ressource, une eau saisonnière. Cette contrainte qui pèse sur la disponibilité de la ressource se double d’un gradient de réusage déterminé par les niveaux de qualité de traitement des eaux résiduaires (figure 8). La législation en vigueur distingue en effet quatre niveaux de qualité sanitaire qui font varier les possibilités de réusage dans l’espace de production agricole en fonction des systèmes de cultures et des modes d’irrigation. Ainsi, les eaux de qualité supérieure (niveau A), parce qu’elles présentent, d’après les seuils microbiologiques imposés aux traitements, un faible risque sanitaire, peuvent être utilisées pour (presque) toutes les cultures et par tous les modes d’irrigation, gravitaire, goutte-à-goutte et aspersion. Les eaux de qualité inférieure (niveau D), présentant un plus grand risque sanitaire, ne sont autorisées que pour les cultures industrielles, les cultures énergétiques et les cultures semencières (non cultivées sur le finage). Le système de « barrières », prévu par la législation de 2023, s’applique aux eaux de qualité intermédiaire (niveaux B et C). Le niveau B impose au moins une « barrière » pour irriguer les cultures, si la partie comestible des plantes est en contact avec les eaux usées traitées. Il interdit aussi l’irrigation des arbres fruitiers pendant la période allant de la floraison à la cueillette des fruits de table, sauf si l’irrigation se fait au goutte-à-goutte. Le niveau C impose au moins deux « barrières » à l’irrigation des plantes dont la partie comestible n’est pas en contact avec les eaux traitées, et trois « barrières », s’il y a potentiellement contact (figure 8). Enfin, si les contraintes d’usage liées à la distance, à la nature du sol et à l’exposition au vent ne sont plus obligatoires, le dispositif réglementaire les a conservées comme mesures préventives à mobiliser au cas par cas comme modalités de gestion des risques sanitaires. Ces contraintes majorent le gradient de réusage en délimitant des « zones sensibles » proches par la distance ou exposées au vent, et en particulier les zones de baignade, les bassins de pisciculture et les lieux d’abreuvement du bétail.
Figure 8 : Gradients de réusage des eaux usées traitées pour l’agriculture sur la commune de Claira
Conception/réalisation : G. Lacquement, V. Kypreos – Sources : RGP 2022, Chambre d’Agriculture des Pyrénées-Orientales, Arrêté du 18 décembre 2023, JORF no 300, texte no 84
28La disponibilité de la ressource nouvelle se décline donc potentiellement sous la forme de gradients de réusage qui se structurent en fonction de la configuration de l’espace agricole. L’organisation des structures territoriales joue également sur les stratégies des acteurs locaux. Plus précisément, les décisions et les actions des acteurs impliqués dans le projet de réutilisation des eaux usées dépendent de leur manière de se représenter et d’utiliser l’espace de production agricole. Sont principalement concernés des agriculteurs, des gestionnaires d’infrastructures hydrauliques (ASA et station d’épuration) et des responsables politiques de niveau local. Cette dernière partie propose donc de caractériser les stratégies des acteurs locaux concernant le projet de réusage des eaux résiduaires et de mettre au jour l’influence des structures territoriales sur leurs représentations et leurs actions. L’intention est de déterminer dans quelle mesure les stratégies des acteurs locaux sont susceptibles de réduire la vulnérabilité de l’agriculture aux conséquences de l’aléa climatique par le projet de réusage des eaux résiduaires. L’analyse des données de l’enquête par entretiens décrit tout d’abord les pratiques d’adaptation au manque d’eau dû aux trois années de sécheresse consécutives. Elle s’intéresse ensuite aux actions entreprises en faveur du projet de réusage pour se focaliser en dernier lieu sur les controverses soulevées par le projet.
« Quand il y a les restrictions, on coupe le secteur en deux, car il y avait trop peu de pression. On fait du 50%-50% pour le premier secteur et le lendemain 50% dans l’autre secteur. Actuellement, on est coupé la nuit. Mais les dernières pluies nous soulagent. Et tant qu’on peut, on va tenir comme cela. Mais on n’aura pas la même pression que l’an dernier. » (Entretien, ASA du canal Saint Pierre, juin 2024).
29Le manque d’eau procède à la fois des effets des sécheresses consécutives sur le débit des cours d’eau et sur le niveau des nappes souterraines, et des restrictions administratives imposées par l’État sur les prélèvements. Face à cet aléa de nature hybride, à la fois naturel et anthropique, les résultats de l’enquête permettent de distinguer chez les irrigants quatre types de stratégie d’adaptation au manque d’eau quant au prélèvement, à la distribution et à l’usage de la ressource. Pour une part, les irrigants, en particulier ceux dont les parcelles sont localisées dans le périmètre de l’ASA du canal du Ruisseau, et dont l’alimentation est interrompue par la réduction du débit du fleuve, compensent la pénurie par des forages dans les aquifères (voir figure 7), pour certains non déclarés :
« Mais dans la Salanque, tous les exploitants ont un forage, et les forages déclarés, c’est un quart des forages existants. » (Entretien, conseil municipal de la commune de Claira, juin 2024).
30Le prélèvement sur la ressource est ainsi déplacé et relocalisé, de l’écoulement superficiel vers les eaux souterraines. À l’opposé des stratégies de compensation ou de remplacement de la ressource, les irrigants rationnent la distribution de l’eau sur les parcelles. Le long du canal Saint-Pierre, le canal sous pression qui prélève dans la nappe quaternaire, les bornes équipées de compteurs, installées depuis plusieurs années, sont utilisées pour répartir l’eau à tour de rôle entre les quatre secteurs du périmètre irrigué (voir verbatim ci-dessus). De la même manière, dans les jardins familiaux de la commune, des tours d’arrosage ont été imposés à la suite de la publication des arrêtés préfectoraux, alors que l’utilisation de l’eau était libre jusqu’à présent :
« On est obligé de faire des tours d’arrosage par zone, 1 à 3 chalets pendant une demi-heure, 20h à 20h30, puis 20h30 à 21h, etc., et on tourne, on change, chaque mercredi et samedi. Ça a fait partir des jardiniers, des familles avec des enfants, car c’était trop de contraintes. Ils râlent contre les restrictions préfectorales qui autorisent l’arrosage que deux jours par semaine, mercredi et samedi, de 20h à 2h du matin. » (Entretien, jardins familiaux de Claira, juin 2024).
31Les jardins familiaux se situent à la proximité immédiate de la station d’épuration (voir figures 6 et 7). L’eau d’arrosage est prélevée dans la nappe quaternaire grâce à un forage communal mis à disposition de l’association qui gère, depuis sa création en 2011, 36 parcelles de 225 à 380 m².
32Les actions de rationnement sont ensuite souvent combinées à des opérations de rationalisation et/ou de modernisation de la distribution et de l’utilisation de l’eau. L’ASA du canal Saint-Pierre a généralisé le goutte-à-goutte pour les vergers qui représentent la plus grande partie des parcelles irriguées. L’association des jardins familiaux a réagi à la crise en finançant l’installation systématique du goutte-à-goutte et en proposant la mise à disposition de pailles et de broyats, fournis par la commune ou achetés à la déchetterie et chez un producteur, et destinés à l’épandage sur les parcelles cultivées pour maintenir l’humidité dans le sol.
33Enfin, le manque d’eau et la perspective de la pénurie conduisent à des stratégies de contingentement de l’accès à la ressource, et d’une certaine manière de concurrence entre les irrigants, et entre les irrigants et les autres consommateurs de la ressource :
« Des nouveaux adhérents [à l’ASA], il y en a régulièrement un à deux hectares de plus par an […], des viticulteurs qui [avant] ne souhaitaient pas adhérer, et vu la sécheresse, ils sont vite venus en courant. »
« On ne fait pas de pub pour attirer du monde, car on a deux puits, qui ont leur capacité, et on ne veut pas, comment dire… prendre du monde et se retrouver sans flotte […], on peut avoir un puits qui se tarit, comme à Espira-de-l’Agly [commune de la vallée située plus en amont]. »
« On défend ces puits bec et ongles, car on est à 12 mètres dans le Quaternaire, que c’est une chance […], si on fait d’autres puits ailleurs, il faudra peut-être descendre dans le Pliocène, et ce sera d’autres contraintes, car le Pliocène, c’est pour l’eau potable. » (Entretien, ASA du canal Saint Pierre, juin 2024).
34L’aléa climatique perturbe le fonctionnement du système sociotechnique qui a configuré l’espace local de production agricole. Le manque d’eau pour l’agriculture irriguée donne lieu de la part des irrigants à des stratégies ambivalentes, juxtaposant des actions que l’on peut qualifier de palliatives ou de compensatrices parce qu’elles visent principalement à maintenir ou à rétablir les activités de culture en corrigeant les effets de la réduction de la disponibilité de la ressource (Kypreos et al., 2020), et des actions plus adaptatives reposant sur des pratiques agraires qui diminuent les besoins en eau, réduisent les prélèvements sur la ressource, ou plus précisément ici, utilisent plus parcimonieusement la ressource désormais contingentée. Ces stratégies procèdent d’actions localisées ou situées, dépendantes de la configuration géographique du territoire local et des structures spatiales produites et organisées par les formes de prélèvement et de mobilisation de la ressource. Les périmètres irrigués, les infrastructures hydrauliques et les parcelles cultivées forment un assemblage territorial qui influence les représentations et les décisions des acteurs locaux. Ces structures spatiales sont plus ou moins sensibles à l’aléa climatique, selon leurs localisations par rapport à la ressource et selon les formes de prélèvement et de mobilisation de la ressource. L’exposition à l’aléa climatique et ses conséquences sur la disponibilité de l’eau suscitent alors des stratégies qui, pour partie, soumettent les structures spatiales et le système sociotechnique qui les fait fonctionner, à des concurrences et à des tensions qui tendent à augmenter la vulnérabilité des activités agricoles sur le territoire local. Cette situation explique à la fois la genèse du projet de réutilisation des eaux usées traitées et la controverse à laquelle il donne lieu.
35Le projet est porté par la municipalité de Claira. Il fait partie des projets d’infrastructures hydrauliques qui sont conduits dans les trois principaux bassins-versants du département des Pyrénées-Orientales, devenu en peu de temps une des régions emblématiques en France et sur le pourtour méditerranéen, des conséquences du changement climatique sur la réduction de la disponibilité de la ressource en eau. Ces projets impliquent des acteurs politiques de niveaux local, régional et national qui développent, en réponse aux effets sensibles de l’aléa de climatique, une stratégie de l’action et d’affichage de l’action pour trouver des solutions au manque d’eau. Celle-ci consiste à construire et à rendre visible une politique publique de sécurisation de la ressource en eau par la création de nouvelles infrastructures hydrauliques.
36Au niveau local, la municipalité de Claira prend l’initiative en 2020 de répondre à un appel à projets d’un bureau d’études en hydrogéologie, la société Imagéau, filiale d’un groupe sociétaire spécialisé dans la gestion déléguée des services pour les collectivités locales, la SAUR, à laquelle
« la municipalité venait d’attribuer la concession de service public de traitement des eaux de la commune : tout était réuni pour faire une expérimentation […], Imagéau avait une opportunité de STEP [station d’épuration des eaux usées], une nappe proche et un traitement tertiaire […], le projet était très bien calibré par rapport aux objectifs du Défi WOC [de la région Occitanie] qui était à la recherche d’une petite commune. »
« Le maire a dit “banco” ! […] Imagéau voulait surtout faire de la réinjection dans la nappe […], sauf qu’il y a eu des oppositions […], “on va mettre de l’eau usée dans les robinets”, alors on a fait un peu marche arrière et on a mis en avant les utilisations alternatives […], le maire est particulièrement en attente d’aboutir sur quelque chose. » (Entretien, conseil municipal de la commune de Claira, juin 2024).
37L’initiative de la municipalité de Claira est pensée comme une action politique de sécurisation de la ressource en eau destinée à compenser les manques pour répondre aux besoins des usages locaux : curage des réseaux, stockage pour la lutte contre l’incendie, potentiellement, nettoyage de la voirie et irrigation des cultures. La construction d’une « borne bleue » à la sortie des eaux traitées par la station d’épuration, en voie d’expérimentation et en attente des autorisations des agences et des services de l’État (ARS et DDTM), matérialise une politique publique de sécurisation qui fonde sa légitimité sur des valeurs à la fois environnementales, économiques et sociales : préserver la ressource et son environnement, recycler des eaux résiduaires, fabriquer une eau surnuméraire pour le bon fonctionnement des activités de production et les besoins de la collectivité.
38Mais surtout, l’initiative locale s’affiche aux côtés des projets et réalisations d’infrastructures hydrauliques nouvelles, soutenus par l’intervention de l’État, en particulier dans le cadre du Plan de résilience pour l’eau dans les Pyrénées-Orientales, négocié entre les acteurs publics des niveaux national, régional et local au cours de l’année 2024 (Ministère de la Transition écologique et de la Cohésion des Territoires, 2023, 2024). Partant du constat d’ « une sécheresse inédite par sa durée et sa sévérité, des records historiquement bas des nappes », et considérant les enjeux socio-économiques en termes d’approvisionnement en eau potable et de prélèvements pour l’irrigation agricole, le plan prévoit le cofinancement de 7 projets « concrets et structurants pour le territoire » : 4 projets de modernisation ou de création d’infrastructures hydrauliques pour l’adduction en eau potable et surtout pour l’irrigation (interventions sur le réseau des canaux gravitaires), et 3 projets de « REUT » (réutilisation des eaux usées traitées) dans trois communes de la basse plaine, Canet-en-Roussillon, Saint-Cyprien et Argelès-sur-Mer. Tous les projets de « REUT » s’inscrivent dans des logiques de sécurisation de la ressource en eau par des investissements dans le traitement des eaux et la construction de nouvelles infrastructures hydrauliques. Ils transforment en partie le système sociotechnique de l’irrigation, mais ne réduisent que faiblement la vulnérabilité de l’activité agricole en fabriquant une ressource surnuméraire, fortement dépendante des investissements dans le traitement des eaux et dans la construction de nouvelles infrastructures hydrauliques. Ils relèvent d’un aménagement de l’espace exclusivement techniciste qui s’expose à la controverse.
39Le réusage des eaux usées traitées pour l’agriculture implique des changements dans le fonctionnement du système sociotechnique de l’irrigation. Ces changements peuvent être admis, mais aussi contestés. Ils dépendent de l’acceptation sociale, processus par lequel la société locale admet l’introduction des infrastructures et des réglementations nouvelles (Laslaz, Robert-Kérivel, 2023) qui modifient les formes de prélèvement et d’utilisation de l’eau agricole. Le consentement aux changements se formalise dans la recherche d’un équilibre au sein duquel les avantages attendus l’emportent sur les inconvénients présumés. En amont de ce processus social, l’acceptabilité suppose les changements comme potentiellement acceptables et se construit sur des critères et/ou des valeurs, énoncés et mobilisés par les acteurs concernés dans leurs actions. L’étude s’attache ici à apprécier l’acceptabilité sociale du projet de réusage à partir des controverses qui se fixent sur les structures spatiales du territoire local et leurs transformations potentielles par la réalisation du projet. Les controverses renvoient aux discussions motivées par des opinions ou des interprétations divergentes.
40Les controverses se portent tout d’abord sur le coût de l’investissement dans les infrastructures de traitement et d’adduction et sur la viabilité du modèle économique qui détermine le prix de la nouvelle ressource à la consommation :
« On a fait les calculs, rien qu’un renouvellement et une extension de la STEP [station d’épuration] sur les trois réseaux [de la commune], c’est 13 millions d’euros […], et on a un arrêté préfectoral qui nous limite le prélèvement dans les nappes à 380000 m3 par an pour l’eau potable. La borne bleue, ça va me coûter 20000 euros, rien que ça ! et avant de récupérer l’investissement par la revente de l’eau, plus le coût d’exploitation que ça va générer, à ce stade, c’est vraiment de la communication qui permet de faire changer les mentalités. » (Entretien, conseil municipal de la commune de Claira, juin 2024).
« On avait des estimations au départ à 2-3 euros le mètre cube, avec les premiers scénarios, les zones d’irrigation et les besoins, ce qui est complètement inacceptable pour un agriculteur, et l’enthousiasme est un peu retombé. On est arrivé à une acceptabilité des agriculteurs à 20 centimes, mais sous réserve d’un financement équilibré, par 80% d’aides et 20% d’autofinancement. » (Entretien, régie des eaux de la communauté de communes Albères-Côte-Vermeille-Illibéris, mai 2024).
41Le projet d’Argelès-sur-Mer permet d’avoir une estimation du prix potentiel de l’eau à la consommation. De son côté, le projet de Claira informe sur ce que représente potentiellement l’investissement dans la chaîne de production, la fabrication et la distribution de la ressource nouvelle, matérialisé par les différents équipements et infrastructures : l’extension de la station d’épuration, la mise à niveau du traitement tertiaire en conformité avec la législation, l’installation de la borne de distribution et la construction éventuelle d’un réseau d’adduction pour irriguer les parcelles agricoles situées en amont.
42À la suite des valeurs économiques, ce sont les valeurs environnementales et sanitaires qui fondent les controverses. La fiabilité des équipements consacrés aux traitements et à la distribution de la ressource est mise en doute, par un savoir expert valorisé, dépréciant dans le même temps les savoirs vus comme profanes. À ce titre, la préservation des ressources en eau et la qualité de la production alimentaire sont investies de valeurs prééminentes. La nouvelle technique est contestée et rejetée par un discours qui insiste sur le risque de pollution de l’environnement et de contamination des plantes cultivées, condamnant au final le projet.
« C’est un sujet qui est polémique, on est pas trop favorable, et je vous dire pourquoi […] il est question de réinjecter les eaux dans la nappe […], on est pas contre le fait de la réutiliser, mais pour l’eau c’est une folie, il peut y avoir une erreur humaine, et une fois que ce sera contaminé, ce sera fini ! On est persuadé qu’un jour ou l’autre, il y aura une erreur, pas nécessairement humaine, mais mécanique, et après ce sera pollué ! Les agriculteurs qui se servent de l’eau, ils tiennent à la préserver, parce que les gens qui sont pas du milieu…, ils se disent pourquoi pas, ils sont confiants à 100% sur les traitements. Après, on peut utiliser cette eau pour nettoyer la voirie, mais nous, on est dans l’alimentaire. » (Entretien, ASA du canal Saint-Pierre, juin 2024).
43En outre, le doute anime aussi les porteurs de projet quand il s’agit de penser la gouvernance du nouveau système et son fonctionnement dans le territoire local :
« [Le projet est pensé] à une échelle qui questionne, car en parallèle, il y a le projet de Rivesaltes de rejet dans la Têt plutôt que dans l’Agly. C’est Perpignan Méditerranée Métropole [la communauté d’agglomération] qui a une politique de gestion des effluents qui est centralisée par la STEP [station d’épuration] de Perpignan, qui a pris toute seule ses décisions dans le cadre de sa compétence eau et assainissement. » (Entretien, conseil municipal de la commune de Claira, juin 2024).
44Le projet de réusage de Claira est une initiative communale, entreprise pour fonctionner sur le finage communal. Dans le même temps, le maillage territorial local distribue des prérogatives qui développent des stratégies concurrentes de gestion de la ressource en eau. Le tracé des communautés de communes se surimpose aux périmètres des bassins-versants. L’appartenance de la commune de Rivesaltes à la communauté d’agglomération de Perpignan, plus peuplée et située en amont sur le cours de l’Agly devient un problème pour le soutien d’étiage d’un fleuve dont le débit est sévèrement réduit par les sécheresses et dont la recharge serait affectée en aval par le projet de réusage.
45Au final, les controverses montrent que le projet s’établit en discordance avec les structures spatiales qui configurent l’espace local. Il vient en effet perturber le fonctionnement territorial du système sociotechnique en place qui organise les prélèvements et l’utilisation de la ressource pour l’irrigation.
« Je pense que les ASA n’adhèrent pas trop […], que les agriculteurs ne sont pas très demandeurs […], aujourd’hui, je ne vois pas trop d’angle permettant d’être optimiste pour une collaboration avec eux [les agriculteurs], […], ils ont une installation qui fonctionne, il n’y a pas de raison que ça se modifie, [ou alors], peut-être parce qu’il n’y a plus d’eau. » (Entretien, conseil municipal de la commune de Claira, juin 2024).
46Il est dans le même temps tributaire du fonctionnement politique du maillage des structures de gouvernance territoriale qui dissocie les politiques de gestion de la ressource de l’organisation et de l’aménagement du bassin-versant. Cette situation de discordance pèse sur des stratégies d’adaptation qui misent prioritairement sur des solutions technicistes et tend à majorer la vulnérabilité de l’agriculture au manque d’eau. Alors comment gouverner le projet dans les controverses ? :
« Avec la STEP [station d’épuration], le bureau d’études nous a proposé de partir en option sur un système de REUT pérenne. La borne bleue, c’est une petite installation, l’option, se serait de prévoir un stockage plus conséquent et qui permettrait de se connecter si besoin sur un réseau d’irrigation, mais ce serait à prévoir pour l’aval, pour inciter les agriculteurs à moins prélever dans la nappe […] plutôt que de prendre un tuyau pour le ramener sur le réseau en amont, cela permettrait aux agriculteurs de l’aval de bénéficier d’une ressource, mais ce n’est qu’une piste, c’est au Living Lab de bosser ces pistes ! » (Entretien, conseil municipal de la commune de Claira, juin 2024).
47Les controverses conduisent les porteurs de projet à une stratégie de repli, justifiée par la démarche et les activités de recherche collaborative et appliquée du Living Lab. La réalisation du projet se dirige vers l’installation d’une « borne bleue », soit d’un équipement destinant les eaux usées traitées produites d’une part, aux opérations de curage du réseau d’adduction et d’autre part, à l’irrigation agricole des terres agricoles situées en aval de la station d’épuration.
48La réutilisation des eaux usées traitées pour l’agriculture est souvent présentée comme une alternative aux prélèvements dans les cours d’eau ou nappes souterraines permettant d’économiser de l’eau pour d’autres usages (Al Hazni et al., 2023). Le propos établi souligne les avantages d’une innovation technique destinée à apporter des solutions aux situations de manque d’eau. Dans une perspective aménagiste, il interroge les freins ou les verrous qui s’opposent à la diffusion de l’innovation dans les pratiques de prélèvement et d’usage de l’eau pour l’irrigation en visant en particulier l’instabilité du cadre réglementaire, l’incertitude environnementale et l’absence de modèle économique stabilisé (Mallard et al., 2024). Effectivement, le réusage des eaux résiduaires modifie le système sociotechnique de l’irrigation agricole en mobilisant une ressource nouvelle (les eaux usées), en requérant des savoirs nouveaux (techniques et agronomiques) et en introduisant des formes nouvelles de régulations politiques et sociales (des formes de gouvernance instituant des règles juridiques et sanitaires de production, de gestion et d’usages de la ressource).
49L’intérêt de l’approche géographique du réusage se trouve dans l’étude de la dimension spatiale du changement sociotechnique. Celle-ci met au jour le rôle des structures spatiales dans le processus de changement conduit par les acteurs sociaux. L’étude monographique décrit ce processus de manière située et souligne en conséquence les effets de contexte géographique. Au-delà de l’étude de cas, l’analyse du projet de réusage des eaux résiduaires de la commune de Claira permet de tirer trois enseignements principaux, plus généraux. Premièrement, les projets de réusage relèvent, semble-t-il, avant tout de démarches de sécurisation des approvisionnements en eau. Ils promeuvent une solution technique qui, de fait, augmente la disponibilité de l’eau, à partir d’une autre forme de prélèvement sur la ressource naturelle, qui s’opère par le recyclage d’eaux résiduaires. L’investissement dans l’innovation technique vise à compenser le manque d’eau dû aux conséquences de l’aléa climatique sur les débits des cours d’eau et la charge des aquifères, mais ne réduit pas véritablement la vulnérabilité de l’agriculture, qui demeure tributaire des niveaux d’approvisionnement de la ressource. Deuxièmement, le réusage des eaux traitées par l’agriculture dépend des propriétés et des fonctionnalités de l’innovation technique. Les volumes produits et la qualité du traitement sanitaire introduisent dans l’espace agricole des gradients de disponibilité de la ressource nouvelle, qui réduisent d’autant sa vocation de ressource de substitution ou de compensation. Enfin, l’introduction du changement sociotechnique ne va pas de soi. Il vient modifier le fonctionnement territorial des systèmes sociotechniques en place qui organisent les prélèvements et l’utilisation de la ressource hydrique pour l’agriculture. De ce fait, le processus ne s’affranchit pas des structures spatiales qui configurent les espaces de production agricole, il ne s’opère pas de manière indépendante des formes d’organisation territoriale.