Cette étude a bénéficié du soutien financier du Labex DRIIHM (Observatoire Hommes-Milieux Littoral méditerranéen), dans le cadre du programme Investissements d’avenir du gouvernement français (ANR-11-LABX-0010) géré par l'ANR. Les auteurs remercient également les relecteurs de la revue pour leur lecture attentive et leurs commentaires.
1Par son envergure et son impact généralisé sur les systèmes socio-économiques et les systèmes écologiques, la pandémie de Covid-19 est un évènement absolument exceptionnel. De près ou de loin, il touche tous les territoires, toutes les populations humaines, et tous les milieux de la planète. Outre qu’il constitue un défi biologique et sanitaire pour l’humanité, il questionne la capacité des sociétés et des territoires à s’adapter et à composer avec des conditions environnementales et sociales nouvelles (Salama, 2020). Parmi ses enseignements, le rôle crucial sur le bien-être humain du tourisme, des loisirs de plein air, et des lieux qui permettent de s’y adonner a été souligné (Olszewska-Guizzo et al., 2021 ; Poortinga et al., 2021 ; Ugolini et al., 2021). Pendant le premier confinement de 2020, ils ont cruellement manqué. Lors du « retour à la normale » à la fin du printemps, ils ont été plébiscités par la population en manque d’espace, de connexion avec la nature et de rencontre avec les autres. Très tôt, ils ont fait l’objet de travaux et de réflexions scientifiques quant aux possibilités de continuer de mener des activités récréatives et touristiques, en particulier sur les littoraux et les plages où ces activités ont aussi des retombées économiques (Botero et al., 2020 ; Martin et Ricci, 2020).
2Alors que la crise est toujours en cours, il est intéressant de revenir sur son impact et sur les manières de la vivre au lendemain du premier confinement survenu au printemps 2020 en Europe occidentale. Sur différents aspects de la vie économique et sociale, les populations comme les autorités publiques ont cru ou voulu croire à un « retour à la normale », dont on sait aujourd’hui qu’il n’a été que de faible durée, puisqu’un nouveau confinement a été décrété à l’automne 2020. L’objet de cet article est de s’en faire l’écho en s’intéressant au retour aux plages et aux pratiques balnéaires dans quatre villes méditerranéennes (Marseille et Nice en France, Barcelone et Valence en Espagne), au début de l’été 2020. L’étude repose sur une enquête inédite permettant de saisir cet aspect particulier de l’histoire récente de ces villes, à la fois destinations touristiques et agglomérations très peuplées où les plages sont des espaces publics majeurs pour les habitants. Situées dans deux pays où la crise et sa gestion n’ont pas été identiques, ces villes offrent la possibilité de comparer la manière dont les populations ont appréhendé le risque sanitaire, ont perçu sa gestion par les autorités publiques, et ont finalement peu ou prou renoué avec leurs pratiques de loisirs balnéaires.
- 1 « Coronavirus : tensions sur fond de confinement à l’île de Ré », Le Parisien, 18 mars 2020 ; « “A (...)
- 2 « 11 mai : qu'est-ce que la “plage dynamique”, le concept défendu pour un accès à l'eau ? », Huffi (...)
3En France, le confinement général de la population s’est étalé du 17 mars au 11 mai 2020. En Espagne, il a duré du 15 mars au 21 juin. Au cours de cette période inédite, plusieurs marques d’intérêt pour le littoral et les plages ont été médiatisées. Ainsi, dès avant le jour et l’heure du début officiel de ce confinement, nombre de citadins ont quitté les grandes villes pour rejoindre leurs résidences secondaires ou des maisons familiales à proximité de la mer. En France, le cas de personnes ayant quitté la région parisienne pour rejoindre l’Île de Ré a notamment défrayé la chronique, quand un début de polémique est apparu sur leur supposé manque de civisme et leur rôle possible dans la propagation du virus1. Par la suite, l’intérêt pour les plages s’est également exprimé sur les réseaux sociaux, avec nombre de posts faisant valoir le sentiment de manque, le regret de ne pas pouvoir s’aérer en bord de mer, ou l’envie de dépaysement face à l’océan. Après plusieurs semaines de confinement, des voix se sont élevées pour assouplir les possibilités de sorties (plus lointaines et d’une durée plus longue), notamment de la part de résidents des communes littorales désireux de se rendre sur la côte et la plage sans enfreindre la loi. Dès la fin avril, des élus locaux de communes balnéaires et des associations de sports nautiques ont également plaidé pour assouplir le confinement et permettre la reprise d’activités récréatives sur le littoral, avec le concept de « plage dynamique2 ». S’opposant à l’idée d’un usage statique de la plage, propice aux rapprochements physiques entre usagers, ce concept désigne une utilisation de la plage par des usagers en mouvement, notamment pour accéder à l’eau et y pratiquer une activité nautique. Finalement, la volonté du gouvernement de maintenir les plages fermées jusqu’au 1er juin 2020 ne résista pas à cette pression (peut-être aussi du fait de l’intérêt de faire retomber la tension sociale alors que des élections municipales étaient prévues fin juin).
- 3 « À la Grande-Motte, la plage est disponible sur réservation », Le Figaro, 20 mai 2020.
4Du 11 mai au 2 juin, les plages françaises sont donc redevenues peu à peu accessibles suivant des consignes précisées par arrêtés préfectoraux. Les communes et les départements les plus dépendants de l’économie touristique ont été les plus en pointe dans ce processus. Le concept de plage dynamique s’est alors appliqué : possibilité d’accéder à la plage pour des activités physiques, mais interdiction d’y étendre une serviette ; horaires d’accès réglementés ; fléchage de voies pour entrer et sortir. Dans certaines communes, des innovations ont toutefois été tentées comme un système de réservation de portions de plages pour un usage statique à La Grande-Motte3. À partir de juin, les plages françaises n’ont finalement plus fait l’objet de restrictions d’accès.
5En Espagne, le déconfinement a été organisé en trois phases. En phase 1, les activités individuelles de plein air sans contact physique étaient possibles suivant des horaires autorisés, et les plages étaient accessibles en mode dynamique. En phase 2, les restrictions horaires étaient supprimées, et il était permis d’aller à la plage (mode statique). Enfin en phase 3, les règles étaient à nouveau assouplies sans incidences particulières sur les plages. La décision de passer d’une phase à l’autre a été prise suivant les conditions sanitaires observées à l’intérieur de chaque région et donc à des dates différentes pour chacune d’elles. Ainsi le passage en phase 1 s’est fait le 26 avril 2020 à Valence et le 8 mai à Barcelone. Quant à la phase 2, elle a été mise en application le 1er juin à Valence et le 8 juin à Barcelone.
6Dans ce contexte, le retour à la plage au début de l’été 2020 constitue un moment propice pour observer ce qui pouvait être perçu comme un retour à la normale. Dans quelle mesure les usagers sont-ils venus et ont-ils repris leurs habitudes ? Ont-ils modifié leurs pratiques, notamment en appliquant la distanciation physique et les gestes barrières ? Qu’ont-ils pensé de la situation et de sa gestion par les autorités publiques ? Nous proposons de répondre à ces questions par une enquête, dont les résultats seront mis en perspective par le contexte sanitaire et médiatique propre à chaque pays.
7Pour appréhender le retour à la plage, quatre opérations ont été menées : une enquête par questionnaire passée sur site ; des observations consignées dans un carnet de terrain et complétées de photographies ; un comptage des usagers de 8 heures à 20 heures (uniquement à Marseille) ; une collecte d’articles de presse relatifs aux plages et à la Covid-19 menée a posteriori via Internet.
8Marseille, Nice, Barcelone et Valence ont été choisies comme terrains d’observation pour trois motifs principaux. Premièrement, ces villes sont peuplées de plusieurs centaines de milliers d’habitants et sont des destinations touristiques. Ceci induit que leurs plages ont vocation à accueillir des usagers locaux, mais aussi des flux importants de visiteurs extérieurs. Par rapport à la problématique choisie, ces deux grands types d’usagers sont importants à considérer, ce qui est moins aisé lorsque le terrain d’étude est une station balnéaire dont la population permanente est réduite. Deuxièmement, le littoral de ces villes fait l’objet de diverses études et travaux scientifiques, ce qui permet de disposer de données contextuelles ainsi que de données spécifiques aux plages (gestion, fréquentation, pratiques). Troisièmement, toutes quatre présentent un intérêt pour une étude comparative pertinente, d’une part du fait qu’elles se situent dans deux pays différents et d’autre part parce qu’elles possèdent chacune des spécificités territoriales et culturelles qui peuvent induire des différences locales dans le retour à la plage que l’on se propose d’étudier (Tableau 1).
Tableau 1. Données de cadrage sur les quatre villes et leurs plages
| |
Valence |
Barcelone |
Marseille |
Nice |
| Nombre d’habitants (municipalité) |
791 413 (2018)# |
1 620 343 (2018)# |
868 277 (2018)* |
341 032 (2018)* |
| Nombre d’habitants (aire métropolitaine) |
1 581 057 (2020)# |
3 239 337 (2020)# |
1 889 666 (2018)* |
540 281 (2018)* |
| Linéaire côtier municipal (en km) |
25 km+ |
20 km+ |
57 km+ |
17 km+ |
| Plages urbaines municipales (en m²) |
419 300+ |
228 700+ |
91 000+ |
126 600+ |
Sources : Insee*, INE#, et mesures sur SIG+
9L’opération de terrain menée en juillet 2020 s’est focalisée sur un seul site balnéaire dans chacune des villes : le Prophète à Marseille, les Ponchettes à Nice, Bogatell à Barcelone, et Cabanyal-Malvarossa à Valence (Figure 1). Ces plages sont insérées dans le tissu urbain, plus ou moins bien reliées au reste de la ville par les transports en commun, et plutôt en position périphérique vis-à-vis du centre-ville, à l’exception du site niçois. Les autorités locales y proposent des services d’accueil du public (surveillance de la baignade, douches publiques, etc.) et d’entretien tout au long de la saison estivale et parfois avant et après.
Figure 1. Les quatre plages enquêtées et leur insertion urbaine
10L’enquête a repris un protocole appliqué sur les plages urbaines de Marseille dans le cadre de l’Observatoire Hommes-Milieux « Littoral méditerranéen » (OHM-LM), dispositif interdisciplinaire de recherche du CNRS (LabEx DRIIHM) (Chenorkian, 2020). Cette démarche, qui vise à saisir les relations des usagers à la plage et à la mer, ainsi que la manière dont les plages s’inscrivent dans l’espace urbain, donne lieu à des études régulières. Sont ainsi réalisés des comptages d’usagers, des enquêtes relatives à leurs pratiques, des mesures de la qualité microbienne des eaux, des travaux concernant l’usage et les représentations des crèmes solaires et leur diffusion dans la zone de baignade, etc. L’enquête a par conséquent repris la matrice d’un questionnaire mis en œuvre depuis plusieurs années en y ajoutant des questions spécifiques à la problématique de la Covid-19.
11Le questionnaire se divise en 5 rubriques et 25 questions (Tableau 2). Pour la plupart, ces rubriques sont fermées tout en permettant d’enregistrer des réponses libres sur certains items. Outre la saisie des réponses aux questions, l’enquêteur relève des informations contextuelles au moment précis de la passation : date, heure, conditions météo, couleur du drapeau de baignade, autres remarques d’intérêt pour l’étude. Parce que la population de référence des usagers des plages des grandes villes est difficile à établir en temps ordinaire, du fait d’une grande variabilité spatiale et temporelle des pratiques, et parce qu’une modification de ces pratiques était par ailleurs probable au lendemain du confinement, l’enquête n’a pas été conduite auprès d’un échantillon représentatif des usagers habituels (dont nous ignorions d’ailleurs le profil précis pour les plages choisies dans les quatre villes étudiées). Une stratégie d’échantillonnage au jugé a donc été appliquée, avec pour unique contrainte de viser un équilibre de genre et de tranches d’âge (moins de 20 ans ; 20-40 ans ; 40-60 ans ; 60-75 ans ; plus de 75 ans) dans la population enquêtée. Pratiquement, chaque enquêteur disposait d’un tableau où l’âge et le genre de chaque personne interrogée étaient renseignés, permettant ainsi de suivre et contrôler la composition du groupe enquêté. Ce n’est donc pas la représentativité d’une population de référence qui était recherchée, mais plutôt une diversité de catégories d’usagers en termes de genre et d’âge, sans en privilégier aucune. En outre, l’enquête de terrain s’est déroulée entre 8 heures et 20 heures, afin de toucher un large spectre de personnes puisque l’on sait que les pratiques et les types d’usagers varient au cours de la journée.
Tableau 2. Structure et thèmes du questionnaire
| Rubriques |
Thèmes questionnés |
| Votre rapport à cette plage |
Fréquence de venue ; moment privilégié pour venir ; temps passé en général ; moyen de locomotion utilisé, temps mis pour venir, heure d’arrivée ; motivation pour la venue le jour de l’enquête ; autres plages fréquentées dans la ville et autour |
| Vos activités et vos pratiques sur la plage |
Préférence de localisation sur le site ; activités pratiquées ; modification des pratiques du fait de la Covid-19 ; sentiment de manque de la plage pendant le confinement ; venue sur la plage pendant les moments de sortie autorisée pendant le confinement |
| Votre perception du lieu |
Trois mots libres pour évoquer le site ; appréciation des services et de la qualité du site (propreté, information, etc.) ; appréciation de la fréquentation au moment de l’enquête ; souhait d’évolution pour le futur |
| Votre perception de la Covid-19 et des risques en général |
Acuité du risque sur la plage ; sentiment d’être exposé ; sentiment de pouvoir se protéger efficacement ; connaissance de mesures spécifiques sur la plage ; niveau de confiance dans les institutions pour gérer la situation ; comportement général vis-à-vis de différentes situations à risque |
| Profil de la personne enquêtée |
Lieu et statut de résidence ; genre ; année de naissance ; activité professionnelle ; genre, âge et lien avec l'enquêté des personnes qui l'accompagnent |
12Pour des raisons pratiques, le déploiement du questionnaire n’a pas eu lieu au même moment ni sur le même nombre de jours dans les quatre villes. Toutefois, les données et les observations ont pu être collectées sur un temps relativement court, entre le 6 et le 22 juillet 2020 (Tableau 3). Des observations de terrain (comportements des usagers, passages de personnes dépositaires de l’autorité publique, messages diffusés par haut-parleurs, dispositifs d’information et de prévention mis en place sur site, etc.) ont été relevés et des photos ont été prises. Lors des pauses, ces observations étaient échangées entre les enquêteurs afin que chacun soit alerté des faits potentiellement remarquables. Autant que possible, ces éléments ont été recueillis et consignés de manière à pouvoir être mobilisés dans la phase ultérieure d’analyse des résultats.
Tableau 3. Dates des travaux et nombres d’enquêtés
| Ville (plage) |
Dates de passation |
Nombre de personnes enquêtées |
| Valence (Cabanyal) |
06/07/2020 au 09/07/2020 |
79 |
| Barcelone (Bogatell) |
13/07/2020 au 15/07/2020 |
81 |
| Marseille (Prophète) |
15/07/2020 et 22/07/2020 |
84 |
| Nice (Ponchettes) |
17/07/2020 |
86 |
13Pour contextualiser les réponses apportées par les usagers, des comptages ont été effectués sur une des plages étudiées : la plage du Prophète (Marseille). L’évaluation du nombre de visiteurs sur une plage est un exercice qui peut demander beaucoup de ressources si le site n’est pas équipé d’un système d’évaluation automatique. À Marseille, deux protocoles déjà éprouvés ont été mis en œuvre entre 8 heures et 20 heures : un comptage manuel direct de chaque usager entrant ou sortant de la plage (accessible par deux escaliers, ce qui autorise un comptage relativement sûr), et un comptage sur photographie prise à chaque heure depuis un point haut pour dénombrer les usagers a posteriori. Le comptage direct permet de connaître avec précision le nombre de personnes présentes sur le site. Le pointage sur photographie est un peu moins précis, en particulier lors des pics d’affluence, mais les données sont relativement cohérentes avec celles issues des comptages directs. En outre, elles permettent d’évaluer le nombre de personnes dans l’eau et d’apprécier le placement des usagers sur la plage, ce qui a son intérêt lorsque l’on s’interroge sur des questions de distanciation physique.
14Outre contextualiser les réponses au questionnaire, produire ces chiffres avait pour but d’évaluer dans quelle mesure le niveau de fréquentation de la plage pouvait avoir été affecté par la pandémie. Depuis plusieurs années, la plage du Prophète fait en effet l’objet d’un suivi de sa fréquentation autour la mi-juillet (Robert et Trémélo, 2019 ; Robert et Trémélo, 2020a ; Robert et Trémélo, 2020b). À l’origine de l’étude, il y avait donc l’idée de confronter les mesures réalisées sur site en juillet 2020 avec les chiffres produits les années précédentes.
- 4 Mystère de l’Internet, l’accès au site Google Noticias España à partir de Google Actualités n’étai (...)
15Partant de l’idée que le retour à la plage s’est effectué dans un contexte médiatique ayant pu influencer les pratiques, des données de presse ont été adjointes aux données de terrain. Ce corpus a été constitué a posteriori, c’est-à-dire après la phase d’enquête et d’observation sur les plages, en exploitant le site Google Actualités. Celui-ci permet de recenser de nombreuses productions médiatiques sur différents supports (presse écrite, média radiophonique, média télévisuel, média web, etc.), et de réaliser des requêtes en différentes langues4. Afin d’appréhender la dynamique du confinement-déconfinement, l’interrogation du site a couvert la période du 15 avril au 31 juillet 2020.
16Les publications ont été sélectionnées selon une approche stratifiée. Dans un premier temps, une requête simple associant le mot « plage » aux mots « covid » et « coronavirus » a été effectuée dans les deux langues (« playa » remplaçant « plage » en espagnol), pour obtenir des publications au niveau national en France et en Espagne. Puis la requête a été relancée quatre fois en intégrant le nom de chacune des villes étudiées (plage + Marseille + covid + coronavirus ; playa + Barcelona + covid + coronavirus ; etc.). Au final, six sous-corpus ont été constitués, comprenant parfois des doublons et des aberrations. Pour gagner en cohérence, seuls les articles dont le titre comprend le mot « plage »/» playa » ont été conservés pour les sous-corpus nationaux, et seuls les articles comprenant à la fois le mot « plage »/» playa » et le nom de la ville dans le titre ont été conservés, pour les sous-corpus locaux (Tableau 4).
Tableau 4. Nombre d’éléments du corpus de presse constitué sur les deux pays et les quatre villes
| Sous-corpus |
Mots-clés |
Nombre articles retenus |
| Espagne |
playa+covid+coronavirus |
87 |
| France |
plage+covid+coronavirus |
59 |
| Valence |
playa+Valencia+covid+coronavirus |
23 |
| Barcelone |
playa+Barcelona+covid+coronavirus |
33 |
| Marseille |
plage+Marseille+covid+coronavirus |
21 |
| Nice |
plage+Nice+covid+coronavirus |
11 |
17Les articles retenus ont été listés dans un tableau de données présentant pour chacun son titre, sa date, le média dont il est extrait, le pays concerné, la ville concernée, la date d’extraction de Google Actualités, le nom de la sauvegarde au format PDF. Les données ont été analysées pour dégager une éventuelle logique temporelle : les articles parus au cours de la période ont été dénombrés par section de deux semaines, et le contenu de leurs titres a fait l’objet d’une analyse textuelle assistée par logiciel (Interface de R pour les Analyses Multidimensionnelles de Textes et de Questionnaires, IRaMuTeQ) afin de repérer les tonalités dominantes et leur évolution au cours de la période. Concrètement, les mots qui constituent ces titres ont été identifiés, lemmatisés et quantifiés, ce qui a permis de repérer cinq thèmes communs aux six sous-corpus. Ils disent : le risque et la crise sanitaire ; le retour à la normale (ouverture des plages) ; les dispositifs de contrôle ; les usages de la plage, les loisirs, l’affluence ; et les lieux de la plage (Tableau 5).
Tableau 5. Exemples de mots renseignant les cinq thèmes dominant les titres des articles identifiés
| Thèmes |
Formes lemmatisées caractéristiques du thème en français |
Formes lemmatisées caractéristiques du thème en espagnol |
| Risque |
Covid, confirmé, contracter, coronavirus, crise, méfiance, sanitaire, test… |
coronavirus, Covid, crisis, desinfectar, incremento, pandemia, riesgo, seguridad… |
| Ouverture |
Assouplir, déconfiner, joie, libérer, réouverture, ruée… |
Abrir, acceso, ir, normalidad, permitir, reabrir… |
| Contrôle/dispositifs |
Arrêter, distance, fermer, garder, restriction, habitant, règle, vacancier, verbaliser… |
Asegurar, cerrar, distancia, evitar, frenar, obligar, restricción… |
| Usages/fréquentation |
Affluence, baigner, balnéaire, défilé, week-end… |
Aforo, bañista, festivo, fiesta, pasear, verano… |
| Lieux |
Anglet, Arcachon, Biarritz, Bretagne, Cannes, Espagne, Marseille, Nice, Quiberon… |
Alicante, Asturias, Barcelona, Cádiz, Canarias, Francia, Valencia… |
18Les résultats de l’étude se situent sur plusieurs plans. Ils permettent de mettre en évidence une distinction nette entre les villes espagnoles et françaises, une permanence des pratiques de plage en dépit de la pandémie, et finalement une adaptation différenciée au risque.
19Parmi les interrogations initiales de l’étude, la plus ou moins grande proportion d’usagers extérieurs à la ville d’enquête constituait une question fondamentale. En juillet 2020, les autorités publiques européennes n’incitaient pas aux séjours à l’étranger. Dans quelle mesure la fréquentation des plages étudiées a-t-elle reflété cette situation ? Les usagers enquêtés étaient-il principalement des locaux ? Les quatre villes étudiées se sont-elles distinguées sur ce critère ?
20Le statut de résidence des usagers enquêtés fournit un début de réponse (Figure 2). Dans les quatre villes, il apparaît que les habitants (résidents permanents) ont constitué la majeure partie des personnes enquêtées. Dans les deux villes espagnoles, ils provenaient même souvent des quartiers limitrophes. Ce résultat n’est pas particulièrement surprenant car on sait que dans les grandes villes côtières la fréquentation des plages est largement le fait des populations locales, à la différence des stations balnéaires. Ce qui est plus intéressant, en revanche, c’est la différence de proportion entre les usagers locaux et les usagers de passage (touristes et excursionnistes) entre les deux villes espagnoles et les deux villes françaises. Alors que les habitants représentaient près de 88 % des usagers à Barcelone et 74 % à Valence, ils n’étaient que 61 % à Marseille et 49 % à Nice. Les deux villes françaises ont donc davantage accueilli de visiteurs extérieurs, en particulier Nice, ce qui semble conforme à sa réputation. Le cas de Barcelone est au contraire plus étonnant, tant la faible proportion de visiteurs apparaît en décalage avec la réputation de la ville.
Figure 2. Statut de résidence des usagers enquêtés (en %)
21Ce premier constat est corroboré par les réponses apportées à la question relative aux habitudes de fréquentation des plages enquêtées (Figure 3). En effet, les usagers ayant déclaré venir « souvent », voire « à chaque fois », ont été proportionnellement les plus nombreux en Espagne, tout particulièrement à Barcelone (près des trois quarts des personnes enquêtées). À l’inverse, les usagers découvrant pour la première fois les plages étudiées à Marseille et Nice ont été respectivement un peu plus de 20 % et 17 % (10 % au maximum en Espagne), ce qui laisse entendre une plus grande ouverture de ces deux villes aux touristes et aux visiteurs.
Figure 3. Habitude de fréquentation de la plage enquêtée (en %)
22Réponses à la question « À quelle fréquence venez-vous sur cette plage ? »
Les réponses à la question concernant le lieu de résidence des usagers confirment que les deux villes françaises ont davantage attiré à l’intérieur de leur pays, mais également de l’étranger pour Nice. Dans cette dernière, près de 35 % des usagers de la plage étaient en provenance d’autres régions françaises et 17,5 % de l’étranger. À Marseille, ils étaient respectivement 33,5 % et près de 5 %. En Espagne, si les plages étudiées ont très majoritairement accueilli des usagers locaux, d’autres venus de l’extérieur ont bien été identifiés, mais leur proportion a différé en termes de provenance. À Barcelone, aucun n’était originaire d’une autre région d’Espagne et 12 % étaient étrangers (majoritairement de France, mais aussi d’Allemagne, de Pologne, du Royaume-Uni et d’Italie). À Valence, les visiteurs extérieurs de nationalité espagnole ont au contraire été les plus nombreux (un peu plus de 12 %, majoritairement de Madrid), alors que les étrangers n’ont représenté qu’un peu plus de 6 % des effectifs (de Tchéquie, d’Italie, des Pays-Bas). En d’autres termes, les plages espagnoles ont moins attiré à l’extérieur que les villes françaises. Cependant, une réelle mobilité intra-européenne et à l’intérieur des deux pays a bel et bien été constatée, relativisant l’idée de cloisonnement et de réalisation des mouvements touristiques à l’intérieur des pays (Figure 4).
Figure 4. Origine des usagers de passage enquêtés sur les plages des quatre villes étudiées
23Une autre grande interrogation de l’étude concernait les pratiques sur la plage et les éventuels comportements en rapport avec la pandémie. Le questionnaire permet d’évaluer cette dimension.
24Majoritairement, les personnes enquêtées ont déclaré ne pas avoir modifié ou avoir peu modifié leurs pratiques de la plage. Dans une certaine mesure, cela est cohérent avec le fait que les personnes qui ont été interrogées sont principalement des habitués. Sur une échelle de 1 (pas du tout) à 4 (beaucoup), la moyenne des réponses s’établit à 1,78. Dans le détail, la moyenne est supérieure dans les villes espagnoles (1,91 à Valence et 1,95 à Barcelone, contre 1,70 à Marseille et 1,63 à Nice). Les usagers de Nice et Marseille sont ainsi plus nombreux à estimer ne pas avoir changé leurs pratiques (64 % et 57 %), alors qu’ils ne sont que 40 % à Barcelone et Valence (Figure 5).
Figure 5. Niveau de modification des pratiques de la plage en rapport avec la Covid-19 en % du nombre d’enquêtés (échelle de 1 « pas du tout » à 4 « beaucoup »)
25Globalement, l’application de la distanciation physique et des gestes barrières est la forme d’adaptation la plus pratiquée dans les quatre villes (Figure 6). Elle ne signifie pas nécessairement un positionnement différent sur la plage, mais plutôt une vigilance quant au fait de maintenir une certaine distance avec les plus proches voisins. Le positionnement est néanmoins également mentionné, ainsi que l’heure de venue et le temps passé sur le site. Enfin, les activités menées sur la plage et les personnes avec qui l’on s’y rend ne sont guère mentionnées comme impactées par la pandémie. Un examen plus attentif des réponses par ville fait à nouveau apparaître une certaine singularité de Barcelone. La ville se distingue par le fait que toutes les formes d’adaptation listées sont les plus fréquemment indiquées par les enquêtés. D’ailleurs, de nombreuses personnes ont spontanément ajouté qu’elles portaient désormais un masque sur la plage. À l’opposé de Barcelone, Marseille est apparue comme la ville où les usagers ont déclaré avoir le moins modifié leurs pratiques.
Figure 6. Adaptation des pratiques de fréquentation de la plage (en nombre de répondants)
26Finalement, il convient de rappeler que les pratiques documentées par le questionnaire sont celles de personnes qui ont fait le choix de venir. Elles ont d’ailleurs déclaré que la plage leur avait manqué pendant le confinement : réponse moyenne de 2,68 sur une échelle de 1 (pas du tout) à 4 (beaucoup). D’une ville à l’autre, cette moyenne varie : elle est de 1,95 à Valence, mais est supérieure à 2 dans les trois autres villes (Barcelone : 2,16 ; Marseille : 2,63 ; Nice : 2,79). En d’autres termes, les usagers ont majoritairement déclaré avoir ressenti un manque de plage, ce qui pourrait expliquer pour partie qu’ils étaient près à s’adapter, voire à braver le risque épidémique en y retournant.
27Retourner à la plage, lieu réputé bondé en région méditerranéenne l’été, pouvait être perçu comme un acte audacieux. Il était donc pertinent d’interroger les usagers sur leur perception de la pandémie, le risque encouru sur la plage et leur sentiment de pouvoir s’en tenir à l’écart.
28La crainte de la pandémie a été approchée en interrogeant le ressenti des usagers vis-à-vis de la fréquentation. Cette manière indirecte de procéder avait pour but de saisir dans quelle mesure le nombre et la proximité d’autres usagers pouvaient suggérer l’inconfort et le risque. De ce point de vue, les réponses obtenues en Espagne se sont clairement distinguées de celles recueillies en France (Tableau 6). Si l’affluence a majoritairement été perçue comme « agréable » tout au long de la journée dans les quatre villes, la réponse « gênante » est revenue avec une fréquence relativement élevée à Barcelone (26 % des enquêtés) et à Valence (19 %). En lien avec les résultats précédents concernant l’adaptation des pratiques sur la plage, les usagers de ces deux villes ont pu sembler davantage vigilants sinon inquiets. Venir sur la plage pouvait donc être perçu comme un risque de contracter la maladie, alors que les observations de terrain et les photographies prises lors de la passation du questionnaire attestent d’une fréquentation globalement faible.
Tableau 6. Ressenti de la fréquentation au moment de la passation du questionnaire (en %)
|
Agréable |
Sans effet |
Gênante |
| Valence |
72,2 |
8,9 |
19,0 |
| Barcelone |
58,0 |
16,0 |
25,9 |
| Marseille |
69,0 |
27,4 |
3,6 |
| Nice |
60,5 |
34,9 |
4,7 |
29Cette « prise de risque » n’était pas inconsciente, comme l’indique l’évaluation par les usagers du risque de contamination sur la plage et leur réponse quant à leur aptitude à vivre avec toutes sortes de risques dans la vie de tous les jours (Tableau 7). En majorité, ils ont estimé que sur la plage le risque était le même qu’ailleurs (taux variant entre 40,7 % à Nice et 53,1 % à Valence), mais dans les deux villes françaises ils étaient plus nombreux à penser qu’il y était plus faible. A contrario, certains usagers ont considéré que le risque de contamination était supérieur sur la plage, en particulier à Valence. En conséquence, on peut estimer que pour les usagers interrogés en Espagne, se rendre à la plage en juillet 2020 représentait un « certain risque », en tout cas davantage que pour les usagers enquêtés sur les plages françaises.
Tableau 7. Perception du risque de contamination à la Covid-19 sur la plage versus gestion des situations à risques des répondants (en %)
|
|
Gestion des situations à risques |
|
|
Risque Covid sur la plage |
Très prudent |
Prudent |
Aventureux |
Très aventureux |
NSPP |
Total |
| Valence |
NSPP |
0,0 |
2,5 |
1,3 |
0,0 |
1,3 |
5,06 |
| Moins important |
0,0 |
11,4 |
16,5 |
0,0 |
0,0 |
27,8 |
| Pareil |
0,0 |
27,8 |
22,8 |
0,0 |
2,5 |
53,2 |
| Plus important |
0,0 |
8,9 |
3,8 |
0,0 |
1,3 |
13,9 |
| Barcelone |
NSPP |
0,0 |
2,5 |
3,7 |
1,23 |
0,0 |
7,41 |
| Moins important |
1,2 |
16,0 |
14,8 |
0,0 |
3,7 |
35,8 |
| Pareil |
0,0 |
21,0 |
25,9 |
0,0 |
1,2 |
48,1 |
| Plus important |
0,0 |
2,5 |
6,2 |
0,0 |
0,0 |
8,64 |
| Marseille |
NSPP |
1,2 |
1,2 |
0,00 |
0,0 |
0,0 |
2,4 |
| Moins important |
0,0 |
35,7 |
13,1 |
2,4 |
0,0 |
51,2 |
| Pareil |
4,8 |
31,0 |
8,3 |
0,0 |
0,0 |
44,0 |
| Plus important |
0,0 |
2,4 |
0,00 |
0,0 |
0,0 |
2,4 |
| Nice |
NSPP |
0,0 |
1,2 |
1,2 |
0,0 |
0,0 |
2,3 |
| Moins important |
1,2 |
34,9 |
11,6 |
0,0 |
0,0 |
47,7 |
| Pareil |
4,7 |
29,1 |
7,0 |
0,0 |
0,0 |
40,7 |
| Plus important |
1,2 |
7,0 |
0,00 |
0,0 |
1,2 |
9,3 |
NSPP : ne se prononce pas
Moins important/plus important : Moins important/Plus important qu’ailleurs
30Mise en rapport avec les réponses sur la gestion des risques dans la vie en général, la perception du risque de Covid-19 sur la plage confirme la distinction entre les situations espagnole et française. Globalement, les personnes enquêtées se considéraient plutôt prudentes dans la vie, menant leurs activités en ayant conscience des risques. Cependant, elles ont été plus nombreuses à déclarer mener une vie « aventureuse » en Espagne (47,5 % des personnes enquêtées, contre 20,6 % en France). Autrement dit, alors qu’ils étaient plus nombreux à penser la plage comme un lieu à risque par rapport à la Covid, les usagers enquêtés en Espagne ont aussi été plus nombreux à se dire capables de vivre et même à apprécier vivre en prenant des risques. Cette forme de cohérence dans les réponses permet d’avancer l’idée que, dans les deux pays, les usagers avaient des pratiques adaptées à la situation. En France, ils estimaient que le risque était similaire, voire inférieur à d’autres lieux, ne prenaient donc pas particulièrement de mesures préventives et se déclaraient plutôt prudents dans la vie. En Espagne, ils voyaient les plages comme plus risquées, adaptaient davantage leurs pratiques et étaient davantage à déclarer vivre de manière « aventureuse ».
31Au-delà des pratiques individuelles, la problématique de la Covid-19 sur les plages renvoyait également à la manière dont les usagers percevaient la gestion du risque par les autorités publiques, ainsi qu’à leur capacité à se protéger de la maladie (capacité dépendante elle-même en partie des dispositifs mis en œuvre par les autorités).
32Concernant la possibilité de se prémunir contre la maladie, les personnes enquêtées se sont à nouveau distinguées selon qu’elles étaient en Espagne ou en France (Figure 7). À Barcelone et à Valence, l’optimisme concernant la capacité à se protéger du virus s’est avéré plus mesuré que dans les deux villes françaises. Sur une échelle de 1 à 4, les réponses se sont portées en majorité sur les valeurs intermédiaires, ce qui a débouché sur une valeur moyenne de 2,54 à Barcelone et 2,61 à Valence. En France, l’optimisme était en revanche plus marqué : 3,05 à Marseille et 3,12 à Nice, confirmant à nouveau la différence déjà relevée entre les pays.
Figure 7. Sentiment de pouvoir se protéger efficacement contre la Covid-19 (en pourcentage)
Échelle : pas du tout (1), un peu (2), plutôt (3), tout à fait (4). NSPP : ne se prononce pas.
33Ce sentiment inégal de pouvoir se protéger de la maladie faisait-il écho à une perception particulière de la gestion de la crise sanitaire par les autorités publiques ? Le questionnaire permet d’explorer cette dimension avec une question relative à la confiance accordée aux institutions locales et nationales pour gérer la situation sanitaire (cinq possibilités de répondre : 0, ne se prononce pas ; 1, je n’ai pas confiance ; 2, j’ai peu confiance ; 3, j’ai plutôt confiance ; 4, j’ai entièrement confiance). De manière inattendue, la question a permis de départager les villes différemment de ce qui a pu être le cas sur les thèmes précédents. Concrètement, les usagers de Nice et de Valence ont eu des réponses relativement proches. Pour la confiance dans les autorités nationales, leurs moyennes s’établissent respectivement à 2,41 et 2,56 (contre 2,18 à Barcelone et 2,07 à Marseille). Pour la confiance accordée aux autorités locales, leurs moyennes sont également proches et légèrement supérieures (2,68 à Nice et 2,60 à Valence). Sans être complètement convaincus de l’action des autorités, les usagers de Valence et Nice ont davantage été du côté du « j’ai plutôt confiance » que du « j’ai peu confiance ». À Barcelone et Marseille, ils ont plutôt été dans le doute, et ce, aussi bien vis-à-vis du pouvoir local que du pouvoir central. Ces résultats confortent deux idées maîtresses : le crédit de confiance est légèrement supérieur à l’endroit des autorités locales, et les usagers de Nice et Valence accordent globalement une plus grande confiance aux autorités publiques que ceux de Barcelone et Marseille. Au final, dans les quatre villes, les réponses semblent traduire une forme de doute des usagers vis-à-vis de la gestion de la pandémie par les autorités.
34L’ultime effet exploré de la crise sanitaire sur le retour à la plage a porté sur la fréquentation, à partir de mesures effectuées le mercredi 15 juillet 2020 à Marseille. Le nombre total d’usagers venus sur la plage du Prophète entre 8 heures et 20 heures s’est élevé à 1 631 personnes. Pour une journée d’été ensoleillée de la mi-juillet, ce chiffre est particulièrement bas, mais il ne semble pas être imputable à un effet de la crise sanitaire. Il s’explique pour partie par l’apparition du drapeau orange à partir de midi, et ce, jusqu’à la fin de la période de surveillance de la baignade à 20 heures, pour cause de vent et de baignade potentiellement dangereuse (Figure 8).
Figure 8. La fréquentation de la Plage du Prophète, le 15 juillet 2020 à 17 heures
À cette heure, qui correspond généralement au pic de fréquentation de la journée en été, on dénombre 331 usagers, ce qui est particulièrement faible.
35En conséquence, beaucoup d’usagers ont pu rebrousser chemin, ou ne pas venir après s’être informés via les médias. Comparées aux chiffres produits l’année précédente (le mercredi 17 juillet 2019), les données du mercredi 15 juillet 2020 sont ainsi inférieures (Robert et Trémélo, 2020a). Jusqu’à 11 heures du matin, les deux courbes de progression du nombre d’usagers sont sensiblement identiques (Figure 9). À partir de midi, celle du 15 juillet 2020 se démarque par un décrochement que l’on peut raisonnablement imputer à la dégradation des conditions de baignade et au drapeau orange. Il est alors difficile de repérer un effet Covid sur la fréquentation et l’on peut même, au contraire, suspecter une absence d’impact. Sur la base des chiffres produits jusqu’à 11 heures du matin, l’hypothèse d’une fréquentation inchangée pourrait même être avancée, mais il n’est pas possible de la confirmer.
Figure 9. Variation du nombre de personnes présentes sur le site du Prophète entre 8 heures et 20 heures les 17 juillet 2019 et 15 juillet 2020
36Dans les quatre villes, le retour à la plage s’est effectué de manière différenciée. Le fait le plus remarquable concerne la distinction entre les villes espagnoles et les villes françaises. Il peut être éclairé par les données sanitaires et notre analyse de la presse. Quelques pistes de réflexion peuvent être ouvertes pour en comprendre les raisons, de même que certaines idées peuvent être développées pour comprendre les logiques qui ont fondé le retour des usagers sur la plage. Mais cette discussion doit commencer par l’évocation d’un point méthodologique qui a pu influer sur les résultats obtenus.
37Les chiffres obtenus sont suffisamment différents pour refléter une différence de situation entre l’Espagne et la France au moment de l’enquête. Pour autant, il faut considérer les possibles effets d’un biais méthodologique sur ces écarts. Concrètement, les quatre plages étudiées n’occupent pas toutes la même localisation relative et ne jouissent pas de la même centralité dans les villes étudiées. En particulier, elles n’offrent pas les mêmes dispositions à attirer les touristes et les visiteurs extérieurs.
38Alors qu’à Nice, les Ponchettes sont au droit du cœur historique et touristique de la ville, celle de Bogatell à Barcelone se situe un peu à l’écart du centre trépidant de la capitale catalane et notamment du fameux quartier de la Barcelonetta. De même, le Prophète à Marseille se situe en position intermédiaire et n’est pas la plage la plus proche du Vieux-Port. À Valence, enfin, les plages enquêtées sont les plus proches du centre, mais elles en sont de toute façon éloignées, car le cœur de la ville est davantage situé dans l’intérieur des terres. En conséquence, le site étudié à Nice présentait une certaine originalité par rapport aux trois autres. Par sa position géographique, cette plage était susceptible d’accueillir davantage de touristes, ce qui a pu se traduire dans l’origine des personnes enquêtées et les pratiques observées (Figure 3). Cependant, la proportion de résidents permanents rencontrés à Nice a été significativement différente de celle observée dans les deux villes espagnoles, ce qui suggère que le possible biais est très relatif et qu’il n’a au pire produit qu’une accentuation de l’originalité des réponses recueillies à Nice. Il s’agirait donc davantage d’un effet de lieu que d’un biais de fond, et l’on peut estimer que le retour à la plage s’est bien fait de façon différente entre la France et l’Espagne.
39Pour cerner la différence de contexte entre les deux pays, les pratiques observées sur les plages des quatre villes sont à considérer à la lumière de la situation sanitaire prévalant dans les deux pays et de son traitement par les médias.
40En juillet 2020, le nombre de cas enregistrés en Espagne était supérieur à la France et le nombre de décès à peu près identique pour une population équivalant à 70 % de la population française. En particulier, la Catalogne et Barcelone étaient fortement touchées par le virus, bien plus que la Communauté valencienne mais aussi plus que la région Provence-Alpes-Côte d’Azur (Tableau 8). Cette différence relativement forte constitue incontestablement un arrière-plan expliquant les pratiques et la relative singularité des réponses recueillies en Espagne. Le pays a plus durement vécu la première vague de la Covid-19.
Tableau 8. Données de cadrage sur la situation sanitaire au début de l’été 2020
| |
Nombre d’habitants |
Nombre de cas |
Nombre de décès |
| France |
66 992 159 (2019) |
185 196 (29/07/2020) |
30 223 (28/07/2020) |
| Espagne |
47 100 396 (2019) |
260 255 (17/07/2020) |
28 420 (18/07/2020) |
| PACA |
5 052 832 (2018) |
17 912 (07/07/2020) |
947 (07/07/2020) |
| Catalogne |
7 619 494 (2019) |
67 217 (18/07/2020) |
5 678 (18/07/2020) |
| C. Valencienne |
5 003 769 (2019) |
11 933 (18/07/2020) |
1 432 (18/07/2020) |
Source : Gobierno de Espana, Santé publique France, ARS Paca, Insee (2018,19), INE (2019)
41Le traitement du corpus de presse apporte des compléments intéressants aux données sanitaires. Ainsi, entre le 15 avril et 31 juillet 2020, les médias espagnols ont été plus productifs que leurs homologues français, tant au niveau national (87 publications contre 59) qu’au niveau des quatre villes (Barcelone, 33 ; Valence, 21 ; Marseille, 21 ; Nice, 11). Le sujet des plages en relation avec la Covid-19 a donc été davantage abordé en Espagne et est resté d’actualité sur presque toute la période, alors qu’en France il s’est effacé de la scène médiatique nationale autour de la mi-juin (Figure 10). Dans les deux pays, le nombre d’articles au niveau national a connu un maximum au milieu du printemps. Cependant, au moment de l’enquête, il s’est encore publié plus de huit articles par quinzaine en Espagne, quand il n’y en a eu que deux en France. En d’autres termes, le sujet a davantage été présent sur la scène médiatique espagnole qu’il ne l’a été en France.
Figure 10. Nombre d’articles parus par quinzaine entre le 15/04 et le 31/07/2020 au niveau national
Période de l’enquête entourée de tirets rouges
42Localement, le nombre d’articles dont les titres mentionnaient les plages, la pandémie et le nom des villes a connu des variations assez marquées sur la période. Comme au niveau national, ils ont globalement été plus nombreux au début (Figure 11). Barcelone est de loin la ville qui a le plus été traitée, avec un pic principal à la mi-mai (9 articles en deux semaines), suivi de deux pics secondaires. À l’opposé, Nice se distingue par un pic unique et relativement bas à la mi-mai (5 articles) et un faible traitement ensuite (au mieux 1 article par quinzaine après fin mai). Entre ces deux cas, Valence présente un seul pic (7 articles, fin mai-début juin), et un niveau de publications relativement élevé en avril, mai et juin. Le profil de Marseille est assez proche avec un pic similaire (8 articles fin mai-début juin), mais avec une variation plus marquée sur la période (mode secondaire fin avril-début-mai et décrue très rapide en juin). Au final, dans la période qui précède l’enquête de terrain, le sujet de la Covid-19 associé aux plages des villes étudiées est bien moins fréquent dans les médias français que dans les médias espagnols.
Figure 11. Nombre d’articles parus par quinzaine entre le 15/04 et le 31/07/2020 au niveau local
Période de l’enquête entourée de tirets rouges
43Les thèmes dominant les titres des articles identifiés, leur fréquence et leur distribution temporelle révèlent une nouvelle distinction entre les deux pays, qui suggère un climat plus « anxiogène » en Espagne (Figure 12). Sur la première partie de la période (jusque fin mai-début juin), la thématique de l’ouverture domine en Espagne alors qu’en France c’est celle du risque. Dans la seconde partie de la période, la structure s’inverse. Le thème du risque prend l’ascendant côté espagnol alors qu’il ne cesse de diminuer en France et que le thème de l’ouverture s’affirme. Ceci est à mettre en relation avec une dégradation de la situation sanitaire au sud des Pyrénées, en particulier en Catalogne où Barcelone et 12 communes de son aire métropolitaine ont été placées de nouveau en préconfinement à partir du 17 juillet 2020.
Figure 12. Nombre d’articles nationaux et locaux dont les titres contiennent des termes rattachés aux thématiques « risque » et « ouverture »
En Espagne (à gauche) et en France (à droite)
44Alors que la crise était toujours en cours, les acteurs de la plage (usagers et autorités en charge de la gestion) se sont donc comportés au gré d’instructions évoluant avec les statistiques de l’épidémie. Aussi, l’ambiance sur les sites a varié selon les villes, et la distanciation sociale a certainement été la mesure la plus complexe à garantir.
45D’une manière générale, des signes d’une plus grande présence des autorités ont pu être relevés en Espagne. Le marquage au sol des voies d’accès et de sortie des plages, les affiches rappelant la menace épidémique et les gestes barrières, les informations transmises par les personnes en charge de l’autorité et du secours publics (policiers, pompiers, Croix-Rouge, etc.) y étaient beaucoup plus perceptibles qu’en France, où ils étaient relativement discrets (Figure 13). À Barcelone, en particulier, des mégaphones diffusaient régulièrement des messages de rappel à la vigilance, le taux de remplissage des plages était diffusé sur une application smartphone, et un contrôle du nombre d’usagers sur les sites a été mis en œuvre. Les usagers des plages espagnoles, plus sensibilisés, ont par conséquent pu davantage adapter leur comportement, allant même jusqu’à porter le masque sur le sable. En France, au contraire, une forme de sérénité, voire d’insouciance a pu être observée. Les usagers ne portaient pas le masque et n’ont pas semblé particulièrement soucieux de respecter la distanciation sociale, à l’exception notable des touristes italiens rencontrés à Nice qui, ayant vécu le traumatisme plus tôt et plus violemment que dans les autres pays européens, se sont montrés plus attentifs et inquiets. À Marseille, dont on a mentionné une relative défiance des usagers vis-à-vis des autorités, le non-respect des cheminements proposés (un escalier pour l’entrée uniquement, un autre pour la sortie) ou le déplacement de barrières installées pour canaliser les flux ont pu être relevés. À Nice, nous n’avons relevé aucun message ni vu de balisage. Ces observations renvoient selon nous à la différence objective entre les contextes sanitaires des deux pays au moment de l’enquête, voire à la différence de perception du caractère critique de chacun d’eux. Sans ambiguïté, la situation n’a pas été gérée et vécue de la même manière en Espagne et en France.
Figure 13. Affichage à Valence et à Barcelone
À Valence (à gauche), à Barcelone (à droite)
46Reste qu’il est difficile d’évaluer dans quelle mesure les usagers ont véritablement cherché à se prémunir d’une contamination, notamment via leur positionnement sur la plage, tant en Espagne qu’en France. Certaines photographies prises sur le terrain montrent aussi bien des vides relatifs que des regroupements qui pourraient paraître peu conformes à l’idée de la distanciation sociale (Figure 14). Les fins de journée ont notamment été propices à la formation de groupes de personnes, souvent de jeunes adultes, venues prendre un apéritif ou pique-niquer, comme cela est très fréquent sur les plages. Mais l’examen attentif des photos permet de remarquer que cette occupation de la plage est assez ordinaire et correspond à des schémas déjà bien observés et décrits (Guyonnard et Vacher, 2018). En outre, même à l’heure du pic de fréquentation, les plages étudiées n’ont pas paru bondées et présentaient plutôt des petits groupes ainsi qu’une relative dispersion entre ceux-ci (Figure 15). On peut ainsi faire l’hypothèse que ces usagers se sont rendus à la plage en conscience. Malgré la pandémie, ils se sont retrouvés entre amis ou en famille, entre personnes connues, ce qui suggère l’importance donnée à une reprise des relations sociales après l’épreuve du confinement. Comme le rappelle A. Torre (2020), les liens sociaux sont vitaux dans les sociétés humaines et les contacts physiques et visuels ne le sont pas moins (Burrow et Hill, 2020). Les usagers des plages ont par conséquent saisi l’opportunité de se retrouver sur ces lieux emblématiques de la sociabilité que sont le littoral et les plages (Corbin, 1988 ; Urbain, 1994). Outre le contact avec l’élément marin et le grand air, retourner à la plage était aussi un retour vers l’autre, qu’il soit proche ou moins connu.
Figure 14. Des petits groupes et une relative dispersion des usagers sur le site
En fin d’après-midi, vers 17 heures, à Nice (en haut) et à Barcelone (en bas).
47Au début de l’été 2020, les plages de Marseille, Nice, Barcelone et Valence ont retrouvé une certaine animation. Après un long et difficile confinement, les usagers sont revenus mais les pratiques de la plage ont été différentes entre les villes. Globalement, si les usagers ont plutôt été des habitués et les visiteurs étrangers peu nombreux, cette tendance a été plus marquée en Espagne, où la première vague de la pandémie a été plus violente.
48Parce que le contexte sanitaire, relayé par la presse, était plus critique en Espagne, les autorités se sont montrées plus présentes et les pratiques y ont été plus vigilantes. Les usagers des plages espagnoles ont été plus nombreux à déclarer avoir adapté leur mode de fréquentation de la plage, à montrer une plus grande inquiétude quant à la possibilité d’y contracter le virus, ou encore à estimer que le nombre d’autres usagers présents sur le site y était gênant. En France, au contraire, les personnes enquêtées n’ont pas présenté la même inquiétude et les signes de l’encadrement de la situation par les autorités y ont été plus discrets. Pour autant, dans les deux pays, si la conscience du risque était bien présente, elle n’a pas empêché la reprise de la sociabilité, et les plages ont de nouveau été le cadre de rencontres amicales, festives et récréatives.
49Saisir sur le vif une situation sociale et en rendre compte avec finesse n’est pas aisé. Faute d’un nombre suffisamment élevé de personnes enquêtées dans chaque ville, d’un nombre de jours d’enquête suffisamment répartis au cours de la saison estivale, de comptages d’usagers sur les plages des quatre villes et non sur seulement l’une d’entre elles, cette étude ne prétend pas livrer un diagnostic précis de la situation étudiée. Cependant, elle offre un éclairage objectivé et relativement inédit sur le retour à la plage dans les quatre villes. Elle permet également de faire ressortir certaines de leurs spécificités géographiques et culturelles. En dépit de la pandémie, Nice est restée une ville relativement attractive pour les touristes étrangers. Valence a continué d’accueillir des Madrilènes. Marseille a confirmé son côté « rebelle » tout en affirmant sa place montante comme destination touristique nationale. Barcelone, où l’impact de la pandémie a sans doute été le plus visible, s’est illustrée par la capacité des autorités locales à gérer leurs plages de manière professionnelle.
50Au final, cette étude révèle aussi la difficulté des territoires urbains littoraux à gérer une telle crise sanitaire. Tant les usagers que les autorités ont été confrontés à l’incertitude entourant la dynamique de propagation du virus. Les décisions publiques n’ont pas nécessairement été fondées sur des bases solides, alors que les aspirations sociales à un retour à une certaine normalité étaient fortes. La recherche scientifique s’active actuellement afin de proposer des outils et des méthodes pour permettre une meilleure connaissance de l’affluence de visiteurs sur les plages, afin de mieux les répartir, définir une jauge maximum, et finalement diminuer le risque de contagion du fait d’une trop grande proximité (Epelde et al., 2021 ; Kane et al., 2021). Il ne faudrait toutefois pas s’en tenir à cette seule approche. La plage demeure en effet un lieu de sociabilité majeur, dont il conviendrait d’étudier les modalités d’adaptation des pratiques existantes avec les usagers.