1Publié pour la première fois en 2020 sous le titre The Conservation Revolution: Radical Ideas for Saving Nature Beyond the Anthropocene (Büscher et Fletcher, 2020) l’ouvrage a été traduit et intégré à la collection Mondes Sauvages en 2023. Cette collection d’Actes Sud a pour but de « repenser notre relation à la nature »1 en mettant au cœur la question de la cohabitation entre les humains et le vivant. L’essai du sociologue Bram Büscher et de l’anthropologue de l’environnement Robert Fletcher, tous deux spécialistes des questions d’écologie politique de l’université de Wageningen, s’inscrit pleinement dans cette problématique.
2Dans le contexte anthropocénique d’aggravation des pressions sur les écosystèmes et le vivant, les auteurs défendent que la communauté de la conservation serait arrivée « à la croisée des chemins » (p. 19), et qu’une révolution latente serait à l’œuvre, en témoignerait les propositions radicales de la conservation, qu’ils se proposent d’analyser.
3Principalement appuyés sur la recherche des vingt dernières années en political ecology (champ disciplinaire analysant les relations de pouvoir dans la gestion de l’environnement), les auteurs poursuivent un double objectif. Analyser le débat sur la conservation dans l’Anthropocène et proposer une « alternative créative » (p. 175), celle de la conservation conviviale, aux propositions radicales existantes. L’apport principal des auteurs est de mettre en exergue la dimension politique de la conservation et surtout d’analyser son lien à l’économie politique, capitaliste. L’ouvrage s’insère plus largement dans le sillage de l’écologie politique (Jason Moore, Alexander Dunlap), des études postcoloniales (Roderick Nash) et des analyses écomarxistes (David Harvey). Par ailleurs, la conservation conviviale qu’ils proposent s’appuie sur le développement d’un réseau international (« Convivia ») de projets de conservation « conviviaux », notamment animé par Bram Büscher.
4Le premier chapitre contextualise le débat sur la conservation à l’ère de l’Anthropocène en revenant sur la constitution et l’évolution de la conservation dominante pour ensuite situer les propositions radicales. Historiquement liée à la conservation occidentale, la conservation dominante, centrée sur l’outil des aires protégées, se néolibéralise dans les années 1990. La relation entre capitalisme et conservation est systématisée, à la fois dans les discours (développement durable) et dans les instruments (fondés sur le marché). La conservation dominante se structure ainsi autour de deux éléments clés : le capitalisme et le dualisme nature/culture.
5Face au constat d’échec de la conservation dominante, deux propositions radicales se sont structurées. La « nouvelle conservation » (portée par des figures comme Peter Kareiva, Michelle Marvier, Robert Lalasz et Emma Marris) rejette l’idée de l’existence de la nature sauvage et prône au contraire la protection des « nouveaux écosystèmes », émanation de l’imbrication croissante entre systèmes humains et naturels. La nature est définie comme le « milieu vivant de la vie humaine » (p. 48) et elle est intégrée comme valeur. Tandis que le néoprotectionnisme (émanant de la biologie de la conservation avec Michael Soulé, E. O. Wilson et Harvey Locke) défend la nécessité de protéger la nature des pressions anthropiques et réitère le modèle de la « conservation forteresse », celui des aires protégées, avec une nette séparation entre nature et humains. Cependant, ces deux propositions radicales se heurtent à des écueils, objet des chapitres suivants.
6Le deuxième chapitre se concentre sur l’analyse de ces propositions selon leur positionnement par rapport au dualisme naturaliste. La conservation dominante (forgée sur le modèle de la protection de la wilderness nord-américaine) a pérennisé le dualisme, à la fois sur les plans symbolique (wilderness perçue comme légitime et réelle) et matériel (expulsion des habitats des espaces), dans la conservation mondiale avec le modèle des aires protégées. Sur ce point, la nouvelle conservation épouse la critique de l’ontologie de la wilderness et donc du dualisme à l’heure de l’anthropocène. Elle adopte une vision positive de la présence de l’humain dans la nature, faisant de la planète un jardin global. Seulement, même si la nouvelle conservation rejette le dualisme, elle le renforce en promouvant la conservation capitaliste, puisque : « la conservation et le capitalisme se sont intrinsèquement coproduits l’un l’autre, et le dualisme nature-culture constitue ainsi pour chacun d’eux un pilier fondateur. » (p. 99). De leur côté, les néoprotectionnistes réitèrent le dualisme en affirmant l’existence de la nature comme une entité réelle, et non un construit social. Il resterait donc des espaces de nature sauvage à préserver.
7Le chapitre trois développe une analyse critique de l’économie capitaliste, en situant les propositions de conservation selon ce paramètre. Les auteurs mobilisent l’analyse de la seconde contradiction du capitalisme, qui fait de la croissance continue une nécessité dans un contexte de ressources matérielles finies (O’Connor, 1988), et de la « rupture métabolique » séparant humain et nature dans une relation d’aliénation (analyse marxiste de Bellamy et Burkett, 2017), et démontrent que le capitalisme est économiquement et écologiquement insoutenable. Les tenants de la nouvelle conservation soutiennent pourtant ce modèle en affirmant que le capitalisme peut gérer le désastre écologique tout en en tirant profit par l’intégration de la nature comme valeur. Tandis que les néoprotectionnistes adoptent une position critique radicale sur la croissance capitaliste, tout en trouvant ses contradictions dans la promotion du dualisme. En effet, le dualisme serait constitutif du capitalisme, et le projet néoprotectionniste Half-Earth proposé par E. O. Wilson n’empêcherait pas la logique capitaliste. Pour éviter l’effondrement de la civilisation humaine, ce projet défend la sanctuarisation d’au moins la moitié de la planète. Mais, protéger 50 % de la planète, en créant des aires protégées, ne signifierait-il pas la possibilité d’exploitation intensive de l’autre moitié ?
8Par ailleurs, ces propositions radicales, en s’inscrivant dans la logique capitaliste, contribuent à l’expansion des conflits, des inégalités socio-économiques et à l’accroissement de la pauvreté pour les populations locales impactées par la mise en place des aires protégées. Les auteurs soulèvent cette contradiction qui associerait développement capitaliste et sortie de la pauvreté en démontrant, par l’analyse de David Harvey, qu’au contraire, c’est un mécanisme d’« accumulation par dépossession » (p. 131) qui est à l’œuvre. En effet, la montée en puissance de la financiarisation de la conservation avec la constitution d’une nouvelle « classe d’actifs » (p. 138) basée sur les ressources naturelles ne fait qu’accroître l’expansion des inégalités et des activités industrielles extractives, au détriment des populations locales. La nature est transformée en capital naturel conservé par le capital.
9Dès lors, comment penser une conservation par-delà le dualisme et post-capitaliste ? C’est l’objet du chapitre quatre. Toujours selon les auteurs, il faut d’abord faire « redescendre l’Anthropocène sur Terre » (p. 159) et penser un nouveau cadrage autour du Capitalocène pour remettre en question l’économie politique capitaliste. Penser par-delà le dualisme nécessite d’éviter l’écueil d’un monisme radical des ontologies relationnelles (au cœur du nouveau matérialisme, et des théories post-humaines), dans lequel le clivage nature-société serait artificiellement transcendé en appréhendant au contraire « l’intégration autant que la séparation » (p. 167) entre nature et culture. Cela permet de reconnaître l’exceptionnalité humaine de par son agentivité politique, et d’imputer clairement la causalité anthropique du dérèglement climatique.
10Basé sur les constats d’échec des modèles de conservation préexistants, le dernier chapitre veut proposer « une alternative créative » (p. 175), radicale et réaliste : celle de la conservation conviviale. Reprenant la conceptualisation de la convivialité par Ivan Illich (2014), l’idée maîtresse est de mettre à bas le productivisme et de favoriser le « bien vivre ». Par ailleurs, la conservation conviviale s’inspire du discours de transition (Escobar, 2015) et du réalisme alternatif (Wark, 2016) en s’articulant autour de cinq composantes clés. La promotion de la nature « envers et par les humains » (p. 205) dénuée de toute logique marchande (1) ; la célébration conjointe de la nature humaine et de la nature non-humaine tout en reconnaissant l’exceptionnalisme humain (2) ; la promotion de l’engagement démocratique dans la fréquentation de la nature (3) ; l’attention à la nature ordinaire par opposition à la nature comme spectacle (4) ; et l’engagement démocratique commun dans la gestion, « centrée sur la nature-en-tant-que-communs et la nature-en-contexte, plutôt que sur la nature-en-tant-que-capital. » (p. 214) (5).
11Concrètement, parmi les actions à mettre en place, il faudrait : procéder à une réparation historique immatérielle et matérielle envers les acteurs locaux dépossédés, repenser les relations avec les entreprises en excluant celles qui ont un modèle économique capitaliste, créer une coalition pour développer la conservation conviviale. Ce modèle serait financé par un système conjoint de taxations étatiques, de subventions, de cotisations, etc.
12L’ouvrage, éminemment didactique tant la démonstration est claire et imbrique constamment les différents apports théoriques pour évoluer vers une proposition radicale, permet de saisir les grands débats sur la conservation dans l’Anthropocène et d’établir des liens entre les différents modèles historiques de conservation. La proposition de « conservation conviviale » apporte une alternative réelle aux différents écueils de la conservation. Bien que basée sur le réseau d’expérimentations « Convivia », le lecteur pourra regretter de ne pas voir détaillées les conditions de réalisation potentielles de la conservation conviviale. À cet égard, il aurait été intéressant de donner de la chaire à ces projets de conservation « conviviaux », pour comprendre comment ces derniers sont réellement implémentés sur le terrain, et une étude de cas sur une initiative de ce réseau aurait pu combler ce réel manque. Par ailleurs, aucune réflexion spécifique n’est développée sur les espaces marins, qui représentent pourtant plus de 70 % de la planète et regorgent d’enjeux à la croisée des changements climatiques globaux, de la souveraineté et de la sécurité alimentaires des peuples (et donc de la répartition des richesses) et de la protection des espaces naturels. Cependant, comme mentionné par les auteurs, leur proposition n’est pas exhaustive et se veut être une contribution parmi d’autres, pour lancer un travail collectif plus large dans lequel l’engagement politique académique serait clé.