1Les réflexions sur les relations entre l’humain et l’environnement sont aujourd’hui foisonnantes. Elles font l’objet de nombreux articles académiques, de nouveaux cadres théoriques et conceptuels (voir notamment les travaux de Descola, 2005 ; Ingold, 2012 ; Tsing et al., 2025). Parmi les concepts cherchant à capter ces relations humains-environnement, deux propositions émergent de façon relativement indépendante dans les années 2000 : One Health, auprès des scientifiques ainsi que sur la scène institutionnelle internationale, et Buen Vivir (Vivir Bien en Bolivie), auprès des acteurs politiques nationaux et intellectuels dans le monde andin et amazonien. En envisageant une analyse comparative et historique de la formation et de l’évolution de ces deux concepts, cet article vise à mettre en lumière leurs apports et leurs limites dans la compréhension des relations entre l’humain et le non-humain.
2Cette comparaison a une valeur heuristique pour l’étude des liens entre l’humain et l’environnement. L’analyse permet en effet d’interroger à la fois la circulation des concepts dans des contextes culturels et politiques variés et leur appropriation. Cette réflexion originale est née d’une discussion interdisciplinaire entre Jordie Blanc Ansari, anthropologue dont les travaux portent sur l’appropriation du concept de Buen Vivir en Amérique latine, et Léo Delpy, socio-économiste travaillant sur la fabrique des politiques One Health en Afrique subsaharienne. Ainsi, au-delà de l’analyse comparative de ces deux concepts, cet article constitue un enjeu méthodologique, celui de la mise en discussion de deux disciplines : l’anthropologie et la socio-économie. Les discussions engagées entre ces deux champs disciplinaires constituent un enjeu central de l’article ayant nécessité d’importantes phases d’échanges (définitions des concepts, harmonisation des méthodes de travail, valorisation des résultats).
3L’intérêt de comparer les deux concepts émane en premier lieu de discussions relatives aux deux terrains d’étude des auteurs : la fabrique de la politique sénégalaise de lutte contre l’antibiorésistance pour One Health et l’étude des modes d’appropriation et de perception des politiques boliviennes pour Buen Vivir. Malgré les différences entre ces deux terrains, d’importantes similitudes sont apparues au cours des discussions, encourageant à approfondir cette approche comparative. Nous ne prétendons pas ici réaliser une synthèse des discussions portant sur l’un ou l’autre des concepts, mais plutôt croiser leur parcours dans le monde intellectuel, politique et le champ de l’aide au développement. Comment ces concepts ont-ils pris forme, se sont-ils construits et sont-ils parvenus à transformer une intuition, croyance ou ensemble de valeurs ontologiques, en un paradigme rationnel permettant l’adhésion de scientifiques et d’acteurs politiques ? Cela nous amène à questionner la trajectoire de ces concepts.
4Cet article considère la formation des concepts comme des objets sociaux, résultant de rapports de force opposant des parties prenantes aux intérêts et croyances singuliers. Dans cette perspective, notre manière d’analyser la formation et l’évolution des concepts s’inscrit dans la continuité de plusieurs travaux. Premièrement, selon Foucault, il s’agit d’envisager la formation des concepts dans un « faisceau de rapports ». Autrement dit, de mettre en perspective « la manière dont sont liés les modes d’approximation et de développement des énoncés et les modes de critique, de commentaires, d’interprétation d’énoncés déjà formulés » (Foucault, 2014). L’enjeu n’est pas seulement de comprendre leur structure linguistique ni leur genèse, mais d’étudier les formes d’interprétation des concepts dans les énoncés. Deuxièmement, cet article propose de revenir sur la formation, la diffusion et les similarités entre les deux concepts en puisant dans les travaux de Koselleck (2016). Ce dernier examine le trajet sémantique des concepts. Il souligne que les combats sémantiques entre les différentes parties prenantes d’un champ sont centraux dans l’étude des concepts. Leur fabrique est alors envisagée comme le fruit de négociations dans lesquelles interviennent des acteurs aux intérêts et idées divergents. Nous interrogeons ici les processus de circulation et d’appauvrissement des concepts Buen Vivir et One Health qui suggèrent de repenser le lien humain-environnement. Comment analyser leur succès à l’aune de leur émergence ? Quelles promesses portent-ils ? Ce travail pose certains défis, concernant la pluralité des terrains cités, mais aussi les divergences d’acception, puisque chacun des concepts propose une redéfinition des relations et des perceptions entre humains et environnement. Ce qui nous intéresse ici est d’interroger ce que cela dit des projections sociales et politiques dans un monde en bascule et soumis à de multiples crises, notamment écologiques. L’enjeu de l’article est ainsi de comparer l’appropriation, la définition, la trajectoire de ces concepts, tant à l’échelle locale que globale à partir d’un même questionnement. En quoi ces concepts présentés comme alternatifs révèlent-ils les défis relationnels et ontologiques des humains avec leur environnement dans un monde en crise ?
5Cet article se structure en trois temps. Premièrement, nous revenons sur le processus historique de construction de One Health et Buen Vivir. Il ne s’agit pas de réaliser une historiographie exhaustive concernant leur formation, mais de proposer quelques repères au lecteur non averti. Deuxièmement, nous envisageons une lecture située à partir d’enquêtes de terrain en Bolivie et au Sénégal, où les concepts sont mobilisés. Enfin, cet article propose des perspectives nouvelles pour repenser les relations entre humain et environnement à partir de l’évolution et de la comparaison de ces deux concepts.
6Le point de départ de cette généalogie des concepts peut être rattaché à une décennie : 2000-2010, période durant laquelle émerge en Amérique andine le concept du Buen Vivir dans les débats intellectuels et dans la sphère politique. La philosophie du Buen Vivir fait écho aux valeurs morales ainsi qu’aux pratiques d’entraide et de solidarité des communautés rurales indigènes des Andes et de l’Amazonie. Alors même que la formulation en espagnol est relativement récente, les idées que véhicule le Buen Vivir se rattachent à un héritage préhispanique largement étudié par les anthropologues et historiens andinistes (Alvizuri Delannoy et Blanc Ansari, 2025 ; Charlier, 2004 ; Murra, 2002). À la même période, dans le champ des études de santé humaine et vétérinaire, le concept One Health prend forme. Il devient progressivement la nouvelle vedette des acteurs scientifiques, du monde du développement et des organisations internationales pour penser de façon connexe l’humain et les non-humains (Zinsstag et al., 2023).
7Le concept One Health émerge dans les années 2000. Il est le résultat de l’agrégation de plusieurs mouvements prônant la nécessité de tenir compte de l’interdépendance des différentes formes de santé (Bresalier et al., 2021). C’est en 2004, lors d’une conférence organisée par la World Conservation Society (organisation non gouvernementale internationale pour la conservation de la vie sauvage), que le concept apparaît pour la première fois avec la promotion de l’initiative One World One Health. Cet évènement aboutit à l’adoption des principes de Manhattan. Ces derniers soulignent la nécessité d’adopter une approche intégrée des différentes formes de santé, et rappellent l’importance de rompre avec les approches sectorielles dans la réponse aux défis sanitaires émergents (zoonoses, pandémies, conséquences du changement climatique). Par la suite, cette impulsion internationale se renforce, elle se matérialise notamment en 2008 par la signature d’un accord prévoyant l’étroite collaboration de l’Organisation mondiale de la santé (oms), de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (fao) et de l’Organisation mondiale de la santé animale (omsa) dans la promotion d’une approche dite One Health (fao et al., 2008). Cet accord sans précédent marque un point de bascule dans le développement de l’approche One Health dans le monde. En effet, la tripartite (nom donné aux trois organisations) a, dans la décennie suivant cet accord, largement contribué à l’essor du concept. Cette dynamique est particulièrement forte dans les pays à revenu faible et intermédiaire qui, en l’espace d’une décennie, adoptent le concept dans de nombreuses politiques (Zinsstag et al., 2023). Pour autant, il est difficile de dater l’apparition du concept One Health dans les années 2000-2010. Les travaux soulignant l’importance de l’interdépendance entre les différentes formes de santé sont anciens. Dès l’Antiquité, des auteurs comme Hippocrate ou Galien soulignent de telles interdépendances (Bresalier et al., 2021). Hippocrate, dans son traité Airs, eaux, lieux, considère l’importance de l’environnement dans le traitement des patients (qualité de l’eau, composition des sols, climat). Plus récemment, au xixe siècle, les travaux de Virchow soulignent la nécessité de penser les interdépendances entre la médecine humaine et la médecine animale (Evans et Leighton, 2014). En proposant le terme de zoonose, Virchow fait un pas supplémentaire vers le concept One Health. Ensuite, à partir des années 1960-1970, One Medicine apparaît dans les travaux de Calvin Schwabe. Ce concept reconnaît la proximité des médecines humaine et vétérinaire et souligne la nécessité d’une collaboration entre les deux disciplines pour mieux comprendre, prévenir et traiter les maladies, notamment les maladies transmissibles entre animaux et humains (Zinsstag et al., 2012). La multiplication des maladies zoonotiques dans les années 1980 et 1990 souligne alors la nécessité d’adopter une approche intégrant pleinement l’interdépendance des différentes formes de santé. Cette synthèse, bien que partielle, permet de souligner le caractère cumulatif de One Health. Au-delà de le penser comme une révolution, nous envisageons la construction du concept comme un processus historique complexe influencé par une multiplicité d’inspirations.
8Nous pouvons situer Buen Vivir dans la même temporalité. Ce dernier ne figure ni dans la littérature ethnographique ni dans la recherche historique avant le début du xxie. L’historien Pablo Quisbert explique qu’il apparaît comme tel à la fin des années 1990 et au début des années 2000. Ce concept surgit en Équateur à travers les mobilisations sociales indigènes, et notamment au sein de la Confederación de Nacionalidades Indígenas del Ecuador (conaie) et de la sphère intellectuelle à Quito (Blanc Ansari, 2023). Le concept fait écho aux principes d’interconnexion et d’interdépendance entre tous les êtres de la pacha, terme andin faisant référence tout à la fois aux ressources naturelles, à la faune, la flore, aux ancêtres, aux générations futures, aux esprits. Le Buen Vivir émane du monde andin et amazonien dans un univers animé par les luttes autochtones, syndicales paysannes et par les discours de la théologie de la libération (Boidin et Hurtado López, 2009). Il s’ancre ainsi dans une certaine autochtonie, dans un univers symbolique particulier, où les continuités et discontinuités entre humains et non-humains sont perçues comme différentes du modèle occidental (Solón et Merckaert, 2018). Le Buen Vivir s’ancre également dans un contexte politique spécifique teinté de revendications identitaires pour défendre des droits territoriaux et s’opposer aux projets extractivistes. D’abord mobilisé comme un principe de vivre ensemble inspiré par la cosmologie indigène, le Buen Vivir devient peu à peu un marqueur pour penser un autre paradigme de développement (Farah et Vasapollo, 2011 ; Yampara, 2016). De nombreux intellectuels sud-américains s’en emparent pour alimenter un discours de rupture face au modèle hégémonique capitaliste, désigné comme colonisateur de la pensée et de la Nature (Alimonda, 2011 ; Gudynas, 2014 ; Svampa, 2018).
9En Bolivie, le concept apparaît vers 2003, principalement via les intellectuels qui se sont formés dans des universités équatoriennes, notamment à la Flasco et à l’Universidad de los Andes. Nous pouvons citer plusieurs d’entre eux : Esteban Alejo Ticona, Maria Eugenia Choque ou encore Carlos Mamani. Cette influence académique est doublée d’une inspiration religieuse et de l’émergence de nouveaux acteurs sur la scène politique. Par exemple, Fernando Huanacuni, homme politique très médiatisé a voulu donner sa propre définition du Buen Vivir dans son document « Buen Vivir y vivir bien : Filosifia, politicas, estrategias y experiencias regionales andinas » (2010).
10Mais ce qui marque profondément l’essor du Buen Vivir, c’est son inscription au sein de la Constitution de la République d’Équateur en 2008 (Correa et Boisson, 2009), puis de la Constitution de l’État plurinational de Bolivie en 2009 (Huanacuni Mamani, 2010). Le Buen Vivir devient alors une idée centrale pour penser une société nouvelle fondée sur un principe d’interconnexion et d’interdépendance entre l’humain et la nature. Il est présenté alors comme principe structurant d’un nouveau paradigme de développement inscrit dans les savoirs indigènes et un droit de la nature (Berr et Diemer, 2016).
11Accaparés par les acteurs politiques de la gauche progressiste, les principes du Buen Vivir se transforment en un concept, évoluant ainsi de la sphère cosmologique à la sphère institutionnelle et académique. Le Buen Vivir à cette échelle locale devient un outil politique et juridique.
12Les deux concepts émanent ainsi de deux contextes spécifiques à la même période. Ils invitent tous deux à repenser l’action humaine et sa relation avec le reste du vivant. Pourtant, si leur objectif semble relever d’une même volonté, leur définition et leur acception diffèrent considérablement.
13One Health signifie littéralement « une seule santé », mêlant ainsi la santé humaine à la santé animale et environnementale, où la santé d’un corps ou d’un élément affecterait un autre corps. Le paradigme dominant est d’ordre sanitaire. Par ailleurs, c’est bien la santé humaine qu’il s’agit de protéger. Les différentes formes de santé non humaines (animale et environnementale) sont principalement pensées dans une perspective de protection de l’humain (Lainé et Morand, 2020). Buen Vivir, quant à lui, prend le sens de bien vivre ensemble, en harmonie entre les humains et les êtres de la pacha (animaux, végétaux, ressources naturelles, esprits, ancêtres, générations futures) (Huanacuni Mamani, 2010). Ici la nature a une acception plus large, impliquant les êtres invisibles. L’usage du terme aymara et kichwa pacha souligne sa parenté avec l’univers cosmologique andino-amazonien.
- 1 Le biocentrisme prend pour cadre de référence tout l'univers du vivant.
14D’une part se dessine une vision scientifique issue de la science occidentale qui aborde la santé environnementale à travers des solutions technologiques et rationnelles. D’autre part s’esquisse une vision holistique et politique qui fait appel aux mouvements sociaux et au droit pour répondre aux problématiques socio-écologiques (Sozzo, 2019). Le droit pour la Terre Mère promulgué en 2010 en Bolivie (Audubert, 2017) ou encore les procès menés en Équateur au nom de la nature (Landivar et Ramilien, 2013) mettent en relief la dimension active du droit dans ce processus. Alors que One Health porterait un regard anthropocentré, tourné vers les besoins de l’humain ; le Buen Vivir apporterait un regard biocentré1, intégrant l’individu dans l’environnement qui l’entoure. Ces notions d’anthropocentrisme et biocentrisme nécessitent d’être explicitées afin de mettre en exergue la divergence de points de vue qui s’opère entre les deux concepts malgré le dénominateur commun de repenser leur rapport avec le vivant.
15L’anthropocentrisme impose à l’objet des valeurs qui lui sont extérieures. La nature est donc marquée par son utilité pour l’humain. Prenons l’exemple d’un arbre, sa valeur réside dans l’utilisation de son bois. L’arbre en tant qu’être vivant ne possède pas de droit ni de valeur pour lui-même. Cette vision constitue un héritage de la séparation entre nature et culture puisée dans la société moderne occidentale. Ce dualisme relève davantage d’une convention sociale que d’une réalité scientifique. Dans un contexte de crise environnementale qui affecte la vie des humains, tant leur quotidien, leur activité économique, leur habitat, leur pratique rituelle, leur alimentation que leur santé, il convient de repenser les classifications jusque-là admises. Pour penser autrement, il est nécessaire de formuler de nouveaux concepts, emprunter un nouveau vocabulaire et surtout créer de nouvelles narrations. En France, la chaire de l’Anthropologie de la nature créée par Philippe Descola a cherché à bousculer ces cadres de pensées.
- 2 La biotique représente l'ensemble des interactions du vivant sur le vivant dans un écosystème.
16La posture biocentrique invite justement à rompre avec la vision dualiste. « Le biocentrisme défend l’obligation morale envers les plantes et les animaux sauvages en tant que membres d’une même communauté́ biotique2 » (Gudynas, 2014). Le Buen Vivir propose de penser la nature comme entité certes différente par son apparence physique, mais semblable au vu de ses droits, notamment son droit à la vie, semblable aussi selon le principe d’interconnexion et interdépendance entre tous les êtres. Le droit à la vie devient de ce fait un droit fondamental, car partagé par tous les êtres vivants. Selon l’anthropologue brésilien Viveiros de Castro, cette écologie culturelle est présente dans les perceptions de l’environnement des peuples autochtones, amazoniens (2014). Le rapport des humains à leur environnement revêt ainsi une dimension spirituelle et politique. Il faut toutefois se préserver d’une « vision romantique » selon laquelle les peuples autochtones seraient par nature respectueux de leur environnement (Ulloa Cubillos, 2004). Il convient de nuancer la construction du « natif écologique » mobilisé par la scène politique locale.
17Ce discours, que l’on pourrait qualifier d’écologiste, puise en réalité son essence dans une critique sociale et politique contre le système capitaliste perçu comme « prédateur des ressources naturelles ». Le sociologue Simon Yampara, explique ainsi que :
- 3 Il s’agit de l’expression aymara pour désigner le Buen Vivir.
Le paradigme de Suma Qama Qamaña3, […] signifie savoir vivre bien dans le monde des hommes et savoir vivre bien avec le pluralisme du monde. Quel est ce pluralisme du monde ? Le monde animal, le monde végétal, le monde de la terre, le monde des huacas (esprits) et le monde des hommes qui vivent ensemble. Il s’agit donc de savoir vivre avec ce plurivers du monde (entretien Simon Yampara, in Blanc Ansari, 2023).
18Ce discours fait écho à l’approche de l’anthropologue Arturo Escobar qui mobilise le concept de plurivers pour désigner l’existence d’une multitude de mondes, permettant de déconstruire les cadres de pensée ethnocentrés issus des savoirs scientifiques occidentaux.
19One Health est quant à lui marqué par son ancrage dans les sciences occidentales, profondément héritière de ce découpage entre ce qui relève du monde humain (culture, droit, politique, art) et ce qui relève du monde non humain (réduit à une existence biologique). De nombreux auteurs font ainsi remarquer que, dès son émergence, One Health est imprégné de priorités principalement axées sur la santé humaine (Lainé et Morand, 2020 ; Rizzo et al., 2021). L’environnement est ainsi largement oublié des débats et discussions autour de ce concept. Sur le plan institutionnel, cette absence de l’environnement est particulièrement visible. En effet, il faudra attendre 2021 pour que le Programme des Nations unies pour l’environnement rejoigne l’alliance formée dès 2008 par l’oms, la fao et l’omsa. Il convient toutefois de nuancer cette opposition entre One Health et Buen Vivir. En effet, One Health est également marqué par un ensemble de courants critiques prônant une reconfiguration du concept autour des enjeux contemporains liés aux questions de genre (Galiè et al., 2024), de décolonialité (Lainé et Morand, 2020), ou encore d’inégalités au sens large (Eliakimu et Mans, 2022). Ce mouvement est notamment porté par un ensemble de travaux issus des sciences sociales, dont le numéro spécial dans lequel est publié cet article « Santé et environnement : One Health, quel rôle des sciences sociales et quelle opérationnalisation ? » illustre bien la dynamique en cours. Pour autant, ces courants restent marginaux dans la diffusion de One Health. En effet, le concept est avant tout porté par des acteurs adoptant une vision anthropocentrée et généralement peu critique du modèle économique dominant (Boidin, 2024).
20Dans cette section, en partant de deux études de cas, nous proposons de discuter de la vie des concepts, c’est-à-dire de leur appropriation par les acteurs, de la manière dont ils sont diffusés par ces mêmes acteurs et enfin de leur appauvrissement. Cette démarche permet d’illustrer à partir de cas concrets la dimension sociale de ces concepts. Nous proposons ainsi de détailler une première étude de cas sur l’appropriation du Buen Vivir en Bolivie, puis dans un deuxième temps la diffusion de One Health au Sénégal. Par la suite, nous mettons en discussion ces deux études de cas afin d’analyser la dimension construite des concepts.
21Comment le concept est-il mobilisé ? Par qui ? À quel moment ? Et pour dire quoi ? Dans le cadre d’une enquête ethnographique menée de 2017 à 2019 auprès des jeunes Boliviens, nous avons interrogé leur perception et interprétation du Buen Vivir. Nous avons réalisé des entretiens collectifs, à partir de la méthode de photo-élicitation auprès de 40 participants âgés de 13 à 23 ans. Cette expérience de terrain s’inscrivait dans une démarche multisituée dans le département de La Paz en Bolivie afin de mêler les ancrages identitaires, sociaux et environnementaux : jeunes indigènes en Amazonie, jeunes d’origine indigène en zone urbaine, jeunes aux identités métisses et indigènes en zone rurale de l’Altiplano et jeunes issus de l’élite en zone urbaine. De ces entretiens, quatre grandes thématiques ont émergé.
- 4 L'ayllu regroupe plusieurs familles au sein d'un même territoire qui prétendent avoir un ancêtre c (...)
22D’abord, pour la moitié des participants, tous horizons sociaux et environnementaux confondus, le concept se définit sous les termes de l’harmonie et de l’importance à faire communauté. Ce terme est dénué d’une approche communautariste qui rassemble les individus par leur appartenance culturelle et en exclurait d’autres selon les mêmes motifs. Il s’agit plutôt de la traduction littérale de comunidad au sens de communauté villageoise, faisant référence au principe de réciprocité, d’entraide et de solidarité telles que pratiquées dans certaines zones rurales de l’Altiplano (Blanc Ansari, 2023). Le concept du Buen Vivir réunit ainsi un ensemble de valeurs morales rattachées à des principes indigènes. Ces valeurs sont clairement énoncées, d’une part par les jeunes, d’autre part dans les discours officiels. Cela fait écho aux principes communautaires andin régis sous le système de l’ayllu4 qui renvoient aux réseaux d’entraide présents dans les communautés rurales andines revendiquant un héritage pré-hispanique. C’est donc en ces termes que le Buen Vivir devient un principe de cohésion sociale fondé sur les valeurs culturelles et rattaché au monde andin indigène. Une dimension identitaire accompagne ainsi certaines définitions.
Le Buen Vivir fait partie de notre identité et de notre culture, explique le fondateur d’une association culturelle pour les jeunes des quartiers périphériques d’El Alto (entretien Federico Chipana, in Blanc Ansari, 2023).
23D’autres jeunes participants, notamment de l’Amazonie bolivienne et des zones périphériques d’El Alto, interprètent le Buen Vivir selon une approche matérielle. C’est en possédant une maison, une voiture, ou en ayant suffisamment d’argent pour étudier et voyager que se refléterait un bien vivre. Cette dimension entre en opposition avec la définition officielle du concept. Cette acception souligne l’ambiguïté du Buen Vivir, et révèle la divergence d’interprétations entre des acteurs politiques cherchant à promouvoir un projet culturel comme pacte social, des intellectuels et leaders indigènes qui proposent une relecture décoloniale des rapports à la nature et qui s’opposent à l’extractivisme. Ces acceptions se trouvent opposés aux aspirations des citoyens, et notamment de la jeunesse issue des marges (communautés indigènes, quartiers périphériques) dont les désirs s’inscrivent dans la continuité de la société de marché, ils envisagent le Buen Vivir dans un sens matérialiste d’accès au progrès. Cela met en lumière les inégalités socio-économiques qui marquent la Bolivie. Néanmoins, d’autres jeunes, notamment des zones urbaines ou péri-urbaines, mettent en avant l’idée d’une relation spécifique entre les humains et la nature pour définir le Buen Vivir. Cette approche résonne avec les cosmogonies mêlant les êtres dans une perspective d’interdépendance. La nature est à la fois perçue à la fois comme source d’alimentation (chasse, pêche, jardins horticoles en Amazonie, champs dans l’Altiplano) et désignée selon un principe d’interconnexion. Ces interprétations rejoignent les travaux de certains intellectuels sud-américains qui envisagent le Buen Vivir comme un paradigme pour implanter un autre modèle de développement, à la fois social, politique et économique). Enfin, pour quelques jeunes, le Buen Vivir relève d’une dimension rituelle ou religieuse parfois croisée avec les principes chrétiens.
24Ces quatre axes permettent de nous interroger non seulement sur le sens du Buen vivir, mais aussi sur la réalité sociale des jeunes Boliviens tiraillés par une éducation qui se veut décoloniale, une circulation et valorisation du modèle de vie occidentale sur les écrans et les spots publicitaires, un discours politique qui prône de belles promesses d’avenir et une réalité sociale figée dans la précarité économique.
25Le Buen Vivir semble ainsi « hors sol » et prendre la forme d’un discours politique stratégique sans réelle teneur dans l’agenda politique et les projets de développement. L’idée d’interrelation et d’interconnexion entre l’humain et son environnement prend davantage l’allure d’un récit. De plus, ce récit n’est pas en adéquation avec les propositions économiques mises en œuvre par les acteurs institutionnels et les bailleurs de fonds. Cette contradiction limite l’adhésion, la compréhension et l’appréhension concrète du Buen Vivir qui se réduit alors à une philosophie d’être au monde, et non un concept opératoire en vue d’une transition et alternative sociétale.
26Comment le concept est-il mobilisé ? Quels rapports de force déterminent la diffusion du concept ? Quelles sont les parties prenantes de ces processus ?
- 5 L’enquête a été réalisée par Marion Bordier, Mouhamadou Moustapha Sow, Mamadou Ciss et Léo Delpy ( (...)
27Dans le cadre d’une enquête institutionnelle5 menée de 2022 à 2025 auprès des acteurs de la politique publique de gestion de l’antibiorésistance, nous avons analysé le processus de construction d’une politique publique et l’adoption du concept One Health. L’enquête réalisée dans le cadre du projet Designing One Health Governance for Antimicrobial Stewardship Interventions (Design) combine plusieurs approches (Sow et al., 2026). Premièrement, une série d’entretiens a été réalisée avec 35 responsables d’organisations impliqués dans la lutte contre la résistance aux antimicrobiens au Sénégal. Deuxièmement, des séances d’observation participantes ont été effectuées durant les évènements marquants du processus politique national (semaine de préparation du deuxième plan national pour la lutte contre la résistance aux antimicrobiens, réunion du groupe technique pour la gestion de la résistance aux antimicrobiens). Ces deux approches permettent d’avoir une compréhension précise du processus de diffusion de One Health.
28L’arrivée du concept au Sénégal comme dans de nombreux pays d’Afrique subsaharienne est impulsée par les organisations internationales. On peut notamment souligner le rôle central de deux d’entre elles : l’oms et la fao. Au Sénégal, on peut scinder ce développement en deux temps. Premièrement, à partir de 2015, l’oms engage une série d’initiatives afin d’intégrer One Health dans la mise en place des politiques de santé. L’oms collabore avec plusieurs acteurs nationaux issus du secteur de la santé humaine afin d’assurer la diffusion du concept. Plusieurs services du ministère de la Santé sont sollicités, avec notamment la direction des laboratoires afin de concevoir des programmes adoptant une approche One Health.
29Par la suite, en 2017, le pays se dote d’une plateforme One Health chargée de la coordination des activités One Health. Cette initiative est largement soutenue par les organisations internationales, notamment par la fao. Placée sous la tutelle de la primature, cette plateforme contribue à la diffusion du concept One Health auprès des différents secteurs (santé humaine, santé vétérinaire, environnement). La création de cette nouvelle institution n’est pas sans poser problème, elle opère en effet une réaffectation de certaines ressources autrefois sectorielles. Cette réallocation a fait naître des tensions entre les responsables sectoriels, la plateforme et des organisations internationales (Caffin et al. dans ce numéro).
30Pour autant, la diffusion du concept au Sénégal n’a fait l’objet que de peu de discussions entre les acteurs nationaux quant à l’adoption du concept ou encore à sa contextualisation.
31Dans de nombreux pays à revenu faible, la diffusion du concept One Health suit une dynamique comparable à celle du Sénégal, c’est-à-dire une impulsion réalisée par des acteurs internationaux (fao, oms et omsa) et une adoption des cadres de référence internationaux au niveau national. Il est ainsi intéressant d’observer que, pour la gestion de la résistance aux antimicrobiens, en l’espace d’une dizaine d’années la quasi-totalité des pays se sont dotés d’un plan national multisectoriel proche des orientations proposées par le plan d’action global adopté en 2015 (fao et al., 2023). Cela marque une nette différence entre One Health et Buen Vivir, le premier étant initialement diffusé par des acteurs internationaux vers le national puis le local, suivant une logique exogène ; tandis que le second connaît une dynamique endogène émergeant du local pour se diffuser vers le national.
32Ces deux enquêtes, menées sur des terrains différents, mettent en lumière les points de divergence et de contraste qui se dessinent dans la définition et l’interprétation de ces concepts par les acteurs. Pourtant, il est frappant de constater que l’un comme l’autre circule et questionne le relationnel humains/environnement. Il est pertinent de comparer l’articulation entre les échelles locale et globale dans ces circulations. En Bolivie, le Buen Vivir circule à travers la publicité, la presse et les images. Il participe à une valorisation des systèmes de croyance indigène, promue notamment à l’extérieur de la Bolivie, afin de lui donner une dimension internationale et d’affirmer une nouvelle image de l’indianité. L’image devient ainsi un outil de transmission et de circulation des idées et de renforcement des discours.
33Néanmoins, le Buen Vivir n’est pas un projet purement théorique, car il s’enracine dans des pratiques sociales concrètes à l’échelle régionale. Au sein des communautés rurales et paysannes, dans les Andes par exemple, les personnes sont rassemblées à la fois autour d’une identité commune, un territoire commun et un ensemble de responsabilités et devoirs à assumer (Le Gouill, 2013). L’entraide envers une personne malade, isolée, en situation de fragilité est perçue comme un devoir. Cette pratique relative à la philosophie du Buen Vivir traverse tous les milieux sociaux, à la fois dans le monde urbain et rural. Il fait écho aux préceptes chrétiens encore prégnants dans la société, là où l’aide sociale demeure à la marge. Ce sont majoritairement les ongs, l’Église et les associations locales qui prennent en charge le secteur de l’aide sociale. La circulation du concept à l’échelle internationale quant à elle passe notamment par les ongs œuvrant dans les pays concernés, car elles doivent remplir un cahier des charges en résonance avec le Buen Vivir. Les instances internationales reprennent également ce concept à l’occasion des Conférences des parties (cop), mais aussi en le proposant comme thématique pour repenser l’éducation le travail social ou encore la transition écologique, par exemple lors de la Journée mondiale du travail social en 2024 organisée sur le thème du Buen Vivir.
34La circulation du concept One Health suit des processus différents de ceux identifiés dans la circulation du Buen Vivir. One Health est aujourd’hui largement adopté et diffusé par une grande diversité d’acteurs, et ce, dans des secteurs aussi variés que la santé humaine, vétérinaire ou l’environnement. Dans les pays à revenu faible et intermédiaire, le concept est porté dans un premier temps par des acteurs internationaux, notamment par les organisations dites de la tripartite (fao, oms, omsa). Ces organisations collaborent avec des acteurs nationaux afin de mettre en place des politiques et stratégies nationales adoptant une approche One Health. Ce mode de diffusion a contribué à une expansion rapide du concept dans la quasi-totalité de ces pays (fao et al., 2023). Dans les pays à revenu élevé, l’impulsion internationale joue également un rôle important, mais la mise en place des politiques et stratégies nationales passe avant tout par les acteurs nationaux déjà installés dans les différents secteurs. Dans les deux contextes, le concept s’est largement diffusé via l’organisation d’évènements internationaux. Parmi ces derniers, on peut citer en 2004 l’organisation du Symposium « Building Interdisciplinary Bridges to Health in a Globalized World » ayant abouti à la publication d’un texte fondateur pour la définition du concept One Health, ou encore, en 2019, l’organisation à Berlin du forum international « One Planet, One Health, One Future » donnant naissance aux principes de Berlin qui visent à actualiser les principes de Manhattan adoptés en 2004. Cette diffusion est également facilitée par la formation du panel One Health High-Level Expert Panel (ohhlep). Ce dernier, mis en place en 2021 par la fao, l’oms, l’omsa et le pnue, regroupe un ensemble d’experts proposant des conseils scientifiques et stratégiques pour orienter les décisions des organisations internationales et des gouvernements nationaux dans la mise en place de One Health. L’une des missions de l’institution a été de proposer une définition harmonisée et claire du concept. Cette harmonisation du concept s’est ensuite largement diffusée au niveau national. Par exemple, dans la Stratégie française en santé mondiale 2023-2027, on peut lire « Dans toutes ses actions en santé mondiale, la France reconnaît et promeut l’approche “Une seule santé”, telle que définie par le panel d’experts de haut niveau Une seule santé » (ohhlep).
35Il nous paraît important de discuter plusieurs dimensions clés caractéristiques de ces deux concepts. Cette mise en lumière des caractéristiques centrales de Buen Vivir et One Health nous permet de souligner les conséquences de l’appauvrissement de ces concepts, notamment dans leur efficacité, c’est-à-dire dans leur capacité transformative et prescriptive. Pour ce faire, nous proposons d’ouvrir la discussion sur deux points : la notion de décolonialité et le positionnement des concepts vis-à-vis du système capitaliste. Ces deux points ne sont pas nécessairement constitutifs de l’essence de ces concepts, mais ils nous aident à les penser dans le contexte contemporain des débats scientifiques et écologiques, à savoir leur positionnement décolonial, face au modèle capitalisme, ainsi que les frontières ontologiques qu’ils dessinent.
36Un élément singulier marque la conceptualisation du Buen Vivir. En effet, il est revendiqué par des acteurs qui se disent issus de la « périphérie » ou « des marges », à savoir les intellectuels et acteurs politiques d’origine d’Amérique latine ainsi que les leaders autochtones eux-mêmes marginalisés durant de nombreuses décennies sur leur territoire (Alvizuri Delannoy et Blanc Ansari, 2025). De quelles marges est-il question ? Sont-elles les mêmes marges que celles désignées par les acteurs de l’aide au développement, à savoir les pays « des Suds » ? Ou bien s’agit-il de marges narratives, qui puisent dans un discours référé à la tradition orale, aux références mythiques et à un cosmopolitisme aux diverses ontologies ? Buen Vivir et One Health seraient-il le reflet d’un découpage du monde marqué par des relations de domination et une hiérarchisation des savoirs ? Buen Vivir se présente comme un paradigme décolonial. One Health est quant à lui porté par les acteurs du « centre » ou, dit autrement « des Nords ».
37Cette première opposition relève donc de la géographie des concepts, bien que la circulation des idées soit complexe et multiple, l’un et l’autre font appel tantôt aux Nords, tantôt aux Suds, tantôt au centre, tantôt à la périphérie. Derrière ce découpage apparemment neutre se dissimulent des enjeux de domination et de reproduction de domination. Si le concept One Health invite à repenser le rapport entre humains et non-humains dans une perspective de santé publique à l’échelle internationale, incluant dès lors les non-humains dans le monde de la santé, il ne remet pas en question la dimension dominante de ses présupposés et de son héritage (Baquero et al., 2021). À l’inverse, le concept de Buen Vivir devient l’égide de la pensée décoloniale sud-américaine.
38Selon Patter et al. (2023), One Health repose surtout sur des savoirs biomédicaux occidentaux, marginalisant ou invisibilisant les savoirs autochtones et non occidentaux. Ces approches contribuent à occulter un ensemble de savoirs et de connaissances considérés comme non scientifiques. Elles opèrent une hiérarchie des savoirs. Au-delà du problème éthique posé par la non-intégration d’un ensemble de savoirs, cette approche pose un problème d’efficacité dans la capacité à penser et développer de manière endogène des systèmes socioécologiques durables. Il paraît alors déterminant de repenser le concept One Health sous une perspective de décolonisation des connaissances, où santé et bien-être incluent les animaux, la terre et les relations interespèces, et pas seulement la santé humaine (Lainé, 2024).
39Les études décoloniales développées en Amérique latine depuis la fin des années 1990 ont ouvert le débat sur les bouleversements écologiques causés par les activités extractivistes. L’économiste Alberto Acosta et le chercheur Eduardo Gudynas mobilisent notamment le Buen Vivir pour repenser le paradigme du développement dans son ensemble et proposer d’autres manières de faire monde. Selon ces auteurs, les inégalités sociales découlent directement du système capitaliste et du mythe du progrès. La colonisation hispanique et, dans la continuité, le modèle néolibéral, ont engendré un pillage des ressources naturelles (Acosta, 2014). L’anthropologue Arturo Escobar va également en ce sens en illustrant des alternatives au modèle de développement avec une économie fondée sur le Buen Vivir. Comment penser cette critique du capitalisme à partir d’une redéfinition de notre rapport au monde ? Comment le concept de One Health se positionne-t-il face à ce paradigme à l’origine du déséquilibre écologique ?
- 6 Après 2011, le concept perd de son ampleur et de sa teneur critique à la suite de l’abandon de plu (...)
40Un point central dans la manière de considérer les relations entre l’humain et le non-humain est de proposer une analyse critique du mode de production capitaliste structurant de nombreuses sociétés. Pour le dire autrement, ne pas engager une réflexion portant sur notre modèle de production, et plus largement nos modes de vie dans des concepts portant précisément sur l’interaction humains non humains, semble constituer une impasse. Dans cette perspective, le concept Buen Vivir, au moins dans les premières années6, s’inscrit dans une critique du modèle capitaliste. L’extractivisme et le néo-développement (tel que les monocultures, les élevages intensifs, les grands projets hydroélectriques, minerais, pétroliers ou routiers) présents en Amérique latine sont ainsi perçus comme un « colonialisme » de la nature (Chartier et Löwy, 2013 : 16).
41Le Buen Vivir fait écho aux travaux menés en écologie politique, et se trouve au carrefour de la science, de l’activisme et des aspirations politiques de certains acteurs. L’objectif porté est de proposer un nouveau paradigme de développement en critiquant le modèle capitaliste et l’extractivisme qui l’accompagne. Comme mentionné dans cet article, le concept One Health quant à lui ne s’inscrit pas à contre-courant du paradigme capitaliste dominant (Boidin, 2024). Le concept One Health est mobilisé par de nombreux acteurs comme la possibilité de prolonger le système de production en corrigeant certains dysfonctionnements du modèle actuel. Ainsi, conscients des limites actuelles des modèles de production intensifs, des acteurs proposent des stratégies d’adaptation mais pas de rupture. Une bonne illustration de cette tendance est l’utilisation croissante du concept par des agro-industriels, on peut citer l’exemple de la multinationale Danone dont le logo reprend le slogan « One Planet One Health ». Le concept est alors pensé comme un moyen de maintenir un système productif intensif en répondant aux difficultés de ce système (assurer la rentabilité agricole en renouvelant les techniques de production, limiter les risques en termes de santé publique, limiter les résidus pour les consommateurs). One Health, tel qu’il est proposé par de nombreux acteurs, est alors loin de se positionner en rupture avec le modèle de production dominant. Il est toutefois important de souligner que de nombreux auteurs tentent de proposer de nouveaux fondements au concept One Health afin d’intégrer pleinement ces réflexions (Lainé, 2024 ; Van Patter et al., 2023).
42Tandis que le Buen Vivir impulse une vision critique des modes de production et de consommation en invitant à une transformation des modèles, One Health se veut porteur d’innovations techniques au sein du modèle. Cette opposition est-elle le fruit d’un clivage disciplinaire ? Le premier étant théorisé par les sciences sociales et le second par les sciences dites dures. Est-elle rattachée à un positionnement idéologique, voire ontologique, différent ?
43Soulignons toutefois que même si le Buen Vivir a alimenté dans les premiers temps des espérances intellectuelles et citoyennes, il n’est pas devenu un système pénétrant les pratiques régionales et internationales. Est-ce seulement le modèle économique capitaliste qui entrave sa mise en application ou bien l’enjeu de ce paradigme repose-t-il sur un impensé d’ordre relationnel ? Car si le Buen Vivir invite à redessiner les rapports avec la nature et les rapports sociaux autour d’un principe d’interdépendances et d’interconnexions, il ne semble pas que ce paradigme puisse s’immiscer dans les modèles économiques ou politiques préexistants.
44One Health et Buen Vivir se positionnent différemment dans les discours, les approches et les objectifs qu’ils portent, tant vis-à-vis du système capitaliste, des savoirs occidentaux que de leur représentation des non-humains. Il convient de les interroger sur les futurs qu’ils dessinent. Leur circulation à la fois locale et globale souligne l’intérêt collectif d’inclure les non-humains dans le système économique, social, politique et sanitaire. Autrement dit, cette appropriation des concepts renvoie au désir de repenser le découpage humain – non humain au sein des sociétés modernes. En dehors des instrumentalisation politiques, ces deux concepts peuvent-ils inspirer de nouvelles manières de faire science et de penser le développement ?
45Cette analyse comparative de One Health et Buen Vivir permet d’illustrer toute la complexité de leur évolution, leur trajectoire, leur diffusion pour penser les interactions humains-environnement. L’article met en évidence l’appauvrissement de ces concepts dès lors qu’ils deviennent des arguments politiques et stratégiques mobilisés par une diversité de parties prenantes. Concernant le Buen Vivir, cet appauvrissement passe en partie par une récupération politique à l’échelle nationale, tandis que One Health est rapidement réintégré par les organisations internationales. Suivant des évolutions singulières, ces deux concepts s’imposent au-delà du registre alternatif pour devenir de nouveaux cadres normatifs. Néanmoins, ce qui leur donne une certaine puissance, c’est précisément l’efficacité de leur circulation. Cette comparaison rend compte d’un monde en train de se faire, des nouveaux cadres de pensées qui se dessinent au fur et à mesure des changements écologiques, sanitaires et sociaux.