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Lectures

Sami Bouarfa, Marielle Montginoul, Thomas Pelte, Éric Sauquet (coord.), Comment partager l’eau en France ? À l’ère de l’anthropocène. Versailles, Éditions Quæ, 2025, 184 pages.

Samuel Lopes Pinheiro et Raizza da Costa Lopes

Texte intégral

1L’ouvrage collectif Comment partager l’eau en France ? À l’ère de l’anthropocène s’inscrit dans le contexte des crises écologiques et climatiques, où l’eau apparaît comme un révélateur majeur des transformations contemporaines. Cette perspective rejoint l’analyse de Testot et Wallenhorst (2023), pour qui « connaître avec précision l’influence des activités humaines sur le cycle de l’eau […] est essentiel pour assurer un accès à de l’eau douce pour tous » (p. 225). L’ouvrage dépasse ainsi le seul cadre français pour interroger les conditions de soutenabilité des systèmes hydriques.

2L’un de ses principaux apports est de montrer le déséquilibre croissant entre la disponibilité de la ressource et l’intensité des usages. Comme le souligne l’introduction, « le changement global […] s’impose comme une menace de plus en plus grande pour l’équilibre de nos ressources en eau » (p. 9). Cette analyse fait écho aux « phénomènes de sécheresses éclair » observés dans différentes régions du monde (Testot ; Wallenhorst, 2023, p. 226), inscrivant la situation française dans une dynamique globale de déstabilisation des systèmes hydriques.

3La présentation liminaire affirme que l’eau est « un bien commun » et que « sa répartition équitable est devenue un véritable enjeu sociétal et politique ». Ce cadrage opère un déplacement épistémologique : l’eau n’est plus seulement une ressource à gérer, mais un objet de gouvernance traversé par des enjeux de justice, de légitimité et de pouvoir. La structuration en dix chapitres, formulés sous forme de questions, guide le lecteur du diagnostic scientifique aux enjeux normatifs et aux solutions proposées.

4Le chapitre 1 « Va-t-on réellement manquer d’eau ? » met en évidence la diminution des débits, l’intensification des sécheresses et les incertitudes des scénarios climatiques, tout en convergeant vers un même constat : la réduction de la disponibilité en eau et la nécessité d’adapter les modes de gestion. À cet égard, Testot et Wallenhorst rappellent que « nous n’avons pas de grandes quantités d’eau en stock et une sécheresse peut rapidement nous faire toucher les fonds de nos réservoirs » (2023, p. 225), montrant que les tensions hydriques relèvent d’une vulnérabilité déjà perceptible plutôt que d’une simple projection climatique.

5Le chapitre 2 « Quelle quantité d’eau utilisons-nous ? » met en lumière la complexité des usages et les inégalités territoriales. Comme le soulignent les auteurs, « les tensions sont souvent très localisées, non seulement parce que les usages diffèrent, mais également parce que la ressource est inégalement répartie dans l’espace », rendant « indispensable une meilleure connaissance de la répartition spatiale des prélèvements et des consommations » (p. 44). En distinguant prélèvements et consommations, le chapitre montre que les usages exercent des pressions différenciées sur la ressource. En 2020, 30,2 milliards de mètres cubes d’eau ont été prélevés en France hexagonale : près de 45 % pour la production d’énergie, contre 14 % pour l’eau potable. Toutefois, si les prélèvements sont dominés par le secteur énergétique, l’agriculture concentre l’essentiel des consommations nettes : plus de 90 % des volumes qu’elle prélève sont destinés à l’irrigation, soit environ 3,3 milliards de mètres cubes en 2020. L’analyse souligne enfin une forte hétérogénéité spatiale et temporelle des prélèvements, concentrés en période estivale, lorsque la ressource est la plus contrainte.

6Le chapitre 3 « Choisir des débits écologiques : quels compromis entre usages et milieux ? » met en évidence la difficulté d’articuler exigences écologiques et besoins anthropiques. Face aux changements globaux, les auteurs soulignent les limites des outils actuels et plaident pour une gestion plus dynamique, territorialisée et intégrée, dépassant une conception statique des équilibres hydrologiques au profit d’une gouvernance plus réflexive du partage de l’eau.

7Le chapitre 4 « Comment se partager l’eau comme bien commun ? » constitue un moment central de l’ouvrage en déplaçant la réflexion d’une logique technique vers une approche politique et collective de l’eau comme bien commun. Les auteurs montrent que la question hydrique ne relève plus seulement de la gestion de la ressource, mais d’arbitrages sociaux, territoriaux et écologiques liés au changement climatique et à l’intensification des sécheresses.

8Dans ce contexte, les conflits autour des retenues de substitution, des restrictions d’usage en période de sécheresse ou des tensions entre irrigation et préservation des milieux aquatiques illustrent la dimension politique croissante du partage de l’eau. Cette conflictualité se retrouve également dans les débats sur la continuité écologique des cours d’eau. Comme le souligne Perrin (2017), les politiques de restauration écologique ont suscité des tensions entre préservation des milieux aquatiques, usages agricoles, patrimoine hydraulique et intérêts territoriaux, révélant la difficulté de construire une gestion de l’eau véritablement fondée sur le bien commun.

9Le chapitre 5 « Quel horizon normatif pour les politiques de l’eau ? » appelle à des politiques « plus écologiques », « plus équitables » et « plus démocratiques » (p. 88). Cette triple exigence traduit la volonté de dépasser une approche technico-gestionnaire afin d’interroger les fondements normatifs du partage de l’eau en contexte de crise écologique. Les auteurs plaident pour une meilleure prise en compte des écosystèmes, des inégalités territoriales et sociales, ainsi que des processus de concertation, montrant que les tensions autour de l’eau relèvent autant de choix politiques que de la disponibilité de la ressource. Cette réflexion fait écho à Vers des politiques des cycles de l’eau (Schaffner et Rollot, 2025), qui souligne également la nécessité de repenser les cadres de gouvernance et les relations entre milieux, territoires et usages.

10Le chapitre 6 analyse les dispositifs de gestion des crises hydriques en articulant différentes échelles d’action et des outils de planification de long terme avec des décisions d’urgence. Il met en évidence l’importance croissante de l’anticipation des pénuries, impliquant un renforcement de l’hydrométrie, un meilleur suivi des prélèvements, une adaptation plus fine des restrictions et un contrôle plus effectif de leur application.

11Le chapitre 7 « Quelle sobriété en eau ? » interroge la sobriété en eau comme réponse à la raréfaction de la ressource, en la distinguant de l’efficacité. Alors que celle-ci vise à consommer autant avec moins grâce à des solutions techniques, la sobriété implique une remise en question des usages, des besoins et des modes de vie. Les auteurs inscrivent cette réflexion dans le cadre des limites planétaires, rappelant que plusieurs seuils écologiques, notamment celui de l’eau, sont déjà dépassés, ce qui appelle une réduction structurelle des consommations plutôt qu’une simple optimisation technique. La sobriété apparaît ainsi comme un choix avant tout collectif et politique.

12Le chapitre 8 « L’irrigation et l’agroécologie peuvent-elles faire bon ménage ? » montre que l’irrigation, articulée à des pratiques agroécologiques telles que l’agriculture de conservation des sols ou les cultures intermédiaires, peut favoriser la biodiversité, améliorer la fertilité des sols et stabiliser les cultures. L’eau acquiert ainsi une fonction multiservice d’approvisionnement, régulation et soutien aux systèmes agricoles, dont l’efficacité dépend d’une gestion adaptée aux contextes locaux.

13Le chapitre 9 « Quelle place pour les ouvrages de stockage de l’eau dans la trajectoire des territoires ? » propose une analyse nuancée des retenues d’eau comme stratégie d’adaptation aux tensions hydriques. Si elles peuvent sécuriser certains usages, notamment l’irrigation, elles modifient également l’hydrologie et les équilibres écologiques. Dans le contexte des controverses autour des « méga-bassines », les auteurs soulignent que leur efficacité et leur légitimité reposent sur une gestion adaptée, une concertation territoriale et le respect du cadre réglementaire. Ils rappellent enfin que ces infrastructures ne sauraient se substituer à des transformations plus structurelles des pratiques agricoles, telles que l’agroécologie, l’agroforesterie ou la diversification des cultures.

14Le chapitre 10 « Les eaux usées traitées : réallouer ou laisser couler ? » traite de la réutilisation des eaux usées traitées en France, en soulignant que son usage implique non seulement des dimensions techniques, mais aussi sociales, économiques et environnementales. Il montre que les décisions concernant l’accès et la gestion de l’eau sont majoritairement prises dans des arènes d’expertise, souvent sans véritable débat public. L’expérience démontre que se fier uniquement à des critères techno-économiques peut s’avérer risqué à long terme. Le texte met également en évidence la complexité de la réallocation entre usages urbains, agricoles et environnementaux. Enfin, il soutient que la reut (réutilisation des eaux usées traitées) doit être pensée comme une pratique intégrée et socialement négociée, et non seulement comme une solution technologique.

15Pour conclure, l’ouvrage mobilise un large éventail d’auteurs et de disciplines, renforçant la portée analytique de cette synthèse. Certaines dimensions mériteraient toutefois d’être approfondies, notamment les conflits liés au partage de l’eau, alors même que « l’exercice du partage de l’eau pourrait évoluer en bras de fer où les poids d’influence (économique ou politique) domineraient sur l’intérêt commun » (p. 84). Cette remarque invite à une lecture plus explicitement politique des enjeux hydriques. Bien qu’ancrée dans le contexte français, l’analyse offre des éléments particulièrement pertinents pour des comparaisons internationales, les tensions entre usages, les incertitudes climatiques et les exigences écologiques dépassant largement ce seul cadre national.

16Enfin, si la référence à l’Anthropocène constitue un horizon implicite, elle demeure peu explicitée sur le plan théorique. Une articulation plus approfondie entre les transformations environnementales et les mutations de l’action publique aurait renforcé la cohérence de l’ensemble. L’ouvrage peut néanmoins être lu comme une illustration empirique des analyses de Wallenhorst (2020 ; 2025), en montrant la nécessité d’articuler production de savoirs scientifiques et construction sociale des réponses aux crises contemporaines.

17En définitive, cet ouvrage constitue une contribution majeure à la compréhension des enjeux contemporains de l’eau. Par la richesse de ses analyses et la rigueur de sa démarche, il s’impose comme une référence, tout en ouvrant des perspectives de recherche sur les dimensions politiques, comparatives et globales du partage de l’eau à l’ère de l’Anthropocène.

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Bibliographie

Perrin J. A., 2017, « iii. Scientificité et conflictualité de la continuité écologique des cours d’eau : Penser une confluence des usages et des non-usages de l’eau par la construction d’un imaginaire socio-territorial », in Pierron J.-Ph. (s/d) avec la collaboration de Harpet C., Écologie politique de l'eau Rationalités, usages et imaginaires, Hermann, p. 67-82.

Shaffner M., Rollot M., 2025, Vers les politiques des cycles de l’eau, Le bord de l’eau.

Testot L., Wallenhorst N.,2023, Vortex : Faire face à l'Anthropocène, Payot.

Wallenhorst N, 2020, La verité sur l’Anthropocene, Pommier.

Wallenhorst N.,2025, 2049 : Ce que le climat va faire à l’Europe, Seuil.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Samuel Lopes Pinheiro et Raizza da Costa Lopes, « Sami Bouarfa, Marielle Montginoul, Thomas Pelte, Éric Sauquet (coord.), Comment partager l’eau en France ? À l’ère de l’anthropocène. Versailles, Éditions Quæ, 2025, 184 pages. », Développement durable et territoires [En ligne], vol. 17, n°1 | Juillet 2026, mis en ligne le 24 juillet 2026, consulté le 13 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/developpementdurable/27784 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16ptv

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Auteurs

Samuel Lopes Pinheiro

Samuel Lopes Pinheiro est post-doctorant en éducation environnementale (2025-2027), financé par le CNPq, en partenariat entre (FURG), Brésil et (UCO) France.
samuelshankara@gmail.com

Raizza da Costa Lopes

Raizza da Costa Lopes est doctorante en éducation environnementale FURG (Brésil) et UCO (France).

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Droits d’auteur

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