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Lectures

Léo Magnin, La vie sociale des haies. Enquête sur l’écologisation des mœurs, Paris, La Découverte, 2024, 220 pages.

Hélène Melin

Texte intégral

1L’ouvrage est divisé en 8 parties, chacune thématisée pour aborder un aspect du rôle et de la place des haies dans un processus d’écologisation des mœurs (temporalités, spatialités, économies, inégalités, savoirs, techniques, politiques, réflexivités). Chaque partie traite alors d’un type de requalification de la haie comme une dimension de l’écologisation. Ces dimensions peuvent être abordées indépendamment les unes des autres dans l’ouvrage. Il n’y a pas de hiérarchisation des problématiques. Les titres et intertitres sont accrocheurs et le ton varie « entre langue technique et prosaïque, descriptions objectivées et rhétorique joueuse » (p. 183) comme l’assume l’auteur en fin d’ouvrage, dans un chapitre réflexif. Cela est plaisant et rend aisément accessible la thématique qui peut, de prime abord, sembler pointue.

2Le titre de l’introduction générale : « la haie, corridor sociologique » est particulièrement bien choisi. S’il nécessite peut-être un minimum de s’intéresser à l’environnement pour comprendre le jeu de mots, cela pose d’emblée l’enjeu sociétal des haies et leurs liens inextricables avec les humains.

3Au-delà d’une seule socio-histoire de l’objet « haie », le livre se questionne sur une possible « écologisation des mœurs », dans le sens anthropologique d’une inflexion des comportements sociaux, humains, vis-à-vis des écosystèmes. L’auteur s’appuie sur la tradition de la sociologie française de l’environnement, dans la diversité de ses approches (sociologie de la distinction, sociologie pragmatique, sociologie des sciences et de l’action publique), comme point de départ pour parvenir à dépasser une approche restrictive de l’environnement. Il s’agit de sortir d’une analyse de la nature trop cloisonnée, restreinte à un domaine de spécialité, pour refaire des liens avec la discipline sociologique dans son ensemble.

4Le constat ou l’hypothèse de départ, très bien vue, est que les nombreux écrits portant sur la question écologique ne se penchent pas prioritairement sur des faits ou une matérialité, comme rapport concret aux espèces et aux milieux. La question posée, assiste-ton à une évolution concrète des comportements et des actions, invite plutôt, avance l’auteur, à des enquêtes de terrain, au plus près des réalités sociales. Il s’agit alors de dépasser une pensée qui reste abstraite sur les formes que devraient prendre les comportements, « des prescriptions » plutôt que des « descriptions » nous dit l’auteur. Manière d’exprimer que les réflexions se situent souvent au niveau moral, des valeurs et des pensées philosophiques, plutôt que des actes et du quotidien.

5« Au bout du compte, l’écologisation, un phénomène essentiellement normatif, se trouve recouverte par des discours tout aussi normatifs », écrit Léo Magnin (p. 11)

6Le cadrage théorique de l’ouvrage s’appuie alors sur l’œuvre de Norbert Elias « en tant qu’ensemble d’instruments théoriques pour enquêter » (p. 16) pour questionner l’écologisation des mœurs à l’époque contemporaine où la notion même d’écologisation envahit la scène publique et politique, comme la littérature scientifique ou vulgarisée. Il s’agit alors « de chercher à décrire un processus original et balbutiant, qui participe de politiques publiques, mais aussi d’habitudes de vie » (p. 15).

7Ce sont les processus de requalification des haies, dans toute leur diversité, « savantes, ordinaires, qualitatives, quantitatives, esthétiques, juridiques, scientifiques, agricoles … » (p .17-18) qui sont étudiées ici, car elles traduisent les inflexions de la vie sociale des haies. C’est-à-dire qu’elles montrent les liens inextricables entre nature et culture et le fait que les haies, milieu écologique, est d’abord un socio-écosystème, un agencement de plantes et d’animaux hybrides, résultant de l’anthropisation de la nature et donc un objet social autant que naturel.

8Dans le premier chapitre, « temporalités. Défaire les clôtures de l’histoire », l’auteur s’attache à monter la complexité de l’histoire des haies et son intrication avec le contexte socio-économique et politique allant dans le sens d’une mise en production et en rentabilité de la nature. Il remet ainsi en question une narration linéaire trop simpliste, envisageant un passé paysan dans une relation harmonieuse à la nature, face à une modernité capitaliste et productiviste destructrice. Certes, le résultat est le même, les abus humains face à l’utilisation de ressources naturelles ont conduit à la crise écologique majeure que nous connaissons. Mais la vie sociale de la haie s’inscrit dans un processus de domestication de la nature et sa mise à disposition pour les communautés humaines, autant au 19e siècle, qu’après 1945 et la politique de démantèlement, et encore aujourd’hui avec une écologisation normative. Nous sommes face à « une histoire contrariée et plurielle » (p. 31), nous dit l’auteur. Et il convient de saisir la complexité des rapports à la haie et au bocage à travers l’histoire, afin d’éviter des raccourcis. « Sans nier la violence qu’ont pu représenter les remembrements, il est certain qu’ils ne constituent pas une coupure soudaine de l’histoire agricole. Le phénomène de désaffection des haies les précède. (…) L’ampleur des arrachages imprime certes un changement manifeste du paysage. Cependant, la transformation de l’agriculture française est un processus profond et diffus qui s’étend sur plusieurs siècles, le nôtre compris. » (p. 34).

9L’auteur conclut sur l’importance à porter aux récits dans toute leur complexité et leurs contradictions afin d’envisager l’écologisation « comme un processus symbolique de requalifications des époques et du temps. Questionner ces requalifications temporelles est un préalable fondamental afin de ne pas prendre pour acquis les marqueurs temporels et de mettre au jour leur caractère construit, hérité. » (p. 39).

10Le deuxième chapitre s’intéresse aux « différentes échelles géographiques impliquées dans le processus d’écologisation » (p. 41). Il montre, par des cas d’études concrets, l’importance de l’échelon local, de la diversité des rapports aux lieux et de l’histoire des pratiques agricoles et sociales, pour comprendre les liens au bocage et aux haies, ainsi que leurs transformations. Un cas auvergnat est notamment développé. Il montre comment, sur cinquante ans, entre les années 1970 et 2020, les injonctions nationales ont évolué, d’une politique de remembrement à une protection et replantation des haies, laissant les acteurs locaux dans l’incompréhension. Est retracée ici l’opposition entre l’échelon locale, pris dans le quotidien de l’aménagement et la réalité de l’exploitation agricole, et le niveau étatique, avec une imposition de normes standardisées, déconnectées des particularités territoriales. L’auteur en vient à préconiser que « pour comprendre les tenants et les aboutissants de l’écologisation, il est par conséquent indispensable de prendre au sérieux la matérialité des rapports sociaux, c’est-à-dire non seulement leur mobilisation d’objets, mais surtout leur existence dans l’espace. » (p. 62)

11Le chapitre 3 se penche sur l’économie des haies, en invitant à « cultiver l’arbre » : « À rebours des propositions théoriques qui appellent à dépasser le paradigme de la production, plaçons-nous à la hauteur des haies et observons l’évolution de leur valorisation économique. » (p. 64) Il démêle avec précision et clarté les soubresauts de la place économique de la haie au niveau national et européen, ainsi que la question de la monétarisation de la haie. Si celle-ci ne constitue pas une source de revenus pour l’agriculteur, peut-elle perdurer sur les exploitations et à quelles conditions ? L’écologisation ne peut faire abstraction de la question économique.

12L’auteur se penche ensuite, dans le chapitre 4, sur la question des effets de l’écologisation sur les inégalités sociales. Il l’aborde sous l’angle de la distinction et de la domination, en discutant l’approche bourdieusienne et en interrogeant la réalité de la domination paysanne par une élite urbaine. La question des inégalités reste cependant suggérée plus que traitée, mais il semble difficile dans un seul ouvrage qui souhaite ouvrir une multitude de portes thématiques d’approfondir réellement chacune d’elles. Il apparaît que ce chapitre traite davantage des identités agricoles et rurales et des attachements. Son intérêt est ici de relier entre eux les thèmes abordés et de questionner les rapports différenciés, de classe certes, mais aussi culturels et historiques, à la haie, ainsi qu’introduire la question d’un rapport esthétique à la nature, qui reste à densifier.

13Le chapitre 5 aborde la question des savoirs liés aux haies et au bocage. Il montre une accumulation précoce de données, pas seulement dans le monde scientifique, mais à travers les pratiques quotidiennes dans le monde rural et un intérêt de la part de la littérature. Les savoirs scientifiques sont ensuite analysés au prisme de leurs relations au politique et aux enjeux de préservation, de mise en économie ou de lutte de pouvoirs entre organisations syndicales et institutions publiques.

14Le chapitre 6, consacré aux techniques, est centré sur la cartographie et la numérisation des haies à travers l’évolution de la photo-interprétation et de la télédétection. La question est de savoir si la numérisation va dans le sens d’une écologisation. Il semble que non. D’abord un obstacle technique demeure malgré une politique de numérisation entamée dans les années 1970 : il n’est pas toujours possible avec certitude de différencier une haie et un alignement d’arbres (non considéré comme une haie). Ensuite, les acteurs aux prises avec la protection des haies et l’impossibilité de les arracher, ont su jouer des incertitudes techniques pour faire varier le linéaire et la qualification de la végétation.

15Le dernier chapitre thématique est consacré aux politiques et à la « diplomatie écologique ». Ce chapitre est très intéressant et documenté tant théoriquement qu’empiriquement, par le récit, particulièrement significatif, des enquêtes de terrain et d’exemples de médiations autour du devenir des haies. La politique nationale vis-à-vis des haies et des plantations végétales est bien décryptée, dans toutes ses contradictions et ses enjeux de communication « médiatico-politique » plus que ses enjeux réellement écologiques. L’exemple d’un remembrement en cours dans un village et des négociations autour du devenir des haies montre ici encore l’importance de l’échelon local et du dialogue entre acteurs humains du territoire. La notion de diplomatie mobilisée permet alors « de mettre en évidence le fait que l’écologisation est aussi un processus fondamentalement social. » (p. 168).

16Le dernier chapitre est réflexif. L’auteur s’interroge sur sa place en tant qu’enquêteur et producteur d’une analyse scientifique dans la requalification des haies. Ce dernier point est didactique et peut utilement être communiqué aux étudiants en sciences sociales. L’auteur pose un point crucial pour qui mène des recherches en environnement : il n’est pas possible de rester indifférent. « Aujourd’hui, travailler sur des thématiques environnementales, quelle que soit sa discipline scientifique, pousse à une inquiétude croissante » (p. 175), on ne peut que suivre Léo Magnin sur ce point. Il souligne ensuite l’importance à expliciter le positionnement du chercheur, même si l’exercice est délicat, et l’auteur s’y prête avec une certaine réussite.

17La conclusion, après avoir synthétisé le propos de l’ensemble de l’ouvrage, s’arrête sur le dynamisme des processus d’écologisation en cours, leurs contradictions, leur politisation et leurs liens inextricables avec celles et ceux qui vivent et travaillent au plus près des espèces animales et végétales, ici les agriculteurs pour le milieu bocager. Nous n’assistons évidemment pas à une écologisation massive, encore moins achevée ou acceptée : « L’écologisation des mœurs se révèle être une écologisation des heurts : les confrontations entre les différents groupes sociaux se réinventent au contact des problèmes environnementaux. » (p. 188). C’est pourquoi, conclut l’auteur « l’écologisation ne doit pas être comprise comme une mutation tendue vers une direction, mais comme un processus constitutivement forgé par des forces contradictoires. » (p. 189).

18Clair, argumenté, plaisant à lire et invitant au débat, cet ouvrage sur « la vie sociale des haies » marque bien le renouveau de la pensée sociologique de l’environnement en France.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Hélène Melin, « Léo Magnin, La vie sociale des haies. Enquête sur l’écologisation des mœurs, Paris, La Découverte, 2024, 220 pages. », Développement durable et territoires [En ligne], vol. 17, n°1 | Juillet 2026, mis en ligne le 24 juillet 2026, consulté le 05 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/developpementdurable/27839 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16ptz

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Auteur

Hélène Melin

Hélène Melin est maître de conférences HDR en anthropologie et sociologie à l’Université de Lille. Elle est responsable de la rubrique Varia de la revue Développement Durable et Territoires et chercheuse membre de l’Observatoire Hommes-Milieux du Littoral Méditerranéen. Ses travaux en sociologie et anthropologie de la nature et de l’environnement portent sur l’étude des pratiques de nature à travers la marche, l’analyse de l’anthropisation des espaces naturels et de la reconquête écologique des friches industrielles. Elle analyse également la sociologie et l’anthropologie des usages et savoirs locaux de la nature, afin d’analyser les transformations des rapports sociaux et politiques au vivant.
Université de Lille, Clersé (UMR 8019)
helene.melin@univ-lille.fr
n° Orcid : 0000-0001-8315-6104

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