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Lectures

Philippe Sansonetti, Patrick Boucheron, (dir.), La ville du futur, Paris, Éditions du Collège de France, 2025, 168 pages.

Gabriel Renault

Texte intégral

1L’ouvrage rassemble les actes d’un colloque organisé par le Collège de France en 2023, portant sur « la ville du futur ». La ville évoquée renvoie ici aux espaces urbains dans leur pluralité. À ce titre, les espaces métropolitains occupent une place centrale dans la réflexion : métropoles françaises, mégapole de New York, corridor urbain d’Abidjan à Lagos, Istanbul... Les villes du Moyen Âge ou du 19e siècle, quand elles sont invoquées, le sont en partie pour mieux comprendre l’histoire longue de la gestion environnementale des espaces urbains. En raison de leur densité, ces espaces furent et restent fragiles, hypersensibles aux moindres perturbations. En même temps, ils concentrent des infrastructures qui les exposent à des risques croissants, en constante mutation. L’ouvrage interroge donc les défis multiples d’une « mise en contemporanéité des formes qui ont survécu à leurs fonctions » (p. 23).

2Les douze contributions regroupées dans l’ouvrage portent un double regard sur les villes. Elles livrent des diagnostics sur les évolutions, voire sur les menaces, qui affleurent dans les espaces urbains. Elles décryptent aussi les façons dont les villes et leurs acteurs y répondent. Ce double regard se décline selon des prismes variables, répartis en cinq thèmes fédérateurs : les villes dans le temps ; la biodiversité dans la ville ; les vulnérabilités des mégapoles ; la ville et ses nouveaux matériaux ; nouvelle ville, nouvelle organisation. Les thèmes intègrent des disciplines diverses : histoire, bien sûr, mais aussi géographie, entomologie, ingénierie, microbiologie, anthropologie, philosophie… Plutôt que d’épuiser l’un de ces thèmes, l’ouvrage assume ces regards pluriels, qu’il combine en un faisceau d’analyses.

3La première section de l’ouvrage interroge « les villes dans le temps » via deux chapitres d’histoire médiévale et contemporaine. Elle montre comment les villes européennes se sont débattues avec une matérialité encombrante. Ainsi, déjà au Moyen Âge, on observait dans les villes les traces d’un « souci environnemental » (p. 25). Ces villes devaient affronter et anticiper les affres d’un approvisionnement incertain, d’une pollution mortifère. Elles pouvaient alors échafauder alors divers stratagèmes, agissant sur la législation ou sur la localisation pour juguler une matérialité capricieuse et imprévisible. Ainsi, des villes médiévales comme Amiens et Provins affichaient déjà une ambition planificatrice vis-à-vis de certaines activités polluantes (tanneries, teintureries…). Leur localisation le long des cours d’eau n’était pas hasardeuse. Elle prenait en compte les pollutions aquifères, transmises de l’amont vers l’aval, ainsi que leurs effets cumulatifs. Quelques siècles plus tard, au 19e siècle, alors que le souci environnemental croît avec l’industrialisation, la régulation des activités industrielles mute. Elle passe d’un régime d’éloignement de la ville et de sanctions pénales à un régime plus conciliant. Les industries lourdes, devenues à l’issue d’un tour de passe-passe législatif les symboles d’un « progrès matériel » (p. 33), s’implantent au cœur de l’espace urbain.

4La deuxième section, sur la biodiversité en ville, montre comment les projets urbains peuvent et doivent adapter leurs outils aux exigences croissantes de protection de la biodiversité, dont les principes sont rappelés (trames vertes et bleues, corridors écologiques). En même temps, la section souligne que ces nouveaux espaces verts peuvent avoir des effets indésirables. Garants de fraîcheur et de biodiversité, ces espaces peuvent aussi devenir des réservoirs de maladies infectieuses et vectorielles, favorisant leur diffusion au cœur d’espaces urbains très denses. Ces effets ne sont pourtant pas automatiques et méritent d’être analysés et anticipés.

5La section suivante montre que, face à leur vulnérabilité, les villes ont agi. Elles l’ont fait face au risque infectieux, ou à certaines pollutions et continuent à s’adapter à des risques émergents comme celui des biofilms. Amas invisibles de bactéries nichés dans les canalisations, les biofilms menacent la qualité microbienne des eaux et appellent de nouvelles méthodes de surveillance, mobilisant des technologies de pointe et la collecte de données massives. Pour autant, les réponses apportées au sein des espaces urbains face à des risques similaires sont très variables. Elles dépendent d’éléments contextuels, historiques, politiques, culturels, comme le montre l’appréhension radicalement différente d’une même menace globale, celle de la grippe aviaire (h5n1), dans trois espaces urbains différents : Hong Kong, Istanbul et New York. Le registre d’interprétation se recompose d’une ville à l’autre, s’appuyant sur l’« angoisse de la population », sur rôle passé de « capitale sanitaire », ou encore sur la possible existence d’une « menace bioterroriste » (p. 80).

6L’avant-dernière section met au premier plan la matérialité du fait urbain, à travers les matériaux de construction, en particulier le béton. Matériau versatile gourmand en énergie (souvent carbonée), dont l’usage a cru 20 fois en cinquante ans, le béton fournit les logements et les infrastructures qui aident les villes à devenir métropoles. Il entraîne dans le sillage de sa croissance effrénée une farandole d’autres matières – bois, acier, verre – qui lui sont consubstantielles. Le recours massif au béton s’explique par ses propriétés techniques idoines, mais aussi par des dimensions immatérielles. Le béton agit comme un support de projection d’imaginaires variés et changeants. Ainsi, dans certains pays d’Afrique de l’Ouest, la surface matte du béton se fait miroir : il renvoie à ses possesseurs un reflet flatteur de « modernité et de réussite » (p. 107). L’intangible participe ainsi à expliquer les métamorphoses du tangible, le recours croissant au béton reconfigurant de manière très nette les géographies économiques dans cette région. Le béton « made in Africa » fait désormais de l’ombre aux méthodes vernaculaires de construction en brique, qui étaient jusqu’ici d’usage courant. Derrière le mirage attrayant du béton se cachent ainsi des formes urbaines inadaptées, déjà caduques dans des espaces en réchauffement, en bref des métropoles inhabitables. Comme, à long terme, l’exploitation des bâtiments pèse plus sur le plan environnemental que leur construction, on comprend que ces choix initiaux se déploient comme un piège, qui poussera des territoires dans une fuite en avant matérielle et énergétique.

7La dernière section s’intéresse à l’organisation des villes. Elle traite de l’organisation interne des espaces urbains par la question des routes, une infrastructure en pleine réinvention, qui pourrait notamment devenir le support de services numérisés et adaptatifs. Elle traite aussi de l’organisation future des métropoles, via une seconde contribution quasiment programmatique, qui promeut une réorientation des politiques publiques locales en faveur de villes vivantes et coopératives, conscientes de leurs interdépendances matérielles et énergétiques à d’autres espaces. Un nouvel horizon de coopération entre territoires se dessine ainsi : « les métropoles resteront dépendantes d’autres territoires, mais elles pourront choisir leurs interdépendances et mettre leur rayonnement et leurs grandes compétences au service de la coopération avec des zones géographiques voisines, ouvrant ainsi à renforcer leur propre résilience » (p. 133).

8La force de cet ouvrage réside sans doute dans sa capacité à synthétiser des regards très divers sur les mutations des espaces urbains, abordées à différentes échelles.

9Tout au long de l’ouvrage, se déploient ainsi des considérations qui naviguent d’une échelle macro à une échelle micro et inversement. On perçoit, à l’échelle macro, les risques d’une extraction matérielle croissante et cumulative, où l’usage croissant d’une matière appelle l’usage à d’autres matières qui lui sont complémentaires. Pourtant, cette dimension cumulative à l’échelle globale peut cacher des rivalités entre matières à une échelle locale, comme on l’observe dans le corridor urbain de Lagos à Abidjan où le béton semble chasser la brique. Par ailleurs, ces flux massifs qui traversent le globe pour satisfaire des appétits matériels croissants interagissent aussi avec des phénomènes qui relèvent du microscopique. Dans certaines villes du Moyen Âge déjà, les pelletiers, tanneries ou abattoirs se disposaient le long des cours d’eau de façon à tirer parti (ou à limiter les nuisances) des interactions chimiques de leurs rejets. Exemple plus récent, les méga canalisations, structures essentielles et invisibles des métropoles, qui charrient au quotidien les eaux citadines vers les sites de traitement, semblent désarmées face aux microscopiques biofilms. Fixés aux parois où ils prospèrent de plus en plus, à la faveur du changement climatique, les biofilms menacent à la fois la qualité des eaux et l’intégrité des infrastructures d’acheminement. On voit donc comment le « tout petit » peut influencer, voire ébranler le « très grand », notamment les macro structures qui portent le métabolisme des métropoles. Un croisement des échelles et des approches peut ainsi éclairer les défis d’organisation, de régulation et de maintenance des grands flux de matières métropolitains.

10Les diverses contributions nous invitent également à sortir d’une vision périmétrique, hermétique, des espaces urbains et métropolitain. Elles poussent à analyser les relations que ces espaces entretiennent avec leur hinterland, proche ou lointain, qui joue souvent un rôle clé, en particulier dans l’approvisionnement matériel des villes. En s’accommodant, bon an mal an, de cette matérialité à la fois essentielle et encombrante, les villes ont aussi reconfiguré leurs hinterlands. Ainsi, avant le 19e siècle, l’éloignement pur et simple des activités industrielles était courant. Dans d’autres cas, l’imbrication spatiale s’impose, de manière plus ou moins planifiée. C’était déjà le cas dans certaines villes du Moyen Âge, ou bien dans les villes françaises après l’assouplissement de la régulation des activités industrielles au 19e siècle. On l’observe plus récemment dans les espaces métropolitains d’Afrique de l’Ouest, où naissent des circuits localisés de production du béton. L’enchâssement de la matérialité dans l’urbain apparaît ainsi comme un processus fluctuant et dynamique, qui cache aussi des relations de pouvoir et de domination aux conséquences spatiales tangibles (p. 151). Les contributions apportent à ce titre des éclairages précieux, notamment pour repenser le rapport des métropoles occidentales à la matérialité, alors qu’elles se sont largement établies sur sa mise à distance et son invisibilisation.

11Enfin, si la pluralité de points de vue permet de tisser des liens féconds, elle ouvre aussi des chemins très variables vers la ville du futur. Ainsi à la dénonciation des solutions « intelligentes » (smart city), appuyées sur des technologies gourmandes en matériaux et en énergie, succède un propos plus optimiste où des solutions intelligentes feraient partie intégrante des routes de demain. Des contributions montrent les progrès faits dans la décarbonation des matériaux de construction, tandis que d’autres semblent plutôt pointer vers des solutions vernaculaires, low tech, qui impliquent des remises en cause plus profondes des manières de produire la ville. L’ouvrage ne tranche pas entre ces regards multiples, là n’est pas le but : ce sera plutôt au lectorat de s’emparer et de faire son propre bilan de ces points de vue en mosaïque, tantôt à l’unisson, tantôt en dissonance. Ainsi, le fulgurant Crystal Palace présenté en couverture, vaisseau amiral de la modernité, livrait le futur aux Londoniens sous la forme de pièces standardisées, aisément assemblées. Pour les villes d’aujourd’hui, la polyphonie des contributions semble indiquer que construire un futur viable ne sera pas aussi aisé. Les villes constituent ainsi des espaces de confrontation ou de combinaison entre ces choix multiples, pour espérer conjuguer au futur des formes et des fonctions qui sauront survivre aux conditions changeantes d’un monde en polycrises.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Gabriel Renault, « Philippe Sansonetti, Patrick Boucheron, (dir.), La ville du futur, Paris, Éditions du Collège de France, 2025, 168 pages. », Développement durable et territoires [En ligne], vol. 17, n°1 | Juillet 2026, mis en ligne le 24 juillet 2026, consulté le 13 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/developpementdurable/27842 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16pu1

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Auteur

Gabriel Renault

Gabriel Renault est doctorant en aménagement de l’espace et urbanisme au sein du laboratoire Pacte (université Grenoble-Alpes). Il travaille sur des questions d’économie territoriales, notamment sur la façon dont les ressources matérielles peuvent questionner certains fondamentaux du développement territorial.
gabriel.renault@univ-grenoble-alpes.fr

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Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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