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Lectures

Paul Cary, Bruno Villalba (dirs.), Sociologie de l’environnement, coll. « Clefs concours – Sciences économiques et sociales », Neuilly, Atlande, 2023, 336 pages.

Magalie Franchomme

Texte intégral

1L’ouvrage de synthèse, dirigé par Paul Cary et Bruno Villalba poursuit deux objectifs : fournir un outil de préparation à l’agrégation de Sciences économiques et sociales (programme 2023-2025) et offrir un panorama actualisé, mais non exhaustif, des débats du champ de la sociologie de l’environnement. Ce positionnement suppose des choix thématiques, clairement assumés dès l’ouverture. Ainsi, certains thèmes, parce qu’ils disposent déjà de nombreuses synthèses (par exemple la sociologie des risques environnementaux), sont laissés de côté, afin de ne pas masquer d’autres recompositions socio-écologiques : justice environnementale, économisation et participation des politiques, judiciarisation des enjeux, politisation de la consommation et renouvellement des cadres théoriques.

2L’ouvrage est clairement structuré en six chapitres thématiques, introduits par une partie « Repères » cadrant l’ouvrage. Cette partie présente la « cécité originelle » (p. 16) d’une sociologie longtemps marquée par un paradigme d’exception humaine, qui place l’humain à part de la nature et le suppose capable d’échapper aux limites écologiques par la technique et les institutions. Elle retrace ensuite le passage d’une approche centrée sur les discours qui fabriquent les « problèmes d’environnement » (p. 20), au risque d’en négliger leur dimension matérielle, à une approche qui prend en compte les faits physiques et biologiques (climat, cycles du carbone, ressources, biodiversité) et qui examine comment ces contraintes façonnent les rapports sociaux, les inégalités et les politiques publiques.

3Prolongeant ce cadrage, le chapitre 1 revient sur la généalogie des normes et des mobilisations à l’échelle internationale (p. 78, p. 104). Il suit la mise à l’agenda des questions écologiques depuis l’industrialisation et l’ère productiviste, jusqu’à l’inflexion de la cop 21 et la « climatisation du monde » (p. 95). Il met en avant le concept de « schisme de réalité » (Aykut et Dahan, 2015) et en propose une synthèse (Cary et Villalba, 2023 : 69) : d’un côté l’imaginaire d’une gouvernance mondiale et, de l’autre, la concurrence économique et l’inertie des politiques. Le chapitre montre aussi la diversification des usages du droit - contentieux, reconnaissance des nuisances, ouverture d’arènes publiques par des soutiens variés (journalistes, enseignants, coopératives) – illustrée par le cas Minamata, catastrophe au mercure survenue au Japon (rejets de l’usine Chisso) ayant suscité mobilisations et procès jusqu’à la convention éponyme de 2013 (p. 98 et suivantes). Enfin, il documente la montée d’une société civile du climat et le rôle accru d’acteurs extérieurs dans la formulation des accords.

4Le chapitre 2 propose une socio-histoire des mobilisations en trois périodes : (1) les premiers conflits liés aux pollutions industrielles, à l’urbanisation et aux grands aménagements, du début du xixᵉ à la moitié du xxᵉ siècle (p. 107-110) ; (2) le tournant 1960-2000, marqué par la massification et la diversification des luttes (p. 110-118) ; (3) un présent « à l’ombre de l’effondrement » (p. 118) qui recompose ces dynamiques, principalement dans les années 2010 (p. 118-127). Cette décennie voit la montée en visibilité de mobilisations variées (marches pour le climat, zad de Notre-Dame-des-Landes, etc.), que le chapitre met à contribution ici pour éclairer des tendances de fond. Les écoféminismes sont, quant à eux, présentés dans leurs déclinaisons (théories du lien écologie-féminisme, pluralité des courants, « gradient » du foyer à l’espace public), sans occulter leurs tensions internes (p. 128-136). Enfin, la mise en politique de l’écologie est analysée comme un processus d’institutionnalisation et de compétition électorale qui reconfigure les frontières entre militantisme, expertise et représentation.

5Le chapitre 3 « Politiques de conservation et politiques de transition » met en regard l’histoire des modèles de protection (de la wilderness à la biodiversité puis aux services écosystémiques) et l’économisation des instruments (valeurs, marchés, paiements), puis discute la gouvernance et la participation dans la conservation (science-politique, dispositifs participatifs). Il détaille ensuite la trajectoire d’institutionnalisation complexe des politiques environnementales en France, organisée en trois séquences (1970-1980 ; 1990-2005 ; 2005-2020). Le fait de traiter cette question comme une section enchâssée, et non comme un chapitre autonome, permet d’articuler trajectoires administratives, instruments et forums de gouvernance, en soulignant notamment l’inflexion participative des années 1990-2000 et ses effets ambivalents (ouverture, cadrage et parfois évitement).

6Le chapitre 4 s’attache aux inégalités environnementales et à la justice environnementale, en assumant une perspective décoloniale. Le chapitre clarifie ce que sont les inégalités environnementales et la manière de les objectiver, replace la justice environnementale dans sa généalogie nord-américaine et ses liens avec les luttes antiracistes puis interroge son faible ancrage français. Le chapitre articule les apports militants et les travaux scientifiques, et examine l’origine située des connaissances ainsi que la manière dont des histoires coloniales continuent d’informer les régimes environnementaux.

7Le chapitre 5 relie économie politique de la consommation et sociologie des pratiques. Il met en évidence les déterminants sociaux des conduites (classes et styles de vie, âge/générations, genre, ancrage résidentiel) et le décalage bien connu entre attitudes et comportements. Il discute la figure de l’écocitoyen et la consommation engagée, sans angélisme. Dans le sillage foucaldien, il éclaire un « gouvernement des conduites » (p. 230) orientant les pratiques par l’information, les normes et des dispositifs de responsabilisation (labels, affichages, bilans carbone, nudges), plutôt que par la contrainte (p. 230). La « consommation engagée » (p. 231) est ainsi envisagée comme une forme d’expression politique par les choix marchands et les modes de vie, au sens de Dubuisson-Quellier (2018), tout en rappelant le poids des structures (prix, infrastructures, inégalités de capacités) qui limitent ces gestes.

8Le chapitre 6, « Reconceptualiser nos rapports à la nature », vaut boîte à outils et mise en débat. Les éthiques environnementales (biocentrisme, écocentrisme, éthique de la responsabilité), les éthiques animales, la critique du dualisme nature/culture et les communs y sont mobilisés pour rouvrir les cadres d’analyse. Surtout, la discussion propose plusieurs lectures des « -cènes » : Anthropocène, Capitalocène et Plantationocène. Chacun met l’accent, respectivement, sur l’humanité comme force géologique, sur les logiques du capitalisme et les logiques d’accumulation (parfois envisagées dans leur dimension raciale) et sur l’héritage des économies de plantation et des violences qui les accompagnent. Une question sert de fil rouge : « Pourquoi le concept d’anthropocène a-t-il si mauvaise presse chez les sociologues critiques ? » (p. 23) et invite à interroger ce que chaque cadrage rend visible et ce qu’il laisse dans l’ombre.

9Cette brève synthèse appelle une appréciation d’ensemble de la portée du livre. Trois apports se distinguent. Tout d’abord, l’ouvrage démontre comment la sociologie peut intégrer les contraintes biophysiques (climat, ressources, biodiversité) sans perdre ses acquis sur les cadrages, les controverses et les luttes symboliques. Ce pont est précieux pour l’enseignement comme pour la recherche. De plus, en raison d’une lecture resserrée des politiques publiques - qui va des controverses fondatrices de la conservation aux instruments de la transition - l’ouvrage éclaire certaines dynamiques clés, comme l’économisation des dispositifs, le tournant participatif et la tension entre ambition et réflexivité dans l’action publique. Enfin, son entrée par la justice environnementale, encore rare dans des manuels en français, outille la compréhension des inégalités d’exposition, des héritages coloniaux et des disputes de savoirs ; elle fournit aussi des appuis didactiques immédiats.

10L’ouvrage comporte aussi quelques limites, surtout liées à son format. Par endroits, la densité peut produire un effet catalogue, notamment dans les typologies de pratiques. Certains passages très conceptuels (les « -cènes », les communs) gagneraient, pour un public de licence, à être accompagnés de supports pédagogiques complémentaires. La comparaison internationale est solide pour les arènes globales, mais demeure plus discrète lorsqu’il s’agit de confronter les trajectoires nationales ; un pas comparatif supplémentaire aurait renforcé l’ensemble. Enfin, le choix assumé d’écarter la sociologie des risques (Beck, Douglas, Jasanoff) clarifie la focale, mais laisse de côté un pan mobilisé pour analyser technosciences et régimes d’expertise ; cela est en partie compensé par le traitement des dispositifs participatifs et de la « démocratie technique ».

11Pour conclure, Sociologie de l’environnement réussit le pari d’un manuel critique et utile. Il demeure pédagogique sans renoncer à la discussion critique. Surtout, il affiche un cap clair : recentraliser l’environnement dans l’explication sociologique et plaider pour une sociologie « responsable » au sens où l’entend Hans Jonas (1979, p. 22), c’est-à-dire attentive aux conditions écologiques de la vie sociale et aux inégalités qu’elles produisent. Il met à jour les débats (mobilisations, justice, politiques, conduites, théories), propose des repères robustes et assume ses choix sans dogmatisme.

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Bibliographie

Aykut S. C., Dahan A., 2015, Gouverner le climat : vingt ans de négociations internationales, Paris, Presses de Sciences Po, 752 p.

Dubuisson-Quellier S., 2018, La consommation engagée, Paris, Presses de Sciences Po, série « Contester », 2e éd., 154 p.

Jonas H., 1979, Le principe responsabilité, Paris, Flammarion, 336 p.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Magalie Franchomme, « Paul Cary, Bruno Villalba (dirs.), Sociologie de l’environnement, coll. « Clefs concours – Sciences économiques et sociales », Neuilly, Atlande, 2023, 336 pages. », Développement durable et territoires [En ligne], vol. 17, n°1 | Juillet 2026, mis en ligne le 24 juillet 2026, consulté le 12 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/developpementdurable/27912 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16qab

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Auteur

Magalie Franchomme

Magalie Franchomme est enseignante-chercheuse en géographie à l’Université de Lille (TVES). Ses travaux portent sur la géographie sociale de l’environnement, la gouvernance des transitions écologiques et les démarches participatives. Elle a publié et coordonné des travaux sur la renaturation urbaine et l’environnement nocturne.
magalie.franchomme@univ-lille.fr
n° Orcid : 0000-0003-4735-5602

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