Georg Kremnitz dir. avec le concours de Fañch Broudic et du collectif HSLF (2013). Histoire sociale des langues de France
Georg Kremnitz (dir) avec le concours de Fañch Broudic et du collectif HSLF (2013). Histoire sociale des langues de France. Rennes. Presses universitaires de Rennes, 906 pages. ISBN 978-2-7535-2723-2
Texte intégral
- 1 Bernard Cerquiglini, Une langue orpheline, éd. de Minuit, 2007.
- 2 Serge Lusignan, La Langue des rois au Moyen-Âge, PUF, 2004.
1L’histoire des langues de France constitue un champ fortement balisé depuis la publication de la monumentale Histoire de la langue française de Ferdinand Brunot, publiée en 17 volumes chez Armand Colin, entre 1905 et 1938, et poursuivie, en trois volumes, sous la direction de Gérald Antoine, entre 1985 et 2000 aux éditions du CNRS. Mais on n’omettra pas non plus deux autres ouvrages, Le français, histoire d’un dialecte devenu langue, d’Anthony Lodge, en traduction chez Fayard, en 1997, et sous la direction de Jacques Chaurand, la Nouvelle histoire de la langue française, Seuil, 1999. Nous laisserons de côté ici les travaux de chercheurs comme Bernard Cerquiglini sur la naissance du français1 ou ceux de Serge Lusignan2 sur les formes et usages du français au Moyen-Âge, balises fort utiles mais qui ne couvrent qu’une part restreinte de l’évolution des formes et usages du français depuis le texte des Serments de Strasbourg jusqu’au français d’aujourd’hui.
2Ouvrage ici qui constitue une véritable somme de plus neuf cents pages, rédigé par un collectif de 69 collaborateurs, sous la direction de Georg Kremnitz, professeur de philologie romane à l’université de Vienne. On sera pour commencer attentif au libellé du titre lui-même qui signale l’originalité du projet « une histoire sociale » et non une histoire de la langue dans ses formes grammaticales, sorte de grammaire historique comme il est souvent d’usage dans les « histoires de la langue française » ; histoire sociale c’est-à-dire une histoire des usages, une histoire de la communication, dans une géographie particulière. Une histoire sociale « des langues de France » et non de « la langue française ». On retrouve ici les orientations proposées par Bernard Cerquiglini, directeur de la DGLF (Délégation générale à la langue française) au moment de la conception de l’ouvrage, quand il innova en rajoutant à l’intitulé de la délégation un LF supplémentaire pour désigner les langues de France, cadre territorial élargi qui comprenait désormais les langues des territoires d’outre-mer. Mais l’ouvrage se propose d’étudier non pas les seules langues de France, mais encore et surtout les langues en France.
3Le collectif d’auteurs a donc décidé de répartir les langues étudiées en quatre grands groupes, les langues de la France proprement dites, c’est-à-dire le français dans la diversité et dans l’évolution de ses usages, les langues régionales, les langues de l’outre-mer et les langues de l’immigration. Au français proprement dit sont ainsi associées 50 langues autres, langues régionales, d’outre-mer et de l’immigration. Profusion des langues, d’autant plus intéressante à examiner, qu’elle concerne un pays traditionnellement considéré comme farouchement monolingue, dès lors que ce monolinguisme ne concerne de fait que la dimension institutionnelle des usages du français. Mais en même temps langues portées par des mécanismes d’usage complexe, dans leurs relations réciproques, dont il importe de mettre à jour les logiques de fonctionnement.
4L’ouvrage s’organise en quatre grandes parties, la première, d’un peu plus de deux cents pages, intitulée Questions générales, qui s’efforce de délimiter les questions d’approche et de délimitation des « objets langues ». Décrire les langues de/en France pose à chaque fois toutes sortes de problèmes épistémologiques et méthodologiques et les repères ainsi posés devraient aider à y voir plus clair (mais est-ce toujours bien le cas quand on passe à des descriptions qui semblent parfois ignorer ces préalables ?) dans un univers langagier dont on ne soupçonne pas toujours la richesse. La deuxième partie est consacrée aux descriptions, dans leur dynamique propre, des langues de France, ce que les auteurs nomment les langues autochtones, c’est-à-dire le français dans son accompagnement de l’histoire de la France et ce que l’on appelle les langues régionales, à quoi l’on ajoute les langues métropolitaines non-territoriales comme le yiddish, le rromani par exemple et la langue des signes. En troisième partie les langues des DOM-TOM et enfin les langues de l’immigration, dont 21 sont ici répertoriées.
5La première partie Questions générales se présente comme une ouverture au plan théorique et méthodologique à toutes les problématiques d’analyse et des descriptions des langues de France. La notion même de langue de France est abordée par Jean Sibille, notamment à partir de la liste Cerquiglini, mais en même temps fait ressortir l’ambiguïté d’une expression qui, selon qu’elle figure dans des textes juridiques, dans des travaux linguistiques ou autres, ne recouvre pas toujours les mêmes domaines de sens. Analyses nombreuses, utiles dans la mesure où il ne s’agit pas de rendre compte de l’ensemble des langues en usage dans un pays, métropole et territoires d’outre-mer, et langues de l’immigration. La visée est ambitieuse à la mesure de la complexité du plurilinguisme français. 19 chapitres, que nous ne pouvons reprendre ici dans le détail, mais qui s’efforcent d’associer plurilinguisme et sociolinguistique et de mettre en évidence l’historicité des terrains et des faits linguistiques étudiés, leurs déterminants idéologiques et leurs conditionnements institutionnels.
6Ces précautions d’analyse ayant été posées, il est possible, dans la deuxième partie d’entamer une description des langues de la France sous quatre angles d’approche : L’évolution de l’espace communicationnel en France depuis le Moyen-Âge, Les langues de la France métropolitaine, Les langues de France métropolitaine non-territoriales et La Langue des signes. Dans la première approche, Toulouse, Lyon, Paris sont traitées comme échantillons d’une évolution de la place progressive prise par le français dans des cités où son usage dépendait tout à la fois de la place occupée par des langues comme l’occitan à Toulouse, le franco-provençal aux origines à Lyon, et la diversité des parlers convergeant vers Paris des provinces environnantes (Picardie, Champagne, Normandie, Bourgogne), pour faire de Paris « un melting pot dialectal », selon l’expression d’Anthony Lodge, dans la rivalité des pouvoirs de grandes institutions, ceux de l’Église, ceux du Roi et ceux de l’Université, rivalité qui va se jouer entre le latin et la langue du Roi qui va devenir le français des temps modernes. On y évoque le combat, difficile à mener, pour les langues régionales. La problématique des langues d’oïl est évoquée ultérieurement.
7Dans la partie suivante est entamée une description de la situation et des usages des langues régionales, en remarquant qu’au-delà des trois langues majeures, breton, occitan et basque, on s’intéresse à des langues moins fréquemment abordées, le francique de Moselle, les dialectes en Alsace, le flamand, et les langues du Midi (franco-provençal, ligurien, occitan), ainsi qu’un chapitre qui mérite d’être signalé, consacré aux langues d’oïl, fort rarement traitées à l’ordinaire, bourguignon, champenois, lorrain roman, picard, poitevin-saintongeais. Peut-être aurait-on pu dire deux mots du Croissant, cette curiosité linguistique, cette zone de transition entre langues occitanes et langues d’oïl, qui va en gros d’Angoulême à Vichy en passant par La Souterraine et Montluçon. Un certain nombre de thèses ont d’ailleurs été consacrées aux différentes aires des parlers en question, thèses dans lesquelles variations diatopiques et variations dialectales sont approchées dans leur relation réciproque.
8Les langues des départements et territoires d’outre-mer, après une approche des créoles (Antilles et Océan indien), s’intéressent plus particulièrement à la Guyane (30 langues répertoriées environ), aux langues des territoires du Pacifique, Nouvelle-Calédonie (dont 28 langues kanak) et Polynésie. 55 langues au total retenues dans la liste de 1999, mais dont le nombre de locuteurs par territoire peut être très faible. Sont évoquées les questions de statut politique de ces différents territoires, du contact entre les langues et des problèmes de leur enseignement.
- 3 Depuis plus de dix ans, le projet Langues et Grammaires du Monde dans l’Espace Francophone (LGMEF) (...)
9La quatrième partie, Les langues d’immigration, est certainement plus discutable par les choix opérés dans les langues, dans la mesure où elle met en avant des langues européennes comme l’italien, l’espagnol ou le polonais, qui ont été des langues portées effectivement par une immigration importante, disons entre la fin du XIXe siècle et la première moitié du XXe siècle, mais qui ne le sont plus guère aujourd’hui. Les effectifs de ces immigrations ont singulièrement diminué et les citoyens de ces pays ne sont plus aujourd’hui considérés comme immigrés, puisqu’ils font tous partie de l’Union européenne. L’arabe maghrébin considéré dans cet ouvrage comme langue de France métropolitaine non territoriale n’est pas considéré comme une langue d’immigration alors que des immigrés arabophones, en provenance du Moyen-Orient ou du Maghreb, continuent de migrer vers la France. On sait combien ces questions sont délicates à traiter sachant qu’il n’existe pas de critères stricts en la matière, même si le Haut Conseil à l’Intégration considère que l’immigré est une personne née étrangère à l’étranger et qui réside en France, ces définitions sans relever de contraintes juridiques strictes peuvent être appelées à évoluer. Des disparités de traitement qui ne prennent pas toujours en compte l’importance des populations installées en France sont à relever, le créole mauricien bénéficie ainsi d’une analyse bien plus développée que celle qui concerne la diaspora chinoise. Signalons à titre de simple information les travaux engagés depuis, par un groupe de travail CNRS sur un peu plus d’une centaine de langues liées à l’immigration3. Enfin, conviendrait-il peut-être de distinguer dans les faits d’immigration, car les profils de populations ne sont pas identiques, l’immigration de travail, la plus nombreuse, mais aussi les populations d’exilés politiques qui sont aussi présentes dans des origines et des projets différents.
- 4 Ainsi, sur le site de Campus France, 1700 formations partiellement ou entièrement enseignées en ang (...)
10L’anglais est à un moment évoqué comme langue de l’émigration, dans sa relation à une présence anglaise dans la France d’autrefois et aujourd’hui à celle des Anglais retraités. On évoque aussi la question des anglicismes qui a soulevé tant d’émotions, pensons à l’ouvrage de René Étiemble Parlez-vous franglais ? qui connut grand succès en son temps. Mais pourquoi ne pas évoquer la place de l’anglais dans les entreprises françaises, qui devient langue de travail dans tous les secteurs reliés à l’économie mondialisée, mais aussi de l’anglais langue d’enseignement dans un certain nombre d’établissements supérieurs ? Situation qui n’est d’ailleurs pas propre à la France, mais qui mérite d’être signalée, notamment quand il est question de valoriser le principe de communication4.
11Il s’agit d’un ouvrage relativement ancien, conçu dans la fin de la première décennie du XXIe siècle, mais qui restera cependant comme un ouvrage de référence par l’importance de sa visée, notamment par la prise en considération de l’ensemble des langues parlées dans le pays France, qu’il s’agisse des langues « autochtones », français et langues régionales, des langues des pays d’Outre-mer et des langues de l’immigration. On ne se contente pas de décrire les caractéristiques linguistiques de ces langues, on les situe dans leur évolution propre et dans leur relation au français, langue omniprésente qui définit pour chacune d’entre elles des champs d’usage particuliers. L’ampleur de la visée, le nombre de données traitées, selon des approches variées il est vrai, permettent de découvrir, si on ne la connaissait déjà, la diversité considérable des langues en usage en France, à rebours de la vision erronée d’un pays monolingue. L’histoire de l’émergence du français, dans un espace déjà occupé par d’autres langues/parlers, désormais assuré de sa place dans un cadre institutionnel fortement construit par l’État français, est toujours situé au milieu d’autres langues dans d’autres usages. Qui s’intéresse au français, à sa place et à son histoire, ne peut ignorer cet ouvrage qui ouvre de nombreuses perspectives de réflexion sur un pays plurilingue dont la dynamique en matière d’usages ne cesse d’évoluer.
Notes
1 Bernard Cerquiglini, Une langue orpheline, éd. de Minuit, 2007.
2 Serge Lusignan, La Langue des rois au Moyen-Âge, PUF, 2004.
3 Depuis plus de dix ans, le projet Langues et Grammaires du Monde dans l’Espace Francophone (LGMEF) - d’abord intitulé Langues et Grammaires en Ile-de-France (LGIDF) - met à la disposition des enseignants et autres professionnels de l’éducation ayant comme public des élèves, des étudiants ou des adultes allophones, de l’information linguistique sur diverses langues du monde pratiquées dans l’environnement francophone. http://lgidf.cnrs.fr/.
4 Ainsi, sur le site de Campus France, 1700 formations partiellement ou entièrement enseignées en anglais sont actuellement répertoriées https://www.republiquetcheque.campusfrance.org/fr/les-programmes-en-anglais, tendance qui ne va qu’en augmentant.
Haut de pagePour citer cet article
Référence électronique
Gérard Vigner, « Georg Kremnitz dir. avec le concours de Fañch Broudic et du collectif HSLF (2013). Histoire sociale des langues de France », Documents pour l’histoire du français langue étrangère ou seconde [En ligne], 71 | 2025, mis en ligne le 28 novembre 2025, consulté le 08 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/dhfles/11272 ; DOI : https://doi.org/10.4000/15cn2
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