Gilles Siouffi (2025). Paris-Babel. Histoire linguistique d’une ville-monde
Gilles Siouffi (2025). Paris-Babel. Histoire linguistique d’une ville-monde. Actes Sud, 2025. 368 pages. ISBN 978-2-330-19464-2
Texte intégral
1Le concept de ville-monde est d’origine relativement récente et trouve son origine pour une très grande partie dans les travaux des géographes mais aussi dans ceux des historiens, et il faut ici penser à Fernand Braudel, dont on sait que l’œuvre ne voulait pas se limiter à une historiographie locale, celle d’un pays, mais d’un espace sous influence, dont l’élément structurant pouvait être une ville, un port le plus souvent, sans frontières clairement déterminées. Les économistes ne manquèrent pas par la suite de reprendre le concept pour définir ces lieux urbains devenus centres d’influence dans des espaces désormais élargis au monde dans son entier.
2Paris ville-monde, dénomination d’une ville qui ne saurait donc se limiter à sa fonction traditionnelle de capitale d’un pays, la France, dans une approche essentiellement politique et culturelle, mais placée au centre de dynamiques dans lesquelles les langues joueront un rôle non-négligeable et souvent négligé. Paris-Babel donc pour désigner une ville sous une mention ordinairement ignorée, tant la référence au français langue nationale, langue exclusive, semble l’emporter. Paris serait donc un espace langagier où se sont rencontrés et se rencontrent encore toutes sortes de parlers aux fonctions et statuts divers, espace dont l’histoire resterait à construire. Tel est le projet de Gilles Siouffi (désormais GS), professeur en langue française à Sorbonne-Université, projet original dans la mesure où cette histoire linguistique n’avait jamais été véritablement envisagée. Aborder Paris sous l’angle de la « grande métisserie » qu’elle fut durant toute son histoire, alors même que cette ville fut en même temps l’accoucheuse, si l’on nous permet l’expression, de ce françois qui devint langue nationale d’un pays dans son entier, peut sembler paradoxal. Le français sut et put trouver sa place dans les contrastes établis entre une langue qui va progressivement se normer, trouver sa place comme langue d’écrit, langue de la chancellerie royale, mais qui va vivre, avec la contribution des grands écrivains, un destin nouveau sans jamais faire disparaître la multitude des parlers et des langues qui vont s’établir dans Paris.
3Le déroulé chronologique s’inscrit dans un découpage séculaire traditionnel, depuis les origines de Paris, dans l’Antiquité gallo-romaine, au Paris d’aujourd’hui en passant par le Moyen-Âge, la Renaissance, les Temps modernes, ici les XVIIe et XVIIIe siècles, et surtout, ce qui mérite d’être remarqué, un XIXe et un XXe-XXIe siècles particulièrement développés dans la description des usages qui s’y rattachent.
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- 3 Sur cette approche du français, voir Serge Lusignan, La Langue des Rois au Moyen-Âge. Le français e (...)
4Le premier chapitre « Chez les Parisii »1 nous conduit des origines de Lutèce jusqu’aux menaces portées par les envahisseurs normands. Un parcours jalonné par l’installation des Gaulois sous domination romaine. GS y évoque une langue pour la vie quotidienne, ainsi que le latin, mais un latin qui a assimilé de nombreux éléments gaulois. Le latin, porté par la puissance de l’occupation romaine, est un latin administratif, mais qui va voir apparaître un nouveau latin christianisé. L’arrivée et l’installation des Francs se traduit par des apports issus d’une langue germanique dans le vocabulaire notamment. Mais le temps passant, nous arrivons en 813, moment où se tient à Tours un concile qui doit aborder la délicate question de la compréhension d’un latin qui devient de plus en plus une langue étrangère. On recommande de traduire les textes, dont les homélies, in rusticam romanam linguam soit in thiosticam, un parler germanique. Passons sur la complexité d’étapes dans lesquelles cette langue rustique trouve des débuts de transcriptions et effectue ses premiers pas vers l’émancipation. GS ne peut alors manquer d’évoquer le fameux Pro Deo amur et pro christian poblo… un passage des Serments de Strasbourg, prononcés en 842 et considéré comme la première attestation de cette romana lingua dans une nouvelle légitimité diplomatique2. Cette romana lingua, qui n’est pas encore le « français » va connaître une destinée singulièrement complexe dans un environnement linguistique particulièrement chahuté, si l’on nous permet l’expression. D’autres langues sont là, le picard, le champenois et encore et toujours le latin des clercs, mais dans des usages variés. Une langue qui cependant va trouver dans Paris, une ville qui grandit, centre de nombreuses activités économiques, un lieu qui va donner naissance à une parole urbaine, variété qui, pour autant, ne peut être assimilée à un parler dialectal comme le champenois ou le picard. La fin du XIXe siècle, avec Gaston Paris, proposa le terme de francien pour désigner un parler dont on ne conserve nulle trace. Ferdinand Brunot reprit l’analyse, mais sans pouvoir la fonder sur des pratiques qui auraient fait du français un dialecte qui aurait réussi. La chancellerie royale, le Parlement de Paris, la prévôté publient un nombre de plus en plus important de textes dans cette langue, ce françeis ou françois, langue des chartes qui est plus une reconstruction de clercs, de membres de bureaux divers, qui progressivement s’autonomisera par rapport à une quelconque origine géographique, une langue qui sera d’abord une langue de l’écrit3, une langue au-dessus des dialectes. C’est la puissance politique, progressivement affirmée, de Paris qui va conférer à cette langue si particulière un statut nouveau.
5L’ouvrage va de la sorte progresser dans le suivi d’un français fondé sur une norme de plus en plus fermement établie mais accompagné de langues venues d’ailleurs, depuis les langues de France, aujourd’hui nommées langues régionales, ou des langues étrangères comme l’italien ou l’anglais, ou encore le latin qui ne disparaît pas mais va progressivement se replier sur un certain nombre de positions de plus en plus à l’écart des formes ordinaires d’usage, dans le milieu juridique notamment. L’ordonnance de Villers-Cotterêts, en 1539, traduira cette volonté du pouvoir royal de donner toute sa place au français dans des espaces considérés comme essentiels pour la vie des Français, pour tout ce qui concerne notamment les actes notariés, si nombreux en ce temps là. Mais Paris en donnant naissance au français ne le tient pas pour autant à l’écart d’autres langues, l’italien tout d’abord, présent dès le Moyen-Âge, que la régence de Catherine de Médicis ne fera que valoriser, faisant de l’italien une langue présente à la Cour, mais capable aussi d’influer d’autres usages. Ajoutons encore l’usage du gascon que le rattachement de la Navarre au royaume de France conduit à la Cour, sous la houlette d’Henri, un grand nombre de personnes, gentilshommes et soldats, qui ne parlent que cette langue.
- 4 Voir sur ce point l’excellent ouvrage de Benedetta Craveri, L’âge de la conversation, Gallimard, 20 (...)
6Le Paris du XVIIe siècle est une ville dont la population augmente, sans que le nombre d’étrangers y croisse de façon significative. Les Italiens sont toujours là, pensons à Concini au début du siècle, puis plus tard à Mazarin, mais une ville dans laquelle le français se normalise progressivement sous des influences variées, celle des multiples remarqueurs, Vaugelas étant le plus connu, des salons et ruelles où se retrouve un public essentiellement cultivé, sans pour autant passer par le filtre du latin4, « Paris […] lieu de fabrication d’un français nouveau » (p. 110), un français qui deviendra un français d’honnête homme, qui sera aussi celui du « bon usage » dont l’Académie française se fera le fervent défenseur. La Cour quitte définitivement la Ville en 1680 et fera ainsi de Paris le centre de rayonnement pour un français allégé de la tutelle du latin. Mais l’argot des pauvres commence à attirer l’attention des érudits curieux, autre strate d’usage du français.
7Le XVIIIe siècle voit Paris s’affirmer comme une ville « plus que jamais au centre », à la fois par la concentration des élites littéraires et politiques, la venue de nombreux étrangers, les Anglais plus particulièrement, attirés par des formes nouvelles pour eux de sociabilité, par une nouvelle sédentarisation, celle des familles nobles qui séjournent de plus en plus volontiers et de plus en plus longtemps à Paris. Les étrangers ne représentent pas plus de 5 % de la population et la seule langue d’oïl qui y connaisse encore un certain écho est le picard. L’arrivée de Français des colonies, avec leurs domestiques noirs, introduit des usages nouveaux du français, ce qui va être le créole. C’est ainsi que deviendra célèbre un certain Thomas Alexandre Davy de la Pailleterie, dit général Dumas, qui sera le père du bien connu Alexandre Dumas. Un français spontané et idiomatique attire de plus en plus l’attention et va devenir une curiosité à la mode. La survenue de la Révolution engendre ou développe de nouveaux usages, harangues multiples aux coins des rues et dans les clubs, mais aussi de nombreux écrits, placards divers, libelles en tous genres. Les révolutions constituent un prodigieux accélérateur des usages en référence à une langue qui sera une nouvelle langue éloignée du « beau langage » d’avant, l’Académie française étant d’ailleurs dissoute en 1793. Le français y gagnera ainsi un brevet de modernité.
8Les chapitres suivants consacrés au XIXe et au XXe siècles vont occuper la moitié de l’ouvrage ce qui démontre l’importance que GS consacre aux temps les plus récents dans l’évolution du profil langagier de Paris. L’abondance croissante des sources peut expliquer le fait, mais Paris, avec les bouleversements induits par les événements de la Révolution et de l’Empire devient une capitale moderne dont la relation aux langues en usage dans l’espace qui la définit va profondément changer. GS insiste tout d’abord sur l’épisode napoléonien. Un « français national » se met en place sous l’effet d’une machine d’État centralisatrice, de la création de nombreuses institutions d’éducation tels les lycées. Paris grandit, passe de douze à vingt arrondissements en 1859. Se crée alors ce que l’on va appeler la banlieue, chargée d’accueillir les surplus de population jusqu’alors entassés dans le centre. Les quartiers se spécialisent, leurs parlers aussi selon des effets de mode que des écrivains comme Balzac ou Henri Murger ne manquent pas de signaler dans leurs différentes œuvres. Un nouveau français normé se met en place sous l’effet de la publication de nombreux ouvrages de grammaire ou de dictionnaires et surtout par le développement de la presse. L’écrit est désormais omniprésent dans la ville. En même temps GS signale l’apparition d’un argot parisien, le parigot, avec ses variantes, comme le javanais, le louchebem, langage des bouchers, et Eugène Sue, Victor Hugo dans Les Misérables, ne manqueront pas d’accorder quelque place à ces parlers d’un Paris populaire. Mais les patois s’effacent progressivement (parlers de Sarcelles, mais aussi de Beauce, de Champagne, du Perche, sous la poussée du français). Des étrangers cultivés s’installent dans Paris, Anglais qui installent la mode du dandysme, des Italiens, des Polonais, des Allemands, ainsi que de nombreux Juifs d’Europe centrale qui viennent trouver refuge à Paris. Une immigration intérieure y trouve aussi sa place, Savoyards, Auvergnats, Provençaux, Alsaciens, après la défaite de 1870, et Bretons encore, plus de 100 000 en cette fin de siècle, qui s’organisent en communautés, avec leurs rituels, leurs fêtes, leurs journaux, leurs quartiers. Ajoutons les nouveaux venus que sont les « indigènes » venus des colonies, mais peu nombreux encore. Une ville largement plurilingue dans laquelle chacun parle la langue de ses origines, mais sans forcément parler celle des autres communautés, le français constituant le véhiculaire qui permet à chacun d’être en contact avec tous.
9S’agissant du XXe siècle à aujourd’hui, GS montre cette nouvelle mondialisation portée par la Première Guerre mondiale, avec les langues de l’exil, l’arménien, le russe, une arrivée plus massive des « coloniaux », c’est-à-dire des colonisés et notamment le Paris du monde noir qui va y trouver les prémices d’une nouvelle identité culturelle, mais aussi le Paris des Vietnamiens qui viennent s’y forger les instruments de leur future indépendance politique. Mais encore les Américains, les Anglais qui, avec Sylvia Beach et sa librairie de la rue de l’Odéon, trouvent un repère culturel et éditorial de qualité (Joyce y fait éditer Ulysse), et s’installent pour un moment à Paris. Paris ville cosmopolite avec ce moment exceptionnel d’ambassadeurs d’Amérique latine, diplomates et écrivains, férus de français (Miguel Angel Asturias, Pablo Neruda…), encore siège de l’Unesco qui accueille de nombreuses langues du monde. Une immigration en provenance d’anciennes colonies voit s’installer à Paris de nombreux Africains et Maghrébins. À côté des communautés qui parlent entre elles leur langue propre, ainsi de la communauté chinoise par exemple, émerge des parlers venus des banlieues, à base de français, mais transformés selon une logique particulière, nouvel argot au profil singulièrement changeant. Mais on observe, phénomène nouveau, une langue qui de sa sphère restreinte d’usage, l’anglais, va devenir une langue d’affichage, celle d’une modernité à large spectre, puisqu’elle correspond aussi bien à des cours dispensés dans des écoles supérieures qu’à des titres de films, de séries télévisées ou des jeux vidéo, ou encore une langue de travail dans un certain nombre de secteurs d’activité. Mais le français est toujours présent, et Paris reste la capitale d’un pays farouchement monolingue, au moins dans sa dimension institutionnelle, tout en accueillant dans son territoire propre une population de plus en plus diversifiée dans ses origines et dans ses façons de parler. Paris-Babel, une expression qui doit nous interpeller. Babel, souvenons-nous en effet du mythe de Babel (Genèse, 11, 7-9), un monde dans lequel les hommes n’entendent plus la langue des uns et des autres. Paris-Babel, ville où sont en usage nombre de langues venues souvent des plus lointaines régions du monde et qui constitue l’espace d’expression et d’identités d’un certain nombre de communautés.
10GS a su de la sorte éviter le piège de ce qui aurait pu être une simple histoire du français. Certes Paris a été le creuset d’un français qui n’aurait pu exister sans cette ville à la destinée exceptionnelle, à la fois politique et culturelle. Mais le français n’exclut pas cette « parlure » propre à toutes les grandes villes du monde. Quelle image construire dans ces conditions de ce Paris-Babel si précisément décrit ? D’une part une ville qui porte un français écrit porté par des exigences normatives fortes, liées à la présence d’organismes décisionnaires en matière de langue, non seulement l’Académie française, mais aussi la DGLFLF, les multiples commissions de terminologie, les usages valorisés par les grands organismes politiques d’État (ministères divers, Éducation nationale dont l’influence ne doit pas être sous-estimée), mais encore l’infinie variété des parlers du quotidien trop souvent ignorés. Dans cette parlure nous trouverons d’abord le français lui-même dans la diversité de ses usages à l’ordinaire de la vie et les langues venues d’ailleurs, au gré des migrations économiques, parfois politiques, ainsi qu’à celui des effets liés au statut d’un Paris Ville-Monde, notamment dans les entreprises, pensons à l’anglais. Une dynamique particulièrement complexe, constamment remaniée.
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11Ouvrage d’une lecture aisée qui s’adresse à un public cultivé, mais non forcément érudit, ce qui nous épargne le socle de ces notes infrapaginales surabondantes, caractéristiques des ouvrages scientifiques qui obligent le lecteur à des va-et-vient entre deux niveaux de lecture qui rompent trop souvent l’avancée dans le texte5. Le propos est clair et l’avancée dans le texte assurée, une lecture pleine de découvertes qui renouvelle l’image de Paris et de ses langues.
Notes
1 Les Parisii, membres d’une tribu gauloise, donneront, sans le savoir, ni le vouloir, leur patronyme à la ville de Lutèce qui deviendra de la sorte Paris.
2 Pour une approche plus détaillée de ce moment et de cet objet, on se reportera avec profit à l’ouvrage de Bernard Cerquiglini, L’Invention de Nithard, (éd. de Minuit 2018), Nithard ici considéré comme l’inventeur de la langue française.
3 Sur cette approche du français, voir Serge Lusignan, La Langue des Rois au Moyen-Âge. Le français en France et en Angleterre, PUF, 2004.
4 Voir sur ce point l’excellent ouvrage de Benedetta Craveri, L’âge de la conversation, Gallimard, 2002 (trad.)
5 Mais nous n’ignorons pas la nécessité de cet appareil critique qui légitime le propos de l’auteur en définissant de la sorte la particularité des sources.
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Référence électronique
Gérard Vigner, « Gilles Siouffi (2025). Paris-Babel. Histoire linguistique d’une ville-monde », Documents pour l’histoire du français langue étrangère ou seconde [En ligne], 71 | 2025, mis en ligne le 28 novembre 2025, consulté le 09 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/dhfles/11280 ; DOI : https://doi.org/10.4000/15cn3
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