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Dossier thématique : Quelles histoires et historicités du fait colonial en FLE/S (1884-1998) ?
axe 2 : Contacts linguistiques

Faire contre mauvaise fortune bon cœur : l’élaboration d’une francophonie de dialogue et ses enjeux géopolitiques dans l’ancien empire colonial français (années 1950-1960)

Making the best of a bad situation: the Development of a Dialogic Francophonie and Its Geopolitical Stakes in the Former French Colonial Empire (1950s–1960s)
Antoine Vermauwt

Résumés

Si, en 1900, la langue française sert essentiellement d’instrument de domination coloniale, il n’en va plus de même au commencement des années 1960 : la France a perdu la place qu’elle occupait naguère, et au lendemain de l’humiliation de 1940 comme du camouflet de Suez (1956), rien ne paraît plus urgent à certains acteurs de la diplomatie culturelle française que de prôner une francophonie de dialogue. À l’heure post-coloniale, un certain pragmatisme se fait jour. À partir du début des années 1950, il s’agit moins d’établir un monopole du français que de cultiver « l’honorable seconde place » de cette langue (Marc Blancpain). Le temps semble passé de la seule compétition linguistique. De plus en plus s’impose par ailleurs l’idée d’une complémentarité entre l’ancienne langue coloniale et les langues africaines dans l’ancien empire colonial français. À l’évidence, ce nouveau discours répond à un besoin géopolitique évident et tranche fortement avec la rhétorique défensive développée en France même.

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Texte intégral

« On n’empêchera pas les langues africaines de survivre en Afrique ; et c’est à leur survie et à leur enrichissement, et non pas à leur destruction, qu’il faut s’employer. Parce que c’est la justice. Et parce que c’est la meilleure façon de préserver à long terme la place royale du français dans ce continent d’avenir. » (Marc Blancpain 1973 : 125)

Introduction

1Nous partirons d’un paradoxe. En 1964, René Étiemble publie chez Gallimard son Parlez-vous franglais ?. Dans ce livre, l’auteur s’insurge contre l’américanisation de la langue française. Deux ans plus tôt, Léo Ferré a lui aussi tourné en dérision, dans sa chanson La langue française, les emprunts toujours plus nombreux faits à la langue anglaise. À la télévision française, Étiemble n’hésite pas à comparer cette américanisation de la langue, c’est-à-dire des esprits, à un « cancer » véritable1. La même année, le peintre new-yorkais Robert Rauschenberg remporte le grand prix de la Biennale de Venise, brisant de ce fait l’hégémonie artistique européenne. À tout cela s’ajoute le fait que l’anglais domine désormais implacablement la hiérarchie des langues vivantes enseignées en France comme presque partout ailleurs (figure n°1).

2On le voit, le début des années 1960 est marqué par la prégnance d’un discours défensif : la langue française est une forteresse dont chacun doit colmater les brèches. Mais si l’on change à la fois d’échelle et de perspective, le discours devient tout autre. Le français-forteresse de l’intérieur a pour corollaire un français-passerelle à l’extérieur. À l’étranger, le discours diffère en effet sensiblement de celui tenu en métropole, ainsi qu’en témoignent éloquemment les propos du secrétaire général de l’Alliance française, Marc Blancpain, à la fin des années 1960 :

Cette suprématie [de l’anglais] semble établie pour longtemps et nous devons nous en accommoder. […] Nous sommes persuadés quant à nous, pour avoir vu les choses en cent endroits du monde, que cette concurrence appartient désormais au passé et que les progrès dans la diffusion d’une de ces langues ne se font plus, depuis une dizaine d’années, au détriment de la diffusion de l’autre. L’anglais et le français ne vont pas encore jusqu’à s’épauler, mais ils se complètent bien souvent, et les élites du monde moderne, dans des continents entiers – l’Europe, l’Afrique et l’Amérique latine particulièrement – vont vers un trilinguisme : langue nationale – c’est la grande porte – et anglais et français – ce sont les deux fenêtres indispensables. (Blancpain 1967 : 117)

3La métaphore est parlante. La langue française est supposée offrir à l’individu la même ouverture sur le monde que la langue anglaise. On est loin, on le voit, de la description martiale d’une France en état de siège linguistique. Pareille opposition, pareil paradoxe interrogent ; l’interrogation peut être posée en des termes quasi pascaliens : d’où vient qu’il y ait logique de compétition en-deçà des frontières nationales, au lieu qu’un esprit de complémentarité commence de se diffuser au-delà ?

4Cet article à visée exploratoire ne prétend pas donner de réponse définitive. Il ne décrit pas davantage une histoire linéaire qui eût été marquée par le passage d’une logique à une autre : en cette matière comme dans tant d’autres, c’est l’à-coup qui scande finalement et marque une trajectoire erratique, faite de zigzags. Il suggère en revanche qu’un nouveau discours émerge peu à peu au cours des années 1950-1960, qui n’abolit du reste jamais le discours concurrentiel, et que ce discours, tout à fait opportuniste, se caractérise par une volonté de penser un trilinguisme de circonstance. Dit autrement : si la langue anglaise reste vue ici ou là comme une menace, il n’en demeure pas moins que des prises de position plus ouvertes et moins pugilistiques, principalement au sein de l’Alliance française, se multiplient durant cette période décisive.

« La religion du français était morte » : le français à l’heure de la crise de la civilisation française (années 1940-1950)

5À l’évidence, c’est affaire ancienne que la concurrence linguistique. Dès la fin du XIXe siècle, plusieurs nations européennes, à commencer par la Grande-Bretagne, battent en brèche l’influence française au Levant (Steeg 1888 : 149). À la même époque, c’est cette même concurrence qui motive certains grammairiens à réclamer vigoureusement une réforme orthographique du français, avec, sous-jacente, l’idée de simplifier l’orthographe pour que la langue française gagne en compétitivité face à l’anglais (Cortier 1999 : 133).

6Au fil du XXe siècle, la concurrence s’élargit et s’exacerbe au gré de l’émergence des totalitarismes, des deux guerres mondiales et du nouvel ordre international qui se fait jour en 1945. Absente de la conférence de Yalta en février 1945, la France obtient une zone d’occupation en Allemagne, par l’entremise de Churchill et contre l’avis de Staline. Parallèlement, le pays dispose d’un siège permanent au Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations Unies nouvellement créée.

7Pourtant, en 1945, la France traverse une profonde crise morale. Décimée par deux guerres mondiales, la population française est moins nombreuse qu’au commencement du siècle (Dumont 2019 : 5). Cinq semaines ont suffi en 1940 pour que l’armée allemande terrasse l’armée française : rejeu, ou presque, de la débâcle de 1870. Enfin, il n’est pas jusqu’à la place de la langue française dans le monde qui ne paraisse elle aussi ébranlée. Commentant avec enthousiasme l’ouvrage du linguiste Albert Dauzat, Le Génie de la langue française, paru l’année précédente chez Payot, Émile Henriot déclare en avril 1945 que « toute langue est un organisme vivant ; et comme tel sujette à l’évolution, à la maladie, à la mort ; et qui se défend ; et que l’on soigne » (Henriot 1945). Circonstance aggravante : la France se caractérise depuis tout au moins la Révolution française par un messianisme linguistique et culturel. Or, ce messianisme rend d’autant moins supportable tout vacillement supposé de ses positions.

8En 1945, l’heure est à la « compétition linguistique » (Blancpain 1973 : 112). Le monde se transforme en un champ de bataille linguistique, à commencer par les Amériques et les Antilles (Horne 2024 : 71). Dans ces conditions, nombre de hauts fonctionnaires français de l’après-guerre sont rongés, et, bien plus, hantés par un sentiment de déclin. Le sentiment d’insécurité culturelle commence par un sentiment d’insécurité linguistique, qui suggère que les pions d’une langue dominent le centre de l’échiquier mondial aux dépens de toutes les autres. Pour Jean Basdevant, qui occupe au Quai d’Orsay la fonction de Directeur général des affaires culturelles et techniques, une continuité historique court ainsi de 1918 à 1946, avec un double jalon qui est aussi un double symbole d’une nouvelle donne géopolitique :

Mais après la victoire de 1918, notre langue avait perdu son hégémonie : le Traité de Versailles avait été rédigé en français et en anglais. Mais c’est la seconde guerre mondiale qui a porté un coup terrible à son prestige. Le jour le plus noir a été sans doute celui où l’Assemblée des Nations Unies à New York n’a, en 1946, adopté le français comme langue de travail qu’à une seule voix de majorité. (Basdevant 1962 : 217)

9Le rapport Teynier – du nom de Jacques Teynier, directeur adjoint de l’Institut français de Barcelone – du 11 juillet 1960, intitulé Les chances actuelles du français comme langue internationale va dans le même sens : le déclin date des années 1920, bien qu’il apporte une nuance de taille, à savoir que le déclin est bien moins absolu qu’il n’est, au fond, relatif (Teynier 1960). La puissance est en effet toujours affaire de relation (Nye 1990 : 160).

10Quant à Blancpain, son défi est immense en 1945, puisqu’il doit remettre sur pied l’Alliance française, cette association dont le général de Gaulle, deux ans plus tôt à Alger, avait fait le vibrant éloge à l’occasion de son soixantième anniversaire. Blancpain confie :

Georges Duhamel et ses éminents collègues ne m’avaient demandé, pourtant, que de consacrer à l’Alliance « dix ou quinze ans de ma vie et de mon labeur et à raison de cinq à six heures par jour ». Ils s’imaginaient qu’il suffirait de remettre la vieille locomotive sur ses rails et de la relancer après avoir graissé ses pistons et bourré sa chaudière. Ils ignoraient encore que « la religion du français » était morte et que ce français n’allait plus de soi, hors de France, qu’Américains et Anglais s’employaient à le priver de sa fonction traditionnelle de langue diplomatique et que la guerre avait eu pour effet de transférer aux États-Unis, c’est-à-dire en pays de langue anglaise, le centre de gravité scientifique et technique du monde moderne. (Blancpain 1973 : 85-86)

11Comment comprendre cette insécurité morale aiguë ? Faut-il y voir l’expression de la peur du déclassement social de la bourgeoisie traditionnelle (Dubois 2003 : 461-474) ? Selon cette interprétation sociologique, la peur géopolitique serait, fondamentalement, une peur sociale. Pour pertinente et originale qu’elle soit, cette lecture ne saurait toutefois expliquer à elle seule la puissance de ce sentiment, qui tient bien également à des inquiétudes sincères sur le sort de la France.

12L’historiographie fait volontiers de la diplomatie culturelle française une assurance-vie, selon l’idée que « la diplomatie économique est l’arme du fort, l’arme culturelle étant l’apanage des puissances dont l’économie décline » (Frank 2012 : 379). Frank précise encore : « Après 1945, la France a alors perdu son statut de grande puissance et la culture apparaît quasiment comme son dernier atout pour exercer encore une certaine influence. » (Ibid. : 376) À cette date, si l’on en croit Blancpain, deux discours antagonistes commencent de se faire jour ; l’un, optimiste, postule que le rayonnement du français était tel avant la guerre qu’il ne pouvait que repartir de plus belle une fois le conflit terminé : l’autre, pessimiste tout à l’inverse, selon lequel tout était perdu (Blancpain 1973 : 140).

13C’est dans ce contexte que l’État, au travers du Gouvernement provisoire de la République française (GPRF) décide de faire montre de volontarisme, en devenant le fer de lance du sauvetage moral du pays. De là, la fondation, au sein du ministère des Affaires étrangères, de la Direction générale des relations culturelles (DGRC) en juillet 1945, dont l’une des missions principales est justement d’assurer le rayonnement de la France dans le monde.

14Il n’empêche : dans les années suivantes, les articles alarmistes se multiplient dans la presse. Le sénateur de la Seine Léo Hamon signe ainsi un article dans le journal Le Monde du 26 décembre 1953 dans lequel il revient sur le début des concurrences étrangères pour la langue française au XIXe siècle, avant d’expliquer que cette concurrence n’a cessé depuis lors de se renforcer :

Partout aussi la vie se transforme et devient plus rude : la primauté des « belles lettres », qui nous était presque reconnue, tient moins de place ; on songe moins à faire de ses enfants de brillants causeurs qu’à les armer pour le commerce et l’industrie ; désormais la mondanité passe après la technique, ce souci oriente vers les pays qui apparaissent comme les grands dispensateurs d’aide financière, forts d’une production puissante. […] De là un recul des positions du français dans le monde, il faut en prendre conscience quoi qu’il nous en coûte, si l’on veut y chercher des remèdes. Dans de nombreux lycées et universités à l’étranger la proportion des étudiants de français par rapport à ceux d'anglais a baissé de façon inquiétante. Là même où le français était incontestablement la première langue étrangère, son étude est à présent « talonnée » par celle de l’anglais (Hamon 1953).

15Aux peurs nourries par l’essor spectaculaire de l’anglais s’ajoutent des craintes quant à l’évolution du nombre des Français expatriés dans le monde. En 1954, le journaliste René Johannet s’inquiète de l’existence d’un « péril français » dans la Revue des Deux Mondes du fait de la division par trois – mais les statistiques, sous ce rapport, ont toujours été des plus confuses et difficiles à établir – du nombre de Français de l’étranger entre 1914 et 1954 : pour lui, il ne fait guère de doute qu’il y a là une « croisade » à mener (Johannet 1954 : 342-348). Mais un nouveau discours va se faire jour concomitamment au précédent, celui d’une francophonie plus ouverte, d’une francophonie de dialogue, dont il est essentiel de saisir les ressorts.

Faire contre mauvaise fortune bon cœur, ou les ressorts d’une francophonie de dialogue

16À partir des années 1950, plusieurs changements politiques et géopolitiques notables ont lieu. C’est, d’abord, le démantèlement de l’empire colonial français, qui de guerre d’Indochine en guerre d’Algérie en passant par la vague des indépendances de 1960, fait du français non seulement un outil d’émancipation mais, au sens direct du terme, une langue étrangère dans de nombreux pays. Au milieu des années 1950 s’opère également le tournant technique de la diplomatie culturelle française qui passe, en septembre 1956, par la nouvelle dénomination adoptée par la Direction générale des relations culturelles, rebaptisée Direction générale des affaires culturelles et techniques (DGACT) : l’idée est de faire du français une langue majeure des publications scientifiques et techniques, de façon à pouvoir rivaliser avec l’hégémonie de l’anglais dans ce domaine. Enfin, l’arrivée aux affaires du général de Gaulle au printemps 1958 se traduit par une idéologie de la grandeur et une hausse significative du budget de la DGACT. Début 1959, le directeur du Service universitaire des relations avec l’étranger au ministère de l’Éducation nationale, César Santelli, insiste sur « l’obligation de défendre partout dans le monde les positions de la langue française » (FPFRE 1958-1959 : 9).

17Pourtant, depuis le début de la décennie, un vent nouveau paraît souffler qui tranche largement, on va le voir, avec l’esprit de concurrence précédemment décrit. Nous en donnerons trois exemples. Le premier se situe en 1952. C’est une année particulièrement significative en tant qu’elle creuse la différenciation discursive que nous avons déjà signalée. En bref, ce qui se dit en France contraste toujours plus avec ce que l’on déclare à l’extérieur. Cette année-là, tandis qu’en France, une association intitulée « Défense de la langue française » voit le jour, tandis que naît également un Office du vocabulaire français (OVF), qui propose des équivalences françaises pour tous les termes anglo-saxons, le directeur de l’Alliance française affirme, tout à rebours, qu’« il ne s’agit pas pour nous d’instituer une vaine querelle de suprématie entre l’anglais et le français » (Frantzwa 2023 : 118). Vaine querelle : au fond, tout est dit.

18Deux ans plus tard, le 11 août 1954, le linguiste Dauzat fait paraître un article dans les colonnes du journal Le Monde, dans lequel il suggère une entente linguistique franco-anglo-états-unienne. Reprenant un projet qu’il nourrit en fait depuis plusieurs décennies, convaincu que l’essor de la langue anglaise dans le monde est une dynamique inéluctable, il préconise un rapprochement stratégique avec le Royaume-Uni et les États-Unis. Le but est de mettre en place un enseignement obligatoire à l’âge adolescent de deux langues vivantes obligatoires, dont l’anglais, dans les établissements français, tandis que deux langues vivantes obligatoires, dont le français, seraient enseignées dans les établissements scolaires des deux pays anglo-saxons. L’article fait grand bruit. Il donne naissance à une controverse médiatique et à une lutte d’influence avec les germanistes profondément hostiles à l’idée que l’allemand soit réduit à n’être plus qu’une LV2 (Santelli 1954).

19En 1957, le secrétaire général de l’Alliance française, Blancpain, se livre lui aussi, dans le sillage du président Henriot, à un vibrant plaidoyer pour le plurilinguisme. Il prône en l’occurrence un trilinguisme universel : il est essentiel de connaître sa langue première et d’y ajouter les deux langues internationales que sont l’anglais et le français. Dans cette optique, la seconde cheminerait paisiblement aux côtés de la première (Blancpain 1957).

20Comment interpréter l’émergence progressive de ce nouveau discours ? À l’évidence, on a toujours les idées de ses intérêts, et ces serviteurs de l’État que sont avant tout les hauts fonctionnaires, tenant compte des réalités, s’avisent qu’il serait vain pour la France de se lancer à corps perdu dans une bataille déjà perdue. Si le résultat est couru d’avance, comment ne pas reconnaître sa défaite et faire de l’adversaire d’hier son plus sûr allié ? C’est très exactement la logique qui préside à cette francophonie de dialogue dont nous essayons ici de comprendre les multiples enjeux.

21Du reste, si dialogue il doit y avoir, force est de constater que le dialogue ne peut manquer d’être intéressé. Il s’ensuit de cet état de fait qu’une certaine culture de la deuxième place doit être promue. Au sujet de l’Amérique latine, Blancpain écrit ainsi que « la langue française a partout, aujourd’hui, une excellente deuxième place qui est souvent, dans les cœurs, une première place » (Blancpain 1957 : 112). Quelques années plus tard, il estime à 75 millions le nombre de francophones dans le monde, contre 300 millions d’anglophones (Blancpain 1967 : 206). Et de commenter : « Nous n’avons pas la quantité pour nous » (Ibid. : 112). Filant la métaphore sportive, il s’interroge encore au début des années 1970 : « Et puis ne serait-il pas ridicule, de la part d’un poids coq, de monter sur le ring pour affronter un poids lourd ? » (Blancpain 1973 : 186) Il s’agit donc de faire en sorte que tous les moyens soient employés pour conserver cette seconde place. C’était déjà très exactement le point de vue développé en 1960 par le rapport Teynier (Teynier 1960 : 20).

22Deuxième place : tous les acteurs de la diplomatie culturelle française restent en effet intimement convaincus que la langue française est un bien commun, irréductible aux frontières hexagonales (Blancpain 1967 : 17) et que si la bataille d’influence a été perdue face à l’anglais, la langue française conserve une mission historique ; elle est une langue-monde, une langue d’influence mondiale. Ceci rejoint au surplus l’imaginaire gaullien selon lequel l’intérêt national se confond avec l’intérêt universel, comme en atteste le discours que le général de Gaulle – président du Conseil puis président de la République de 1958-1969 – prononce le 31 décembre 1968 au palais de l’Élysée :

Voilà la réforme de la condition des hommes, autrement dit de leurs rapports, qui doit marquer l’an de grâce 1969, et nous rendre à la fois plus forts et plus fraternels. D’autant mieux que si nous, Français, ne sommes pas, actuellement, une nation physiquement gigantesque, s’il nous faut, par exemple, laisser à d’autres l'admirable mérite de réussir le tour de la lune, nous n’en avons pas moins à assumer dans le monde, à l’avantage de tous les peuples, un rôle qui soit bien à nous (Charles de Gaulle 2016 : 1510-1511).

23Au fond, la diplomatie culturelle française répond par le fair play à son impossibilité de rivaliser avec l’hégémonie de la langue anglaise. Mais à quels territoires cette nouvelle stratégie géopolitique doit-elle s’appliquer ? Pour Blancpain, l’Amérique latine et l’Afrique sont particulièrement concernées par cette adaptation discursive. Le secrétaire général de l’Alliance française formule de la sorte l’idée d’une coexistence pacifique entre le français et les langues africaines et cite l’exemple d’un instituteur qui, dans le Saint-Louis des années 1810, avait fondé une école bilingue, où le wolof et le français étaient les deux langues d’enseignement : « Ne serait-ce pas la voie de l’avenir ? Et, tout au moins, ne pourrait-on en examiner sérieusement les résultats ? » (Blancpain 1967 : 84) L’instituteur en question auquel Blancpain fait référence semble de toute évidence être Jean Dard (1790-1833), dont un article de Gérard Vigner avait rappelé naguère l’originalité, avec des méthodes reposant sur l’enseignement mutuel ainsi que sur l’intérêt pour la langue d’origine des apprenants (Vigner 1994). En 1973, Blancpain est encore convaincu de l’intérêt réciproque que la France et les nouveaux pays issus de son empire colonial pourraient tirer du plurilinguisme :

La francophonie ne peut ni ne doit se poser en adversaire ou en rivale des langues africaines et de l’anglophonie. Si nous voulons que les cadres africains prennent véritablement en main le destin de leur continent, il est indispensable qu’ils soient trilingues, c’est-à-dire capables de maîtriser leur langue maternelle, le français et l’anglais (Blancpain 1973 : 126).

24Une telle apologie du plurilinguisme – sous la forme du trilinguisme – ne doit pas servir les seuls intérêts géopolitiques de la France. Blancpain en est convaincu, qui fait du français un facteur d’unité pour le continent tout entier, qui traverse en effet au début des années 1960 une période de grande instabilité, ponctuée de nombreux coups d’État. Cette dimension fédératrice et couturière de la langue rejoint la pensée du général de Gaulle, qui déclare dès 1957 que la France a des devoirs vis-à-vis de l’Afrique (Kersaudy 2022 : 698), avant de s’engager, une fois président, dans une politique de coopération dont il veut faire le fin mot de la fraternité universelle (Ibid. : 719-720).

25Elle rejoint non moins la pensée de Léopold Sédar Senghor – familier de l’Alliance française de Paris, dans le conseil d’administration de laquelle il était entré en 1960, après avoir cinq ans plus tôt présidé le comité du Mali (Horne 2024 : 75) – qui entend faire de la francophonie, dans sa dimension institutionnelle, un rempart contre une possible balkanisation de l’Afrique. Aussi la langue française servirait-elle alors de ciment continental. Enfin, plus prosaïquement, il ne faut pas non plus sous-estimer que renforcer les positions communes de l’anglais et du français en Afrique, dans un contexte de guerre froide, c’est semer des embûches à l’expansion soviétique dans le continent.

L’aggiornamento de la politique culturelle extérieure de la France

26Au-delà des seuls discours, il est possible de repérer une inflexion dans la politique culturelle extérieure de la France. Le réseau scolaire français de l’étranger opère en partie son aggiornamento et s’ouvre modestement à l’enseignement de la langue nationale. Au début des années 1960, un Bureau d’Étude et de Recherche Pédagogique (BERP) est ainsi créé au Maroc. Dépendant de la Mission universitaire et culturelle française, le Bureau témoigne de la volonté d’adapter l’enseignement à un public arabophone. Il montre que l’on prend désormais de plus en plus en compte la langue première des apprenants : « Nos Missions [les Missions universitaires et culturelles du Maroc et de la Tunisie] ont senti la nécessité de maintenir un contact étroit et profond avec la culture nationale de ces deux pays au niveau de l’enseignement du second degré, afin que les élèves marocains et tunisiens fréquentant nos établissements ne soient pas coupés de leur langue et de leur civilisation. » (DGACT 1960 : 16)

27Des sections spécialisées d’enseignement de l’arabe littéraire classique sont instituées en 1960 à Rabat, Casablanca et Tunis. En Éthiopie, la langue amharique est également enseignée dans l’important lycée de la Mission laïque française d’Addis-Abeba, que le général de Gaulle visite à deux reprises en 1953 et 1966. Il en va de même dans l’ancienne Indochine, comme le rappelle le rapport d’activités 1960 de la DGACT : « D’autre part une place importante a été réservée dans les programmes de nos établissements à l’enseignement de la langue nationale (khmer, langue lao ou vietnamien) et des civilisations du Sud-Est asiatique. » (DGACT 1960 : 12)

28Un effort majeur de formation des professeurs étrangers de français est également réalisé à l’échelle mondiale. Le but est de substituer peu à peu les professeurs français par des professeurs étrangers compétents. Ainsi que le déclare le général de Gaulle le 26 février 1964, « notre but est de permettre à tous ces États de se passer complètement de nous ; mais ça ne peut être que progressif » (Kersaudy 2022 : 723). L’enjeu est ici de faire pièce aux accusations de néo-colonialisme qui n’épargnent pas les différentes institutions de la diplomatie culturelle française au lendemain des indépendances :

Il s’agirait moins de former des étudiants que des maîtres, pour aboutir à ce résultat idéal que l’enseignement du français soit dispensé par des professeurs khmers. Tant il est vrai que l’on ne saurait trop dépouiller une présence étrangère de tout aspect « néo-colonialiste », fût-ce dans le domaine le plus apparemment désintéressé. (Lacouture 1964)

29On le voit, la France s’efforce dans les années 1960 de maintenir ses positions et de les conforter au moyen d’une plus grande ouverture, dans les discours et dans les faits, aux cultures et aux langues nationales.

Conclusion

30Cette vision renouvelée de la francophonie s’inscrit dans un contexte plus large qui est celui de la réciprocité culturelle. Celle-ci – pratique déjà bien ancrée dans le domaine des échanges artistiques – se développe au lendemain de la Seconde Guerre mondiale (Dubosclard et al. 2002 : 15-23). On passe en effet de plus en plus d’une logique de diffusion à une logique de partage, et de celle de rayonnement unilatéral à celle de réciprocité, « dans les deux sens » (DGACT 1962 : 5), principe plus égalitaire dans la mesure où il est fondé sur l’interaction bilatérale, comme le déclare Stéphane Hessel en 1960 :

L’action du professeur à l’étranger ne peut plus être aujourd’hui ce qu’elle a été il y a de nombreuses années, quand certains d’entre vous ont commencé à s’atteler à cette œuvre considérable. De plus en plus, les pays qui s’adressent à nous le font dans l’espoir que nous leur apporterons non pas seulement le reflet de la culture et de l’enseignement français, mais quelque chose qui tienne le plus grand compte de leurs préoccupations nationales propres. (cité dans FPFRE 1960 : 14)

31Ce principe de réciprocité est encore au cœur des pratiques diplomatiques au XXIe siècle, comme l’atteste la brouille diplomatique qui a éclaté entre Ankara et Paris à l’été 2024 : la Turquie a en effet décidé de geler les inscriptions de tous les enfants turcs et binationaux dans plusieurs classes des lycées Pierre-Loti d’Istanbul et Charles-de-Gaulle d’Ankara, exigeant notamment, au nom du principe de réciprocité, l’ouverture d’écoles turques en France, bénéficiant de la reconnaissance de l’État français. Toutefois, ce dernier invoque le risque de prosélytisme religieux que représenteraient ces écoles sur le territoire français. Cette situation démontre combien, dans la longue histoire de la diplomatie scolaire et culturelle, le scolaire reste bien souvent l’otage du politique.

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Bibliographie

Sources primaires utilisées

Archives diplomatiques de La Courneuve (ADC)

236 QO/22, Rapport d’activité 1960 de la Direction générale des affaires culturelles et techniques (DGACT).

236 QO/22, Rapport d’activité 1962 de la Direction générale des affaires culturelles et techniques (DGACT).

Archives de la Fédération des professeurs français résidant à l’étranger

Bibliothèque nationale de France (BnF). Bulletin de la FPFRE 49-50, octobre 1958-avril 1959.

Bibliothèque nationale de France (BnF). Jacques Teynier. « Les chances actuelles de la langue française comme langue internationale ». Bulletin de la FPFRE 55-56, avril-septembre 1960.

Archives du journal Le Monde

Hamon, Léo. « Une langue délaissée ». Le Monde, 26 décembre 1953.

Henriot, Émile. « Le génie de la langue française ». Le Monde, 11 avril 1945.

Lacouture, Jean. « M. Messmer mettra du matériel militaire à la disposition du gouvernement Khmer ». Le Monde, 4 janvier 1964.

Santelli, César. « Le Monde Bilingue, ou l’anglais tel qu’on le parle ». Le Monde, 16 décembre 1954.

Sources imprimées

Basdevant, Jean (1962). « La politique culturelle de la France ». Revue de défense nationale 199, 211-225.

Blancpain, Marc (1957). « La langue française hors de France (II) ». Revue des Deux Mondes. 103-115. En ligne : https://www.revuedesdeuxmondes.fr/wp-content/uploads/2016/11/8527038822e4fe34a812ce87a5825e67.pdf

Blancpain, Marc (1959). France et Français d’ailleurs. Paris : Fayard.

Blancpain, Marc (1967). Les Lumières de la France, le français dans le monde. Paris : Calmann-Lévy.

Blancpain, Marc (1973). En français, malgré tout... Paris : Grasset.

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Notes

1 En ligne, dans l’émission du 24 février 1964 : https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/caf97060591/parlez-vous-franglais

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Pour citer cet article

Référence électronique

Antoine Vermauwt, « Faire contre mauvaise fortune bon cœur : l’élaboration d’une francophonie de dialogue et ses enjeux géopolitiques dans l’ancien empire colonial français (années 1950-1960) »Documents pour l’histoire du français langue étrangère ou seconde [En ligne], 71 | 2025, mis en ligne le 19 décembre 2025, consulté le 09 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/dhfles/11343 ; DOI : https://doi.org/10.4000/15e9u

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Auteur

Antoine Vermauwt

Université de Lyon, Laboratoire ECP (Education, Cultures, Politiques)
antoine.vermauwt@univ-lyon2.fr

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