- 1 L’article 1 de l’arrêté ministériel du 22 mai 1985 stipule qu’« il est créé un diplôme élémentaire (...)
1Le diplôme d’études en langue française (DELF) occupe, dès sa création, une place considérable dans l’enseignement et la diffusion du français (Dayez 1999b), tout en représentant un enjeu significatif tant sur le plan politique que sur le plan économique (Coste, 2014). Officiellement créé en 19851, le DELF a été conçu non seulement comme un outil d’évaluation à visée certificative, mais aussi comme un levier d’institutionnalisation du français langue étrangère (FLE) (Porcher 1982).
- 2 Dans cet article, je m’appuie principalement sur l’histoire du DELF développée dans ma thèse de doc (...)
- 3 J’ai mené l’entretien avec Lescure par visioconférence en juin 2018, et celui avec Holec en août 20 (...)
2Partant de ce constat, je vise dans cet article, d’une part, à examiner les enjeux liés à la création du DELF à partir de son histoire2 (Aslan 2023) dans la perspective de mettre en exergue son rôle dans l’institutionnalisation et la diffusion du FLE, et d’autre part, à contribuer à une réflexion plus large sur l’importance d’intégrer une perspective historique dans le domaine de l’évaluation certificative en didactique des langues (DDL). Dans cette optique, je m’inscris dans une conception subjectiviste de l’histoire (De Certeau 2002 ; Ricœur 1955), en adoptant une démarche qualitative et compréhensive. Celle-ci repose sur des recherches documentaires et des entretiens compréhensifs (Kaufmann 2016) menés auprès de chercheurs tels qu’Henri Holec et Richard Lescure3, afin de mieux comprendre les dynamiques historiques ayant façonné le DELF.
- 4 Test of English as a Foreign Language.
3Il convient de noter qu’en DDL, l’histoire du DELF ainsi que les enjeux inhérents à sa création n’ont jamais fait l’objet d’une analyse approfondie. Les rares travaux existants (Lescure 1989, 1994a, 1994b) adoptent une approche essentiellement factuelle, sans proposer une réflexion sur les dimensions politiques ayant jalonné son évolution. En revanche, dans la littérature anglophone, des analyses de ce type sont davantage développées. Par exemple, les études consacrées à l’histoire du TOEFL4 (Spolsky 1995 ; Taylor & Angelis 2008) dépassent la description factuelle pour interroger les fondements politiques et épistémologiques qui sous-tendent son développement. Weir, Vidaković & Galaczi (2013) quant à eux, examinent de manière approfondie l’histoire des examens Cambridge English, en analysant les théories qui ont influencé l’évolution des concepts sous-jacents à ces examens au cours des cent dernières années.
- 5 Didactique des langues, des textes et des cultures.
- 6 La Société Internationale pour l’Histoire du Français Langue Étrangère ou Seconde, fondée en 1987 s (...)
- 7 DYNAmiques et enjeux de la DIVersité linguistique et culturelle.
4Bien que cet « oubli de l’histoire » (Huver 2024) reste manifeste dans la littérature francophone sur l’évaluation certificative, les recherches portant sur l’histoire connaissent désormais un développement en DDL. Les travaux menés au sein de l’équipe de recherche DILTEC5 de l’université Paris 3 – Sorbonne Nouvelle illustrent l’évolution des recherches à visée historique, témoignant d’un intérêt croissant pour des recherches historiques en DDL. Ainsi, les travaux de Spaëth (1997, 1999) explorent la diffusion du français à l’étranger en mettant en lumière les dimensions historiques et institutionnelles du français langue étrangère. De son côté, Cros (2016) analyse l’histoire du FLE entre 1945 et 1962. Dans sa thèse, Alice Burrows (2018), s’appuyant sur des documents d’archive, explore le processus d’institutionnalisation de l’enseignement du français, ainsi que les dynamiques de circulation linguistique et leur traduction dans des dispositifs didactiques en Argentine, entre 1914 et 1983. Par ailleurs, il convient de souligner l’apport significatif de la SIHFLES6 dont les contributions sur l’histoire enrichissent le champ de la DDL. À cela s’ajoutent les recherches menées au sein de l’équipe de recherche DYNADIV7 de l’université de Tours portant sur une histoire du temps présent et une histoire « par le bas » (Castellotti & Debono 2024), notamment à partir de témoignages. Je peux également mentionner la thèse d’Hara Papasaika (2019) qui utilise l’histoire comme une activité d’enseignement-apprentissage à travers laquelle elle examine la perception d’apprenants grecs de FLE sur des thématiques historiques, parfois conflictuelles, dans le contexte grec.
5La DDL connaît ainsi « une forme de regain » (Burrows 2024) mais « ce regain d’intérêt ne suffit cependant pas à sortir les travaux à visée historique d’une certaine marginalité » (Huver 2024). Néanmoins, Emmanuelle Huver souligne qu’« au-delà du constat d’une rareté persistante des travaux à caractère historique en didactique et en didactologie des langues, il convient de se demander ce qui pourrait permettre d’argumenter l’importance et la pertinence de tels travaux » (idem). Dans cette perspective, le recours à l’histoire n’est pas anodin car elle constitue une « boussole utile » (Reboullet 1987 : 56) pour comprendre les choix effectués dans le passé à partir du présent. Le travail d’histoire permet d’opérer un va-et-vient entre le passé et le présent, mais aussi entre le passé et l’avenir dans la mesure où « c’est en maîtrisant les transformations historiques que nous avons chance de parvenir à gouverner notre avenir » (Porcher 1984 : 254).
6Dans le cas de l’histoire du DELF, le travail historique me permet : 1) d’analyser l’évolution de cette certification au fil du temps pour mieux interroger les pratiques qui en découlent ; 2) de comprendre plus en profondeur les fonctions qui lui sont attribuées ; 3) et, surtout, de révéler ses dimensions politiques, souvent occultées au profit d’une présentation purement technique et supposément « neutre ».
7En 1985, la création du DELF s’inscrit dans un contexte marqué par des débats sur l’institutionnalisation du FLE en France et les enjeux liés à la diffusion du français à l’étranger (Coste 1986 ; Galisson 1990 ; Porcher 1995). Lors de notre entretien, Lescure a fourni des éléments d’analyse qui permettent de situer la genèse du DELF dans ce cadre spécifique :
En 75 et 80 où le français comme langue étrangère est dans un désordre tout à fait important et on commençait à avoir des hésitations dans ce domaine-là à différents niveaux notamment. […] La première chose importante c’est l’arrivée au pouvoir de la gauche en 1981. […] François Mitterrand nomme Pierre Mauroy qui lui-même appelle à son gouvernement Alain Savary. Alain Savary, ministre de l’Éducation, qui a comme chef de cabinet Romain Gaignard. Romain Gaignard était président de l’université de Toulouse II. Il a été confronté à une grève des profs locaux qui cherchaient un statut parce que le statut des profs de Toulouse comme dans beaucoup de centres de FLE en France était un statut extrêmement précaire. […] Romain Gaignard, arrivé au ministère, a créé une structure pour en effet étudier la situation du FLE en France sous tous ses aspects. Et il a créé cette structure dans laquelle on trouvait un ensemble d’universitaires. Cette structure était présidée par Jean Auba. Jean Auba était directeur du CIEP à Sèvres. (extrait d’entretien – Lescure, Aslan 2023 : 125).
Ainsi, le témoignage de Lescure souligne l’interconnexion entre la conjoncture politique, les dynamiques institutionnelles et l’évolution du champ du FLE. La précarité des enseignants de FLE et le désordre évoqué des années 1970 traduisent un champ en crise, dont les dynamiques liées à son processus d’institutionnalisation sont complexes. Ces initiatives s’accompagnent d’enjeux de stabilisation des emplois et de questionnements sur la diffusion du français à l’étranger.
8Lescure (2018) rappelle que Coste (2015) met en évidence que les certifications DELF-DALF ont été élaborées dans une visée d’institutionnalisation du FLE, un choix ayant également exercé une influence significative sur les politiques de diffusion du français à l’international. Ainsi :
- 8 Directeur du Centre international d’études pédagogiques (CIEP), devenu France Éducation internation (...)
Après 1981, dans la mouvance de l’élection de François Mitterrand à la présidence de la République, il [Porcher] avait été appelé auprès de Lucien Géminard, chargé des relations internationales au ministère de l’Éducation d’Alain Savary. Rapporteur de la commission présidée par le recteur Jean Auba8 et chargée de dresser l’état de l’enseignement du français langue étrangère dans les universités et de faire des propositions de transformation, son action fut décisive, non seulement pour la création des filières universitaires de français langue étrangère (mention de licence et maîtrise FLE), mais aussi pour la mise en œuvre de certifications nationales pour le français langue étrangère, qui deviendront le DELF (diplôme élémentaire de langue française) et le DALF (diplôme approfondi de langues française). Deux gestes qui, d’une part, institutionnalisaient plus avant et transformaient en profondeur le domaine du FLE et, d’autre part, en ricochet, affectaient la didactique des langues et les politiques linguistiques de diffusion du français dans le monde. (ibid.)
À cet égard, Max Dany (1985 : 38) souligne que « dans le souci de donner à l’enseignement du français langue étrangère (FLE) le statut officiel et le cadre institutionnel qu’il mérite à l’échelle internationale, le ministère de l’Éducation nationale français s’est préoccupé de créer deux ensembles de Diplômes ». Ces ensembles comprennent, d’une part, les diplômes de licence et de maîtrise en FLE, et, d’autre part, les certifications DELF et DALF (diplôme approfondie de langue française). De plus, Maguy Pothier (1988 : 89) affirme également que la création de ces certifications constitue « une manière de reconnaître la spécificité de l’enseignement du FLE en lui donnant un statut et un cadre institutionnel à l’échelle internationale ». Parallèlement, Lescure (1989 : 35) précise que « le DELF et le DALF sont nés d’une réflexion plus vaste engagée dans les années 1980 sur la reconnaissance du français langue étrangère comme discipline à part entière ». Ainsi, dès 1982, ces réflexions se concrétisent au sein d’une commission dénommée « commission Auba ».
- 9 Je souhaite ici clarifier la chronologie relative à la première réunion de la commission Auba. Dans (...)
- 10 Selon le rapport Auba (1982), les membres de la commission sont les suivants : Jean Auba (président (...)
- 11 Je me concentre ici exclusivement sur ce premier axe, afin de mieux comprendre les enjeux inhérents (...)
9En 19829, la commission Auba10, présidée par Jean Auba, a pour mission « d’élaborer des propositions capables de s’inscrire dans et d’incarner une politique d’ensemble de l’enseignement du français aux étrangers en France » (Porcher 1982). Plusieurs recommandations issues de cette commission sont consignées dans un rapport, communément appelé « rapport Auba », rédigé par Louis Porcher. Ce rapport s’organise principalement autour de cinq axes majeurs : 1) l’institutionnalisation du FLE au travers de la création des diplômes nationaux et des filières FLE (licence et maîtrise) à l’Université11 ; 2) la recherche en didactique du FLE ; 3) le statut des centres universitaires d’enseignement du FLE ; 4) le statut des personnels ; 5) les moyens financiers pour la mise en place d’une politique d’ensemble. La création des certifications DELF-DALF et des filières universitaires FLE constituent ainsi un jalon majeur dans l’institutionnalisation du FLE. Cette décision vise à « transformer positivement » (Porcher 1986 : 110) la situation du FLE et à donner un cadre officiel à l’enseignement du FLE. Par ailleurs, les propositions du rapport incluent la création « de filières universitaires de formation de professeurs de FLE, de postes d’inspecteurs généraux de FLE, de diplômes officiels français [le DELF et le DALF] établis par le ministère de l’Éducation nationale pour certifier les niveaux de compétence en langue française des étrangers » (Dayez 1999b : 1). La genèse du DELF, en particulier, découle donc des travaux de cette commission (Coste 2015), et plus précisément de l’initiative de Porcher. À ce sujet, Holec souligne lors de notre entretien : « sur le DELF-DALF, sa création, ça sort de la commission Auba. C’est Porcher qui avait proposé ça » (extrait d’entretien – Holec, Aslan 2023 : 128).
10L’ensemble de ces éléments d’analyse met en évidence que les certifications DELF-DALF ont été conçues comme des leviers d’institutionnalisation et de légitimation de l’enseignement du FLE, aussi bien à l’échelle nationale qu’internationale, car elles jouent également un rôle fondamental dans la diffusion du français.
11Comme je l’ai déjà établi dans Aslan (2023 : 128-130), dès sa création, le DELF est envisagé comme un instrument politique, contribuant à la diffusion du français à l’étranger. À ce propos, Alain Fohr, alors adjoint au sous-directeur des établissement culturels au ministère des Affaires étrangères, déclare lors d’un entretien que « maintenant, avec des diplômes officiels de l’État français que sont le diplôme d’études en langue française (DELF) et le diplôme approfondie de langue française reconnus internationalement, qui ont valeur d’étalon, on dispose enfin d’un instrument qui est mieux à même de faire progresser encore l’enseignement et de défendre le statut de la langue française dans le monde » (Lescure & Monnerie-Goarin 1993 : 183). Le DELF est ainsi perçu comme un « label France » (Dayez 1999 : 34) et comme « un outil privilégié de coopération linguistique » (idem). Par ailleurs, Dayez souligne qu’à partir de 1996, des enquêtes conduites par le ministère des Affaires étrangères ont mis en lumière « la place désormais incontestable de ces certifications, notamment du DELF, comme instrument de notre politique linguistique en termes de fidélisation des publics et de valorisation des acquis linguistiques » (idem).
12Le DELF continue de jouer un rôle significatif dans les politiques de diffusion du français à l’étranger. À ce titre, le CIEP (2010) souligne son importance en le qualifiant d’« élément constitutif du français langue étrangère » (ibid. : 84), mettant ainsi en exergue son rôle central dans la diffusion et l’enseignement de la langue française à l’international :
Le développement de certifications en FLE est une autre forme d’appui à la diffusion du français. Pour exister au niveau international, une langue a besoin en effet de normes et de certifications internationalement reconnues. Les certifications en FLE, le DELF (diplôme d’études en langue française) et le DALF (diplôme approfondi de langue française) créées par le ministère de l’Éducation nationale en 1985, ‘bien plus que de simples diplômes, sont des éléments constitutifs du français langue étrangère’ (idem, en référence à Dupuy 2004).
13Parallèlement, le Rapport au parlement sur l’emploi de la langue française, publié par le ministère de la Culture (2017), met en évidence le rôle stratégique des certifications DELF et DALF en affirmant que « véritables outils au service de la coopération et de la diplomatie culturelle françaises, le DELF et le DALF sont proposés par les ambassades à un grand nombre de ministères étrangers en charge de l’éducation qui les introduisent dans leur système éducatif de niveau primaire, secondaire et universitaire » (ibid. : 173). De plus, leur rôle dans la diffusion du français est si central que « les examens du DELF et du DALF sont devenus au fil du temps des outils de politique linguistique incontournables pour le réseau culturel français à l’étranger » (Georges & Mègre 2011 : 129). Ainsi peut-on dire que, bien au-delà de leur fonction certificative, les certifications DELF-DALF se positionnent également comme des instruments de politique linguistique française à l’étranger.
14Par ailleurs, il est également essentiel de situer le DELF dans le contexte plus large du paysage certificatif en France au moment de sa création. Cette approche permet de comprendre les dynamiques ayant façonné son élaboration, et de mieux cerner son rôle dans la structuration et l’institutionnalisation des pratiques d’évaluation à visée certificative en français langue étrangère. Cela implique une réflexion sur les dispositifs préexistants, les besoins auxquels le DELF visait à répondre, ainsi que les enjeux politiques et didactiques liés à son intégration dans le paysage certificatif en 1985.
15Le DELF a joué un rôle crucial dans l’unification de diverses certifications préexistantes. Cette unification repose sur quatre raisons principales, que j’ai identifiées dans mes travaux (Aslan 2023 : 128-130) :
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L’absence de validité (inter)nationale des certifications avant 1985 : Les certifications antérieures aux années 1980 ne disposaient d’aucune validité officielle sur le plan national et international, limitant leur portée et leur crédibilité.
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L’inadéquation aux besoins des publics : Ces certifications ne tenaient pas compte de la diversité des besoins, des attentes et des profils des apprenants, rendant ainsi leur utilisation dans des contextes hétérogènes difficile.
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L’introduction de l’approche communicative et la rupture avec les certifications « traditionnelles » : Elles mettaient l’accent sur des exercices grammaticaux, en décalage avec les principes de l’approche communicative valorisant la compétence communicative et plaçant l’apprenant au centre de l’apprentissage.
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L’unification des certifications par une certification publique : Le DELF a été conçu comme une certification publique sous l’égide de l’État, marquant une rupture avec les dispositifs privés et affirmant une volonté d’unification à l’échelle nationale et internationale.
Je vais maintenant développer davantage chacun de ces aspects pour mieux en saisir les enjeux.
16Pothier (1988 : 89) met en évidence qu’avant 1985, « de nombreuses évaluations-certifications [étaient] délivrées par les différents centres d’enseignement du français langue étrangère (FLE) qu’il s’agisse des Universités, Alliances, Écoles ». Cette période est décrite par Lescure (1994a : 113) comme marquée par un « malaise de l’éparpillement » :
Parmi la myriade de diplômes, certificats, degrés…, il était très difficile pour les apprenants de français disséminés dans le monde de se frayer un chemin. Pour ne prendre que quelques exemples, existaient – et coexistent encore souvent – les examens de l’Alliance française ; les certificats d’instituts français ; les examens de la Chambre de commerce et d’industrie de Paris, dans le domaine de l’enseignement du français sur objectifs spécifiques ; les degrés d’universités (Sorbonne, Nancy…), différents selon les pays ; les épreuves de connaissance du français, préalables à l’entrée à l’université en France.
Lors de notre entretien, Lescure apporte un éclairage supplémentaire sur cette période :
Il n’y avait pas que Sorbonne. Il y avait la Sorbonne, l’Alliance Française. À Nancy II, ils avaient leurs examens, il y avait des examens de FLE au CRAPEL. Grenoble avait ses certifications. Nous on avait un système au CAVILAM. Chaque centre avait son système. Le plus répandu au monde était celui des Alliances Française et de Sorbonne. (extrait d’entretien – Lescure, Aslan 2023 : 131).
Comme j’ai écrit dans certains articles, la certification de l’époque c’était un petit peu le malaise de l’éparpillement. C’est-à-dire que chaque centre développait ses propres certifications et dépendait de ses propres certifications et donc évidemment il n’y avait aucune validité nationale et internationale. (extrait d’entretien – Lescure, Aslan 2023 : 131).
Ces éléments d’analyse illustrent l’hétérogénéité des certifications en français langue étrangère qui prévalait avant la création du DELF, ainsi que les défis qu’elle posait en termes de reconnaissance, tant sur le plan national qu’international. La création du DELF s’inscrit ainsi dans une démarche visant à unifier ces certifications.
17En complément, Holec fait remarquer que les certifications existant avant le DELF ne répondaient pas aux besoins des étudiants étrangers inscrits dans les universités françaises :
À l’origine cet examen-là [le DELF] avait pour but de remplacer celui qui était utilisé jusque-là, c’était l’examen de la Sorbonne créé en 60 et quelque au début. C’était avant l’approche communicative. Là ce qui était prévu pour ces étudiants étrangers c’est qu’ils puissent faire des études de lettres. Donc les contenus étaient au niveau didactique des langues très traditionnels, le vocabulaire, la grammaire, faire des phrases, les textes etc. Et puis on travaille sur des textes littéraires pour se préparer à des études littéraires. Assez rapidement dans les années 60 la fac de science avait dit ce n’est pas du tout ce qu’il nous faut pour des étudiants qui viennent en fac de sciences. C’est évident. Ça c’était la situation qui perdurait en 80 quand la commission Auba s’est réunie. (extrait d’entretien – Holec, Aslan 2023 : 132).
- 12 Parallèlement, les Cours de langue et de civilisation françaises à l’usage des étrangers, élaborés (...)
Holec soutient que les certifications antérieures aux années 1980 étaient inadaptées aux besoins des apprenants, dans la mesure où elles se concentraient principalement sur la grammaire et la littérature. En conséquence, elles ne prenaient pas en compte la diversité des publics, ni la variété des besoins et des attentes. Lescure appuie également les propos de Holec en soulignant : « C’est vrai que Sorbonne, Henri Holec a raison sur un point, c’est-à-dire que les examens de Sorbonne étaient très littéraires et culturels au sens de culture savante12 » (extrait d’entretien – Lescure, Aslan 2023 : 132).
18Dans le même d’ordre d’idées, Pothier (1988 : 89) affirme que « la diversité même de ces diplômes, leurs caractéristiques souvent très littéraires ne constituent pas une référence homogène et ne correspondent pas toujours à ce qu’est aujourd’hui l’enseignement-apprentissage du FLE pour des étrangers non scolaires et non littéraires ». La création du DELF s’inscrit ainsi dans une démarche visant à établir « une référence homogène » (idem), spécifiquement adaptée à des publics non littéraires, afin de mieux répondre à la diversité des besoins dans l’enseignement-apprentissage du FLE.
19L’introduction de l’approche communicative a marqué une évolution significative dans le domaine de la didactique du FLE, tant au niveau des méthodologies d’enseignement-apprentissage (Moirand 1982) que dans la conception des outils d’évaluation, tels que le DELF et le DALF. Comme le souligne Holec, l’un des objectifs fondamentaux était de créer une certification qui s’émancipe des méthodes et examens traditionnels, centrés sur la grammaire, afin de s’inscrire dans les principes de l’approche communicative.
Je pense que Louis Porcher avait introduit cette idée de création d’un examen de français langue étrangère pour justement remplacer cet examen de la Sorbonne qui n’était pas du tout approprié, surtout avec l’évolution de la didactique des langues, avec l’approche communicative. On était très loin des exercices traditionnels de français langue maternelle. (extrait d’entretien – Holec, Aslan 2023 : 133).
- 13 Il est important de noter que, si l’approche communicative a largement influencé la création du DEL (...)
Ainsi, la création du DELF constitue une étape significative dans l’évolution des pratiques certificatives, signant un éloignement des méthodologies traditionnelles. Elle symbolise également une rupture décisive avec les certifications traditionnelles de langue française, au profit d’une certification élaborée selon les principes de l’approche communicative13. Ce changement vise non seulement à mieux répondre aux besoins et aux profils variés des apprenants, mais aussi à « évaluer en premier lieu des savoir-faire, et non des connaissances purement linguistiques indépendantes du contexte d’utilisation de la langue » (Dayez 2001 : 12).
20La création du DELF s’inscrit dans une démarche visant à unifier les certifications par une certification publique. À ce sujet, Lescure (1994a) met en évidence deux éléments principaux ayant motivé cette initiative :
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La multiplicité de certifications non-adaptées : Lescure souligne que « la création du D.E.L.F. et du D.A.L.F., curieusement, a été rendu nécessaire non pas par l’absence de diplômes existants mais, à l’inverse, par leur multiplicité même et leur hétérogénéité » (113-114).
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Créer une certification publique pour crédibiliser l’enseignement du FLE : Lors de notre entretien, Lescure précise que « l’idée c’était quand même de faire un système ressortissant du public. (…) Je crois qu’il faut bien voir que le DELF et le DALF s’inscrivent dans une politique générale de stabilisation, de crédibilisation du FLE » (extrait d’entretien – Lescure, Aslan 2023 : 135).
21Le premier argument avancé par Lescure repose notamment sur l’idée que les certifications proposées par la Sorbonne, les Alliances Françaises ou d’autres institutions ne prenaient pas en compte la diversité des publics et leurs besoins spécifiques :
Quelques remarques s’imposent. Aucun des diplômes ou examens d’alors ne pouvait constituer une référence d’évaluation homogène susceptible de prendre en compte la diversité des enseignements-apprentissages en France et dans le monde. La volonté du Ministère de l’Éducation nationale étant de structurer le domaine du français comme langue étrangère, il convenait dès lors de créer un système de certifications permettant d’intégrer les différentes situations et d’intéresser le plus grand nombre (Lescure 1994a : 113-114).
- 14 La validité à vie du DELF s’explique par le fait qu’il soit un diplôme à réglementation nationale.
Ainsi, le DELF a été créé comme une certification publique sous l’autorité de l’État français, en ayant pour objectif de répondre à la diversité des publics ainsi qu’à la multiplicité des contextes d’enseignement et d’apprentissage du français langue étrangère, tant au niveau national qu’international. Ce choix de créer un diplôme national revêt une forte valeur symbolique, affirmant une volonté d’unification des certifications, d’autant plus qu’il se distingue par sa validité à vie14, à la différence d’autres certifications internationalement reconnues telles que le TOEFL, par exemple.
22Par ailleurs, Lescure précise que le DELF doit être envisagé comme un pilier d’une politique de stabilisation et de crédibilisation du FLE. Cette perspective met en lumière l’importance de sa création en tant que certification publique, renforçant ainsi sa légitimité et son rôle structurant dans la diffusion du FLE. Ainsi dit-il :
L’idée c’était quand même de faire un système ressortissant du public et ne privilégiant pas quelque chose qui venait uniquement du privé parce que les Alliances Françaises sont privées comme la plupart des structures importantes de FLE en France. (…) Je crois qu’il faut bien voir que le DELF et le DALF s’inscrit dans une politique générale de stabilisation, de crédibilisation du FLE puisque ça accompagnait bien les licences, maîtrise etc. C’était à la fois la formation des profs, la formation des apprenants, tout ça dans une même perspective, c’est-à-dire qu’il s’agissait de crédibiliser l’ensemble politiquement. (extrait d’entretien – Lescure, Aslan 2023 : 135).
Lescure affirme que le DELF a été créé en tant que diplôme public dans une politique visant à légitimer l’enseignement du FLE. Cette politique englobe également les licences et maîtrises FLE, ainsi que la formation des enseignants et des apprenants. Le DELF, grâce à son statut public, a rapidement acquis une position dominante dans le paysage des certifications en FLE. Néanmoins, on peut se demander si la création d’un nouveau diplôme était nécessaire. N’aurait-il pas été envisageable de modifier un examen existant plutôt que de créer un nouveau diplôme comme le DELF ? Holec, lors de notre entretien, apporte un éclairage sur cette question :
Ah je pense que c’était pas possible. La lourdeur française d’évolution de l’évaluation en particulier, c’était plus simple d’en faire un nouveau que d’essayer de faire évoluer l’autre. (…) alors il faudrait voir exactement, est-ce que c’était juste réfléchir à un examen de français national ou est-ce que c’était plutôt plus large que ça ? Réfléchir au développement du français langue étrangère parce que on était aussi à une époque où le français langue étrangère était méconnu. C’était comme le français langue maternelle. (extrait d’entretien – Holec, Aslan 2023 : 135 – 136).
On peut avancer l’hypothèse qu’il était plus aisé, sur le plan méthodologique et organisationnel, de concevoir une nouvelle certification publique plutôt que de modifier des examens existants. Toutefois, comme le confirme Lescure (1994a), cette décision s’explique également par des enjeux de pouvoir. En effet, l’enseignement du français et sa certification constituent, selon Lescure, « le véritable lieu de pouvoir » (ibid. : 114).
D’autre part, il n’apparaissait pas possible de donner à l’un des examens existants le statut officiel que ne pouvait manquer de conférer l’engagement officiel de la France. Il n’est peut–être pas inutile de rappeler que l’évaluation représente le véritable lieu de pouvoir. Cela signifie concrètement que les organismes officiels ne peuvent s’en dessaisir et que ceux qui ont la charge d’assurer et de promouvoir l’enseignement du français – comme ce serait le cas pour d’autres langues – ont à s’engager dans les certifications (idem).
- 15 « what is taught and how it is taught, what is learned and how it is learned ».
23Parallèlement, de nombreux travaux s’accordent à reconnaître que l’évaluation (certificative) est porteuse d’enjeux de pouvoir. Par exemple, Shohamy (1993, 2001, 2007, 2008) a largement contribué à cette réflexion en analysant le rôle des tests dans les politiques éducatives. Pour Shohamy, les tests sont des instruments de pouvoir qui permettent de façonner les curricula et les pratiques pédagogiques. Cette perspective est également partagée par Madaus & Russell (2010) ainsi que par Madaus (2001) qui mettent l’accent également sur la dimension technologique des tests et leur capacité à influencer les systèmes éducatifs en déterminant, selon leurs termes, « ce qui est enseigné et comment cela est enseigné, ce qui est appris et comment cela est appris » (Madaus et Russell 2010 : 21)15. En complément, en référence à Spolsky (1995), McNamara (2008) met en évidence le rôle politique du TOEFL, que Spolsky considère comme un « gatekeeping test for English for international students » (ibid. : 418), servant ainsi de filtre dans l’accès à l’enseignement supérieur.
24À la lumière des travaux mobilisés, le DELF peut être envisagé comme une certification publique créée pour répondre aux spécificités des apprenants de FLE, tout en permettant à l’État français de se doter d’un instrument politique destiné à renforcer la légitimité de l’enseignement du FLE à l’échelle nationale et internationale. Ce diplôme apparaît comme un instrument exerçant une influence significative dans le domaine de l’enseignement et de la certification du français langue étrangère, ce qui motive en grande partie sa création (Aslan 2023 : 136 – 137).
25Dans cet article, j’ai essayé de mettre en lumière le rôle fondamental du DELF dans l’institutionnalisation et la légitimation de l’enseignement du français langue étrangère au travers de l’analyse historique et politique de la création du DELF. En tant que certification publique, le DELF a répondu à une politique d’unification dans un paysage certificatif alors marqué, selon les termes de Lescure, par un « éparpillement » et une inadéquation aux réalités des apprenants. Le DELF marque une rupture décisive, symbolisant une transition vers l’approche communicative. Conçu pour répondre aux besoins d’apprenants aux profils diversifiés, il a permis de dépasser les examens « traditionnels », principalement axés sur des compétences grammaticales et littéraires. De plus, bien au-delà de sa fonction certificative, le DELF s’est affirmé comme un levier stratégique au service de la diffusion du français à l’international, soulignant ainsi sa double vocation : évaluation des compétences et instrument de coopération et de diffusion du français.
26Par ailleurs, cette recherche souligne plus largement l’importance cruciale de la recherche historique dans le domaine de l’évaluation en DDL. L’histoire joue un rôle central dans la compréhension des choix didactiques, politiques et institutionnels qui façonnent les pratiques actuelles. En explorant les origines et les dynamiques qui ont conduit à la création du DELF, l’histoire permet de dévoiler des logiques sous-jacentes souvent dissimulées derrière une présentation technicisée, d’interroger les cadres institutionnels établis, et surtout d’alimenter une réflexion critique indispensable dans les recherches académiques sur l’évaluation (certificative).
27L’exemple du DELF illustre, de manière modeste mais significative, que la recherche historique en didactique des langues ne saurait être reléguée au rang d’« une activité annexe », pour reprendre les termes de Coste (1990). Au contraire, elle apparaît comme une nécessité pour revisiter et comprendre un passé qui n’est jamais révolu, repenser les pratiques du présent à partir du passé – et inversement –, et ainsi façonner les choix futurs afin de mieux répondre aux défis didactiques contemporains.