1Le terme d’intercompréhension (désormais IC), issu de la linguistique, « a subi depuis son passage en didactique des langues des mutations importantes » (Ollivier 2013 : 2). Son parcours conceptuel est alors à l’image d’une transposition interdisciplinaire : d’un fait linguistique/phénomène de communication millénaire transposé en approche didactique au prisme de politiques linguistiques (voir par exemple Escudé & Janin 2010 ; Caddéo & Jamet 2013 ; Escudé & Calvo del Olmo 2019 ; Christ 2020). Cet article s’inscrit dans une perspective historiographique, en interrogeant les fondements comparatistes de l’intercompréhension entre langues romanes (désormais ICLR) pour rendre compte de l’importance de faire de l’histoire en didactique des langues et des cultures. Il s’appuie sur les principaux résultats de notre thèse de doctorat (de Fornel 2023) qui a articulé (la didactique de) l’ICLR comme domaine de connaissance et comme ligne de recherche selon une orientation épistémologique et historiographique (voir de Fornel 2024, pour le compte rendu de thèse). À cette fin, il ne s’agit pas seulement de retracer une généalogie de pratiques, d’idées et d’auteurs, mais d’examiner la manière dont une forme spécifique de comparaison linguistique — par analogie, tableau ou alignement — a participé aussi bien au développement des premières démarches philologiques qu’aux approches didactiques contemporaines. L’hypothèse proposée ici est que l’acte de comparaison, structurant à la fois la description et l’enseignement des langues romanes, constitue un vecteur de continuité méthodologique, mais aussi un révélateur de ruptures de finalité. Afin de mettre à l’épreuve cette hypothèse, l’article déploie une analyse en trois temps. La première section clarifie brièvement les ancrages terminologiques et épistémologiques de l’IC et de la comparaison, en soulignant leurs intrications. La deuxième section examine deux figures du comparatisme au XIXe siècle — François Raynouard et l’abbé Vayssier — dont les travaux, bien que distincts dans leur visée, ont recours au même procédé comparatif entre langues romanes. Enfin, la dernière section interroge la transposition didactique de cette comparaison dans les méthodes contemporaines d’ICLR. Cette trajectoire, entre héritage philologique et didactique du plurilinguisme, vise à éclairer les dynamiques de continuité, de réinvention et d’appropriation qui traversent les pratiques de comparaison entre langues romanes, notamment pour l’enseignement et l’apprentissage de ces dernières.
2Intercompréhension. Le terme, ancré à l’origine en linguistique, évoque et induit la compréhension mutuelle entre des individus ne partageant pas la même langue maternelle ou la même variété de langue. Composé du préfixe « inter », entre, exprimant à la fois la réciprocité, l’action mutuelle et l’intervalle, ce qui se tient et tente de se maintenir, et de « compréhension », du latin classique comprehensio, de comprehendere, l’action de saisir ensemble, de saisir par l’intelligence, l’IC implique dès lors nécessairement plus d’une variété de langues pour pouvoir advenir et se réaliser. Elle repose donc sur la variation et la diversité linguistique. C’est d’ailleurs ce préfixe inter- qui oriente l’idée de comparaison entre deux ou plusieurs langues, entre deux ou plusieurs variétés d’un même dialecte : d’abord dans la pratique même, concrète, de ce phénomène, par les locuteurs, qui comparent indéniablement la langue de leur interlocuteur avec la leur, mesurent le degré de similitudes entre leurs langues pour tenter de s’intercomprendre ; certains linguistes, dans le but d’établir des classifications, ont tenté d’ « éclairer une langue par une autre, expliquer les formes de l’une par les formes de l’autre » (Saussure 1931 : 14), les regroupant au sein de familles de langues en fonction de leurs similitudes qui participaient à déterminer leur origine commune ; puis par des dialectologues qui se sont souvent fiés à l’intercompréhension des premiers, à leur perception des ressemblances et différences entre langues pour ce faire et délimiter dès lors des aires dialectales, c’est-à-dire poser des limites et frontières parmi les langues parlées sur un même territoire. Deux axes sont ainsi en corrélation au prisme de cette comparaison : l’étude de la variation diachronique, sur l’axe du temps, et l’étude de la variation diatopique, sur l’axe géographique, spatial. Dans le cadre de cet article, nous privilégierons le premier, afin d’examiner comment la comparaison, en tant qu’outil d’analyse philologique, a servi à structurer la représentation des langues romanes et à fonder leur intelligibilité mutuelle.
3Dans la première moitié du XIXe siècle, plusieurs savants romanistes ont mobilisé la comparaison linguistique à des fins de classement, de reconstruction historique ou de revendication identitaire. Qu’elle s’applique aux langues hégémoniques/standardisées ou aux parlers dits vernaculaires, cette démarche s’incarne dans un dispositif formel récurrent : le tableau synoptique. Celui-ci permet non seulement de visualiser des ressemblances ou des divergences structurales, mais aussi de faire émerger des représentations collectives de l’unité ou de la diversité linguistique. Cette section revient sur deux figures emblématiques de cette pensée comparatiste : François-Juste-Marie Raynouard et Jean Jacques Aimé Gilles Vayssier.
- 1 L’enquête historiographique se base sur un corpus de 22 textes de 10 auteurs, à savoir : François-J (...)
4La comparaison est donc première dans toute appréhension et tentative d’étude du langage et des langues. On retrouve ainsi cette activité de comparaison entre langues romanes parmi presque tous les travaux des auteurs de notre corpus d’étude1, ce qui n’a rien d’exceptionnel en soi, puisque le comparatisme est à l’origine même des études linguistiques fondées sur une méthode dénommée historico-comparative. Cette approche méthodique a permis de découvrir des liens de parenté entre langues et d’étudier leur évolution au fil du temps. En ce sens, concernant l’étude de la variation diachronique, Raynouard fait figure d’avant-garde dans la (re)constitution de la famille des langues romanes puisqu’il a notamment démontré leurs concordances, en leur reconnaissant une origine commune : la langue des troubadours, qu’il dénomme « roman » (une formulation proche de ce qu’aujourd’hui l’on nomme comme « ancien occitan »), et qui, selon lui, aurait été la langue intermédiaire entre le latin et les langues romanes actuelles, interprétation qui s’est avérée fautive par la suite (Baggioni 1997). Mais il n’en demeure pas moins que Raynouard a ouvert la voie à la comparaison systématique de ces langues, attestant dès lors d’« identités frappantes », de « nombreux rapports », et d’« analogies incontestables » (Raynouard 1821 : I) entre ces dernières, en un mot, de leur parenté.
- 2 « Il est difficile de dire en quoi consiste la différence entre une langue et un dialecte. Souvent (...)
5Mais que signifie précisément cet acte de comparaison, et comment s’articule-t-il avec le concept d’IC ? Du latin comparare, la comparaison consiste en un rapprochement intellectuel entre plusieurs objets, concrets ou abstraits, afin d’en faire apparaître les similitudes et les différences. Appliquée aux langues, dialectes ou variétés linguistiques, cette comparaison s’est longtemps appuyée sur des corpus écrits, souvent littéraires, ce qui a eu pour effet indirect d’établir une hiérarchisation entre langue, dialecte et patois. En effet, seules les variétés linguistiques disposant d’une littérature2 écrite ont été pleinement intégrées à ce processus comparatif, gagnant ainsi en visibilité, en prestige et en légitimité normative, au détriment des variétés restées essentiellement orales, réduites à leur dimension pragmatique.
6Or, dans la démarche de Raynouard, bien que langue et littérature soient intrinsèquement liées de par son activité de philologue, s’appuyant certes sur des « ouvrages de tant de poëtes célèbres, qui, dans le temps de leur gloire, ont joui une grande influence sur la langue et sur la littérature de plusieurs peuples » (Raynouard 1816 : 10), sa conscience d’une unité linguistique romane nous semble marquer un jalon dans l’appréciation et la description des langues latines, d’autant plus que les textes sur lesquels il s’est appuyé relèvent de la poésie des troubadours en différentes variétés de l’ancien occitan.
7Il faut cependant distinguer le but d’établir une origine commune parmi des langues de l’exercice de comparaison en lui-même, qui permet d’analyser des similitudes, des points communs et des particularités entre langues ayant été regroupées au sein d’une même famille linguistique, bien que ces deux finalités soient finalement corrélées, comme les deux faces d’une même pièce, la deuxième servant à exemplifier la première : « c’est à travers l’exercice de comparaison des variétés néolatines que surgit la théorie sur leur origine commune » (Calvo del Olmo 2019 : 133-134). Concrètement, comment s’opère cette comparaison dans l’œuvre de Raynouard ? Qu’est-ce qui est finalement comparé, et demeure comparable au travers de son corpus de poésies des troubadours ? Les titres de ses travaux portent en eux-mêmes la réponse puisque son étude de la langue et des variétés de langues repose sur la grammaire de ces dernières, c’est-à-dire leur structure, leurs « éléments caractéristiques », leurs « formes principales » et leurs « combinaisons ordinaires », lesquels peuvent dès lors être le « résultat nécessaire de principes uniformes, d’analogies constantes, de développements naturels » (Raynouard 1821 : IV). C’est en cela que la comparaison permet d’établir des ponts entre langues et de mettre en lumière des régularités entre celles-ci, ce qui en fait une comparaison structurelle.
8L’œuvre de Raynouard procède ainsi de l’observation et de la détermination des ressemblances parmi les langues latines, inaugurant en ce sens les études historico-comparatives en France. Sa méthode repose sur l’examen des régularités morphologiques et syntaxiques entre langues, à travers une série de tableaux synoptiques. Par exemple, dans sa Grammaire comparée des langues de l’Europe (1821), Raynouard s’attache à faire ressortir les affinités et les rapports entre la langue des troubadours et l’ancien français, l’espagnol et les patois d’Espagne, le catalan, le portugais, l’italien et ce qu’il appelle la langue valaque ou moldave (c’est-à-dire le roumain). Sa comparaison est à la fois diachronique, de la langue des troubadours, terminus a quo certes défectueux, aux différentes langues latines, terminus ad quem, mais aussi, en un sens, synchronique puisqu’il va aussi comparer différents états de ces langues latines entre elles : « Je comparerai les éléments et les formes des langues de l’Europe latine, quand la comparaison pourra s’établir entre toutes ces langues ou la plus grande partie, mais auparavant je dois indiquer ici les rapports plus particuliers de chaque langue avec la langue des troubadours » (Raynouard 1821 : XI).
9Ces principes trouvent une concrétisation méthodique dans l’usage de tableaux comparatifs, que Raynouard mobilise pour structurer sa démonstration. Nous ne passerons pas en revue chaque élément moteur de changements et d’évolutions de langue à langue, mais nous retiendrons deux exemples emblématiques de ces tableaux comparatifs afin d’illustrer leur pertinence pour la notion même d’intercompréhension et leur dimension didactique potentielle. Dans la section « Comparaison des langues de l’Europe latine », une fois le « Discours préliminaire » achevé, Raynouard s’engage à comparer les diverses langues latines avec cette langue romane rustique. À titre d’exemple, on se référera au tableau des « substantifs féminins, en A bref ou muet, qui se trouvent dans la langue romane et dans les autres langues de l’Europe latine », au chapitre II de son ouvrage :
10 Roman Français Espagnol Portugais Italien
11ALB Alba Aube Alba Alva Alba
12OMB Tomba Tombe Tomba Tomba Tomba
13ARB Barba Barbe Barba Barba Barba
14ERB Herba Herbe Yerba Herva Erba
15[…]
16UN Luna Lune Luna Lua Luna
17ENGU Lengua Langue Lengua Lingua Lingua
18[…] (Ibid. : 25-30).
19Ou encore à la comparaison des substantifs en AGE, dans le même chapitre, cette fois sous une autre disposition :
20Roman : Corage, lenguage, linhage, message, omenage, viage, etc.
21Français : Courage, langage, lignage, message, hommage, voyage, etc.
22Espagnol : Corage, lengage, linage, mensage, omenage, viage.
23Portugais : Coragem, lenguagem, linhagem, mensagem, homenagem, viagem.
24(Ibid. : 31).
25Ces deux exemples reposent sur la même logique : en juxtaposant verticalement ou horizontalement les formes lexicales des différentes langues étudiées, ils rendent immédiatement visibles leurs similitudes. Ces tableaux synoptiques constituent ainsi l’outil central d’une pratique comparative fondée sur l’identification systématique d’analogies et de différences entre langues typologiquement proches. À cet égard, les travaux de Raynouard se situent aux sources mêmes du concept d’ICLR. En effet, la méthode visuelle et structurante de ces tableaux a été reprise, sous des formes diverses mais avec des finalités semblables, par plusieurs générations de linguistes et par la plupart des approches didactiques contemporaines de l’intercompréhension. Dans un premier temps, ils servent à illustrer l’existence d’une famille linguistique, en soulignant la parenté et le continuum entre langues proches ; dans un second temps, ils établissent des ponts entre ces langues pour faciliter leur compréhension et leur apprentissage. Si nous ne pouvons affirmer avec certitude que Raynouard ait été l’inventeur de ce dispositif comparatif à visée didactique, il semble bien avoir été le premier, à notre connaissance, à l’appliquer systématiquement au domaine des langues romanes. Il serait toutefois pertinent d’explorer davantage l’histoire de ce type de tableau dans d’autres familles linguistiques et d’autres traditions épistémologiques.
26Loin de contredire l’héritage de Raynouard, l’approche de Vayssier en constitue une inflexion significative : la comparaison ne vise plus à reconstruire une origine commune, mais à documenter la diversité des usages langagiers dans leur ancrage géographique et social. En ce sens, l’usage du tableau s’élargit : il n’est plus seulement vecteur d’unité, mais révélateur de la fragmentation dialectale.
27L’abbé Vayssier, dans son Dictionnaire patois-français du département de l’Aveyron (1879), reprend et étend la méthode comparative déjà à l’œuvre chez Raynouard, tout en l’adaptant à un objet d’étude différent : celui des parlers locaux, du patois rouergat et de ses variantes. À travers une série de tableaux synoptiques comparant le patois aux langues romanes voisines, Vayssier développe une approche qui combine observation philologique et conscience dialectale. Loin d’envisager la comparaison comme moyen de reconstruction d’une langue commune, il y voit plutôt un instrument de représentation de la diversité linguistique, sensible aux formes vernaculaires, à la variation géographique et à la parenté latine. Son entreprise, à la fois lexicographique, étymologique et cartographique, témoigne ainsi d’un moment charnière dans l’histoire du comparatisme, lorsque le tableau cesse d’être seulement démonstratif pour devenir également documentaire et presque ethnolinguistique.
28Il cite d’ailleurs le nom de Raynouard qui « a montré à la postérité dédaigneuse que le midi de la France avait eu une langue formée et une littérature remarquable avant le débrouillement et la formation de notre langue nationale » (Ibid. : XVIII) ainsi que celui de Diez (1794-1876), professeur à l’université de Bonn, à qui on a souvent attribué la naissance de la philologie romane en Allemagne. Son entreprise s’insère donc dans un premier linéament épistémologique quant à l’appréhension de ce patois de l’Aveyron qui ne possédait jusqu’alors pas de dictionnaire.
29Il mobilise pour cela une série de tableaux comparatifs à triple ou quadruple entrée permettant de visualiser les proximités et divergences morphologiques. Ces tableaux, présentés comme des moyens de faciliter la comparaison, servent à mettre en évidence une continuité latine, tout en soulignant les spécificités régionales. Vayssier insiste notamment sur la variation diatopique : d’un canton ou d’une commune à l’autre, un même mot peut varier sensiblement, signe d’une conscience aiguë de la pluralité linguistique.
30Par exemple, dans le chapitre II, il opère une première comparaison entre le roumain, la patois et le français, mettant en lumière cette idée de continuum romanophone :
31ROUMAIN. PATOIS. FRANÇAIS.
32Kost cost, couost coût.
33Paket paquét, poquét paquet.
34Sari sari, soli sortir.
35Ger. gèr, gél glace.
36par. par, pal pieu.
37[…] (Ibid. : XVII).
38On trouve également une quadruple comparaison, dans le chapitre III, entre le rouergat, le languedocien, le latin et le français, toujours afin d’exemplifier son analyse qui nous apparaît aujourd’hui, comme un témoignage, un rapport quasi sociolinguistique du patois de Rouergue et donc de l’écosystème pluriel et diversifié de la France dans les dernières décennies du XIXe siècle :
39ROUERGAT. LANGUEDOCIEN. LATIN. français.
40Fèsto fèsta festa fête
41Tèsto tèsta (tête) testa crâne
42róso, rouóso. rosa rosa rose
43hóuro hóura hora heure
44Embeíllo embecílla imbecilla imbécile.
45[…] (Ibid. : XXIII).
46Puis finalement, dans le chapitre VI consacré aux « Rapports de notre patois avec le latin, l’italien, l’espagnol et l’anglais », où, affirme-t-il :
47Pour montrer les rapports de fraternité entre le patois, l’italien et l’espagnol, il n’y a qu’à comparer les articles, les pronoms personnels, possessif, indicatifs et les adjectifs possessifs.
48ARTICLES
49Singulier
50PATOIS ESPAGNOL ITALIEN FRANÇAIS
51Masculin lo, lou lo, el lo, il le
52Féminin la, lo la la la
53Pluriel
54Masculin lous los i, gli les
55Féminin las, les las le les
56[…] (Ibid. : XXVI).
57Ces tableaux synoptiques reposent sur une présentation qui met directement en évidence les formes proches ou divergentes des mots dans différentes langues ou dialectes. Par exemple, dans le premier tableau (chapitre II), la comparaison entre le roumain, le patois et le français souligne non seulement la proximité lexicale évidente entre ces idiomes, mais révèle aussi des variations phonétiques ou orthographiques significatives qui témoignent de leur diversification historique. Dans le tableau du chapitre III, la juxtaposition du rouergat, du languedocien, du latin et du français permet à Vayssier de montrer clairement comment les formes dialectales sont souvent plus proches des racines latines que leurs équivalents français standardisés. Enfin, le tableau des articles (chapitre VI) est particulièrement significatif en ce sens qu’il met en lumière les similarités grammaticales profondes entre les langues romanes, au-delà des seules ressemblances lexicales, confirmant ainsi l’existence d'une parenté structurelle sous-jacente, principe central du comparatisme roman.
- 3 « Ces patois ont avec la langue des troubadours encore plus de rapports et de conformité que la lan (...)
58De Raynouard à Vayssier, nous mesurons donc facilement la continuité dans cette perspective comparative philologique où l’acte de comparaison éveille une conscience métalinguistique à la base même de l’étude du langage et des langues. Ces deux savants ont en effet en commun d’avoir rapproché des langues et variétés de langues, au moyen d’exemples d’aspects grammaticaux relevés certes dans des sources écrites, mais avec toutefois une certaine conscience de la pluralité linguistique dans le fait même d’incorporer, dans leur comparaison, des patois3, des dialectes, des variétés de langues autres que l’unique langue française jusqu’ici policée par des siècles de grammaticalisation et donc de normalisation. Qu’est-ce que comparer des langues sinon mettre au jour leur variation et leur diversité ? Leurs réflexions et descriptions peuvent être donc comprises comme une première étape dans l’appréhension de la variation linguistique, sur un axe temporel, et donc des premières strates de l’idée d’ICLR, à un niveau d’abord structurel, dans les rapports qu’ils ont établis entre les grammaires de ces langues, strates qui sont ainsi initialement un sujet linguistique porté vers une réflexion sur la proximité/distance entre langues.
59Il convient cependant de souligner que la continuité que nous évoquons ici concerne essentiellement l’utilisation formelle des tableaux synoptiques. Les objectifs et les corpus diffèrent sensiblement : si Raynouard et Vayssier cherchaient à établir ou valoriser une origine commune ou une diversité régionale, les méthodes contemporaines d’intercompréhension visent explicitement l’apprentissage plurilingue en contexte éducatif. Ainsi, plutôt qu’une filiation intellectuelle directe, nous proposons d’analyser une transformation et une adaptation didactique d’un dispositif technique de comparaison linguistique. Après avoir mis en lumière les usages du tableau comparatif dans une visée philologique, nous abordons ici sa réappropriation contemporaine dans un cadre explicitement didactique.
60Depuis les années 1990, la didactique de l’IC s’inscrit dans les politiques linguistiques européennes, orientées vers la valorisation du plurilinguisme et des compétences linguistiques partielles (Escudé & Janin 2010). C’est dans ce contexte institutionnel que se sont développées des méthodes didactiques fondées sur des pratiques comparatives héritées du comparatisme philologique, en particulier à travers l’usage systématique des tableaux synoptiques. Cette section analyse la manière dont ces pratiques ont été adaptées et intégrées dans des dispositifs pédagogiques contemporains.
61L’émergence des approches didactiques IC a bénéficié du soutien actif d’organismes liés à l’Union européenne. Ainsi, la Commission européenne y contribue en allouant un budget spécifique dédié à l’éducation et à la formation. De même, le Conseil de l’Europe, ainsi que le Centre européen pour les langues vivantes, qui en dépend directement, ont joué un rôle clé dans ce domaine. On peut notamment citer, à titre illustratif, la création du Cadre européen commun de référence pour les langues (CECR), initialement publié en 2001, puis enrichi en 2018 par un volume complémentaire intégrant de nouveaux descripteurs, ou encore l’élaboration du Cadre de référence pour les approches plurielles des langues et des cultures (CARAP) (Candelier et al. 2013).
62Parmi les méthodes représentatives figure Euro-mania (Escudé 2008), qui s’adresse aux élèves des cycles 3 et 4 en proposant des modules disciplinaires plurilingues. Chaque module intègre différentes langues romanes pour une même activité scolaire, développant ainsi précocement une conscience plurilingue chez les élèves et valorisant leur compétence à naviguer entre langues apparentées.
63EuRom5 (Bonvino et al. 2011), quant à elle, s’adresse à des adultes et étudiants universitaires, reposant sur la lecture comparée de textes authentiques en cinq langues romanes (portugais, espagnol, catalan, italien et français). L’enjeu didactique est d’amener les apprenants à identifier par eux-mêmes des régularités lexicales et grammaticales facilitant la compréhension simultanée de plusieurs langues.
64La méthode de Paul Teyssier, Comprendre les langues romanes (2012), propose des tableaux synoptiques pour un public adulte francophone. L’apprentissage simultané de l’espagnol, du portugais, de l’italien et du roumain s’appuie sur des comparaisons systématiques qui développent chez les apprenants des stratégies de compréhension autonome.
65Enfin, PanromanIC (Benavente Ferrera et al. 2022) et Voyages en langues romanes (2024) pour la version française, destinées à un public universitaire ou adulte, reposent « sur une pédagogie inductive de découverte des similarités linguistiques, formalisées ensuite dans des tableaux multilingues, typique des méthodes d’intercompréhension » (Benavente Ferrera et al. 2024 : 7). Les apprenants y développent une conscience métalinguistique par l’observation active des proximités et différences entre les langues romanes.
66Toutes ces méthodes d’IC ont ainsi recours à cette logique de la comparaison, avec un traitement toutefois différent puisque tourné vers l’enseignement/apprentissage de langues apparentées, en s’appuyant dès lors sur ces acquis linguistiques et ces tableaux synoptiques. C’est dire que la didactisation dépasse largement la simple identification de ressemblances ou différences lexicales. Elle implique des consignes pédagogiques précises visant à développer chez les apprenants des compétences métalinguistiques, telles que l’inférence lexicale, la conscience morphologique et la réflexion syntaxique. Par exemple, dans PanromanIC (Benavente Ferrera et al. 2022), les apprenants sont explicitement invités à compléter des tableaux à partir de connaissances préalables ou de déductions raisonnées, dans une démarche inductive et stratégique favorisant l’autonomie linguistique. À titre illustratif, nous retiendrons l’exercice proposé à partir d’un tableau comparatif à compléter avec la consigne suivante « Cherche dans le texte le mot correspondant en français » :
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PORTUGUÊS
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ESPAÑOL
|
CATALÀ
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FRANÇAIS
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ITALIANO
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ROMÂNĂ
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|
comunidade
|
comunidad
|
comunitat
|
|
comunità
|
comunitatea
|
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minoria
|
minoría
|
minoria
|
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minoranza
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minoritate
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desconhecido
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desconocido
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inconegut/
desconegut
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sconosciuto
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necunoscut
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castelo
|
castillo
|
castell
|
|
castello
|
castel
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floresta
|
floresta/bosque
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bosc
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foresta/bosco
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pădure
|
67(Ibid. : 9).
68Ce tableau vise à impliquer activement l’apprenant en l’invitant à compléter les termes manquants dans la colonne « français » à partir des formes disponibles dans les autres langues romanes. L’objectif didactique est ici de stimuler un raisonnement analogique et inductif, permettant aux apprenants de mobiliser leurs connaissances préalables ou leurs intuitions sur les correspondances lexicales entre langues romanes. En ce sens, ce dispositif technique du tableau synoptique matérialise concrètement la dimension cognitive de l’apprentissage par comparaison.
69En un sens, on retrouve ici la logique de ce que Jack Goody nomme « la raison graphique » (1979), à savoir la capacité d’organiser visuellement l’information sous forme de tableaux ou de listes, facilitant ainsi la comparaison et l’inférence entre langues. Dans cette optique, l’usage didactique du tableau dans PanromanIC ne se limite pas à la simple mise en évidence de ressemblances formelles ; il s’agit d’un véritable dispositif pédagogique favorisant la prise de conscience métalinguistique et l’autonomisation stratégique des apprenants.
70Toutefois, si les tableaux synoptiques permettent une approche visuelle efficace pour sensibiliser à la parenté lexicale et grammaticale, ils n’abordent cependant pas les dimensions phonétiques, prosodiques ou sémantiques de l’IC. L’existence de faux amis ou de différences phonologiques significatives rappelle que la ressemblance graphique ne suffit pas à garantir la compréhension effective dans l’usage oral spontané. C’est pourquoi, la didactique de l’ICLR intègre nécessairement des activités complémentaires axées sur la compréhension orale, l’interaction plurilingue et l’approfondissement des nuances sémantiques. Dans les manuels PanromanIC et Voyage en langues romanes, il est d’ailleurs vivement recommandé de recourir aux enregistrements audios des textes, tout en accompagnant leur lecture. En effet :
Cela permettra non seulement de profiter des sonorités d’une langue, déployée dans ses multiples accents, mais aussi d’associer des phonèmes aux graphèmes et donc de mieux comprendre certains termes qui peuvent s’avérer quelque peu opaques à l’écrit. À l’inverse, la visualisation de certains vocables permet de comprendre leur sens quand la prononciation n’est pas transparente mais que la graphie l’est (Benavente Ferrera et al. 2024 : 15).
71Somme toute, cette mise en perspective souligne la transformation profonde des finalités attribuées à la comparaison linguistique. Initialement utilisée à des fins essentiellement descriptives et classificatoires par Raynouard et Vayssier, elle est aujourd’hui mobilisée à des fins explicitement didactiques. Ainsi, la didactique actuelle de l’ICLR trouve ses racines épistémologiques dans la philologie comparatiste, tout en renouvelant profondément sa vocation : développer chez l’apprenant une compétence plurilingue consciente et autonome, au cœur des pratiques éducatives contemporaines.
72Cet exemple illustre ainsi clairement les intrications étroites entre, d’une part, le comparatisme interlinguistique développé dans le champ linguistique, et, d’autre part, sa transposition didactique dans l’enseignement/apprentissage des langues apparentées. C’est précisément dans l’aimantation de ces deux pôles que l’idée même d’ICLR fut progressivement appréhendée, conceptualisée et plus tard calibrée. Autrement dit, les pratiques linguistiques comparatives, particulièrement visibles dans les tableaux synoptiques, ont constitué le socle épistémologique de la didactisation ultérieure de l’ICLR. En ce sens, l’étude diachronique de la variation linguistique des langues romanes représente, selon nous, le fondement méthodologique voire technique de la didactique actuelle de l’intercompréhension, en ce qu’elle rend explicites les ressemblances formelles, les régularités grammaticales et syntaxiques entre ces langues.
73La comparaison et l’étude de la variation diachronique des langues romanes ont ainsi constitué un jalon fondamental dans le moulage conceptuel de l’ICLR. Le comparatisme, véritable levier de la linguistique romane au début du XIXe siècle, en a été l’impulsion initiale. Celle-ci a ensuite trouvé un nouveau souffle à la fin du XXe siècle avec la didactisation de l’ICLR. L’acte de comparaison, de langue à langue, a dès lors servi de socle technique essentiel à l’émergence d’une didactique du plurilinguisme. Cela est notamment illustré par l’usage des tableaux synoptiques comparatifs, qui ont évolué d’une fonction strictement descriptive - visant à reconstituer l’origine commune de la famille des langues romanes, comme dans les travaux de Raynouard et de Vayssier - à une fonction pédagogique, orientée vers un enseignement/apprentissage simultané et intégré de ces langues. D’ailleurs, comme l’a souligné Meissner (2012 : 543), « la ‘comparaison de formes linguistiques comparables’ correspond au principe pédagogique difficilis per praecepta via, facilis per exempla », c’est-à-dire que la comparaison interlinguistique est une stratégie séculaire de l’acquisition des langues dont on prend d’autant plus conscience à partir du moment où on la met en pratique, ce qui est dès lors accessible à tout le monde. Ce parcours historiographique entendait, en définitive, apporter une contribution - certes partielle - à la question de l’importance de l’histoire en didactique des langues et cultures au XXIe siècle, en éclairant les fondements historiques et épistémologiques de l’ICLR tout en mettant en évidence les dynamiques de changement et de continuité qui la traversent. En définitive, l’acte comparatif développé historiquement en philologie romane constitue le fondement méthodologique et technique de la didactique actuelle de l’ICLR. Si le dispositif du tableau synoptique témoigne d’une continuité formelle depuis le XIXe siècle, ses finalités pédagogiques contemporaines traduisent une véritable transformation épistémologique, désormais centrée sur le développement d’une compétence plurilingue consciente et autonome chez les apprenants.