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Méditerranées : une histoire des mobilités humaines, 1492-1750

Alexandre Binoux
p. 243-245
Référence(s) :

Guillaume Calafat et Mathieu Grenet, Méditerranées : une histoire des mobilités humaines, 1492-1750, Paris, Éditions Points, 2023, 558 p.

Texte intégral

1Nos connaissances de la Méditerranée moderne ont connu, au cours des deux dernières décennies, un renouveau scientifique considérable que Guillaume Calafat et Mathieu Grenet, synthétisent avec brio dans ce livre de poche. Destiné notamment aux candidat·es de l’agrégation d’histoire, il était une référence pour le programme de moderne Communautés et mobilités en Méditerranée (2023‑2024). L’ouvrage propose de réfléchir sur l’éventail des mobilités et les dispositifs institués par les autorités chrétiennes et d’islam pour encadrer la mosaïque des communautés marquées par une altérité politique, religieuse ou linguistique.

2Le chapitre introductif aborde l’historiographie des études méditerranéennes, structurées d’abord par la thèse de Fernand Braudel et les six volumes de Shelomo Dov Goitein, A Mediterranean Society. Ce champ historiographique a longtemps été divisé entre une vision irénique et un point de vue réducteur définissant la Méditerranée par la conflictualité, avant que d’autres travaux comme The Corrupting Sea, (P. Horden et N. Purcells, 2000) ne critiquent cette bipolarité. La synthèse de G. Calafat et de M. Grenet s’est enrichie des travaux de l’histoire transnationale qui interroge les réseaux migratoires ou commerciaux de longue distance et plus généralement les négociations pour organiser la circulation des communautés. Le premier chapitre analyse la polarisation de la Méditerranée par les concurrences hispano‑ottomanes au xvie siècle. Héritière des possessions aragonaises, l’Espagne étendit son influence en Méditerranée occidentale par les présides en Afrique du Nord et par la protection du duché de Florence. L’Empire ottoman devint hégémonique dans le bassin oriental en mettant fin au sultanat mamelouk en 1517. Il évinça ensuite l’Espagne de la rive sud‑occidentale en plaçant sous sa souveraineté les régences d’Afrique du Nord. Les années 1570 marquèrent une nouvelle phase avec l’intrusion anglaise et hollandaise caractérisée par une supériorité financière et maritime. Le rapprochement de la France avec l’Empire ottoman normalisa sa position sur l’échiquier politique et accrut les échanges commerciaux. Le jeu des puissances dépassait toutefois le fait militaire. La connaissance et la délimitation des domaines, les entreprises de colonisation des périphéries et la codification du pavillon participaient à la « projection des souverainetés » sur les littoraux et les mobilités.

3Les conquêtes territoriales et les politiques discriminatoires qui rythmaient l’histoire des États, s’accompagnaient de mobilités imposées par la force. Ainsi le deuxième chapitre étudie les expulsions massives des juifs (1492), des mudéjars (1502 et 1526) et des morisques (1609‑1610) ainsi que la rafle des gitans (1749) en Espagne. La recherche d’une stricte correspondance entre la sujétion et la catholicité servait alors au renforcement de l’autorité royale. D’autres facteurs expliquent le déroulement de ces migrations contraintes. La régence de Tunis accueillit des morisques exilés, sélectionnés pour leurs compétences agricoles comme la taille ou l’irrigation. Autre aspect de la mobilité contrainte, l’économie de l’esclavage et de la captivité connectait aussi bien l’Afrique subsaharienne que le Caucase. Tunis, Tripoli, Gênes et Venise étaient de grands marchés aux esclaves tandis qu’Alger et Malte devenaient les pôles du rachat de captifs au xviie siècle.

4Quelle était la logistique des mobilités (chap. 3) ? La Méditerranée moderne se divisait en sous‑ensembles, marqués par une intense connectivité et traversés par des réseaux marchands plus lointains. L’évolution de la guerre navale suscita la constitution de flottes de guerre ainsi qu’une coopération croissante entre navigations commerciales et militaires. Le système de la caravane maritime au xviiie siècle dynamisa l’axe Provence‑Levant ottoman et accentua la présence européenne dans les navigations interottomanes. Les routes caravanières reliaient les marchés ottomans vers l’Asie centrale et orientale. Plusieurs structures de l’hospitalité jalonnaient ces mobilités : les fondouks, loges et entrepôts des artisans et des marchands, se multipliaient aux xvie et xviie siècles dans les grandes villes marchandes ottomanes telles que le Caire, Saïda, et Istanbul. Pour des raisons politiques, économiques et sanitaires, les États européens cherchaient à contrôler les populations par l’encadrement administratif. Dans cette « mer de papiers », les mobilités étaient davantage soumises à des régimes documentaires comme la patente maritime.

5Les États méditerranéens créaient, dans le même temps, un ensemble de dispositifs afin de suspendre les affrontements et encourager les échanges marchands (chap. 4). Les capitulations offraient la protection du sultan et autorisaient la création dans le dar‑al‑Islam de « nations » étrangères, espaces privilégiés pour les négociants sous autorité ottomane et européenne (représentée par un consul). Les nations européennes réglaient les conflits internes et appliquaient – avec difficulté – des taxes à leurs commerçants et artisans. Les ports européens furent également des lieux de privilèges accordés aux étrangers, négociés par des traités ou des édits qui questionnent les formes plurielles de la tolérance. Le Grand‑duché de Toscane offrait à Livourne des immunités juridictionnelles – les livornine – aux marchands juifs, notamment sépharades, qui intensifiaient le développement de la ville au xviie siècle. Les États méditerranéens appliquaient d’autres dispositifs pour accueillir et surveiller les communautés dans les espaces urbains et ruraux (chap. 5). Dans l’Empire ottoman, les zimmi étaient les sujets chrétiens et juifs du sultan, membres de la communauté politique mais discriminés par le paiement d’un impôt supplémentaire. S’impliquant dans l’assistance, l’éducation et la dotation, les institutions communautaires cherchaient à maintenir les frontières entre les communautés pour des enjeux démographiques et religieux. La scuola di San Nicolò dei Greci notamment dotait et mariait les jeunes femmes grecques modestes avec des Orthodoxes pour ne pas perdre un membre de la communauté dans la majorité vénitienne catholique.

6Ces communautés étaient loin d’être statiques et certaines étaient animées par des réseaux translocaux (chap. 6). La fuite des intellectuels byzantins débutant avant la chute de Constantinople (1453) témoigne de la préexistence de réseaux migratoires entre Venise et le monde grec. Chez les Sépharades, interdits de fouler la péninsule ibérique, l’expulsion traumatique avait une dimension symbolique dans la mémoire collective des groupes dispersés. Chez d’autres groupes, la terre d’origine restait un espace avec lequel on gardait contact. Ainsi, le négociant grec de Livourne Alexandros Patrinos au xviiie siècle retourna deux fois à Ioannina, en terre ottomane natale.

7Cette présence étrangère interroge les processus de ségrégation et de fréquentation dans les villes et les campagnes au septième chapitre. Les Médicis prévoyaient la création d’une colonie grecque pour peupler la petite île de Giglio et la mettre en valeur, tandis que Rome et Florence regroupèrent dans des ghettos les juifs des villes et des campagnes, vus avec méfiance. Ce schème ségrégationniste doit être nuancé par plusieurs constats. Malgré l’assignation à résidence, à Livourne ou Tunis, les esclaves des bagnes pouvaient circuler dans la ville la journée. Si la tolérance des juifs de Rome était pensée comme une étape transitoire avant leur conversion définitive, ceux‑ci nouaient des liens de solidarité pour maintenir des conditions liturgiques et normatives de la vie juive (chap. 8). Des « lieux communs » étaient également pratiqués par plusieurs communautés malgré la méfiance des autorités. Lorsqu’il visita Izmir en 1657, Laurent d’Arvieux assista à la représentation d’une pièce de Corneille, jouée à la maison consulaire de la nation française. Celle‑ci attira de nombreux spectateur·rices de la bonne société ottomane.

8Même si l’ouvrage reflète les asymétries d’un paysage historiographique, déterminé par l’inégale densité documentaire (les Balkans, la Palestine et la Tripolitaine restent par exemple peu explorés) et la maîtrise des langues des sources et de la recherche (les historiographies arabe, turque et serbo‑croate sont connues par des langues tierces), les auteurs nous offrent une série d’histoires situées autant dans les pays chrétiens que ceux d’islam, structurées par la dialectique commune des mobilités et de leur encadrement. Ce volume de plus de 500 pages, enrichie par la page Internet <https://mediterranees.hypotheses.org/​>, comprenant la bibliographie et des ressources complémentaires, est un incontournable pour les étudiant·es en histoire et les chercheur·euses travaillant sur la Méditerranée ou les migrations.

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Pour citer cet article

Référence papier

Alexandre Binoux, « Méditerranées : une histoire des mobilités humaines, 1492-1750 », Diasporas, 43 | -0001, 243-245.

Référence électronique

Alexandre Binoux, « Méditerranées : une histoire des mobilités humaines, 1492-1750 », Diasporas [En ligne], 43 | 2025, mis en ligne le 11 juin 2025, consulté le 10 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/diasporas/17546 ; DOI : https://doi.org/10.4000/144ei

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Auteur

Alexandre Binoux

Alexandre Binoux est agrégé d’histoire et doctorant contractuel à l’université Paris 1 Panthéon‑Sorbonne (Institut d’histoire moderne et contemporaine, UMR 8066) et à l’École française de Rome. Spécialisé dans l’histoire des mobilités méditerranéennes, il mène une thèse intitulée Diaspora et pouvoirs : les Grecs maniotes, la Corse et la Méditerranée nord‑occidentale (c. 1660‑1789) sous la direction de Jean‑François Chauvard.
Alexandre Binoux is an agrégé in history and a PHD student at the University of Paris 1 Panthéon‑Sorbonne (Institute of Modern and Contemporary History, UMR 8066) and at the École française de Rome. He specialises in the history of Mediterranean mobilities and he is working on a thesis entitled Diaspora and Authorities: The Maniot Greeks, Corsica and the north‑west Mediterranean (c. 1660‑1789) under the supervision of Jean‑François Chauvard.

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