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Réfugiés kurdes de Turquie en France et en Belgique de 1977 à nos jours : ouest de la France et Wallonie

Tomris Özlem Yilmaz
p. 247-249
Référence(s) :

Coline Rondeau, Réfugiés kurdes de Turquie en France et en Belgique de 1977 à nos jours : ouest de la France et Wallonie, Rennes, Presses universitaires de Rennes, « Histoire », 2023, 287 p.

Texte intégral

  • 1 Réfugiés kurdes de Turquie dans l’Ouest de la France et en Belgique de 1977 à nos jours, sous la di (...)

1Le premier ouvrage de Coline Rondeau, issue de sa thèse1 préparée en cotutelle avec les universités d’Angers et de Liège, étudie le parcours migratoire des Kurdes de Turquie en France et en Belgique. En s’appropriant le concept de « carrière migratoire », l’auteure se dote de l’objectif de rendre visible la migration kurde, assimilée à la présence turque dans les registres étatiques.

2À l’aune des données recueillies dans les archives départementales de l’ouest de la France et de l’enquête sociologique menée en Wallonie, cet ouvrage tisse une biographie migratoire des Kurdes en France et en Belgique, imprégnant ainsi leur histoire d’une dimension politique et sociale. Le style de la recherche n’est pas sans rappeler certains traits d’une méthode prosopographique en ce qu’elle trace des liens entre les biographies singulières et l’étude d’un groupe collectif à travers l’analyse d’une « carrière ». Une carrière qui est entamée par le choix de partir et qui est dessinée dans les procédures administratives en quête d’obtention d’un statut de réfugié et/ou de naturalisé. Une carrière qui plonge le lecteur dans un univers dont les codes s’appliquent d’une part, à tous les groupes migratoires, à l’ensemble des demandeurs d’asile et d’autre part, marqué par les particularités d’une kurdicité dont la reconstruction et la revendication évoluent selon une géométrie variable.

3La première partie de l’ouvrage s’intéresse aux causes de départ et aux routes empruntées. Après avoir souligné toute une série de formes de violence et de domination à travers des récits individuels, l’auteure porte son attention à des « moments » (collectifs, familiaux) qui ont conduit les Kurdes à s’engager dans la cause kurde, y accentuant l’héritage d’un discours marxiste‑léniniste. Décidés pour partir, les débutants d’asile mobilisent des ressources pour contourner et/ou franchir les frontières, font des choix face aux imprévus et empruntent les diverses routes (aériens, terrestres, maritimes) que l’on découvre grâce à des représentations cartographiques originales.

4La deuxième partie invite le lecteur dans la procédure d’asile. Attentive aux différences sur le traitement des dossiers entre l’OFPRA (Office français de protection des réfugiés et des apatrides) et le CGRA (Commissariat général aux réfugiés et apatrides), elle met en lumière les difficultés auxquelles les demandeurs sont confrontés dans la traduction de leur récit en une langue formelle et les diverses stratégies qu’ils déploient pour obtenir un statut ainsi que les enjeux auxquels font face les agents des instances d’asile dans l’évaluation des dossiers. Suivant le fil du questionnaire auquel le requérant est censé répondre, l’auteure analyse l’affirmation de la kurdicité dans ses diverses formulations (affiliation politique, collective, territoriale) et les manières de « (re)fabriquer son histoire » afin d’apporter la preuve d’un risque de persécution. Ainsi, C. Rondeau donne du sens à ce qui a été dit et aux non‑dits, s’arrête sur les différents choix du passé pour y montrer les disparités et examine les différentes logiques dans l’élaboration des preuves à présenter, à travers la procédure spécifique de deux demandeurs d’asile, l’un en France, l’autre en Belgique.

5Les décisions de rejet de l’OFPRA et du CGRA sont ensuite examinées par une approche critique afin de montrer la nature variable des interprétations liées au contexte familial, à l’engagement politique, à la question de genre et à la place de l’individu inséré dans un groupe. La mobilisation des Kurdes face aux décisions négatives, illustrée par les grèves de la faim menées en Belgique et en France au début des années 1990, est étudiée par l’analyse de la représentation de cette mobilisation dans les organes de presse et les instances étatiques (Renseignements généraux du Morbihan). À ce titre, sont mises en évidence les divergences dans la manière dont cette mobilisation est interprétée et les différents rôles tenus par les organes de l’État et de presse quant aux répercussions de cette lutte. Les stratégies déployées pour gagner en visibilité dans l’espace public s’enchaînent avec d’autres méthodes pour se rendre invisible, notamment par ceux qui sont reconduits à la frontière. L’auteure explore alors le processus d’« invisibilisation » en examinant les déplacements de neuf Kurdes à l’appui des réseaux qu’ils établissent, tout en fournissant des informations sur les actions des forces de l’ordre. Enfin, la partie se clôt par une réflexion sur les raisons derrière l’assignation des différents statuts des réfugiés sur les certificats administratifs, tels que « Réfugié de nationalité turque et d’origine kurde », « Réfugié de nationalité turque », « Nationalité : Turquie ».

6La troisième partie se penche sur les parcours d’installation et d’intégration dans les nouveaux espaces. En se basant sur les trajectoires individuelles, l’auteure se concentre sur leur ancrage à Cholet et à Liège, et examine les réseaux d’entraide qui s’y révèlent autour de thèmes liés à l’hébergement et à l’emploi. L’entraide consolide le groupe aussi sur un terrain politique que l’auteure explore en entrouvrant la porte de l’association kurde Têkoşer : l’Union des travailleurs et étudiants kurdes en Belgique. Après avoir retracé l’histoire de l’implantation de cette association et son combat vis‑à‑vis des forces politiques extérieures, le lecteur est amené à découvrir les ressources de ce milieu associatif à travers le déroulement d’Ayn‑i Cem et la célébration de Newroz. La force de ces rassemblements est particulièrement recherchée dans leur capacité de maintenir en vie une mémoire collective nourrie par des éléments politiques, sociaux et symboliques. En dernier lieu, le regard est porté sur le processus de naturalisation : l’évaluation du niveau d’assimilation des requérants par les agents des États d’accueil est d’abord constatée autour des interrogations qui portent sur le parcours professionnel, l’organisation de l’espace privé, la maîtrise de la langue, tout en accordant une attention particulière aux représentations genrées. Les demandes de naturalisation sont ensuite étudiées dans les lettres de présentation des requérants, qu’ils fassent partis des immigrés venus dans le cadre des accords de main‑d’œuvre, ou qu’ils bénéficient déjà d’un statut de réfugié.

7Les quelques remarques que nous pouvons aborder seraient les suivantes. L’histoire de la mouvance nationaliste kurde aurait pu être résumée d’une manière synthétique et compréhensive pour mieux accompagner le lecteur et lui offrir une analyse complète. Considérer les dynamiques internes de la cause kurde dans son évolution donnerait l’occasion à l’auteure d’argumenter son interprétation selon laquelle l’absence de référence « aux actions menées par le PKK à l’encontre des villageois » dans les témoignages montrerait une approbation tacite des actes de violence perpétrés par le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan). Par ailleurs, une contextualisation historique fine permettrait d’apprécier la profondeur de l’analyse. Il aurait été nécessaire de rappeler que, aux ténèbres des années 1980 et 1990, des millions de personnes ont quitté les régions d’est et du sud‑est de la Turquie pour vivre dans d’autres villes du pays. Le rappel de ce constat, mis en dialogue avec le nombre des débutants d’asile, susciterait des questions pertinentes et ferait gagner une perspective à l’ouvrage. La mise en contexte nous permettrait également de comprendre en quoi la domination de l’État a évolué au fil du temps, en l’absence de laquelle les récits des demandeurs d’asile s’inscrivent dans une temporalité figée, laissant supposer que l’on fuit le même pays en 1993 et en 2018. D’autre part, nous pensons que le cadre méthodologique de cette étude ne nous permet pas d’évaluer avec rigueur les décisions de rejet des instances d’asile. Sans pouvoir analyser les « zones d’incertitude » que contrôlent les autorités et les requérants, sans pouvoir puiser les décisions dans un corpus juridique du droit d’asile, les remarques avancées sur la nature de ces décisions restent partielles, si ce n’est arbitraires. Notons que la manière dont l’historienne perçoit et traite l’objectivité pourrait susciter des interrogations lorsque l’on nous transmet un récit sans préciser s’il s’agit d’un témoignage.

8Ces critiques n’enlèvent rien de la qualité d’une recherche méticuleusement réalisée, de la curiosité de son auteure et de son expression fluide. L’ouvrage atteint son objectif et contribue aux études kurdes avec un accent sur la condition des réfugiés en France et en Belgique.

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Notes

1 Réfugiés kurdes de Turquie dans l’Ouest de la France et en Belgique de 1977 à nos jours, sous la direction d’Yves Denéchère, Chadia Arab et de Hassan Bousetta, soutenue le 17 décembre 2020 à Angers, <https://www.theses.fr/2020ANGE0084>.

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Pour citer cet article

Référence papier

Tomris Özlem Yilmaz, « Réfugiés kurdes de Turquie en France et en Belgique de 1977 à nos jours : ouest de la France et Wallonie », Diasporas, 43 | -0001, 247-249.

Référence électronique

Tomris Özlem Yilmaz, « Réfugiés kurdes de Turquie en France et en Belgique de 1977 à nos jours : ouest de la France et Wallonie », Diasporas [En ligne], 43 | 2025, mis en ligne le 11 juin 2025, consulté le 09 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/diasporas/17572 ; DOI : https://doi.org/10.4000/144eh

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Auteur

Tomris Özlem Yilmaz

La thèse en Sciences sociales et philosophie de la connaissance de Tomris Özlem Yilmaz s’intitule « Vision nationale » (Millî Görüş) : religion, nationalisme et politique chez les Turcs de France et d’Allemagne (Didier Lapeyronnie [dir.], soutenue le 26 janvier 2018 à Sorbonne université, <https://www.theses.fr/2018SORUL028>).

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Droits d’auteur

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