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Se (dé)placer : mobilités sociales et migrations

Marie‑Hélène Chevrier
p. 251-254
Référence(s) :

Jennifer Bidet, Hugo Bréant, Amélie Grysole, Anton Perdoncin, Liza Terrazzoni et Simeng Wang (dir.), Se (dé)placer : mobilités sociales et migrations, Aix-en-Provence, Presses universitaires de Provence, « Sociétés contemporaines », 2023, 162 p.

Texte intégral

  • 1 Ce colloque s’est tenu les 13 et 14 juin 2019 à l’École normale supérieure de Paris.

1C’est par l’exemple du couple de chercheurs allemands d’origine turque (Özlem Türeci et Uğur Şahin) ayant gravi les échelons et fondé l’entreprise BioNTech puis développé un vaccin ARN contre la Covid‑19 que débute l’ouvrage, issu du colloque international Mobilités sociales et migrations internationales1 et dirigé par une équipe de sociologues. L’objet exprimé est de faire un pas de côté par rapport à la thématique de l’intégration culturelle des migrants dans la société d’accueil pour plutôt s’intéresser aux changements de position sociale, tant ascendants que descendants, en regard de la mobilité spatiale et tels qu’ils sont perçus et évalués par les migrants eux‑mêmes.

2Comme le soulignent les auteurs en introduction, la tâche n’est pas aisée car les indicateurs et outils permettant d’évaluer les trajectoires sociales individuelles sont bien souvent propres à chaque pays, tout comme le sont les représentations du travail et de la migration elle‑même au sein de la population, se prêtant ainsi mal à la comparaison internationale. C’est pourquoi le choix qui est ici fait de proposer des études de cas diversifiées tant sur le plan des pays de départ et d’accueil des migrants que sur celui de leurs origines sociales est judicieux. Il permet de mettre en avant l’importance des perceptions et des représentations pour ce qui concerne la mobilité sociale au sein des migrations internationales. C’est ce que montre, par exemple, le chapitre de Julien Debonneville concernant les Philippines : un même métier (travailleur domestique) peut être perçu à la fois comme peu valorisant voire dégradant lorsqu’il est exercé aux Philippines où il est l’apanage des classes populaires et, au contraire, preuve de réussite sociale lorsqu’il est exercé à l’étranger, plus souvent par des ressortissantes philippines appartenant aux classes moyennes.

3Bien que, comme rappelé en introduction, les migrations Sud‑Sud soient aujourd’hui majoritaires en termes de flux (38 % des flux), les cas étudiés dans cet ouvrage se concentrent sur des exemples de migrations Sud‑Nord et de pays en développement vers d’autres pays plus avancés dans le processus (du Cameroun, du Mali et du Maghreb vers la France et/ou l’Allemagne, des Philippines vers les pays du Golfe et le Canada ou encore de l’Équateur vers l’Espagne) mais présente également des cas de migrations de travail entre pays à haut niveau de développement (jeunes joueurs de football dans différents pays européens, Français et Espagnols salariés de l’industrie aéronautique vers l’Allemagne ou encore Français vers les pays du Golfe). Un intérêt particulier est porté aux exemples de migrations concernant les femmes et les jeunes, deux catégories longtemps en retrait des études sur les migrations. Ces cas sont en outre traités suivant des approches scientifiques différentes, fonction des disciplines de rattachement des contributeurs : quatre sociologues, une ethnologue, deux anthropologues et une géographe. Tous se fondent sur des enquêtes de terrain effectuées à l’échelle de plusieurs années.

4Les directeurs de cette publication ont fait le choix de répartir les contributions entre trois grandes parties illustrant la mobilité sociale ascendante ou descendante concomitante de la mobilité spatiale, mais aussi la recherche d’une certaine immobilité sociale au cœur de la mobilité spatiale.

5La première partie (p. 31 à 74) intitulée « Faire bouger les hiérarchies » rassemble les contributions de Sylvaine Camelin (ethnologue) sur les assistantes familiales d’origine maghrébine en région parisienne, de Pauline Vaillot (sociologue) sur les ingénieurs aéronautiques en mobilité internationale et de Yacine Amenna (anthropologue) sur les jeunes joueurs de football en France et en Angleterre. Les trois auteurs reprennent des figures connues de la migration internationales mais parfois invisibilisées car intégrées dans des types de flux spécifiques (les migrations des femmes maghrébines étudiées dans le cadre du regroupement familial mais non pour elles‑mêmes) ou suscitant moins d’intérêt car concernant des migrations choisies entre pays dits des « Nords ». Ces trois études de cas montrent l’importance des compétences (maternelle pour les assistantes familiales maghrébines, linguistiques pour les ingénieurs et physiques pour les joueurs de football) qui permettent la mobilité sociale précisément dans le contexte de migration ne deviennent réellement facteur d’ascension sociale que dans le cadre de migrations internationales et peuvent parfois même, en étant essentialisées, contribuer à définir la représentation des migrants dans le pays d’accueil : c’est l’exemple de la « mère arabe » développé par S. Camelin, montrant comment les femmes maghrébines ont accepté voire contribué à la naturalisation de la compétence maternelle les concernant et qui leur permet d’accéder plus aisément aux métiers d’assistante maternelle et familiale. L’ascension sociale ne se fait alors pas seulement à l’échelle de l’individu mais bien de la famille entière, comme bien montré par Y. Amenna à travers l’exemple des jeunes joueurs de football qui constituent, selon l’expression recueillie par le chercheur, « la Mercedes de la famille ». Elle peut également concerner la génération suivante qui bénéficiera du travail et des connaissances acquises par les pères et mères primo‑arrivants.

6La seconde partie, « Garder son rang », regroupe les contributions de Pamela Feldman‑Savelsberg (anthropologue) sur les migrants camerounais en France et en Allemagne, de Joanne Le Bars (géographe) sur les femmes kayésiennes (Mali) sans papiers en France, ainsi que celle de Claire Cosquer (sociologue) sur les expatriés français à Abu Dhabi. Cette partie s’intéresse à la migration de manière plus transnationale que la précédente. En effet, les contributions mettent en avant des formes de syncrétisme culturel qui se créent dans la migration, notamment avec la mise en place de traditions empruntant à la fois à celles du pays de départ et d’accueil et qui se veulent la manifestation d’un statut social de classe moyenne. Ces nouvelles traditions se diffusent peu à peu dans le pays d’origine, contribuant à la formation de réseaux transnationaux. Il en va de même avec la question du logement étudiée plus particulièrement par J. Le Bars qui montre une forte intrication sociospatiale au cœur des migrations internationales : la qualité de l’espace domestique vécu, tant celui préparé en vue du retour dans le pays d’origine que celui habité dans le pays d’accueil, est le marqueur de l’ascension sociale.

  • 2 Alain Tarrius, « Territoires circulatoires et espaces urbains : différenciations des groupes migran (...)

7Enfin, la troisième et dernière partie, « Se placer ici et là‑bas », nous donne à lire les contributions de deux sociologues : J. Debonneville, qui étudie la migration des travailleuses domestiques philippines, et Anna Perraudin, qui s’intéresse au patrimoine immobilier transnational des migrants équatoriens en Espagne. Autant de migrations qui nécessitent un capital financier déjà relativement important. J. Debonneville souligne en effet que les candidates philippines à la migration doivent passer par des agences, ce qui implique des frais, au montant indexé sur le niveau de vie des pays de destination. Ici est abordée la migration comme stratégie d’ascension sociale à l’échelle d’une vie. Les personnes migrantes étudiées par ces deux sociologues font partie des classes moyennes de leur pays de départ et envisagent la migration comme un moyen de se construire un capital transnational, au sens bourdieusien du terme. Dans le cas des travailleuses domestiques philippines, il s’agit notamment d’un capital social et culturel : cette carrière à l’étranger (souvent ponctuée d’aller‑retour entre différents pays) est perçue aux Philippines comme un symbole de réussite professionnelle, qui procure aux travailleuses migrantes un sentiment de fierté, alimenté par la conscience de participer activement à l’économie de leur pays. Le prestige des Philippines musulmanes allant travailler dans les pays du Golfe est également augmenté car, contrairement à la plupart de leurs compatriotes, elles peuvent profiter de leur localisation pour effectuer le Hadj, grand pèlerinage à La Mecque que doit accomplir tout musulman qui en a la possibilité. Les migrants équatoriens misent quant à eux davantage sur la constitution d’un patrimoine matériel, en Espagne et/ou en Équateur dans le cadre classique d’un « projet de retour », parfois au prix d’un déclassement puisqu’ils occupent souvent des emplois subalternes assez mal payés. Pour les migrantes philippines tout comme pour les Équatoriens, les migrations sont l’occasion de la construction de véritables « territoires circulatoires2 ».

8Le croisement de toutes ces études de cas mêlant les approches sociologique, ethnologique, anthropologique et géographique, permet d’appréhender le phénomène migratoire de manière plus incarnée, par le prisme de la mobilité sociale. Cette contribution interdisciplinaire à l’étude des migrations fait ainsi un état des lieux actualisé et bienvenu des multiples visages des migrations contemporaines.

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Notes

1 Ce colloque s’est tenu les 13 et 14 juin 2019 à l’École normale supérieure de Paris.

2 Alain Tarrius, « Territoires circulatoires et espaces urbains : différenciations des groupes migrants », Les Annales de la recherche urbaine, nos 59‑60‑(Mobilités), 1993, p. 51‑60, <https://www.persee.fr/doc/aru_0180-930x_1993_num_59_1_1727>.

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Pour citer cet article

Référence papier

Marie‑Hélène Chevrier, « Se (dé)placer : mobilités sociales et migrations », Diasporas, 43 | -0001, 251-254.

Référence électronique

Marie‑Hélène Chevrier, « Se (dé)placer : mobilités sociales et migrations », Diasporas [En ligne], 43 | 2025, mis en ligne le 11 juin 2025, consulté le 10 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/diasporas/17585 ; DOI : https://doi.org/10.4000/144ek

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Auteur

Marie‑Hélène Chevrier

Marie‑Hélène Chevrier est maître de conférences en Géographie à l’Institut catholique de Paris, rattachée à l’Unité de recherche « Religion, Culture et Société » (EA7403). Elle a publié en 2020 Espaces sacrés, tourisme et sécularisation dans les lieux de pèlerinage catholique (Paris, éd. l’Harmattan, coll. « Géographie et cultures »), tiré de sa Thèse. Elle s’intéresse également aux questions migratoires et a ainsi publié le chapitre « À Fourvière devenir visible. Les sanctuaires : lieux de l’expression des identités catholiques migrantes » dans l’ouvrage : Migrants catholiques en France : ancrages sociaux et religieux, publié en 2023 et dirigé par Valérie Aubourg, Jacques Barou et Cécile Campergue (Presses universitaires de Grenoble, « Libres cours, Politique », p. 225‑238).

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