Étudier les mobilités antiques : réflexions sur un tournant historiographique
Résumés
Claudia Moatti évoque le « tournant migratoire » de l’historiographie antique au cours de ces vingt dernières années. Les recherches en sciences sociales ont produit des déplacements conceptuels et méthodologiques, permettant une réévaluation radicale de l’importance du mouvement dans les sociétés grecque et romaine. Les travaux récents ont souligné le rôle des villes dans l’intégration des migrants, le caractère réticulaire du modèle impérial romain, les développements d’une culture de la mobilité ; le droit a saisi cette mobilité pour la définir ou pour l’encadrer, favorisant le développement de ce qu'on pourrait appeler des politiques migratoires. Il importe de conserver une approche comparatiste dans ce domaine de recherche, d’autant plus quand on s’intéresse à l’expérience même des migrants.
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Marianne Amar : Les sociétés anciennes ont longtemps été présentées comme des sociétés immobiles. Est-ce que vous pouvez revenir brièvement sur cette tradition historiographique ?
Claudia Moatti : Dans un article paru en 1971, le démographe Wilbur Zelinsky théorisait l’idée, largement répandue avant lui, que la migration avait constitué un élément marginal ou exceptionnel dans les périodes pré-contemporaines : liant la mobilité humaine au niveau de développement d’une société, il expliquait que la transition démographique vers une forte migration (« the mobility transition ») datait seulement de la révolution industrielle, caractérisée par les progrès de la technologie et de la rationalité. Cette théorie évolutionniste eut un grand écho, comme le montre, dans ces mêmes années, chez le grand historien de Cambridge Moses Finley par exemple, la définition des sociétés antiques comme des sociétés de face-à-face.
- 1 Voir Bernard Knapp, Peter Van Dommelen, « Introduction », in id. (eds.), Material Connections in t (...)
- 2 Roland Étienne, « Mobilités, immobilismes des personnes et des groupes », in Pierre Rouillard (dir (...)
Sans doute les historiens savaient-ils depuis longtemps que les sociétés anciennes avaient connu des mouvements de population, et l’étude de la colonisation grecque des viiie-vie siècle ou des échanges en Méditerranée archaïque en avait montré toute l’importance. Mais dans le premier cas, ils considéraient ce phénomène comme exceptionnel, et s’intéressaient plutôt à la fondation comme événement et aux processus d’acculturation entre colons et locaux ; dans le second cas, ils analysaient la production, la distribution, le quantitatif donc1, sans prendre en compte le phénomène migratoire en tant que tel. Si aujourd’hui certains plaident encore pour l’idée d’un « développement endogène des sociétés antiques » et pensent que ce qui compte pour l’historien, c’est la masse de ceux qui restent et « qui absorbent ceux qui viennent2 », si très peu d’ouvrages de synthèse sur l’Antiquité consacrent un chapitre aux migrations en dehors des travaux de démographie historique, la plupart des historiens retiennent que les sociétés antiques (et plus largement pré-contemporaines) ont été mobiles. Une vision que les Anciens n’auraient pas démentie, si l’on en juge par la mémoire des migrations archaïques dans l’imaginaire antique, ou l’omniprésence du voyage dans les premiers grands textes : le récit de l’Égyptien Ounamon au xie siècle, la saga d’Ulysse, celle d’Énée – jusqu’à saint Paul qui hypostasiait la figure du migrant.
Marianne Amar : Vous avez mis en lumière un migratory turn dans l’étude des mondes anciens, en lien avec l’émergence de la world history qui a incontestablement contribué à renouveler les études migratoires. Pour les mondes anciens, quels en sont les principaux apports ?
- 3 Peregrine Horden, Nicholas Purcell, The Corrupting Sea. A Study of Mediterranean History, Londres, (...)
- 4 Irad Malkin, Un tout petit monde. Les réseaux grecs de l’Antiquité, Paris, Les Belles Lettres, 201 (...)
- 5 Cyprian Broodbank, The Making of the Middle Sea. A History of the Mediterranean from the Beginning (...)
Claudia Moatti : En introduisant dans les sciences humaines et sociales la dynamique de la globalisation, ces approches ont incité à prêter une attention particulière aux connexions, aux réseaux, donc aux mobilités. À l’analyse des territoires, souvent déterminée par l’histoire nationale, s’est ainsi peu à peu substituée celle des circulations ou de l’environnement – d’où l’intérêt porté à la mer, et le développement des Sea Studies ou de la thalassographie, annoncé par le livre très débattu de Peregrine Horden et Nicholas Purcell, The Corrupting Sea, paru en 20003. Mais ces déplacements ont ouvert d’autres pistes : par exemple, une réflexion nouvelle sur la formation des identités en migration, bien illustrée par les travaux d’Irad Malkin sur les circulations grecques archaïques4 ; ou encore la prise en compte de sources négligées jusqu’alors. Dans son livre sur la Méditerranée préhistorique et protohistorique, The Making of the Middle Sea. A History of the Mediterranean from the Beginning to the Emergence of the Classical World5, paru en 2013, Cyprian Broodbank définissait ainsi son travail comme une « histoire barbare » ou « polyglotte », c’est-à-dire non limitée aux sources latines et grecques, l’idée étant de redonner aux peuples soumis par les Grecs et les Romains la place qu’ils méritent et surtout de travailler à partir de traces ou de documents produits par ces peuples.
Marianne Amar : Dans cette relecture, vous privilégiez des catégories plus larges que la migration : les circulations, la mobilité que vous définissez comme un processus inscrit dans le temps, et non comme une césure. Dans quelle mesure la mobilité s’avère-t-elle plus pertinente que le terme de migration pour l’Antiquité ? Est-ce qu’il faut opposer mobilité et sédentarité ?
- 6 Dirk Hoerder, Cultures in Contact. World Migrations in the Second Millenium, Durham, Duke Universi (...)
Claudia Moatti : Le tournant migratoire s’est accompagné d’un grand effort théorique et définitionnel. C’est ainsi en effet qu’au concept de « migration », qui suggère un mouvement déracinant (changement de résidence, permanent ou semi-permanent, et de milieu social), s’est superposé celui, plus large, de « mobilité », entendue comme « processus social ». Comme l’écrivait l’historien Dirk Hoerder, la mobilité commence avec le fait de quitter sa famille et s’achève dans un processus transnational6. Cela permet de penser les déplacements de population non comme des événements exceptionnels mais comme des phénomènes sociaux : pensons par exemple aux liens étroits entre mobilité géographique et mobilité sociale, au partage des rôles dans les familles et donc à la mobilité liée aux cycles de vie, aux micro-mobilités saisonnières ou régionales, davantage étudiées aujourd’hui.
L’un des effets de ce déplacement conceptuel a été aussi d’élargir le champ de l’enquête. Dans le monde romain, les migrants à étudier ne sont donc pas seulement des étrangers déracinés de force (otages ou esclaves) ou des barbares menaçants, mais, venant de toutes origines (citoyens et non citoyens) et se déplaçant à courte et à longue distance, des marchands, des étudiants, des professeurs, des médecins, des rhéteurs, des travailleurs saisonniers, des ouvriers, des artisans, des artistes, des exilés politiques ou des fugitifs fiscaux, mais également tous ces Romains qui, à titre public, furent envoyés comme colons, soldats ou administrateurs. C’étaient parfois des familles entières qui se déplaçaient : inscriptions et analyses isotopiques convergent pour attester la présence de femmes et d’enfants parmi ces migrants, même si la mobilité féminine (principalement des épouses de soldats ou de marchands, et des esclaves) semble bien plus réduite que celle des hommes.
Quel pourcentage représente cette mobilité ? L’augmentation du nombre de normes concernant l’absence, la captivité, le changement de domicile, le contrôle des étudiants, des marchands, etc. est un signe de l’importance que prit à l’époque impériale la circulation des personnes. Il est toutefois quasiment impossible de quantifier sérieusement. Certains historiens avancent le chiffre de 5 % de la population mais c’est une pure hypothèse : l’Antiquité ne nous a pas livré de statistiques, si bien que nos analyses portent sur des échantillons dont on ne peut établir la représentativité. Et puis, à partir de quel moment peut-on dire qu’une société est mobile ?
En revanche, il est possible d’étudier la formation de véritables diasporas (le mot étant dépouillé de sa dimension victimaire, autre effet de l’effort théorique du « tournant migratoire ») et de chaînes de migration, dont témoigne l’existence, dans les villes de l’Empire, d’associations de gens venant de la même cité ou du même village. Les inscriptions plurilingues de Rome (latin/grec/palmyrénien, par exemple) permettent tout particulièrement d’appréhender ce phénomène ; elles révèlent aussi le développement d’une sorte de « cosmopolitisation » de l’Empire, c’est-à-dire le fait que les migrants tendent à cumuler les identités plutôt que de les substituer l’une à l’autre : chez un même individu, origine palmyrénienne, langue araméenne, citoyenneté romaine, culture grecque s’affichent à égalité avec des fonctions différentes.
Marianne Amar : Ce processus de mobilité exige-t-il des compétences particulières ? Est-ce qu’il construit une culture de la mobilité, et le cas échéant, comment la décrire ?
Claudia Moatti : C’est sans doute une des questions les plus passionnantes et les moins étudiées. Elle met au cœur du problème l’expérience des migrants. Non seulement le départ exige un savoir et une organisation, mais la vie en mobilité produit également du savoir : géographie, langues, coutumes et droits locaux, opportunités à saisir. Un texte du ier siècle avant notre ère, le Périple de la mer Érythrée, écrit par un marchand très savant, décrit les routes maritimes qui mènent de l’Égypte à l’Afrique ou encore à l’Inde, et relève tout ce qu’il importe de connaître : les meilleurs endroits où accoster, le comportement des chefs locaux, les cadeaux à offrir, les bénéfices à faire… Plus généralement, les itinéraires (pour les routes terrestres) et les périples (pour les routes maritimes), qui ne sont pas des textes officiels, mais sont écrits par des particuliers, se multiplient à cette époque, attestant à la fois d’un rapport personnel et physique au territoire parcouru (on est loin des cartes scientifiques), d’un accroissement des connaissances et de la formation de réseaux dont le croisement forme finalement l’empire.
Marianne Amar : Est-ce que l’on peut parler d’un territoire qui serait construit par le mouvement même des acteurs ? Que l’on pourrait ainsi habiter en mouvement/le mouvement, avec des socialisations spécifiques ?
Claudia Moatti : On a souvent analysé l’Empire romain selon le modèle braudélien et wallersteinien du centre et de la périphérie. Sans remettre en question l’importance de Rome comme capitale, « puisque de toutes les villes il y a une route qui mène à Rome », il importe de rappeler que très vite, au début du iie siècle de notre ère, en raison des multiples voyages de l’empereur, « Rome est là où se trouve l’empereur », comme le disent les textes de droit. Le centre n’est donc pas fixe, il se déplace, et l’histoire du règne impérial s’écrit aussi sous la forme d’un itinéraire par lequel l’empereur prend possession de son empire et en démontre l’immensité.
Mais les autres mobilités ont favorisé également la création de réseaux entre cités ou entre individus de régions différentes. Prenons le cas d’un sénateur qui a été gouverneur dans cinq ou six régions différentes, passant ainsi une bonne partie de sa vie loin de Rome : il y a noué des liens avec les notables locaux, qui eux-mêmes se trouvent alors en relation ; ses réseaux ont contribué au resserrement des liens entre les différentes parties de l’Empire, tout autant, mais autrement, que les déplacements de l’empereur ou les diasporas de marchands. La même chose peut se dire des relations d’hospitalité entre intellectuels grecs et romains ou des solidarités chrétiennes qui s’égrenaient d’un lieu de contact à un autre : Athènes, Rhodes, Pergame, Alexandrie, Rome, Smyrne et dès le ive siècle aussi Antioche, Constantinople, Carthage, Nicomédie, Beyrouth, Jérusalem. La mobilité, et avec elle la correspondance active, l’échange des savoirs, les rituels de rencontre, ou encore la traduction ont tissé dans l’Empire de véritables territoires, intellectuels ou spirituels, dotés de valeurs, de codes et d’intérêts spécifiques, parfois en conflit avec le territoire impérial. C’est en ce sens qu’étudier la mobilité, introduire le mouvement dans l’histoire, change la perception même de l’espace.
Marianne Amar : L’une des grandes questions que posent les migrations concerne les conditions de l’accueil ou de l’intégration. Quels en sont, dans la Rome antique, les principaux acteurs, les lieux et les modalités ? Quel rôle tient la négociation dans cette expérience de la mobilité ? Qui négocie avec qui, en quelle occasion, pourquoi et comment ?
Claudia Moatti : Dans le monde antique, avant l’unification de la Méditerranée par Rome, la mobilité a toujours été associée à la précarité. Hors de la cité, point de droit. Pour remédier à cette situation, les cités ont passé entre elles des accords visant à assurer une protection à leurs ressortissants lorsqu’ils étaient au loin, et à ceux des cités contractantes lorsqu’ils se trouvaient chez elles : accords de type économique, qui définissaient les lieux et conditions de l’échange, accords d’isopolitie, qui assuraient des droits civiques aux migrants de ces cités ; accords interdisant la pratique du droit de saisie, qui menaçait corps et biens des étrangers : ce furent en Grèce les conventions d’asylia, et à Rome les traités d’amitié ou d’hospitalité. L’hospitalité, disait justement Claude Lévi-Strauss, était la politique internationale des sociétés traditionnelles. L’hôte était une sorte d’étranger « relatif » : il avait un statut dans la cité étrangère, tout en conservant son altérité parce qu’il n’était pas destiné à rester ; il y était familier, visible et différent à la fois. Avec le développement de l’hégémonie romaine au iie siècle avant J.-C., et donc des contacts avec le bassin méditerranéen, ces étrangers relatifs se multiplièrent, ce qui conduisit les Romains à créer un magistrat spécifique (le préteur pérégrin) et des procédures particulières pour régler les différends entre Romains et pérégrins. Le territoire romain peut ainsi se définir avant tout comme un espace juridique, constitué par les multiples accords conclus entre Rome et les peuples étrangers qu’elle rencontrait et/ou soumettait.
- 7 Anne Dufourmantelle, Jacques Derrida, De l’hospitalité, Paris, Calmann-Lévy, 1998, p. 25.
Il y avait aussi sur ce territoire des étrangers « absolus », pour reprendre la juste distinction de Derrida7, envers lesquels les autorités étaient absolument indifférentes, qui étaient invisibles en quelque sorte. Ceux-là devaient recourir à des réseaux privés d’hospitalité ou d’amitié pour obtenir un accueil décent dans une cité (la lettre de recommandation en était le sésame), ou appartenir à des structures collégiales (professionnelles, religieuses ou funéraires), comme on le voit à Rome pour la communauté juive ou pour les Palmyréniens. Ces groupes n’y vivaient pas en quartiers communautaires (les Juifs disposaient sous Auguste de plus de dix synagogues réparties sur tout le territoire urbain), mais ils formaient des associations, dont la fonction était notamment de recevoir et de protéger les nouveaux venus. Les autorités s’appuyaient ainsi sur ce contrôle social extrêmement efficace. De temps en temps, toutefois, elles intervenaient brutalement pour limiter les flux migratoires, sous prétexte qu’ils menaçaient l’ordre public : ce fut le cas de Tibère qui, en 19 de notre ère, décida l’expulsion de tous les Juifs nouvellement arrivés, ou de Claude qui, en 41, pour calmer la violence des Alexandrins à l’égard des Juifs, ordonna à ces derniers « de ne pas laisser entrer des Juifs qui arrivaient de Syrie ou d’une région d’Égypte » (papyrus de Londres, 1912). Il ne s’adressait pas au gouverneur mais à la communauté et la menaçait de représailles en cas de non-obéissance : voilà une des premières manifestations de ce que l’on appellerait aujourd’hui le délit d’hospitalité !
Marianne Amar : Dans quelle mesure les mobilités renouvellent-elles le rapport au territoire, et singulièrement à l’espace urbain ?
- 8 Claudia Moatti, « Le contrôle de la circulation des personnes dans le monde romain », MEFRA, 112, (...)
Claudia Moatti : Tissé par les accords entre Rome et les autres peuples, le territoire impérial fut progressivement décrit comme un espace fluide : c’est cette représentation idéologique que développa le slogan augustéen de la Pax romana, qui fut largement repris par la suite. « Regarde comme l’empereur nous offre une belle paix, car il est possible de voyager à toute heure, de naviguer du levant au couchant », écrit Épictète au iie siècle de notre ère (Entretiens, 3.13.9). Ni les montagnes ni les mers ne constituent plus un obstacle aux voyageurs, écrit encore un panégyriste du iiie siècle. Quel autre meilleur exemple de cette appropriation de l’espace que la définition de la Méditerranée comme « notre mer », dès l’époque d’Auguste, que la construction de routes et de ponts sur toute l’étendue de l’Empire ? La liberté de circuler fut ainsi acclamée comme une nouveauté extraordinaire, un bienfait des empereurs – on en trouve un écho dans la littérature juridique qui la définit comme un droit de l’homme libre (ius libertatis). Cela n’est toutefois pas tout à fait vrai, et j’ai pu montrer que de très nombreuses formes de contrôle ont été émises au fil des siècles8. Mais cette image d’un monde ouvert s’est imposée, y compris chez la plupart des modernes jusqu’au début des années 2000.
En ce qui concerne les cités, dont l’Empire n’est qu’un immense réseau, elles ont tiré profit de l’immigration pour maintenir leur niveau démographique, mais elles ont aussi favorisé l’intégration sociale des migrants. Un migrant qui fixait son domicile légal dans une autre cité que la sienne devenait un incola ; il y était enregistré, il devait y payer des taxes, il y était soumis à la juridiction locale, mais il n’y avait aucun droit civique, un peu comme les métèques de l’Athènes classique. Or, au fil du temps, précisément parce que les cités ont eu besoin de cette immigration, le statut des incolae s’est rapproché du statut des citoyens locaux : participation aux décisions, accession aux fonctions publiques, mariages mixtes. La même remarque vaut d’ailleurs pour les citoyens romains qui s’établissaient dans une cité pérégrine, comme cela est bien attesté en Gaule, en Thessalie ou en Asie Mineure par exemple : leur intégration sociale a connu la même évolution avec des variations selon les régions. L’espace urbain a donc contribué indéniablement au rapprochement entre les locaux et les étrangers, avant même la concession de la citoyenneté romaine à tous les habitants libres de l’Empire sous Caracalla en 212.
Marianne Amar : Pour les périodes plus récentes de la chronologie, et surtout pour l’époque contemporaine, la mise en œuvre d’un contrôle, avec ses lieux, notamment la frontière, des instruments et des règles, est indissociable de l’essor des migrations et des mobilités. Qu’en est-il pour le monde romain ?
Claudia Moatti : Une première grande différence avec notre époque, c’est que les autorités romaines n’ont jamais instauré de contrôles de la mobilité valables pour tout le territoire. L’idée même de frontière y était complètement différente de la nôtre : ce qu’on appelle le limes, qui pouvait être fortifié à différents endroits, était plutôt une route, créée de manière unilatérale et à partir de laquelle Rome contrôlait un espace particulier, non seulement les provinces romaines mais aussi les territoires limitrophes. La frontière était donc une zone de pouvoir, plus qu’une limite, et elle était destinée à s’étendre. Cela signifie également que les frontières romaines étaient poreuses, y compris lorsqu’elles ont été renforcées à partir de la fin du iiie siècle de notre ère.
À partir de cette période, en effet, on voit bien que la territorialisation de l’Empire s’accroît : plus que jamais, il faut que toutes les populations soient les plus utiles et les plus rentables dans la fonction qui leur a été assignée – d’où le contrôle renforcé des populations mobiles dans l’Empire même. Plus que jamais, il faut défendre l’Empire contre l’agressivité de certaines tribus barbares ou de la Perse, défendre la civilisation romaine contre l’influence néfaste de l’étranger : d’où l’encadrement plus strict de l’entrée des marchands étrangers, qui vise aussi à empêcher l’exportation de certains produits, des ambassadeurs, considérés parfois comme des espions, des travailleurs saisonniers même, bien attestés sur le limes africain par saint Augustin, mais aussi sur l’émigration des citoyens romains, désignée dans certains cas comme un acte de trahison. La logique de ces contrôles, on le voit, n’est pas tant le contrôle des flux migratoires que la défense des intérêts romains. De fait, l’installation des populations barbares sur le territoire impérial, leur intégration dans la citoyenneté même, confirmée dès le début de l’Empire, se poursuit encore longtemps après.
Marianne Amar : Cette question n’est pas sans faire écho avec notre actualité. D’ailleurs, vos recherches comportent toujours une part de comparatisme, y compris avec le présent. C’est encore le cas dans le programme franco-américain que vous avez créé en 2015, « L’expérience de la mobilité de l’Antiquité à nos jours/The Experience of mobility across time ». Quelles en ont été les principales étapes ? Les apports ? Et quelles pistes nouvelles a-t-il ouvertes ?
Claudia Moatti : Le programme, limité dans un premier temps aux époques pré-contemporaines, a été créé pour tenter de déplacer l’étude du phénomène migratoire vers les migrants eux-mêmes, c’est-à-dire pour l’aborder du point de vue du vécu, en étudiant à la fois les pratiques de mobilité (Vivre en mobilité), les changements cognitifs qu’elles entraînent (Penser en mobilité), et les représentations de ce phénomène (Penser la mobilité). Ce programme s’est d’abord déroulé à l’échelle de l’université de Paris 8 où plusieurs journées d’études ont été organisées. Puis il s’est développé en collaboration avec l’University of Southern California. Il s’agissait alors de lui donner plus d’ampleur chronologique (en intégrant l’époque contemporaine), mais aussi de confronter des disciplines (histoire, sociologie, droit, littérature, notamment) et des modes de faire européens et américains. Deux colloques ont été organisés : l’un à Los Angeles sur les rapports entre mobilités et précarité à travers l’histoire, l’autre à Paris sur les situations de l’entre-deux, et nous en préparons la publication aux éditions Ausonius, à Bordeaux.
- 9 Frederic C. Lane, « Economic consequences of organized violence », The Journal of Economic History(...)
Dans la première rencontre, le but était de dégager les facteurs et les éléments de l’insécurité et de la précarité – qu’est-ce qu’un individu perd en quittant son pays, ou même simplement son village ? –, d’étudier les processus de précarisation ou les cycles de précarité sur la route ou dans les lieux d’étape ou d’accueil – pensons au cas de ces migrants qu’un décret d’expulsion transforme en clandestins ; d’identifier les espaces d’insécurité, comme la plage, la mer, la route, le désert, le camp, le bateau, etc. Il s’agissait également d’analyser les réponses aux effets de la précarité – ponctuelles ou structurelles, policières, judiciaires ou politiques, administratives ou diplomatiques, technologiques –, et les formes de protection qu’elle génère, avec deux questions : qui produit de la protection ? Et à quel coût ? Pensons, par exemple, aux frais de convois d’accompagnement, aux rançons payées aux pirates, aux cadeaux pour corrompre les officiels, ou au coût des assurances9. Un des apports du colloque a été de montrer que la précarité des migrants ne devait pas être étudiée comme un phénomène isolé mais comme un élément révélateur d’un système, social ou international ; qu’elle pouvait être produite par les normes, et pas seulement par leur absence, et que, jusqu’à aujourd’hui, les rapports de confiance, c’est-à-dire les valeurs éthiques, ont été au cœur du processus migratoire.
- 10 Office français de protection des réfugiés et apatrides.
Le second colloque a ouvert plusieurs autres pistes. Nous avons ainsi évoqué la possibilité de construire une « topographie des migrants » qui permettrait non seulement de mettre en perspective différentes pratiques – par exemple les « rituels de passage » auxquels sont soumis les étrangers dans certaines sociétés traditionnelles, et les entretiens de l’OFPRA10, ou encore les quarantaines européennes du xixe siècle et les espaces de détention aujourd’hui – mais aussi de comprendre le rôle de ces pratiques « territoriales » (de liminalité, de marginalisation, de regroupement, forcé ou pas) dans la formation des identités. L’un des participants, Alex Chase-Levenson, a ainsi montré la façon dont les cordons sanitaires du xixe siècle ont favorisé la construction d’une conscience et de normes proprement européennes. Plusieurs communications ont aussi évoqué la multiplication des statuts intermédiaires accordés aux migrants dans les sociétés contemporaines américaines ou européennes, et invité à une comparaison avec les sociétés plus anciennes. L’idée même de statut « intermédiaire » – et celle de clandestin qui en est la plus forte expression – fut-elle pensable dans toutes les sociétés ?
Dans ces deux colloques, il ne s’agissait ni de mettre au jour des évolutions (ce qui était impossible compte tenu de la chronologie adoptée), ni de proposer des typologies. Notre projet était plutôt de construire des questions générales à partir de la comparaison entre des expériences différentes dans le temps et l’espace, y compris à partir du présent, sans pour autant gommer l’absolue spécificité de notre temps, et le renversement auquel nous assistons depuis la fin du xxe siècle.
À partir de 1945, en effet, la communauté internationale a essayé de construire un nouveau monde fondé sur les valeurs d’humanité et la protection des individus. Déclarations universelles de droits, création de statuts protégés, tel celui de réfugié, semblaient placer l’être humain au cœur des préoccupations de tous. C’était là une grande rupture avec les mondes précédents. Jamais dans toute l’histoire de l’humanité l’institutionnalisation de la défense de l’humain, sa « constitutionnalisation » même n’avaient été à ce point pensées. Et pourtant, dans les faits, c’est l’inverse qui s’est produit : les déclarations sont restées lettres mortes.
- 11 Miguel Abensour, « Le nouvel esprit utopique », Le Cahier (Collège international de philosophie), (...)
Ce « retournement », dont parlait Miguel Abensour11, est visible dans le monde entier actuellement : il n’est que de songer aux camps permanents de fugitifs – 51 millions selon les chiffres du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés –, à ces migrants que l’on parque et dont on a si peur qu’on ne les considère même plus comme de la main-d’œuvre utile. Dans ce monde qui a inscrit la liberté de circuler dans ses textes se lit une tension redoublée entre la reconnaissance de ce droit et des pratiques qui le nient sans cesse. Il faut dire que le concept de liberté de circuler est élastique : il a servi dans l’histoire à la fois aux marchandises et aux personnes, aux capitaux et aux savoirs ; il a justifié et l’esclavage et l’abolition de l’esclavage ; le commerce ou le cosmopolitisme et la colonisation, l’appropriation des espaces par les États dominants. La liberté de circuler est sans doute la figure de toutes les libertés, mais son ambiguïté explique aussi qu’elle puisse constituer aujourd’hui un des facteurs d’inégalité dans le monde.
Notes
1 Voir Bernard Knapp, Peter Van Dommelen, « Introduction », in id. (eds.), Material Connections in the Ancient World. Mobility, Materiality and Mediterranean Identities, Oxford, Oxford University Press, 2013, p. 1-18
2 Roland Étienne, « Mobilités, immobilismes des personnes et des groupes », in Pierre Rouillard (dir.), Mobilités, immobilismes. L’emprunt et son refus, Paris, De Boccard, 2007, p. 91-93.
3 Peregrine Horden, Nicholas Purcell, The Corrupting Sea. A Study of Mediterranean History, Londres, Wiley-Blackwell, 2000.
4 Irad Malkin, Un tout petit monde. Les réseaux grecs de l’Antiquité, Paris, Les Belles Lettres, 2018.
5 Cyprian Broodbank, The Making of the Middle Sea. A History of the Mediterranean from the Beginning to the Emergence of the Classical World, Londres, Thames and Hudson, 2013.
6 Dirk Hoerder, Cultures in Contact. World Migrations in the Second Millenium, Durham, Duke University Press, 2002, p. 10.
7 Anne Dufourmantelle, Jacques Derrida, De l’hospitalité, Paris, Calmann-Lévy, 1998, p. 25.
8 Claudia Moatti, « Le contrôle de la circulation des personnes dans le monde romain », MEFRA, 112, 2000, n° 2, p. 925-958 ; cet article fut le point de départ d’un programme collectif que j’ai créé et animé de 2002 à 2009 : Claudia Moatti, (dir.), La mobilité des personnes en Méditerranée, de l’Antiquité à l’époque moderne. Procédures de contrôle et documents d’identification, Rome, École française de Rome, 2004 ; Claudia Moatti, Wolfgang Kaiser (dir.), Gens de passage dans les villes méditerranéennes, de l’Antiquité à l’époque moderne. Procédures de contrôle et d’identification, Paris, Maisonneuve et Larose, 2007 ; Claudia Moatti, Wolfgang Kaiser, Christophe Pébarthe (dir.), Le monde de l’itinérance en Méditerranée, de l’Antiquité à l’époque moderne. Procédures de contrôle et d’identification, Bordeaux, Ausonius, 2009.
9 Frederic C. Lane, « Economic consequences of organized violence », The Journal of Economic History, 18, 1958, n° 4, p. 401-417.
10 Office français de protection des réfugiés et apatrides.
11 Miguel Abensour, « Le nouvel esprit utopique », Le Cahier (Collège international de philosophie), 1987, n° 3, p. 111-114.
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Référence électronique
Claudia Moatti et Marianne Amar, « Étudier les mobilités antiques : réflexions sur un tournant historiographique », Diasporas [En ligne], 36 | 2020, mis en ligne le 25 mars 2022, consulté le 18 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/diasporas/5283 ; DOI : https://doi.org/10.4000/diasporas.5283
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