- 1 Cet article a reçu le soutien financier du Labex ASLAN (ANR-10-LABX-0081) de l’université d (...)
- 2 Nous remercions les deux relecteurs anonymes de la revue ainsi que Benjamin Fagard pour leu (...)
- 3 Ce corpus diachronique couvrant la période 1509-1944, entièrement annoté (morphosyntaxe et (...)
- 4 Le présent travail s’inscrit – du point de vue de la méthode et des outils d’exploration et (...)
1Nous1 nous proposons d’examiner dans cet article2 l’usage des prépositions en, dans, dedans entre le XVIe et le XXe siècle à partir d’une étude probabiliste de leurs cotextes d’apparition au sein du corpus historique Presto3. L’hypothèse directrice4 qui sous-tend ce travail considère que l’étude statistique des environnements distributionnels (proches et distants) des prépositions livre des informations précieuses sur l’évolution diachronique de leurs usages.
2Sur le plan linguistique, bien des raisons plaident pour que l’on traite dans un même ensemble les trois prépositions en, dans et dedans.
- 5 Pour plus de détails sur ce point, on se reportera à Fagard et Sarda (2009).
3Leur origine étymologique commune d’abord5 : toutes – au premier rang desquelles en – sont issues de la préposition latine in. Dedans vient de l’adverbe latin intus, composé de in et du suffixe -tus qui a donné en ancien français la forme enz le plus souvent employée comme adverbe (exemple [1]).
| [1] |
Quant il furent venuz a lor nef si entrerent enz […]. |
| |
(Base de français médiéval [BFM] : Anonyme, Queste del saint Graal [ca. 1220 ou 1225], C. Marchello-Nizia, A. Lavrentiev [éd.], Lyon, équipe BFM, 2013, v. 7-8, p. 214c, http://catalog.bfm-corpus.org/qgraal_cm) |
- 6 Phénomène courant en ancien français, comme le soulignent Fagard et Sarda (2009 : 226), (...)
4Par allongement préfixal se sont formés les termes deenz, denz, dens qui pouvaient être adverbe ou préposition, puis par récursivité6 on a abouti aux formes dedenz, dedens, dedans qu’on rencontre dans les textes dès le XIIe siècle (exemple [2]), éventuellement aussi associées à enz (exemple [3]) :
| [2] |
Dedens son lit se rest assise […]. |
| |
(Base de français médiéval [BFM] : Gautier d’Arras, Eracle [ca. 1176-1184], G. Raynaud de Lage [éd.], Paris, H. Champion, 1976, v. 183, p. 6, http://catalog.bfm-corpus.org/eracle) |
| [3] |
Entrerent enz dedenz le mur / Qui tuz ert faiz de cristal dur. |
| |
(Presto / Frantext : Benedeit, Voyage de saint Brendan [1100], s. l. n. d., v. 271-272, p. 37) |
5Deux hypothèses étymologiques sont en général avancées pour expliquer l’origine de dans : la première y voit un mot directement hérité de l’adverbe de l’ancien français denz. La seconde propose de dériver dans de la forme dedans par réduction, sur le modèle de sous en face de dessous, etc.
6Sur le plan sémantique, en, dans et dedans sont toutes trois aptes à opérer aux XVIe et XVIIe siècles une localisation spatiale analogue : localiser une cible dans les frontières d’un site au terme (exemples [4]-[6]) ou non (exemples [7]-[9]) d’un franchissement de frontières.
| [4] |
Quant le mary veid qu’il en avoit bien faict son debvoir, entra en la chambre et le mercia de la peyne qu’il en avoit prinse […]. |
| |
(Presto / Frantext : Marguerite de Navarre, L’Heptaméron [1550], Paris, Gallimard, 1965, p. 951) |
| [5] |
Le mary dedans la chambre entre, prest de donner ventre sur ventre. |
| |
(Presto / Frantext : Anonyme, Sottie pour le cry de la basoche [1549], Paris, Firmin-Didot, 1912, p. 258) |
| [6] |
Le president entra dans la chambre et trouva sa femme et Nicolas couchez ensemble. |
| |
(Presto / Frantext : Marguerite de Navarre, L’Heptaméron [1550], Paris, Gallimard, 1965, p. 953) |
| [7] |
Mais tousjours demouroit en la nef entre les femmes […]. |
| |
(Presto / Frantext : François Rabelais, Pantagruel [1542], Paris, É. Champion, 1922, p. 190) |
| [8] |
Or on ne peut cognoistre cela aux poissons, car on ne peut sçavoir leur aage, d’autant qu’ils vivent dedans l’eau. |
| |
(Presto / BVH : Jean-Baptiste Gelli, Les discours fantastiques de Julien Tonnelier, Lyon, frères Senneton, 1556, p. 239) |
| [9] |
Ce pendant qu’on est en ce monde, / On est dans une mer profonde […]. |
| |
(Presto / Frantext : Pierre de l’Estoile, Registre-journal du regne de Henri III : t. 5 [1587], Genève, Droz, 2001, p. 218) |
- 7 Thèse reprise et prolongée par De Mulder (2008) et De Mulder et Amiot (2013).
7Au-delà du XVIIe siècle, en et dans (de même que dedans en emploi absolu) continuent jusqu’en français contemporain à partager la capacité d’opérer ce type de localisation spatiale, mais de façon beaucoup plus marginale pour en dont la « valeur intrinsèque » (Gougenheim, 1970a) aurait migré vers des sens plus abstraits amplement étudiés depuis Guillaume (1975 [1919]). D’après Gougenheim (1970a : 56), ce déclin des emplois de en à valeur spatiale, étroitement lié au développement des usages de dans dans la seconde moitié du XVIe siècle, signalerait un changement du « centre de gravité de la préposition »7.
8Outre le domaine spatial, ces trois prépositions peuvent partager aussi entre le XVIe et le XVIIIe siècle des valeurs sémantiques communes sur le plan temporel. Ainsi le futur peut-il par exemple être marqué par dedans ou dans :
| [10] |
Dans demain Nous deux mettrons icy la main / Et ferons l’aoust sans ayde aucun. |
| |
(Gilles Corrozet, trad. des Fables d’Ésope [1542] ; exemple tiré de Gougenheim [1974 : 204]) |
| [11] |
[…] ains vous convient sortir de la Thrace dedans demain […]. |
| |
(Acuerdo Olvido, Le sixiesme livre d’Amadis de Gaule, N. de Herberay des Essarts [trad.], Paris, E. Groulleau, 1555, p. 93) |
- 8 Sur ce point, voir Fournier et Vigier (2017).
9Quant à la distinction moderne entre dans trois jours / en trois jours, on sait qu’elle a tardé à se fixer8 puisque l’on trouve encore au XVIIIe siècle – chez Montesquieu par exemple – une alternance en / dans en tête de syntagmes prépositionnels aspectuels exprimant l’intervalle de durée nécessaire à la réalisation intégrale du procès dénoté par le verbe et ses compléments argumentaux (prérogative réservée uniquement à en en français standard contemporain) :
| [12] |
Il est plus facile à un Asiatique de s’instruire des mœurs des François dans un an, qu’il ne l’est à un François de s’instruire des mœurs des Asiatiques dans quatre. |
| |
(Montesquieu, Lettres persanes [1721], Paris, Gallimard, 1956, p. 132) |
10Enfin, en français moderne, les prépositions en, dans et dedans demeurent étroitement liées dans certaines de leurs conditions d’usage, même si leurs cotextes d’emploi ont considérablement changé par rapport au XVIe siècle.
| [13] |
J’ai voyagé en train. |
| [14] |
J’ai voyagé dans un train bondé. |
| [15] |
Ce train bondé, j’ai voyagé dedans. |
- 9 On croise là un principe définitoire adopté par Spang-Hanssen (1963 : 21) pour dist (...)
11Dans peut sous certaines conditions se substituer à en devant un régime nominal actualisé par un déterminant9, comme dans l’exemple [14]. Quant à dedans, il se présente (mais de manière non systématique, voir Berthonneau [1999]) dans l’exemple [15] du fait de la dislocation à gauche du syntagme nominal, qui conduit la préposition à être suivie d’un régime nul – d’où l’emploi de dedans et non de dans.
12Voilà, à nos yeux, de nombreuses raisons qui autorisent que l’on étudie ici ensemble les prépositions en, dans et dedans.
- 10 En l’occurrence, une approche fondée sur l’opposition noms abstraits / noms concrets.
- 11 Dans le corpus Presto, c’est en effet actuellement le discours littéraire (voir Rastier, 20 (...)
13Dans le présent article, nous nous proposons d’abord d’établir, en recourant à un calcul statistique appliqué à des tranches temporelles successives, la liste des cooccurrents nominaux préférés de en, dans et dedans dans le corpus Presto. Nous montrerons alors qu’une approche préliminaire « à gros grains »10 de ces cooccurrents permet de détecter des changements majeurs intervenus dans l’histoire de l’identité sémantique de en et de dans – dans les textes littéraires11 du moins –, ce qui nous conduira à réexaminer dans notre conclusion certaines des analyses qu’avaient proposées en son temps Gougenheim (1970b) à propos de en et de dans.
- 12 Voir : https://www.r-project.org.
- 13 Voir : http://textometrie.ens-lyon.fr.
- 14 Mais ce pourrait être des mots-occurrences, des lemmes, des catégories morphosyntaxiques, (...)
- 15 Le degré de « proximité » (spatiale) par rapport au pivot, sur l’axe linéaire de l’énoncé (...)
- 16 Plus précisément : plus le collocatif est spécifique, plus la chance que la sous-fréquenc (...)
14Dans le but de mettre au jour la liste hiérarchisée des cooccurrents nominaux préférés des prépositions en, dans et dedans au sein du corpus Presto, nous avons appliqué à une suite de cinq tranches chronologiques (dont les bornes initiales et finales correspondent à un découpage purement arithmétique des « siècles » dans le corpus total – voir infra) des calculs de cooccurrence prenant pour pivot chacune de ces trois prépositions et pour cotexte de cooccurrence une fenêtre de trois mots situés en aval de ce pivot. Les outils utilisés ont été le logiciel R12 et la plateforme TXM13. Rappelons que le calcul de cooccurrence permet de produire une liste hiérarchisée des collocatifs les plus spécifiques pour un pivot donné, c’est-à-dire les unités (ici, les lemmes nominaux14) dont la sous-fréquence d’apparition à proximité15 du pivot ne peut être due au hasard16.
- 17 Pour une présentation plus détaillée du mode d’interprétation des scores de spé (...)
15Ainsi, pour chaque tranche temporelle (1509-1600, 1601-1700…) et pour chaque lemme nominal apparaissant dans la fenêtre de cooccurrence définie à proximité du pivot, le logiciel R a calculé un score de spécificité17 en partant des valeurs suivantes (extraites de la plateforme TXM) :
-
fij = sous-fréquence du lemme nominal dans le cotexte de cooccurrence défini au voisinage de la préposition ;
-
F = fréquence du lemme dans la tranche temporelle considérée ;
-
tj = sous-fréquence des noms communs dans le cotexte de cooccurrence défini au voisinage de la préposition ;
-
T = fréquence des noms communs dans la tranche temporelle considérée.
16On s’étonnera peut-être que nous ayons choisi de constituer des tranches temporelles dont les bornes initiales et finales coïncident avec un découpage des siècles purement « arithmétique », choix qui apparaît (à juste titre) arbitraire relativement au phénomène linguistique que nous voulons étudier. Notre point de vue consiste à considérer qu’en première approche, la dimension du temps peut être appréhendée comme une simple « toile de fond […] pour repérer une évolution ou au contraire une permanence (ou bien encore une évolution en “dents de scie”) » (Prévost, 2011 : 78). Autrement dit, le découpage en tranches chronologiques successives – qui sont autant de micro-tranches synchroniques – ne constitue finalement qu’une sorte de « quadrillage » a priori de la trame du temps (comme on quadrille une feuille) destiné à faire apparaître, sur ce fond réglé, des variations quantitatives relatives à tel ou tel phénomène linguistique. Ce sont ces variations qui peuvent ensuite ouvrir à la question d’éventuelles périodes discernables au sein du français, point particulièrement épineux que nous n’aborderons pas ici. Notre objectif, modeste, consistera à déterminer si l’examen des cooccurrents nominaux les plus spécifiques de en, dans et dedans pour des tranches temporelles fixées a priori, peut nous livrer de premières indications intéressantes quant aux permanences et aux évolutions de leurs identités sémantiques au cours du temps.
- 18 Huygue (2015 : 6-20) distingue les typologies « ontologiques » du spectre nominal et les (...)
- 19 Nous reconnaissons volontiers le caractère rudimentaire et discutable de ce critère. On i (...)
17Dans les développements qui suivent, nous allons nous efforcer de dégager quelques lignes de force relatives à l’évolution diachronique des usages de en, dans et dedans depuis l’aube du XVIe siècle. Pour ce faire, nous nous appuierons notamment sur l’opposition « ontologique »18 entre « noms abstraits » et « noms concrets ». On sait combien cette opposition est à la fois nécessaire et délicate pour travailler sur l’organisation du lexique nominal. Pour un état récent de la question, on peut renvoyer à Kleiber et Vuillaume (2011), et Huyghe (2015). Quant à nous, nous adopterons comme ligne de démarcation entre noms concrets versus abstraits le critère d’accès aux sens19. Un nom dénotant une réalité concrète devra donc vérifier le test : Un N, ça peut être vu / senti / touché / entendu / posséder une saveur. Ce test s’avère d’autant plus pertinent pour nous qu’une des problématiques qui nous occupera infra, à savoir le processus de grammaticalisation dont certains syntagmes prépositionnels ayant pour tête dans et en ont été le siège entre le XVIe siècle et nos jours, se caractérise par une migration de leur identité sémantique vers des valeurs plus abstraites, avec en parallèle l’affaiblissement voire la perte de leur sens référentiel.
- 20 Et cela même si l’on peut « voir » les actions courageuses d’un soldat. Il s’agit ici de (...)
18Une observation complémentaire s’impose. Nous sommes conscient que cela n’aurait guère de sens de déclarer a priori qu’un lemme nominal pris hors discours (ce qui est le cas pour la liste des lemmes produite par le logiciel) est abstrait ou concret. Ainsi, le cœur d’un animal découpé sur l’étal d’un boucher est une entité concrète tandis que le cœur que manifeste le soldat au combat est abstrait20. Le feu qui dévore une maison est une entité concrète mais le feu des passions est abstrait, etc. Voilà pourquoi l’analyse que nous conduisons ci-dessous s’appuie toujours sur l’examen systématique des concordances associé à des retours au plein texte. En d’autres termes, nous avons pour chaque lemme cherché à cerner son sens contextuel dominant. Ainsi, par exemple, le nom sein employé derrière dans désigne majoritairement au XVIe siècle la poitrine (partie du corps), et à partir du XVIIe siècle majoritairement la partie intérieure d’une réalité abstraite (sein de l’église, etc.).
- 21 Calcul des spécificités accompli sur R à partir des valeurs fij, F, tj, T calcu (...)
Tableau 1 – Liste des dix premiers cooccurrents (lemmes) nominaux les plus spécifiques de dans pris comme pivot21
| dans |
| 1501-1600 |
1601-1700 |
1701-1800 |
1801-1900 |
1901-1944 |
| cœur, sein, entrailles, âme, mer, château, feu, ville, sang, maison |
sein, cœur, chambre, monde, ciel, âme, cabinet, bois, écrit, ville |
pays, sein, plaine, moment, maison, état, cas, bois, monde, suite |
cas, état, ombre, chambre, maison, pays, salle, coin, salon, rue |
chambre, cas, ombre, maison, bois, lit, mesure, domaine, pays, condition |
19Du XVIe au XXe siècle, dans – à l’inverse de en – se caractérise par la présence continue et significative, parmi ses dix premiers cooccurrents nominaux les plus spécifiques, de noms dont le sens contextuel dénote majoritairement une réalité concrète dotée d’une extension matérielle ou physique. La plupart des noms qui y figurent désignent, quel que soit le siècle, des lieux géographiques construits (château, ville, maison, salon…), plus rarement des lieux géographiques naturels (mer, bois, plaine…) voire des entités (pays) qui mêlent spatialité (= territoire) et caractéristiques abstraites. On observe plus particulièrement au XVIe siècle la présence de trois noms désignant des parties ou des fluides du corps humain (entrailles, sang, sein), témoins de thématiques souvent liées à la guerre et à la maladie.
20On peut aussi souligner que dès le XVIe siècle, dans (comme dedans) possède parmi ses cooccurrents les plus spécifiques un nom qui n’est pas sans rapport avec le corps quoiqu’il désigne une entité immatérielle : âme. Il apparaît, en outre, clairement que plus on progresse dans le temps, plus cette préposition conquiert dans sa combinatoire hautement spécifique des noms abstraits (suite, cas, mesure…).
- 22 Pour 1501-1600 : cœur, âme ; 1601-1700 : sein, cœur, chambre, âme.
- 23 Pour 1501-1600 : ville, maison ; 1601-1700 : âme ; 1701-1800 : pays, moment, cas ; 1801-1 (...)
- 24 La polysémie du nom état n’a pas fait, dans les résultats présentés dans le tableau 1, l’ (...)
21Concernant la combinatoire nominale spécifique que dans partage avec les deux autres prépositions, on remarque qu’elle est plus étoffée avec dedans22 (voir tableau 6) et avec en + déterminant23 (voir tableau 3). Pour cette dernière préposition, il est intéressant de contraster les lemmes nominaux du XVIe siècle (ville, maison : concrets à extension matérielle ou physique) et celui des XIXe et XXe siècle : cas (abstrait). Un seul cas, enfin, de nom hautement spécifique partagé avec en suivi d’un nom nu (voir tableau 5) : état24, au XVIIIe siècle.
- 25 Il convient de rappeler que la haute spécificité statistique d’un constituant n (...)
22La nature même du calcul probabiliste mis en jeu, enfin, conduit à s’interroger sur les liens à tisser entre l’indice de sur-spécificité élevé du nom et un éventuel processus de figement et / ou de grammaticalisation du syntagme dans lequel ce nom est inclus. En effet, si l’on souscrit au principe suivant lequel un processus de figement s’accompagne souvent d’un accroissement significatif de la fréquence d’usage en discours (Di Meola, 2000 : 107 ; Fagard et De Mulder, 2007 : 18 ; Hoffmann, 2005 : 152-154), il est possible25 que la spécificité hautement remarquable de certains environnements nominaux d’une préposition puisse signaler un tel processus en cours. De fait, dans le cas de dans, certaines sur-spécificités observées pour les combinaisons sélectionnées par le calcul semblent bien être le symptôme d’un figement plus ou moins avancé susceptible d’aboutir à une « préposition complexe » (voir Fagard et De Mulder, 2007 : 9) ou à un adverbial.
- 26 Le fait que certaines cellules soient vides n’implique pas nécessairement que la (...)
- 27 Pour une revue des critères et des tests à mobiliser pour appréhender le degré (...)
23Dans le tableau suivant26, nous avons relevé les expressions dont l’emploi dans les tranches temporelles considérées manifeste une fréquence d’usage très élevée et des contraintes fortes sur la variation du déterminant. Elles apparaissent donc comme de bons candidats au statut d’expression figée, sous réserve d’une analyse de détail à même de spécifier le degré de figement atteint par chacune d’elles27.
Tableau 2 – Expressions dont l’emploi manifeste, dans chaque tranche du corpus Presto, une fréquence d’usage très élevée et des contraintes fortes sur la variation du déterminant
| Lemme nominal |
|
XVIIe siècle |
XVIIIe siècle |
XIXe siècle |
XXe siècle |
| cas |
préposition complexe |
|
dans le cas de / où |
|
dans les cas de / où être / mettre dans le cas de + Vinf. |
| adverbial |
|
dans ce / ces cas |
|
dans certains cas dans tous les cas |
|
dans un cas comme dans l’autre |
| coin |
préposition complexe |
|
|
dans un coin de |
|
| adverbial |
|
|
dans un coin |
|
| condition |
préposition complexe |
|
|
|
dans (les / des) conditions (Adj. / de SN) |
| adverbial |
|
|
|
dans ces conditions |
| domaine |
préposition complexe |
|
|
|
dans le domaine (Adj. / de SN) |
| état |
préposition complexe |
|
dans l’ / un état de |
| mesure |
préposition complexe |
|
|
|
dans la mesure (où) |
| moment |
adverbial |
|
dans (le / un / ce) moment |
|
|
| sein |
préposition complexe |
dans le sein de |
|
|
| suite |
adverbial |
|
dans la suite |
|
|
24En quels cas peut-on parler de grammaticalisation de telle ou telle de ces séquences ? Il semble difficile de répondre de façon satisfaisante à cette question sans accomplir au préalable (ce que nous ne ferons pas ici, car cela n’entre pas dans notre propos directeur) une analyse diachronique fine des emplois de ces séquences en vue d’identifier les étapes que suppose un tel processus. Il nous apparaît cependant que la locution dans le domaine (de), par exemple, dont nous avons étudié ailleurs (Charolles et al., 2017) l’évolution des usages dans le quotidien Le Figaro entre le XIXe et le XXe siècle, relève bien d’un processus de grammaticalisation au sens de Traugott (1996 : 183) et Marchello-Nizia (2006 : 16).
- 28 Processus qui conduit un constituant dénotant une dimension concrète des états de choses (...)
- 29 Alors qu’au siècle précédent, le syntagme prépositionnel apparaissait plus spéc (...)
25Un autre indice du processus de grammaticalisation (mieux vaudrait dire ici de pragmaticalisation28 au sens de Dostie [2004]) qu’ont connu certains des adverbiaux du tableau précédent, réside enfin dans la tendance qu’ils manifestent à migrer en zone initiale (voir Bat-Zeev Shyldkrot, 1998 ; Lamiroy et Charolles, 2004 ; Marchello-Nizia, 2007). Or, si l’on étudie dans notre corpus les collocatifs préférés situés dans le cotexte aval immédiat d’une ponctuation forte suivie de dans, on observe qu’au XIXe siècle ce sont les noms cas et état29 qui se détachent en termes de sur-spécificité, et au XXe siècle (1901-1944), les noms cas, condition, domaine, état et mesure. Un retour aux concordances permet de s’assurer que les adverbiaux les plus fréquents dans cette position avec ces régimes nominaux sont dans ce cas, dans cet état, dans ces conditions, dans ce domaine, dans cette mesure. Leur caractère systématiquement anaphorique signale leur dimension connective qu’il convient de corréler avec leur disposition à occuper la tête de phrase.
26L’évolution générale de la combinatoire nominale spécifique de dans conduit à conclure que :
-
lors de ses premiers emplois au XVIe siècle, la préposition dans se trouve engagée dans une combinatoire nominale essentiellement concrète-spatiale et donc référentielle. Elle entre en compétition directe, sur le plan sémantique et distributionnel, avec dedans et avec en + déterminant. La même situation perdure au XVIIe siècle, à une exception près : sa combinatoire partagée avec en décroît ;
-
à partir du XVIIIe siècle, on observe un tournant : dans gagne dans sa combinatoire spécifique des noms abstraits (état, cas, suite…), et sa combinatoire spécifique partagée avec en + déterminant, si elle se prolonge (cas, moment, pays pour le XVIIIe siècle, cas pour les XIXe et XXe siècles), concerne essentiellement des abstraits. Dans le même temps, dans conserve une combinatoire nominale hautement spécifique de nature spatiale-concrète (chambre, cabinet, bois, maison…) qui conduit à considérer que cette préposition possède désormais une combinatoire nominale spécifique hybride, concrète-abstraite ;
-
- 30 Comme le note Blumenthal (2011a : 292) à propos de dans au XVIIe siècle, « (...)
enfin, entre le XVIIIe siècle30 et nos jours, quelques-unes des séquences les plus remarquables en termes de sur-spécificité statistique sont engagées dans un processus de figement qui conduit certaines d’entre elles (leur inventaire nécessitant une étude spécifique) à une recatégorisation dans la classe des prépositions complexes voire des adverbiaux.
- 31 Calcul des spécificités accompli sur R à partir des valeurs fij, F, tj, T c (...)
Tableau 3 – Liste des dix premiers cooccurrents (lemmes) nominaux les plus spécifiques de en + déterminant pris comme pivot31
| en suivi d’un déterminant |
| 1509-1600 |
1601-1700 |
1701-1800 |
1801-1900 |
1901-1944 |
| lieu, endroit, chambre, maison, ville, place, sorte, présence, manière, instant |
lieu, endroit, état, façon, occasion, temps, âme, sorte, pays, place |
mot, lieu, moment, faveur, endroit, cas, sorte, présence, pays, façon |
sorte, moment, mot, sens, lieu, terme, faveur, cas, air, absence |
cas, moment, sens, terme, air, sorte, lieu, manière, honneur, occurrence |
27Au XVIe siècle, en suivi d’un nom actualisé par un déterminant présente parmi ses cooccurrents nominaux les plus spécifiques des noms concrets spatiaux (maison, chambre, ville). Ce siècle se caractérise (comme le XVIIe siècle : voir infra et Vigier [2017]) par l’existence d’une zone sémantique et distributionnelle partagée par les prépositions en, dans et dedans – ce dont témoignent aussi leurs cooccurrents nominaux les plus spécifiques (ainsi, maison et ville partagés par en et dans) –, toutes trois pouvant exprimer la localisation spatiale d’une cible dans les bornes d’un site à l’issue ou non d’un déplacement (voir supra, exemples [4] à [9]).
- 32 Ce nom peut désigner aussi la place publique d’un village ou d’une ville. Mais l’examen (...)
28Pour ce même siècle, la combinatoire nominale spécifique de en + déterminant se caractérise – par contraste avec celles de dans et dedans – par la présence des noms de lieu à valeur générique que sont lieu, endroit, place32 (« noms généraux d’espace » pour Huygue [2009]), noms que l’on retrouve parmi les cooccurrents les plus spécifiques de en + déterminant dans les siècles suivants – jusqu’au XVIIIe siècle pour endroit et jusqu’au XXe siècle pour lieu. Il y aurait là un point intéressant à creuser, en lien avec non seulement les travaux récents menés sur ces noms de localisation, mais aussi en relation avec la préposition à (voir les travaux d’Aurnague, 2009 et 2010).
29Enfin, entre 1501 et 1600, en suivi d’un régime nominal actualisé manifeste une préférence très spécifique pour certains noms dénotant des réalités abstraites (sorte, présence, manière, instant), mots exclus de la combinatoire préférée de dans ou dedans pour cette même période.
30Pour conclure à propos du XVIe siècle, il nous paraît que si en + déterminant partage bien une zone distributionnelle et sémantique avec dans (et dedans), les prépositions en et dans se distinguent nettement l’une de l’autre en ceci que la première voit figurer aussi parmi ses cooccurrents les plus spécifiques des noms d’espace génériques auxquels dans n’a pas accès, ainsi que des noms dénotant des réalités abstraites. D’une certaine façon, en + déterminant manifeste au XVIe siècle une polarité nominale spécifique hybride concrète-abstraite qui deviendra, deux siècles plus tard, l’apanage de dans.
- 33 Même si l’on peut dire « tu vois cet endroit ? », ce qui est vu, ce n’est pas l’endroit(...)
31Le XVIIe siècle marque un tournant en ceci que la combinatoire nominale spécifique de en + déterminant tend à s’affranchir des noms dénotant des réalités non génériques pourvues d’une extension matérielle ou physique – tels que maison, chambre, ville au XVIe siècle. Certes, le nom pays joue encore contextuellement le rôle de site spatial (jusqu’au XVIIIe siècle), mais les autres noms de lieu sont désormais des noms généraux d’espace (endroit, place, lieu) qui dénotent des réalités abstraites : leur référent n’est pas accessible aux sens (un lieu, un endroit, une place, ça peut être ni vu33 ni touché) puisque, stricto sensu, il s’agit de portions d’un espace physique abstrait occupées par des réalités sensibles. Lieu, endroit, place désignent donc des catégories abstraites de l’espace. La part réservée aux noms abstraits s’accroît donc (voir aussi : état, façon, occasion, temps, âme, sorte), et ce mouvement d’accroissement ne se démentira pas jusqu’au XXe siècle où tous les noms peuvent être regardés comme abstraits. En effet, outre cas, moment, sens, terme, sorte, lieu, manière, honneur, occurrence, qui dénotent des réalités inaccessibles aux sens, le mot air envisagé contextuellement dans le syntagme prépositionnel en l’air, désigne non pas le fluide gazeux dont la masse forme l’atmosphère, mais une direction.
32On peut être enfin frappé par la remarquable stabilité des noms sorte et lieu qui figurent parmi les dix premiers collocatifs préférés du pivot en Dét. durant cinq siècles. Un retour aux concordances prenant pour pivot la préposition en suivie d’un déterminant puis du nom sorte / lieu permet d’identifier, siècle après siècle, diverses expressions plus ou moins figées dont la haute fréquence confère une « prime » à l’indice de spécificité du cooccurrrent nominal de en. Le tableau suivant les récapitule (l’étendue de la flèche matérialise la période d’usage de l’expression).
Tableau 4 – Syntagmes prépositionnels ayant pour tête en et pour régime nominal lieu(x) / sorte(s) entre le XVIe et le XXe siècle
33Cet ensemble de syntagmes mériterait une étude détaillée, en vue d’examiner en particulier les différentes positions qu’ils peuvent avoir dans la phrase, le figement dont certains d’entre eux sont le siège, ainsi que les variations de sens et de fréquence que ces figements engendrent.
- 34 Le nom sorte est issu du latin sors, sortis : « sort ; rang, condition, cat (...)
- 35 Par « pragmaticalisation », il faut entendre que le syntagme prépositionnel passe d’une (...)
34On peut illustrer une telle démarche par l’étude du syntagme prépositionnel en quelque sorte34, particulièrement intéressant en ceci qu’à son figement s’associe un phénomène de « pragmaticalisation »35 (Dostie, 2004).
35Insistons d’abord sur le fait que ce syntagme prépositionnel est construit avec un régime nominal actualisé par un déterminant indéfini quelque, issu du relatif quel qu’on trouve encore au XVIe siècle :
| [16] |
La seconde espece a grand efficace contre tout venin de bestes sauvages, principallement contre celuy des serpens et viperes, en quelle sorte que vous la prenes, soit en boire, soit en menger, ou portée sur soy. |
| |
(Presto / Frantext : Rembert Dodoens, Histoire des plantes, Anvers, J. Loë, 1557, p. 7) |
36Ce terme quel est définitivement supplanté par quelque au XVIIe siècle.
- 36 « Une opération de parcours consiste, comme son nom l’indique, à balayer toutes les val (...)
37Comme tout indéfini, quelque peut être regardé comme un « opérateur de parcours »36 (Le Goffic, 1994 : 31).
38Au XVIe siècle, dans le corpus Presto, le syntagme en quelque sorte apparaît d’emploi intraprédicatif et convoie un sens de manière : il participe, sur le plan sémantique, à la construction du sens référentiel (il est endophrastique au sens de Guimier [1996]). De par la présence de l’indéfini quelque, le syntagme prépositionnel invite à opérer un parcours des « manières de faire » du procès verbal, comme le montre l’exemple suivant :
| [17] |
Toutesfois je n’impose point loy à ceux qui auront failly en quelque sorte, de faire tous un semblable vœu. |
| |
(Presto / Frantext : Jean Calvin, Institution de la religion chrestienne [1560], Paris, J. Vrin, 1961, p. 270) |
qu’on pourrait paraphraser comme suit :
| [17’] |
Toutesfois je n’impose point loy à ceux qui auront failly d’une manière ou d’une autre, de faire tous un semblable vœu. |
39Il est fréquent que en quelque sorte soit suivi d’une relative épithète :
| [18] |
Aucuns disent aussi, que en quelque sorte que l’on prenne les fueilles ou la racine, qu’il lache le ventre, et faict aller à chambre. |
| |
(Presto / Frantext : Rembert Dodoens, Histoire des plantes, Anvers, J. Loë, 1557, p. 34) |
40Il y a alors parcours de la manière du procès dénoté par le syntagme verbal prenne les fueilles ou la racine, parcours « ouvert » en ceci que le locuteur envisage toutes les façons possibles de s’administrer la plante en question (le « piganum ») sans en privilégier aucune et sans que ne soit jamais remise en cause sa vertu (« il lache le ventre, et faict aller à chambre »). On peut parler de relation de concession entre le syntagme prépositionnel et la principale dans la mesure où est identifiable en arrière-plan une règle d’inférence bloquée selon laquelle, dans le domaine de la médication, s’administrer une plante sous n’importe quelle forme met en péril sa vertu thérapeutique.
41On observe, en outre, à cette époque la présence d’une expression renforcée où le nom sorte est coordonné avec le nom manière, venant ensuite une relative épithète :
| [19] |
Car en quelque sorte et maniere que le sort de cette guerre vienne à tomber, quand tu auras ainsi departi ton or et ton argent entre les soldats, il n’est possible que le proffit ne t’en demeure […]. [= de quelque manière que le sort de cette guerre vienne à tomber] |
| |
(Presto / Frantext : Blaise de Vigenère, L’histoire de la décadence de l’Empire grec, et establissement de celuy des Turcs, N. Chalcondyle [trad.], Paris, N. Chesneau, 1577, p. 202) |
42Il est intéressant de souligner enfin que cette expansion relative peut elle-même se figer en la relative quoi que ce soit, donnant alors la locution figée en quelque sorte que ce (soit / fut / semi-aux. + être) :
| [20] |
[…] et croyent que l’Homme ne peut avoir aucune chose de Felicité, sinon la delectation, en quelque sorte que ce soit. |
| |
(Presto / BVH : Léon l’Hébreu, Philosophie d’amour, D. Sauvage [trad.], Paris, C. Micard, 1577, p. 76) |
43On sait que Muller (2006, 2007) entre autres voit dans cette relative une des structures possibles ouvrant en français à une interprétation dite « free choice » de l’indéfini, « que ce soit signifiant l’exhaustivité de la prise en compte du domaine référentiel du nom » (Muller, 2007 : 94).
44Cette expression figée disparaît presque entièrement au XVIIe siècle.
45Pour en revenir à notre fil directeur de la « pragmaticalisation » de en quelque sorte, c’est au XVIIIe siècle que se généralise pour cette expression le sens d’approximation (pragmatique) qu’on lui connaît dans son sens moderne, devenant ainsi exophrastique. Elle exprime désormais un commentaire sur l’énonciation et ne participe plus à la construction du sens référentiel. Ainsi en est-il dans :
| [21] |
Beaucoup de celles [= les îles] qui sont dans l’océan Indien, ont pour ainsi dire deux hémisphères, l’un oriental, l’autre occidental, divisés par des montagnes, qui vont du nord au sud […]. Nous venons de dire que la nature avoit donné en quelque sorte deux hémisphères aux premières […]. |
| |
(Presto / Frantext : Bernardin de Saint-Pierre, Études de la nature [1784], Paris, Deterville, 1804, p. 226) |
- 37 « Dans le cadre de la logique floue, les enclosures deviennent des prédicats qui transf (...)
46La succession reformulative qui lie pour ainsi dire à en quelque sorte met bien en lumière le rôle d’approximation – ou d’« enclosure »37 (Kleiber et Riegel, 1978 ; Legallois, 2002) – joué par l’adverbial.
47Le XVIIe siècle apparaît, quant à lui, comme une période de transition (« bridging context »), en ceci que les contextes d’ambiguïté apparaissent très nombreux dans le corpus. Par exemple :
| [22] |
Je reconnoissois bien que la nature avoit en quelque sorte advantagé Celadon par dessus Lycidas, toutefois sans en pouvoir dire la raison, Lycidas m’estoit beaucoup plus agreable. |
| |
(Presto / CEPM : Honoré d’Urfé, L’Astrée, Paris, Toussaint du Bray, 1607, p. 97) |
| [23] |
Une deesse oublie tous les dieux, pour regarder un seul homme ; et trouve quelque chose en la terre, qui luy fait mespriser les cieux. Il n’est rien de plus bas, que ce qui retient ordinairement ses regards, et sa pensée ; et par son affection, elle devient en quelque sorte humaine, et mortelle. |
| |
(Presto / Frantext : Jean Ogier de Gombauld, L’Endimion, Paris, N. Buon, 1624, p. 31) |
48Faut-il ici paraphraser en quelque sorte par d’une manière ou d’une autre ou par un certain côté (sens de manière) ou bien par pour ainsi dire ? Il semble parfois impossible de trancher.
49Nous conclurons donc que c’est au XVIIe siècle que le syntagme prépositionnel en quelque sorte a commencé à être le siège d’un processus de pragmaticalisation, processus en voie d’aboutissement au XVIIIe siècle et achevé au XIXe siècle.
50Si, à l’issue de cette étude, on se tourne plus généralement vers les questions du figement et de la grammaticalisation des syntagmes prépositionnels construits avec en, on ne peut être qu’étonné par l’ampleur que revêtent ces phénomènes pour les emplois de en Dét. N. Étonnement, donc, mais non surprise car comme l’écrit Blumenthal (2011a : 292-293) : « Même sans approche statistique, on est enclin à présumer que la préposition en se prête, sans doute davantage qu’aucune autre, à des emplois figés ». Dans l’immense majorité des cas, ce figement semble aboutir (sous réserve d’analyses plus approfondies) à des prépositions complexes et à des locutions conjonctives qui, dès le XVIe siècle, s’imposent comme hautement significatives : en telle sorte que, en la manière que, en la présence de. Leur fréquence d’emploi particulièrement élevée couplée aux contraintes très fortes qui s’exercent sur la possibilité de variation du déterminant incline fortement à les considérer comme avancées dans le figement, voire comme grammaticalisées chaque fois qu’il y a eu décatégorisation du nom et « apparition d’une nouvelle forme qui s’insère dans un paradigme existant » (Marchello-Nizia, 2006 : 58). Là encore, une étude détaillée de ces expressions serait nécessaire, à l’image de celle que nous venons de conduire pour l’adverbial en quelque sorte.
- 38 Calcul des spécificités accompli sur R à partir des valeurs fij, F, tj, T calculées par (...)
Tableau 5 – Liste des dix premiers cooccurrents (lemmes) nominaux les plus spécifiques de en (non suivi d’un déterminant) pris comme pivot38
| en suivi d’un nom sans déterminant |
| 1501-1600 |
1601-1700 |
1701-1800 |
1801-1900 |
1901-1944 |
| bref, fin, dépit, pièce, général, terre, repos, haut, paix, lieu |
fin, effet, suite, général, paix, colère, peine, repos, dépit, faveur |
effet, général, conséquence, faveur, vérité, état, paix, sûreté, œuvre, secret |
effet, dehors, face, général, présence, train, résumé, paix, définitive, vertu |
effet, face, réalité, arrière, train, haut, dehors, somme, définitive, général |
51La combinatoire nominale spécifique de en suivi d’un régime nominal sans déterminant se révèle très différente de celle de en suivi d’un déterminant (et cela même si au XVIIIe siècle le nom état apparaît partagé à la fois par dans et par en + déterminant). Ainsi, au XVIe siècle, on ne trouve pas de noms de lieu dénotant des espaces construits (voir chambre, maison, ville). Pour autant, les noms concrets spatiaux ne sont pas absents : le nom terre en premier lieu. La préposition en possède, dans cet emploi, le plus souvent le sens de sur en français moderne, parfois de en. Par exemple :
| [24] |
Allors descendit Gymnaste de son cheval, & montant au noyer souleva le moyne par les goussetz d’une main & de l’autre deffist sa visiere du croc de l’arbre, & ainsi le laissa tomber en terre [= sur le sol], & soy apres. |
| |
(Presto / BVH : François Rabelais, Gargantua, Lyon, F. Juste, 1542, p. 117) |
| [25] |
[…] tout ce qu’ils auront lié en terre [= sur la terre] sera lié au ciel. |
| |
(Presto / Frantext : Jean Calvin, Institution de la religion chrestienne [1560], Paris, J. Vrin, 1961, p. 50) |
| [26] |
S’un povre homme d’argent n’a poinct, / Et qu’il advienne à la maleure / Que sa bonne femme luy meure, / Ja en terre [= en terre] on ne la mectra. |
| |
(Presto / Frantext : Anonyme, Six pièces polémiques du recueil La Vallière [1530], Paris, Slatkine, 1986, p. 138) |
52Très fréquemment dans ces diverses occurrences, le syntagme prépositionnel en terre entre dans un réseau d’isotopies fortement polarisé et lié au domaine religieux (terre / ciel, hommes / Dieu, mort / résurrection, etc.). La « prime » donnée au nom terre inscrit dans un tel réseau n’est donc guère étonnante lorsqu’on sait que le premier lemme nominal en termes de fréquence pour la tranche Presto_XVI est Dieu. Enfin, un calcul des cooccurrences prenant pour pivot l’expression en terre et pour contexte une fenêtre de dix mots en amont et en aval confirme ce que la lecture des extraits réunis dans le concordancier laissait soupçonner : le nom le plus spécifique qui apparaît dans le voisinage de en terre est ciel.
- 39 L’expression figée étant : en pièces.
53Toujours parmi les cooccurrents nominaux préférés dénotant un lieu, on soulignera enfin la présence des « noms de localisation interne » (NLI) haut et fin (Aurnague, 1996 ; Borillo, 1998) et du nom de partie pièce39. Il semble qu’il existe dès le XVIe siècle et au-delà (voir face, haut et arrière au XXe siècle) un rapport privilégié entre la préposition en suivi d’un nom nu et la méronymie, plus particulièrement encore avec les noms de lieu (NLI).
54Il n’en reste pas moins que dès le XVIe siècle et plus encore ensuite, ce sont les noms abstraits qui dominent dans la liste des cooccurrents préférés de en suivi d’un nom nu.
- 40 Dictionnaires du temps (Estienne, 1972 [1549] ; Nicot, 1606) et dictionnaire de Huguet (...)
55On est enfin impressionné, comme précédemment, par l’importance revêtue par les phénomènes de figement et de grammaticalisation qui, pour partie, expliquent la sélection des collocatifs nominaux retenus à l’issue du calcul, du fait de leur haute fréquence d’emploi. On peut, pour s’en convaincre, examiner les collocatifs nominaux les plus spécifiques sélectionnés pour le XVIe siècle. Un retour systématique aux concordances croisé avec la consultation des dictionnaires40 montre que tous entrent dans la constitution soit de locutions adverbiales figées (en bref, en fin, en général, en terre, en repos, en haut, en paix), soit de prépositions complexes (en dépit de, en lieu de), soit de locutions verbales (tailler / mettre en pièces). Du XVIe au XXe siècle, ces processus sont d’une étonnante stabilité de sorte qu’on peut conclure comme Blumenthal (2011a : 296) que, « en matière de figement, les syntagmes formés avec en s’avèrent être d’une remarquable stabilité à travers les siècles ».
- 41 Calcul des spécificités accompli sur R à partir des valeurs fij, F, tj, T calcu (...)
Tableau 6 – Liste des premiers cooccurrents (lemmes) nominaux les plus spécifiques de dedans pris comme pivot41
| dedans |
| 1501-1600 |
1601-1700 |
| cœur, âme |
cœur, âme, yeux, chambre, sein, lit, fort, logis, air, eau |
- 42 Le fait que l’on ne dénombre que peu de collocatifs nominaux pour cette préposi (...)
56Nous n’aurons ici que peu de chose à dire, du fait d’une part que la préposition dedans s’éteint dès la fin du XVIIe siècle42, et d’autre part, parce que nous avons déjà traité pour partie de sa combinatoire dans le paragraphe consacré à dans. Nous rappellerons simplement les deux points suivants :
-
dès la seconde moitié du XVIe siècle, dedans partage une partie remarquable de sa combinatoire nominale spécifique avec dans ;
-
l’essentiel de cette combinatoire concerne des noms dénotant des réalités dotées contextuellement d’une extension matérielle ou physique, certaines désignant des parties du corps.
57Enfin, il ne semble pas que les syntagmes construits avec cette préposition aient donné lieu à des processus de figement ou de grammaticalisation.
58Gougenheim (1970a et b), parvenu au terme de ses deux études sur en et dans, concluait :
- concernant dans :
La naissance de dans à côté de en au XVIe siècle a permis à la langue moderne de différencier ces deux outils grammaticaux. Dans a pris la valeur spatiale et matérielle de l’ancien en.
(Gougenheim, 1970b : 54)
- concernant en :
Le centre de gravité de la préposition [en] s’est en quelque sorte déplacé et l’emploi local et temporel de en n’est plus son emploi dominant. […] En traduit [aujourd’hui] la tendance à l’identité, à la prise de possession par le dedans.
(Gougenheim, 1970a : 55 et 65)
- 43 Étude menée, insistons-y, sur un corpus dans lequel le discours littéraire domi (...)
59Notre propre étude43 conduit à reconsidérer cette thèse sur certains points.
60S’il est juste de considérer que en a pour partie abandonné à dans sa combinatoire spécifique avec les noms de lieu (par exemple pour les noms déterminés : ville et maison cessent de figurer parmi ses cooccurrents préférés dès le XVIIe siècle), on peut affiner notre connaissance de cette évolution en observant que en a continué cependant d’entretenir jusqu’en français moderne un lien privilégié avec la localisation. Par le biais de la localisation « directionnelle » et « abstraite » d’une part : nous avons constaté que derrière un régime non actualisé, en manifeste une attraction spécifique pour les NLI avec lesquels le syntagme prépositionnel permet d’opérer des repérages directionnels, cela dès le XVIe siècle et jusqu’au XXe siècle. D’autre part, en conserve jusqu’au XXe siècle un lien hautement spécifique aussi avec les noms généraux d’espace lieu, endroit et place (en régime déterminé). Et cela même s’il faut tempérer aussitôt cette remarque en soulignant que certains de ces noms prennent progressivement, au contact de en, une valeur encore plus abstraite. Ainsi le nom lieu est-il entré dès le XVIIe siècle dans un paradigme d’expressions figées jouant un rôle de marqueur d’intégration linéaire (i. e. de connecteur de cohésion textuelle). Par exemple :
| [27] |
Pour l’entiere resolution d’un mariage, trois actions doivent entrevenir quant a la damoiselle que l’on veut marier : car premierement, on luy propose le parti ; secondement, elle aggree la proposition, et en troisiesme lieu, elle consent. |
| |
(saint François de Sales, Introduction à la vie dévote [1619], Annecy, J. Niera, 1893, p. 109) |
61Cet emploi très marginal derrière en au XVIIe siècle se généralise au XIXe pour devenir dominant.
62Parallèlement, il est partiellement vrai seulement que dans aurait « pris la valeur spatiale et matérielle de l’ancien en » (Gougenheim, 1970b : 54). Nous avons observé, en effet, que dans au XVIIIe siècle conquiert une combinatoire nominale hautement spécifique à polarité abstraite qui le conduit à partager avec en (avec ou sans déterminant : voir état) plusieurs cooccurrents. En d’autres termes, si notre étude (focalisée sur les cooccurrents nominaux préférés de la triade en, dans et dedans) montre qu’il y a bien eu un déplacement du centre de gravité sémantique de la préposition en vers des valeurs abstraites, elle montre aussi que dans, après s’être en quelque sorte nourrie des dépouilles de sa concurrente, a rapidement emprunté à son tour le chemin de l’abstraction.
63Terminons avec dedans : il est frappant que Gougenheim ne l’inclue pas à son scénario. Or, si dans a effectivement remplacé en dans certains de ses emplois spatiaux-temporels, sa proximité en termes de combinatoire nominale spécifique est encore plus forte avec dedans. De fait, si pour la période 1550-1700, on compare le pourcentage de tous les cooccurrents nominaux spécifiques (indice de spécificité ≥ 3) que dedans partage avec en et dans, on trouve dans le premier cas 20 % et dans le second 43 %. Ces chiffres sont cohérents avec la comparaison des combinatoires partagées entre en, dans et dedans réduites aux dix premiers cooccurrents nominaux les plus spécifiques sur la période XVIe-XVIIe siècles (tableaux 1, 3, 5 et 6). En d’autres termes, dans a surtout pris « la valeur spatiale et matérielle de l’ancien » dedans…
64Concernant enfin les processus de figement, de grammaticalisation et de pragmaticalisation dont les syntagmes prépositionnels ayant pour tête syntaxique en, dans et dedans ont pu être le siège, notre étude confirme (sous réserve d’études de détail) ce que l’on savait déjà de façon plus ou moins partielle (voir en particulier, Fagard et Sarda, 2009 ; Fagard et Combettes, 2013 ; Blumenthal, 2011a). À savoir que les syntagmes dedans SN et en SN se situent à deux pôles opposés que constituent respectivement l’absence totale de figement et de grammaticalisation (cas des syntagmes de type dedans SN) et leur présence massive et constante du XVIe au XXe siècle (cas de en SN), dans SN occupant à cet égard une position médiane.
65Le schéma que nous proposons ci-dessous vise à récapituler l’essentiel de ce que nous venons de dire dans cette étude relativement aux combinatoires nominales les plus spécifiques de en, dans et dedans entre le XVIe et le XXe siècle selon un axe bipolaire concret (spatial)-abstrait.
Schéma 1 – Évolution des polarités concrète (spatiale) versus abstraite des profils collocationnels des prépositions en, dans et dedans entre le XVIe et le XXe siècle