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L'enseignement supérieur à l'heure de la grande compétition

Des inégalités pour atteindre l’excellence dans l’enseignement supérieur et la recherche ?

Audrey Harroche

Résumés

Afin d’améliorer la compétitivité du système d’enseignement supérieur et de recherche, l’État a effectué des investissements ciblés à l’échelle des établissements au nom de l’excellence. Les initiatives d’excellence (IDEX) constituent la mesure principale de cette réforme. Il s’agit d’un appel à projets qui concentre des fonds importants et de façon pérenne sur moins de dix consortiums universitaires. Dans cet article, nous montrons de quelle façon les IDEX remanient les écarts entre les établissements, comment elles amplifient les inégalités et en créent de nouvelles, à l’intérieur des universités.

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Texte intégral

1Ces vingt dernières années, l’enseignement supérieur et la recherche ont fait l’objet d’une attention renouvelée par les pouvoirs publics jusqu’à constituer un des leviers prioritaires afin de relancer la croissance économique. Dans la lignée de la stratégie de Lisbonne à l’échelle européenne, l’enjeu est de prendre part à l’économie de la connaissance et de faire de l’innovation le moteur de la croissance économique. C’est à ce titre que plus de la moitié des ressources allouées par le Programme d’investissements d’avenir (PIA), lancé en 2008 par Nicolas Sarkozy, sont dirigées vers ce secteur d’action publique. Ces fonds sont attribués par appels à projets.

2Les initiatives d’excellence (IDEX) constituent le plus important d’entre eux tant par l’ampleur des ressources qu’il distribue que par son ambition réformatrice. Le but est de faire émerger des universités de rang mondial capables de rivaliser avec les meilleurs établissements étrangers, et de prendre la tête de la compétition internationale. L’enjeu est également de redessiner les liens entre universités, grandes écoles et centres de recherche afin de faire des universités les actrices centrales du système de recherche français et de mettre un terme à ce qui est jugé comme étant un particularisme national handicapant dans les classements internationaux. Pour ce faire, cet instrument concentre des ressources importantes sur les établissements jugés meilleurs, c’est-à-dire 7,7 milliards d’euros sur moins de dix groupements universitaires.

3Or, les IDEX véhiculent une acception de l’excellence particulière qui ne donne pas la priorité aux performances scientifiques. C’est ce qu’a démontré Natacha Gally en retraçant la genèse de cet instrument et les tensions interministérielles qui l’ont façonnée. Les IDEX étaient initialement conçus comme un moyen d’investir sur les scientifiques les plus performants et ainsi hiérarchiser les établissements. Cependant, le programme de cette politique a été amendé au fil de son élaboration. Il s’agit d’une initiative placée sous l’autorité du ministère de l’Intérieur, développée au sein d’instances ad hoc par des acteurs qui n’avaient pas auparavant travaillé à l’élaboration et l’administration de réformes dans ce secteur. Rapidement, certains agents du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche se sont mobilisés afin de réintégrer cette politique au sein de leur périmètre d’action et de l’esprit des réformes précédemment menées autour des politiques de sites. Leur expertise s’est avérée indispensable et les dynamiques de rapprochements des établissements sur la base de leurs proximités territoriales ont été prises en compte. Dès lors, la conception de l’excellence au cœur des IDEX a évolué et n’a plus seulement considéré les performances scientifiques des établissements, mais a inclus leur capacité à se gouverner. Cette dynamique s’est notamment traduite par la priorisation du critère de « gouvernance » dans l’appel à projets. Afin d’être labélisées et recevoir les ressources IDEX, l’excellence scientifique des établissements est nécessaire, mais pas suffisante : ce sont la nature et l’ampleur des changements organisationnels qui sont décisifs. Ainsi, les IDEX constituent une réforme institutionnelle (Gally, 2018).

4Dans cet article, nous étudions la mise en œuvre des IDEX afin d’en analyser les effets. Plus précisément, nous nous intéressons aux inégalités que cette réforme engendre. Nous montrerons de quelle façon les IDEX entreprennent de différencier et hiérarchiser les établissements, mais nous verrons également comment elles amplifient les inégalités et en créent de nouvelles, à l’intérieur des universités. Les données que nous utilisons sont issues de notre travail de thèse à travers lequel nous avons produit une analyse longitudinale d’un projet IDEX que nous nommons EMEX afin de garantir l’anonymat des personnes interrogées. L’université EMEX est située en dehors de Paris et résulte de la fusion de trois universités. Cette monographie a été produite en articulant des sources orales et des sources écrites. Une centaine d’entretiens ont été réalisés auprès des équipes dirigeantes d’EMEX ainsi que celles des anciennes universités du site, des directeurs et directrices de laboratoires, des doyens et doyennes de facultés, des personnels de soutien à la recherche, des scientifiques ayant perçu des fonds IDEX tout comme ceux et celles n’ayant pas perçu ces fonds, mais également auprès des représentants et représentantes du personnel et de la communauté étudiante, et des syndicats. Nous avons également récolté les traces écrites de la mise en œuvre du projet EMEX, telles que les bilans annuels, les différentes présentations du projet, des courriers électroniques échangés au sein des équipes lauréates ou avec les équipes administratives en charge de la gestion des fonds IDEX.

5Afin d’objectiver les recompositions que cette réforme fait advenir, nous commencerons par analyser les inégalités créées par cette politique entre les établissements de l’enseignement supérieur et la recherche. Nous verrons ensuite comment de nouvelles inégalités sont introduites au sein des universités labélisées. Enfin, nous étudierons la nature des inégalités produites parmi les universitaires.

Des inégalités entre les universités

6Afin de voir leurs établissements sélectionnés, les équipes dirigeantes doivent se coordonner pour constituer de nouveaux consortiums et déposer conjointement un projet. Ce document doit démontrer l’excellence de ces groupements universitaires et détailler, sur quatre et dix ans, comment les fonds IDEX seront employés pour améliorer les performances et la visibilité internationale du site, attirer les meilleurs scientifiques de renommée mondiale, et construire davantage de partenariats avec le tissu économique et culturel local. Une fois sélectionnés, les projets IDEX sont mis en œuvre pendant quatre ans et sont ensuite évalués. Le jury IDEX est composé en majorité d’experts étrangers ayant occupé des postes de direction dans le milieu académique : ce sont, pour l’essentiel, les mêmes personnes qui ont sélectionné les projets qui les évaluent quatre ans plus tard. Une partie seulement de la dotation est versée aux lauréats après la sélection des projets. La totalité des ressources est attribuée aux établissements après quatre ans de mise en œuvre si l’évaluation est passée avec succès. À l’issue de cette évaluation, les universités lauréates obtiennent également une ressource symbolique en sécurisant le label IDEX.

7Une caractéristique concernant le montage financier de cette politique est importante à souligner afin d’en comprendre les effets. Une fois les établissements définitivement labélisés excellents, ils perçoivent la totalité des ressources sous la forme de capital qui génère des intérêts. En d’autres termes, les IDEX constituent une source de financement supplémentaire pérenne, ce qui en fait un instrument particulièrement incitatif dans un contexte de crise où les ressources se tarissent de plus en plus.

  • 1 Neuf projets IDEX ont été confirmés après l’évaluation en 2016.

8Ainsi, en dotant quelques établissements1 d’une source de financement permanente, les IDEX amplifient les inégalités entre établissements de façon durable. Il s’agit d’une situation inédite pour les équipes dirigeantes des universités. Comme le montre l’extrait d’entretien ci-dessous, la pression est forte, l’un des membres de l’équipe présidentielle expliquant que ne pas voir le site définitivement labélisé serait « catastrophique » :

  • 2 Extrait d’entretien réalisé auprès d’un membre de l’équipe dirigeante EMEX.

Entre défendre un projet et pas l’avoir, bon, enfin pour des chercheurs et enseignants-chercheurs, c’est le quotidien. Y a X pour cent, en sachant que le X pour cent étant très faible, de projets sélectionnés, on est habitué à ça. Par contre quand on a un projet qui est stratégique qu’on l’a eu, qu’on voit que pour le site c’est majeur, et que si on l’a plus, c’est quand même catastrophique franchement. […] Je ressentais une responsabilité que je ne sentais pas il y a quatre, cinq ans, oui2.

9De par l’ampleur des financements qu’elles allouent ainsi que leur pérennité, les IDEX dénotent des appels à projets déjà déployés dans ce secteur auparavant comme l’opération Campus. Il s’agit d’une opportunité hors du commun pour les sites tels qu’EMEX, c’est-à-dire les universités situées en dehors de Paris qui n’occupent pas le haut des classements internationaux. À la surprise générale, certains ont été sélectionnés face à des établissements parisiens de renommée mondiale. En effet, le critère de gouvernance avantage les sites tels qu’EMEX. La compétition organisée par les IDEX est favorable aux configurations locales dans lesquelles des rapprochements interuniversitaires étaient déjà à l’œuvre depuis plusieurs années avant cette réforme (Harroche, 2022 ; Aust et al., 2018). Dans le cas d’EMEX, les équipes dirigeantes locales ont œuvré à la fusion des trois universités anciennement présentes sur le site depuis le début des années 2000 alors que les grands établissements parisiens n’envisageaient pas de fusion avant les IDEX. À travers le critère de gouvernance qui s’est avéré décisif, les universités n’occupant pas la position la plus dominante dans la hiérarchie du système de l’enseignement supérieur et de la recherche français se sont vues récompensées.

10Ainsi, les IDEX modifient les inégalités entre établissements de deux façons au moins. Premièrement, ils créent des écarts durables en dotant quelques sites universitaires d’une source de financement pérenne. Deuxièmement, cet instrument ne fait pas que reproduire les inégalités entre établissements, mais il bouleverse des positions hiérarchiques particulièrement stables, notamment en labélisant certains sites localisés en dehors de Paris qui ne sont pas les mieux représentés dans les différents classements.

Des inégalités au sein des universités

11Les IDEX ont un effet sur les inégalités entre les établissements, mais également à l’intérieur de ces derniers. Les équipes dirigeantes ne sont pas libres quant à la distribution des ressources au sein des universités. Les principes de répartitions des fonds à l’œuvre à l’échelle nationale sont également valables à l’échelle locale, c’est-à-dire que les fonds IDEX doivent être alloués de façon contrée et compétitive au sein des universités. Pour ce faire, l’un des critères de l’appel à projets est la délimitation d’un périmètre d’excellence, le « péridex », qui doit faire l’objet d’une forte concentration. Ce périmètre doit rassembler les meilleurs scientifiques parmi les communautés académiques. Dans l’extrait de l’appel à projets IDEX ci-dessous, les marges de manœuvre des acteurs locaux sont visibles. Les types de dépenses sont flexibles, en revanche, le taux de concentration au sein de ce périmètre est annoncé comme jouant un rôle important quatre ans plus tard lors de l’évaluation du projet et l’obtention définitive des fonds :

  • 3 Extrait de l’appel à projets IDEX, phase de sélection, Agence nationale de la recherche, 2011, p. 9 (...)

Il en résulte en premier lieu que le projet devra décrire avec le maximum de précisions comment ses promoteurs entendent utiliser les financements apportés par le programme « Investissements d’avenir ». Une grande liberté de proposition est laissée aux projets quant aux types de dépenses envisageables, ainsi que l’indique le « règlement relatif aux modalités d’attribution des aides au titre de l’appel à projets Initiatives d’excellence ». En revanche, un effet de forte concentration sur le périmètre d’excellence et sa dynamique de développement devra être garanti. C’est pourquoi seront explicitement précisés, d’une part, les financements dévolus au périmètre d’excellence et les actions soutenues et, d’autre part, ceux qui seront consacrés aux actions d’interface et d’entraînement. La qualité des actions que l’on se propose de financer comme la pertinence et la crédibilité des engagements pris seront en l’espèce déterminantes. La période probatoire de quatre ans est précisément destinée à s’assurer du respect de ces engagements3.

  • 4 La fondation EMEX reçoit également les fonds d’un autre appel à projets du PIA : les laboratoires d (...)

12Pour garantir l’allocation compétitive et concentrée des fonds au sein des universités, l’essentiel des projets IDEX porte sur l’élaboration d’outils de gestion afin d’évaluer et de hiérarchiser les activités et les personnes. In fine, ces pratiques gestionnaires doivent permettre une nouvelle circulation des ressources au sein des universités, plus inégalitaire, et il revient aux directions de fournir ce travail d’innovation organisationnelle. La plupart des projets IDEX ont recours aux appels à projets internes afin de disséminer ces nouvelles ressources. C’est le cas d’EMEX où une fondation a été créée afin de gérer la dotation de l’IDEX4. Il s’agit d’une structure qui se superpose à celle de l’université avec un budget, des instances, et un fonctionnement distinct. Le président de l’université est également le président de la fondation. Les organes décisionnels de la fondation rassemblent le pouvoir exécutif de l’université et les partenaires extérieurs du projet EMEX, les doyens et doyennes des facultés ainsi que les représentants et représentantes du personnel et des étudiants n’en sont pas membres. Pour la direction d’EMEX, créer une organisation en parallèle de l’université leur permet de mettre les fonds IDEX à l’abri du fonctionnement usuel de l’université. L’enjeu est de limiter les possibilités d’appropriation du projet et de garantir la concentration des fonds dans la durée :

  • 5 Extrait d’entretien réalisé auprès d’un vice-président d’une des anciennes universités.

On a créé une fondation indépendante, enfin qui dépend de l’université, mais c’est une fondation à part, donc y a un conseil d’administration (CA) à part, donc c’est plus difficile de faire autre chose parce qu’il faut voter aussi dans ce CA. Et dans le CA, il y a des représentants des organismes de recherche et les partenaires de l’IDEX, etc., etc., donc pour avoir des représentants autonomes. On a mis tout ça pour avoir des gardes, pour mettre l’argent sur l’excellence5.

13L’activité de la fondation EMEX est dédiée à la création, l’évaluation, et la gestion des appels à projets afin de distribuer les fonds IDEX. Des appels à projets destinés aux activités de recherche, de formation et aux recrutements sont lancés. Tous comprennent un aspect international et souvent interdisciplinaire. Avec le projet EMEX et la création de la fondation, c’est un guichet supplémentaire de financement sur projet qui est mis en place à l’échelle locale. Cependant les appels à projets dessinent, plus que d’autres instruments, des gagnants et des perdants. De plus, les financements doivent être fléchés afin de produire un des effets de concentration. En ce sens, les IDEX ne créent pas des inégalités uniquement entre les établissements, mais également au sein de ces derniers.

Des inégalités genrées et disciplinaires parmi les universitaires

  • 6 Réponse à l’appel à projets IDEX produit par le PRES (pôle de recherche et d’enseignement supérieur (...)

14À travers les appels à projets internes à l’université, la fondation EMEX fournit des ressources supplémentaires à certains membres de la communauté académique, mais pas seulement. Une fois que les équipes de recherche voient leurs projets sélectionnés par la fondation, elles bénéficient d’un budget, mais également d’une prise en charge administrative. Le projet EMEX prévoit la mise en place d’un bureau, divisé en unités organisées autour des activités de formation et de pédagogie, de recherche et valorisation, et d’aide et développement6. Chaque unité rassemble des chargées de projet et est dirigée par un directeur qui est placé sous l’autorité du vice-président exécutif de la fondation EMEX. Un référent EMEX est également nommé dans chaque service central de l’université. Avec ce montage, c’est un nouveau circuit administratif qui est mis en place. Il se veut plus réactif, flexible et efficace que celui de l’université. Dès lors que les scientifiques reçoivent des fonds IDEX par un appel à projets interne ou un autre appel à projets du PIA tel que les LABEX, leurs interlocuteurs administratifs changent. Cet accompagnement administratif privilégié permet d’obtenir davantage de flexibilité et de contourner certaines procédures. Il est notamment possible de modifier les budgets ou d’organiser des recrutements sans suivre les procédures standards :

  • 7 Extrait d’entretien réalisé auprès d’un coordinateur de LABEX.

Ah bah, ça a été assez souple en fait, comparé aux autres contrats ANR ou autre. En général, une transformation d’un budget où on mélange le budget de fonctionnement vers le salaire… et là basculer du fonctionnement sur du salaire, y a pas eu de soucis. Ça passe très bien, […] ça s’est fait simplement. Non, et puis ils sont hyper réactifs dès qu’on a des soucis au niveau RH (ressources humaines), financiers, les correspondants répondent très vite et la direction aussi. Ça se passe bien quoi, et y a un gros boulot en back office7.

15La fondation EMEX distribue des fonds supplémentaires et met également à disposition des personnels de soutien à la recherche alors que ces postes sont détériorés à l’université. Ce faisant, l’administration du projet EMEX fournit des conditions de travail différenciées parmi la communauté académique locale.

16Le développement de ce circuit s’accompagne de l’émergence d’un nouveau segment professionnel genré. En effet, sur le site étudié et au moment de l’enquête, toutes les personnes occupant les postes de chargées de projet étaient des femmes et certaines d’entre elles étaient des chercheuses précaires qui n’avaient pas obtenu de poste titulaire après plusieurs contrats post-doctoraux. Dans cette configuration, les offres d’emploi de chargé de projet d’excellence sont considérées comme une opportunité professionnelle bien qu’il s’agisse de contrat de courte durée dont le salaire ne prend pas en compte les expériences précédentes. C’est le cas d’une chargée de projet d’un programme de formation financé par la fondation EMEX :

  • 8 Extrait d’entretien réalisé auprès d’une chargée de projet lauréat d’un appel à projets lancé par l (...)

Bah, ça a été une opportunité parce que, juste pour expliquer ma situation : en 2014, j’en étais à la fin de mon troisième post-doc et, bah, il a fallu que je me rende à l’évidence que j’aurais probablement pas un poste de maître de conf. Après avoir fait un milliard de concours, je me suis rendu compte que c’était pas tout à fait… envisageable, j’avais pas un nombre de publications suffisant, etc. Et puis c’était peut-être pas non plus vers ça que je voulais continuer. Et, donc, mon chef d’équipe se lançait dans un appel à projets, ce qui allait devenir le « programme de formation ». Donc je l’ai aidé avec les idées que j’avais pour mettre en place ce programme-là, et puis, bah, en même temps créer mon poste. Je me suis inventé mon poste, voilà. Donc depuis trois ans, je travaille comme coordinatrice de ce programme8.

17Ainsi, des chercheuses constituent les petites mains des projets d’excellence (Harroche, 2019). De plus, dans notre thèse, nous avons observé une sous-représentation des femmes aux postes de direction de ces projets ainsi que parmi les recrutements effectués à travers les appels à projets prenant la forme de chaires d’excellence. Les conditions de travail privilégiées offertes par la fondation bénéficient plus aux universitaires hommes que femmes et engagent des recompositions professionnelles genrées autant par le haut, en excluant les femmes des postes de direction et des recrutements environnés, que par le bas, en créant des postes subalternes réservés aux chercheuses.

18Nous avons aussi observé des inégalités disciplinaires. Comme sur d’autres sites IDEX (Rowell, 2022 ; Gaglio, Richebé, 2022), le projet EMEX bénéficie davantage aux disciplines issues de la faculté des sciences parmi lesquelles le financement par appel à projets est institutionnalisé. Cependant, le recours systématique aux appels à projets crée des perdants même parmi ces disciplines favorisées par cet instrument. Or, contrairement aux disciplines issues des sciences sociales, les chercheurs et chercheuses en sciences expérimentales dépendent de ces ressources supplémentaires, leur recherche étant trop coûteuse pour être conduite seulement sur des crédits récurrents.

Pour conclure…

19La réforme qu’entreprennent les IDEX transforme le système d’enseignement supérieur et de recherche français en modifiant les écarts entre les établissements et à l’intérieur de ces derniers. Au niveau national, cet instrument concentre des fonds supplémentaires sur moins de dix sites universitaires. Les établissements ne sont pas seulement évalués selon leurs performances scientifiques, ils sont sélectionnés surtout selon les transformations organisationnelles prévues dans les projets IDEX (Gally, 2018). À travers l’importance donnée au critère de gouvernance, les IDEX avantagent les universités engagées dans des projets de fusions d’établissements (Harroche, 2022 ; Aust et al., 2018). Or, il s’avère que ces projets sont portés par des établissements, tels qu’EMEX, situés en dehors de Paris qui n’occupent pas systématiquement la tête des classements, plutôt que par des institutions parisiennes de renommée internationale. Ces universités disposent alors d’un avantage extraordinaire dans la compétition organisée au nom de l’excellence et se voient sélectionnées face à des établissements dominants dans la hiérarchie institutionnelle de l’enseignement supérieur. Ainsi, les IDEX font advenir de nouvelles inégalités entre les établissements et remanient des ordres hiérarchiques qui pouvaient paraître immuables. De plus, ces évolutions sont durables, car les fonds IDEX une fois sécurisés constituent une source de financements pérenne.

20Cette politique a aussi des effets au niveau local. Le système de distribution des ressources est également modifié au sein des établissements labélisés excellents. Les équipes dirigeantes doivent mener des changements à même de garantir la concentration des fonds IDEX et leur distribution compétitive au sein des universités. Ce faisant, les perdants de cette politique ne se trouvent pas seulement au sein des établissements qui n’ont pas été labélisés IDEX, mais également parmi les établissements lauréats. Dans le cas d’EMEX, une fondation a été créée en parallèle de l’université afin de gérer les fonds IDEX. C’est au moyen d’appels à projets internes que les ressources IDEX sont redistribuées au niveau local. Cette fondation distribue et fournit également une prise en charge administrative. Les lauréats des fonds d’excellence bénéficient de fonds supplémentaires, mais aussi d’un meilleur soutien administratif aux activités de recherche. La mise en place de la fondation EMEX a ainsi pour effet de différencier les conditions de travail des universitaires. Plus précisément, elle renforce les inégalités de genre au sein de la profession académique (Harroche, 2019) ainsi que les hiérarchies disciplinaires (Rowell, 2022). En effet, ce sont les scientifiques hommes qui bénéficient davantage des fonds IDEX et des conditions de travail privilégiées dont ils s’accompagnent tandis que les femmes en constituent les petites mains à travers le rôle de chargées de projet. Quant aux disciplines, il s’agit des scientifiques issus des sciences naturelles qui sont surreprésentés parmi les bénéficiaires des fonds IDEX.

21Ainsi, les IDEX modifient le système d’enseignement supérieur et de recherche français en créant de nouvelles inégalités durables entre les organisations universitaires et en étendant les dynamiques inégalitaires qui traversent déjà les universités telles que la hiérarchisation disciplinaire et la stratification genrée de la profession académique.

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Bibliographie

AUST, Jérôme, MAZOYER, Harold, MUSSELIN, Christine (2018). « Se mettre à l’IDEX ou être mis à l’index. Conformations, appropriations et résistances aux instruments d’action publique dans trois sites d’enseignement supérieur ». Gouvernement et action publique, vol. 7, no 4, p. 9-37. https://www.cairn.info/revue-gouvernement-et-action-publique-2018-4-page-9.htm

GAGLIO, Gérald, RICHEBÉ, Nathalie (2022). « Un IDex pour quoi faire ? Cadrage et appropriations d’un dispositif de financement local ». Revue d’anthropologie des connaissances, vol. 16, no 4. https://doi.org/10.4000/rac.29174

GALLY, Natacha (2018). « “Executive Shift” or “Steering at a Distance”? Governing “Excellence” in French Higher Education (2009-2012) ». Revue française de science politique, vol. 68, no 4, p. 691-715. https://www.cairn-int.info/journal-revue-francaise-de-science-politique-2018-4-page-691.htm

HARROCHE, Audrey (2019). « Les petites mains de l’excellence. Place et rôle des chargées de projet dans la mise en œuvre d’une Initiative d’excellence ». Revue française d’administration publique, vol. 1, no 169, p. 151-167. https://www.cairn.info/revue-francaise-d-administration-publique-2019-1-page-151.htm

HARROCHE, Audrey (2022). « Les initiatives d’excellence. Le résultat de politiques winner-take-all dans l’enseignement supérieur et la recherche ? ». Revue française de science politique, vol. 72, no 3, p. 287-309.

ROWELL, Jay (2022). « Production et reproduction des hiérarchies disciplinaires dans une grande université de recherche française ». Sociologie, vol. 13, no 3, p. 261-278. https://www.cairn.info/revue-sociologie-2022-3-page-261.htm

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Notes

1 Neuf projets IDEX ont été confirmés après l’évaluation en 2016.

2 Extrait d’entretien réalisé auprès d’un membre de l’équipe dirigeante EMEX.

3 Extrait de l’appel à projets IDEX, phase de sélection, Agence nationale de la recherche, 2011, p. 9 : https://anr.fr/fileadmin/aap/2011/ANR-AAP-IDEX-2011.pdf

4 La fondation EMEX reçoit également les fonds d’un autre appel à projets du PIA : les laboratoires d’excellence (LABEX).

5 Extrait d’entretien réalisé auprès d’un vice-président d’une des anciennes universités.

6 Réponse à l’appel à projets IDEX produit par le PRES (pôle de recherche et d’enseignement supérieur) du site étudié en 2011, p. 33.

7 Extrait d’entretien réalisé auprès d’un coordinateur de LABEX.

8 Extrait d’entretien réalisé auprès d’une chargée de projet lauréat d’un appel à projets lancé par la fondation EMEX.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Audrey Harroche, « Des inégalités pour atteindre l’excellence dans l’enseignement supérieur et la recherche ? », Diversité [En ligne], 202 volume 1 | 2023, mis en ligne le 19 avril 2023, consulté le 15 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/diversite/3758 ; DOI : https://doi.org/10.35562/diversite.3758

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Auteur

Audrey Harroche

Post-doctorante au CDPRP, Oxford Brookes University et chercheuse associée au CSO, Sciences Po.

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Droits d’auteur

CC-BY-SA-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-SA 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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