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Notes de lecture

Chrysta Pélissier & Stephen Lédé, L’Ingénieur pédagogique dans le supérieur

Alès, Presses des Mines, coll. « Design numérique », 2022
Catherine Aymé
Référence(s) :

Pélissier, C. & Lédé, S. (2022). L’Ingénieur pédagogique dans le supérieur. Des pratiques professionnelles en mutation. Presses des Mines.

Texte intégral

1Coordonné par Chrysta Pélissier et Stephen Lédé, cet ouvrage fait le point sur un métier complexe à appréhender, tant par la pluralité de ses formes que par ses constantes redéfinitions et dont le périmètre d’intervention n’est pas circonscrit. L’ouvrage comprend quatre parties qui permettent de l’appréhender depuis ses fondements scientifiques et son histoire, les activités d'accompagnement des acteurs, le lien avec les stratégies d'établissement et sa progressive professionnalisation.

2En préface, le texte de Mireille Brangé, coordinatrice nationale de la stratégie Enseignement et numérique et ayant supervisé de nombreux programmes (notamment IDEFI), permet une mise en contexte à la fois scientifique et politique. Elle fait état de l’émergence de ce métier, mise en lumière par la pandémie Covid-19, mais remet en cause deux idées reçues. D’une part, le métier d’ingénieur pédagogique n’est en aucun cas nouveau. En réalité, il émerge formellement dans les années 1990 et trouve son origine avec l’apparition de la notion de design pédagogique dès les années 1940, citant ici notamment les travaux de Daniel Peraya et de Claire Peltier. D’autre part, la question de la mutation serait discutable, tant elle serait l’identité même du métier : le contexte ne faisant qu’accentuer une caractéristique qui serait par nature associée à cette profession.

3Elle questionne dans cette préface le défi d’un contexte post-2020, et appelle à une meilleure prise en compte par les acteurs de la richesse des possibilités d’intervention des ingénieurs pédagogiques, souhaitant que cette contribution soit davantage intégrée à la transformation pédagogique des établissements. Selon elle, l’avenir de la transformation pédagogique de l’enseignement supérieur serait lié à la reconnaissance des IP.

4Dans son introduction, Chrysta Pélissier, maîtresse de conférence HDR à l’université de Montpellier et fortement investie dans le champ des humanités numériques et de l’apprentissage en ligne, formule avec précision les enjeux. Elle précise qu’il a pour but de participer aux débats actuels, notamment en ce qui concerne les périmètres d’interventions des ingénieurs pédagogiques dans l’ESR. Ainsi donne-t-elle aux lecteurs, notamment aux étudiants en master, les moyens pour s’orienter vers ce métier. Pour les professionnels en poste, ils y trouveront des exemples permettant de développer leurs pratiques et de réfléchir aux meilleures manières de s’intégrer dans les structures. De bien des façons, l’ouvrage permet en effet une compréhension des origines du métier et dresse un panorama fidèle des activités menées par les ingénieurs pédagogiques en France. Les neuf chapitres proposés présentent des cadres théoriques, des études de cas et des témoignages d’acteurs aux profils très différents. Donnant la parole aux ingénieurs pédagogiques eux-mêmes, aux responsables de cursus et aux enseignants-chercheurs, adjoints et directeurs de structures, l’ouvrage expose les réflexions menées dans différents établissements, eux-mêmes très divers : IUT, départements d’universités publiques, École centrale, école de management, INSPE, université catholique, etc.

5Cette étude de la diversité des acteurs et des contextes est doublée d’une exploration dans les fondements scientifiques et l’histoire du métier, à travers le texte très complet de Chantal Charnet au premier chapitre. Cette contribution permet de revenir sur les modèles d’apprentissage, de l’instructional design au développement de l’ingénierie pédagogique et met en perspective les outils et modèles proposés aujourd’hui. Présentant l’ingénieur pédagogique comme héritier direct de l’instructional design, elle incite à interroger ces modèles historiques afin de comprendre le métier, sa place et son importance à l’heure du développement de compétences spécifiques liées à l’enseignement en ligne.

  • 1 « Selon les sources du Ministère, (…) un ratio de 120 enseignants par ingénieur pédagogique. Est-ce (...)

6Sophie Guichard, adjointe du directeur national du numérique et directrice de la Fabrique du numérique, développe ensuite au chapitre 2 un historique du métier d’ingénieur pédagogique. Elle revient pour cela sur les statuts de ce métier, les types de contrats, les fiches de missions liées et leurs évolutions. Concluant sur les chiffres ministériels de 2018-2019, Sophie Guichard1 évoque le nombre d’IP par rapport au nombre d’enseignants-chercheurs et se demande si un seul IP pour 120 enseignants-chercheurs est suffisant pour accompagner les mutations de l’ESR. À quoi s’ajoute le fait que les salaires du secteur public sont peu attractifs pour des jeunes en formation. Si précise et rigoureuse soit-elle, cette analyse présente une lacune : elle occulte la dimension industrielle des mutations en jeu à l’université. Il serait tout à fait intéressant d’associer à ce retour historique sur les modèles éducatifs et sur les statuts des personnels, un apport lié à l’industrialisation de la formation et de ses conséquences sur l’évolution des métiers, afin d’aller encore plus loin dans l’analyse des potentialités et problématiques de ce secteur.

7Dans le cœur de l’ouvrage, partie 2, chapitres 3 et 4, l’accent est davantage mis sur l’ambivalence de la notion et des pratiques d’accompagnement des acteurs, qui est ici double. Les IP accompagnent autant les enseignants qu’ils accompagnent les gouvernances des structures auxquelles ils sont reliés. Ainsi, dans le chapitre 3, Gwenaelle Le Mauff, Emmanuelle Heidsieck et Sophie Serindat, IP issues de trois établissements différents, présentent leurs expériences en des développements dont l’intérêt est de permettre la confrontation de retours d’expérience particulièrement intéressants favorisant la comparaison des missions pédagogiques, des moyens de communication utilisés, des types de formation menées, etc. Il s’agit, en l’occurrence, d’explorer la complexité de cet accompagnement des enseignants à travers le regard des IP.

  • 2 Chap. 4, p. 89.

8Stephen Lédé, IP à l’École centrale de Marseille, ouvre dans le chapitre 4 la question des champs d’intervention d’un IP au sein des administrations et directions d’établissement. Il y détermine les publics des structures auxquels l’IP s’adresse, à travers l’analyse d’une fiche de poste d’IP dans son école. Les publics concernés seraient » la direction de la formation, les enseignants et enseignants chercheurs, le responsable de scolarité et pédagogique, le responsable administratif de la direction, l’équipe de direction, les services de l’école2 ». Les acteurs concernés sont donc très variés et leurs objectifs sont potentiellement très éloignés, voire parfois opposés. À travers sa présentation de la gouvernance de Centrale Marseille, il met en lumière la flexibilité des IP et leur possibilité de produire des outils de guidance et d’accompagnement à visée prospective et stratégique, au-delà de l’accompagnement pédagogique. Faisant écho à la préface de Mirelle Brangé, il semble que cette ambition soit particulièrement exigeante pour les IP.

9Les deux chapitres suivants, qui composent la partie 3, se focalisent sur la flexibilité et l’adaptation particulière de ce métier aux stratégies d’établissements. Les grandes parties 2 et 3 de l’ouvrage se renvoient ainsi l’une à l’autre de manière singulière : les IP seraient à la fois guides et suiveurs des stratégies d’établissement. Dans le chapitre 5, à travers les réflexions de Thierry Spriet, responsable du master en ingénierie informatique et vice-président délégué au numérique et à l’innovation pédagogique d’Avignon Université, et d’Esther Albareil, IP et doctorante, l’ouvrage revient sur les politiques politiques publiques en matière de numérique à l’université. Les auteurs posent les questions du bénévolat et de la valorisation de cet accompagnement des structures et de la place de l’IP.

10Cette question des missions des IP est en partie reprise par Bertrand Moquet et Olivier Perlot à travers leur enquête développée dans le chapitre 6. Ils explorent les rôles que prennent les IP dans le cadre des stratégies universitaires et reviennent sur l’évolution du numérique universitaire, les stratégies des établissements et les dispositifs associés. Ils posent l’hypothèse que les IP sont des acteurs clés sur lesquels les stratégies universitaires devraient reposer, puisqu’étant au plus près des besoins des publics et permettant une régulation du système.

11La question de la professionnalisation des personnels est ensuite développée dans le chapitre 7, à travers le travail de Julie Denouël, qui étudie les dynamiques de professionnalisation de l’ingénierie pédagogique dans un cadre sociologique. Elle précise notamment que la reconnaissance des IP passe également par la reconnaissance des activités pédagogiques dans la carrière des enseignants-chercheurs, pointant là certains des grands défis de l’université à l’horizon 2030. Ces analyses renvoient aux problématiques des rapports de pouvoir au sein des universités et demanderaient à être encore approfondies.

12C’est ensuite la place des IP aux côtés des autres personnels qu’étudie le huitième et avant-dernier chapitre de Chrysta Pélissier et Caroline Di Gennaro Benlasbet, qui fait état de la complémentarité des fonctions IP et de responsable qualité. L’IP aurait une place à trouver en tant que facilitateur des pratiques innovantes, permettant la mise en place d’une démarche qualité. Revient ici le souhait que nous avons formulé précédemment : interroger plus en profondeur le lien entre pratiques innovantes, démarche qualité et numérique, de façon à mettre en lumière la gouvernance universitaire et ses stratégies de mise en œuvre.

13La notion d’accompagnement, déjà évoquée en partie 2, se retrouve dans une certaine mesure dans ce neuvième et dernier chapitre sur la professionnalisation des acteurs. Thierry Sobanski, directeur du campus numérique de l’université catholique de Lille, aborde la question du point de vue des usagers, à travers l’étude des espaces d’apprentissage eux-mêmes. L’observation des équipements et des usages permet de préciser les rôles des IP dans des espaces concrets, en présentiel. Ce pas de côté réflexif est d’autant plus intéressant qu’il remet la question de la matérialité et du présentiel au cœur de l’accompagnement pédagogique.

  • 3 Peraya, D. (2021). S’intéresser aux acteurs de l’ingénierie et de l’accompagnement pédagogique. Dis (...)

14Pour conclure l’ouvrage, Stephen Lédé reprend la typologie de Julie Denouël, qui propose, dans le chapitre 7, trois catégories de missions des IP : médiatisation (élaboration et déploiement des dispositifs à distance et ressources numériques) ; médiation (soutien aux apprenants et développement pédagogique des enseignants) ; recherche (recensions, dépouillements d’enquêtes, mises en place d’indicateurs,etc.). Les réflexions et études de cas de l’ouvrage montrent bien que cette figure professionnelle est encore « brouillée3 ». Stephen Lédé aborde justement la question des associations professionnelles, qui devront jouer un rôle non négligeable pour une évolution du métier et son implication dans les stratégies universitaires liées au numérique. Une autre problématique relevée à la lecture de cette conclusion est celle de l’innovation et du numérique à l’université. En effet, les missions des IP se trouvent au croisement des injonctions aux pratiques innovantes, à la démarche qualité et au numérique, et dépendent d’une gouvernance universitaire. Il s’agirait donc d’interroger ces notions afin de comprendre ce qu’elles impliquent et comment elles influent sur les stratégies pédagogiques.

15L’ouvrage propose enfin une annexe présentant des cursus d’ingénierie pédagogique proposés en France. La richesse de cette liste nous conduit à un dernier constat sur le développement de formations à ce métier. Dans cette liste, l’on trouve en effet beaucoup de formations liées à des masters MEEF formations aux enseignants, de sciences de l’éducation et sciences du langage, et, plus marginalement, en langues étrangères, en management public, presque toutes incluant une dimension technologique et numérique. Les étudiants et professionnels en demande de formations trouveront dans cette annexe des informations importantes pour la poursuite de leurs études. L’on peut cependant s’interroger sur le contenu des formations ; car, si la figure professionnelle est encore « brouillée » et complexe à appréhender, qu’en est-il des formations à ce métier ?

  • 4 Chrysta Pélissier, Introduction, p. 14.

16L’ouvrage apporte des éclairages particulièrement utiles sur la formation et sur le statut ITRF des ingénieurs pédagogiques. Si Sophie Guichard3 dresse un tableau très complet des types de contrats, de profils et de contextes d’embauche, l’on souhaiterait qu’elle développe ces constats et poursuive par une étude en profondeur de la question du statut et des rapports de pouvoir à l’intérieur de l’université et de leurs conséquences sur la pratique du métier. En effet, se joue ici la capacité d’autodétermination de ces personnels et les possibilités et conditions d’expression et d’action qui leur sont ménagées au sein de l’université, à savoir leur possibilité de proposer des projets et d’être créateurs de formation, et non pas d’être seulement des exécutants « outil aux multiples fonctions4 ».

17Ces problématiques de la formation et du statut des ingénieurs pédagogiques sont présentes dès la préface, laquelle, bien que très optimiste, n’en pose pas moins d’importantes et insistantes questions. En effet, malgré les potentialités et le champ d’action considérable de ce métier, il serait regrettable de laisser porter aux seuls ingénieurs pédagogiques la responsabilité de soutenir l’enseignement supérieur et la recherche dans ses difficultés, pendant et hors des périodes de crise. Les IP ne peuvent pas être la seule ressource mobilisable, quels que soient leur formation et les discours institutionnels cherchant à valoriser leurs pratiques. L’ESR souffre ainsi de bien d’autres carences que du manque de reconnaissance des ingénieurs pédagogiques et de leur rôle. Un corps de métier à lui seul ne peut résoudre ces problématiques d’ordre économique, politiques et idéologiques.

18L’ouvrage de Chrysta Pélissier et Stephen Lédé répond ainsi à un besoin de mise en lumière du métier, en revenant sur un historique de la fonction et permettant une vision globale et bien informée des pratiques du terrain. La lecture de ces réflexions et études de cas est nécessaire à toute personne s’intéressant au numérique à l’université, afin de saisir toutes les spécificités du métier d’ingénieur pédagogique et envisager son futur. Défrichant un secteur en évolution, cet ouvrage ouvre sur de nombreux questionnements liés aux stratégies et à la gouvernance des universités, et dépassant la seule problématique de la place de l’ingénierie pédagogique.

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Notes

1 « Selon les sources du Ministère, (…) un ratio de 120 enseignants par ingénieur pédagogique. Est-ce suffisant pour accompagner les mutations en cours au sein de l’Enseignement Supérieur d’aujourd’hui et de demain ? » Chap. 2, p. 51.

2 Chap. 4, p. 89.

3 Peraya, D. (2021). S’intéresser aux acteurs de l’ingénierie et de l’accompagnement pédagogique. Distances et médiations des savoirs, 33. https://doi.org/10.4000/dms.6211

4 Chrysta Pélissier, Introduction, p. 14.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Catherine Aymé, « Chrysta Pélissier & Stephen Lédé, L’Ingénieur pédagogique dans le supérieur  »Distances et médiations des savoirs [En ligne], 39 | 2022, mis en ligne le 13 octobre 2022, consulté le 15 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/dms/8023 ; DOI : https://doi.org/10.4000/dms.8023

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Auteur

Catherine Aymé

Université Sorbonne Paris Nord (LabSIC)

catherine.ayme@univ-paris13.fr

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CC-BY-SA-4.0

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