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Notes de lecture

Hélène Buisson-Fenet & Lisa Marx (dir.), « Hors les murs. Enseigner et apprendre à l’'épreuve de la “continuité pédagogique” »

Recherche en éducation, n° 48
Aude Seurrat
Référence(s) :

Buisson-Fenet, H. & Marx, L. (dir). (2022). « Hors les murs. Enseigner et apprendre à l’'épreuve de la “continuité pédagogique” ». Recherche en éducation, 48. https://doi.org/10.4000/ree.11104

Texte intégral

1Le numéro 48 de la revue Recherches en éducation publié en 2022 s’intéresse au confinement comme « révélateur paradoxal des caractéristiques du fonctionnement habituel de l’école et du système scolaire ». Considérant cette période à la fois comme une « déspatialisation » mais aussi comme une « détemporalisation » de l’enseignement, comme un interstice et aussi comme un intervalle, il pourra intéresser à plusieurs égards les lecteurs de la revue Distances et médiations des savoirs. Il s’inscrit par ailleurs pleinement dans les thématiques abordées lors du prochain colloque organisé par DMS, en partenariat avec le CNED et The Open University, et intitulé « La formation à distance, résolument  ? Modalités, enjeux, ouvertures et perspectives » (octobre 2022).

2Ce dossier propose un regard critique sur la formule « continuité pédagogique », envisagée comme une catégorie d’action publique qui combine injonction morale (le droit à l’école) et technique (enseigner à distance). Ce numéro a en effet pour objectif d’interroger les effets de cette injonction sur différents types d’acteurs (les enseignants, les élèves, les directeurs et directrices d’établissements) et dans différents contextes (maternelle, secondaire et enseignement supérieur). La période de confinement n’est pas envisagée uniquement au regard des transformations et ruptures qu’elle a provoquées mais aussi comme une cristallisation, une mise au jour de certaines logiques préexistantes dans l’enseignement primaire, secondaire et supérieur. Les questions soulevées par ce dossier sont nombreuses et il est intéressant de les retrouver dans des cadres empiriques différents. Elles traitent notamment des recompositions et articulations entre les établissements et les familles, des transformations du travail (enseignant et étudiant) ou encore du renforcement des inégalités scolaires et étudiantes.

3L’éditorial d’Hélène Buisson-Fenet et Lisa Marx propose une contextualisation éclairante de l’expression « continuité pédagogique ». En s’appuyant sur l’étude d’un corpus d’articles de presse depuis les années 1970, les auteures montrent que cette expression a pris des sens très différents en fonction des périodes considérées. Dans les années 1970, elle signifie la transition entre le primaire et le secondaire, alors que, dans les années 1980, elle désigne la transition entre enseignement professionnel et marché du travail. Plus tard, dans les années 1990, dans un contexte de manque d’enseignants et de turnover important, elle sert à revendiquer le « droit à l’école ». Ce n’est qu’en 2006, avec la grippe aviaire, puis en 2009 avec H1N1 que la continuité pédagogique est évoquée comme un basculement vers l’enseignement à distance dans l’éventualité de la fermeture des établissements scolaires.

  • 1 Mœglin, P. (dir.). (2016). Industrialiser l’éducation. Anthologie commentée (1913-2012). Presses un (...)

4L’éditorial propose une deuxième contextualisation fort utile : il rappelle que l’enseignement à distance a toute une histoire (depuis les cours par correspondance au xixe jusqu’à la création de l’Open University en 1969). Cette contextualisation pourrait d’ailleurs être approfondie en montrant que le champ des recherches sur la formation à distance est ancien et qu’il est traversé par des controverses importantes (comme le montre par exemple Industrialiser l’éducation1). Enfin, ce texte propose également un panorama des recherches en sciences de l’éducation et de la formation qui se sont penchées sur l’étude de cette période de confinement dans les établissements scolaires.

5Le premier article, écrit par Patrick Rayou, sociologue et professeur en sciences de l’éducation, propose une enquête empirique, basée sur des entretiens à distance avec des enseignants et des familles d’un collège d’éducation prioritaire d’Île-de-France. Son approche constructiviste questionne la manière dont des groupes d’acteurs, en l’occurrence des parents et des enseignants, font face à « la continuité pédagogique » et les modalités selon lesquelles une reconnaissance mutuelle se met en place. Qualifié « d’éloignement qui rapproche », le confinement est envisagé comme une période d’inquiétudes partagées qui, bien que créant des difficultés particulières pour tous les acteurs, suscite également des liens d’entraide. Même si l’on comprend très bien les raisons pour lesquelles il a pu sembler « intrusif » à l’auteur de demander aux parents leurs caractéristiques socioprofessionnelles nous sommes en droit de regretter l’absence de ces données : elles auraient été des variables importantes pour cette enquête portant sur les inégalités. D’autre part, l’étude de cas a pour intérêt d’entrer dans le détail des spécificités de cet écosystème scolaire, mais elle aurait pu être mise en perspective avec d’autres enquêtes dans d’autres établissements scolaires.

6Le deuxième article, écrit par Julien Netter, maître de conférences en sciences de l’éducation, traite des effets du confinement sur les inégalités scolaires. Sa méthodologie est assez originale, car il se base sur l’analyse d’un corpus de cours filmés d’enseignants de primaire de Seine–Saint-Denis en télétravail. Ce travail s’inscrit dans les travaux plus larges d’un collectif de recherche au sein du réseau RESEIDA et notamment dans le cadre du GTNum PLEIADES (pratiques en ligne : école, inégalités et activité à distance des élèves). L’un des intérêts de cet article est que les analyses de ces vidéos sont rapportées aux résultats d’une enquête menée auprès de ces mêmes enseignants avant et après le confinement. Si la question des inégalités d’équipements n’est pas nouvelle, l’originalité de cet article est de mettre en évidence les spécificités des difficultés rencontrées par les élèves les plus jeunes (en classe en CP) et plus encore par ceux qui sont les moins autonomes et ont le plus besoin d’aide directe. Cet article est très riche en données empiriques (il retranscrit par exemple plusieurs extraits d’interactions entre enseignants et élèves), mais l’espace contraint d’un article ne permet peut-être pas d’analyser pleinement tous les matériaux convoqués.

7Le troisième article du dossier, proposé par Perrine Martin, Christine Félix et Sophie Gebeil porte, quant à lui, sur l’enseignement supérieur et plus spécifiquement sur le vécu des étudiants de première année. L’un des intérêts de cet article est qu’il articule trois perspectives : les sciences de l’éducation, les sciences de l’information et de la communication et la sociologie du travail. À partir des résultats d’un questionnaire national, leur article analyse les conditions d’étude des étudiants au regard de leurs conditions matérielles et de leur secteur disciplinaire. Les résultats, confrontés à une enquête plus vaste sur les étudiants de tous les niveaux du supérieur (11 516 répondants) montrent nettement que les étudiants de première année n’étant pas encore « acculturés » à l’université sont ceux qui ont rencontré le plus de difficultés à suivre les enseignements. S’il est intéressant de voir les disparités qui ressortent entre les disciplines, il aurait aussi été pertinent de prendre en compte les différences entre les types d’établissements du supérieur (licence, classes préparatoires, IUT, écoles de commerce, etc.) dont les conditions d’étude ne sont pas les mêmes.

8Le dernier article du dossier, rédigé par Diane Béduchaud, met la focale sur le renforcement des mutations et tensions qui traversent les métiers du pilotage des établissements scolaires. Basé sur une enquête menée auprès d’inspecteurs d’académie et de directeurs et directrices d’établissements scolaires, il s’intéresse aux conditions de travail de ces acteurs pendant le confinement. Les résultats mettent en avant une dégradation des conditions de travail, un éclatement des tâches, une augmentation de la porosité entre vie personnelle et professionnelle, mais aussi des tendances « inédites » à l’adoption de nouvelles formes d’interactions entre les équipes pédagogiques et avec les familles. Ils pointent également une distinction notable entre le vécu des inspecteurs et celui des chefs d’établissement, et des tensions avec la hiérarchie en raison d’un hiatus entre les prescriptions et la réalité du terrain. Ces différents résultats, bien que très intéressants d’un point de vue empirique, sont parfois trop descriptifs et mériteraient d’être davantage mis en dialogue avec la littérature scientifique sur le sujet et notamment sur les questions de gouvernance dans l’enseignement scolaire.

9Ce dossier présente ainsi des enquêtes, à la fois très différentes mais traversées par des questions de recherche transversales sur l’école et l’université à l’épreuve de « la continuité pédagogique ». Si l’éditorial formule un questionnement très éclairant sur la circulation de cette formule et son étoilement sémantique, il aurait néanmoins été intéressant de retrouver ce même questionnement dans les quatre articles du dossier. Par ailleurs, même si le dossier ne prétend pas à l’exhaustivité et que par la force des choses, un dossier de revue ne peut pas embrasser toutes les configurations et questionnements que suscite un évènement de ce type, on regrettera l’absence de certaines questions et perspectives de recherche. L’attention portée aux conceptions du numérique, entre prescriptions institutionnelles et vécu du terrain, aurait pu, par exemple, y être traitée. D’autre part, les résultats des quatre enquêtes, bien que très riches en matériaux empiriques, manquent parfois de mises en perspectives théoriques. Mais ce dossier montre surtout qu’il est essentiel d’appréhender cette période dans toute sa complexité, de mettre à distance les discours euphoriques ou dysphoriques et de la penser au regard d’évolutions plus longues.

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Notes

1 Mœglin, P. (dir.). (2016). Industrialiser l’éducation. Anthologie commentée (1913-2012). Presses universitaires de Vincennes.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Aude Seurrat, « Hélène Buisson-Fenet & Lisa Marx (dir.), « Hors les murs. Enseigner et apprendre à l’'épreuve de la “continuité pédagogique” » »Distances et médiations des savoirs [En ligne], 39 | 2022, mis en ligne le 13 octobre 2022, consulté le 17 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/dms/8040 ; DOI : https://doi.org/10.4000/dms.8040

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Auteur

Aude Seurrat

Université Paris Est-Créteil (CEDITEC)

aude.seurrat@u-pec.fr

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