Navigation – Plan du site

AccueilActes et débats - Texte intégral16-1Postface. Écrits, archives, insti...

Texte intégral

  • 1 Je remercie Maxime Martignon pour ses conseils lors de l’écriture de ce texte.

1Au terme de ce dossier, on peut rappeler que l’association entre archives et histoire d’institution n’a rien de naturel1. Il est possible de recourir à bien d’autres documents pour faire de l’histoire des institutions, des textes imprimés par exemple. Inversement, les archives d’institution existent sans l’histoire. Jusqu’à ce qu’un·e historien·ne écrive une histoire de cette institution, elles ne sont jamais que la trace du temps qui passe et des opérations passées.

2Ce numéro des Dossiers du Grihl offre finalement l’occasion de réfléchir au rapport entre écrits et archives ; de penser le fait, pour les archives, d’avoir été écrites. Il est en effet possible de regarder les archives (institutionnelles) comme le résultat d’opérations d’archivage, il est possible aussi de les regarder comme des écrits. Dans le moment de leur production et de leurs usages, les archives étaient des écrits au moyen desquels les membres des institutions ont pu agir. Leurs usages complexifient les représentations de l’institution par elle-même véhiculées dans ces « écrits faits archives ».

  • 2 Pour plus d’informations sur ce cas, voir Juliette Deloye, Nicolas Schapira, « L’histoire au dépôt. (...)
  • 3 Grihl, Écriture et action (xviie-xixe siècle). Une enquête collective, Paris, EHESS, 2016.

3Soit un cas-limite. Dans les archives des archives du secrétariat d’État puis ministère des Affaires étrangères sont conservées des histoires manuscrites du dépôt des Affaires étrangères produites au long du xviiie siècle par ses commis2. L’histoire surgit dans les archives, brouille la frontière entre archives institutionnelles et histoire de l’institution, naturalise leur association. Le secrétariat d’État apparaît en tant que créateur d’archives et produit par les archives, mais aussi en tant que lieu d’écriture de sa propre histoire. Ici, la tentation est grande d’utiliser ces archives/histoires comme des témoins d’autre chose qu’elles-mêmes, comme des sources idoines – bien informées, déjà disponibles sous forme de récit – sur l’institution dont elles émanent, qu’elles ont pris pour objet, et où elles sont toujours conservées. Pour déjouer le piège, il faut en passer par la distinction entre écrits et archives, et considérer ces archives/histoires en tant que produit d’une action : l’écriture3.

Les opérations d’archivage : des opérations de décontextualisation

4Les gestes de compilation, de classement, de réemploi, de reliure, le rassemblement de documents sous la bannière d’un genre, la réunion de documents présentés comme des échantillons du travail documentaire que l’historienne·ne peut assimiler à des sources de la pratique, la réduction de traces disparates du passé de l’institution en un récit historique sont autant d’opérations d’archivage qui arrachent les écrits de leur situation de production et de circulation. On peut donc les qualifier d’opérations de décontextualisation, qui empêchent parfois de regarder les archives comme les écrits qu’elles ont été.

  • 4 Archives diplomatiques, Direction des archives, vol. 1 et 2.
  • 5 de Vivo Filippo, « Technologies du réemploi : mise en ordre/mise en œuvre des archives à Venise (xv(...)

5Les archives anciennes des Affaires étrangères furent reliées dans des volumes de cuir au début de la monarchie de Juillet. Les volumes 1 et 2 des archives des archives compilent des documents produits entre l’installation du dépôt au Louvre en 1710 et la fin de la Restauration, parmi lesquels douze histoires du dépôt, soit un peu plus d’une histoire tous les dix ans pendant un siècle4. Après le temps de leur production, les histoires ont été conservées au dépôt. Elles ont ensuite été reliées en volumes parmi les documents du travail bureaucratique, qui sont aussi ceux qui ont servi à les écrire : états des bureaux, règlements et autres mémoires divers sur le dépôt des archives. Ces documents sont les sources à partir desquelles les auteurs des histoires ont écrit le récit de la rationalisation du fonctionnement du dépôt des archives au xviiie siècle. Les phénomènes de reprise d’une histoire à l’autre signalent qu’après le moment de leur rédaction, les histoires ont été réemployées pour écrire les suivantes, et ont donc elles-mêmes été constituées en sources5. La mise en ordre et en volume des histoires confère à l’ensemble un caractère circulaire et totalisant. Une histoire du dépôt, datée de 1804, ouvre le volume à la manière d’une synthèse surplombante. Elle est suivie par les archives du service des archives, parmi lesquelles les autres histoires, classées par ordre chronologique jusqu’en 1804. Le volume relié est certes aux armes de la monarchie de Juillet, mais l’ordonnancement suggère que la mise en recueil date du début de l’Empire – d’autant qu’aucun paratexte des années 1830 ne vient présenter l’ouvrage.

6Les opérations d’archivage créent une confusion entre archives et histoire. Ce sont bien ces opérations qui font que l’on tend à regarder les histoires du dépôt comme des sources, parce qu’en faisant de ces histoires des documents comme les autres, l’archivage produit de la décontextualisation et euphémise leur caractère surplombant. La représentation des travaux effectués au dépôt constitue un récit disponible pour l’historien·ne, qui peut s’en saisir facilement pour écrire une histoire informée de l’institution qui soit celle de l’affirmation d’une administration rationnelle au xviiie siècle. Pour le dire autrement, les opérations d’archivage, en tant qu’opérations de décontextualisation, naturalisent le récit de la bureaucratie : on a bien affaire là à un geste politique (de dépolitisation).

Les archives d’institution : des traces d’écrit

7Pour déjouer ce piège des archives institutionnelles, il nous faut produire au contraire des opérations de contextualisation qui prennent en charge, dans l’analyse, le fait pour les archives d’avoir été écrites. En replaçant les archives dans le moment de leur production et de leurs usages, on peut les regarder comme les traces des actions d’écriture du passé et les analyser à leur juste niveau, celui des acteurs : qu’est-ce que cela représentait, pour leurs auteurs, d’écrire ce qui nous est parvenu comme des archives ? Au sein des institutions, l’écriture constitue une possibilité d’action, une ressource pour construire sa réputation, légitimer sa position dans des rapports de pouvoir. L’observation des actions d’écriture fait apparaître les institutions comme le produit de logiques sociales fortement personnalisées au moyen de l’écrit. Considérer que les archives ont été des écrits peut ainsi ouvrir l’histoire des archives à l’histoire sociale des institutions.

  • 6 Nicolas Schapira, « L’histoire en cadeau », dans Maîtres et secrétaires (xvie-xviiie siècles). L’ex (...)

8La décontextualisation des histoires du dépôt par leur mise en archives a pour conséquence qu’elles ne sont jamais caractérisées comme relevant d’une production historienne. Les commis du dépôt ont pourtant bien écrit de l’histoire. Restituées dans leur contexte de production, les histoires du dépôt apparaissent toutes concomitantes d’un événement précis dans la vie du ministère, soit, dans neuf cas sur douze, la prise de poste d’un nouveau ministre, auquel elles sont adressées. Au long du xviiie siècle, les gardes du dépôt ont joué un rôle à l’arrivée des ministres successifs en leur offrant une présentation du service des archives en forme de mémoire historique. La répétition de ce geste évoque le rituel, mais il faut se garder d’y voir une sécrétion routinière des bureaux. En faisant cadeau de ces histoires à leur patron, les commis suscitaient un lien de fidélité et introduisaient un rapport de domesticité dans les rapports hiérarchiques du ministère6. Susciter ce lien était d’autant plus nécessaire aux commis que leurs carrières étaient longues et qu’ils voyaient les ministres se succéder. Cette longévité, souvent associée à la modernité bureaucratique, oblige à gagner chaque fois la confiance du nouveau patron. Alors qu’ils pâtissaient, écrivaient-ils, d’un manque de reconnaissance par rapport à leurs collègues des autres bureaux, écrire et offrir de l’histoire était un moyen de renforcer leur position individuelle et collective, une ressource disponible face aux contraintes qui s’exerçaient sur eux au sein de l’institution – la hiérarchie ministérielle, les traitements insatisfaisants, l’éloignement relatif de l’activité politique. Ces histoires de l’institution par elle-même ne forment donc pas une mémoire d’institution susceptible d’armer la diplomatie française, mais eurent en leur temps une fonction sociale. Leur archivage fut une manière pour les commis de transmettre cette pratique à leur successeur.

Écrire les archives ou les archives comme transmission

  • 7 Dinah Ribard, « Dessous et dehors de l’Académie des Sciences. Les pratiques de l’institution », in (...)

9Les histoires du dépôt des Affaires étrangères ne peuvent donc pas être considérées comme renseignant sur les pratiques qui seraient celles des commis. Elles doivent être considérées comme une pratique parmi d’autres au sein du dépôt, qui consiste à écrire les archives, et qui est aussi un moyen d’agir. Le récit sur l’institution, celui de la rationalisation bureaucratique, apparaît alors non comme une fin mais comme un moyen pour ses auteurs d’atteindre d’autres buts7. L’étude des actions d’écriture fait voir les archives comme le résultat d’une opération de transmission d’une ressource, l’écriture, et constitue une entreprise de dénaturalisation des archives institutionnelles qui permet de saisir d’autres logiques d’institution par-delà les récits installés très tôt par les acteurs. Elle montre aussi que d’autres récits sont possibles : les bureaux sont peuplés d’individus qui mettent en œuvre au moyen de l’écriture des compétences sociales nécessaires à la continuité de l’activité administrative. Si l’institution est régulée par l’écrit, c’est moins par ses règlements et autres écritures grises s’imposant unilatéralement aux acteurs que par les investissements dont elle fait l’objet, soit le désir d’institution. Les archives d’une institution sont un lieu à travers lequel un groupe social se représente et se pense, motive et entretient ce désir. Écrire les archives participe donc de la fabrique des institutions, y compris dans leur dimension symbolique.

Haut de page

Notes

1 Je remercie Maxime Martignon pour ses conseils lors de l’écriture de ce texte.

2 Pour plus d’informations sur ce cas, voir Juliette Deloye, Nicolas Schapira, « L’histoire au dépôt. Archivage et histoire au sein du ministère des Affaires étrangères (1720-1804) », in Maria Pia Donato et Anne Saada (dir.), Pratiques d’archives à l’époque moderne. Europe, mondes coloniaux, Paris, Classiques Garnier, 2019.

3 Grihl, Écriture et action (xviie-xixe siècle). Une enquête collective, Paris, EHESS, 2016.

4 Archives diplomatiques, Direction des archives, vol. 1 et 2.

5 de Vivo Filippo, « Technologies du réemploi : mise en ordre/mise en œuvre des archives à Venise (xve-xviie siècles) », in Caroline Callard, Élisabeth Crouzet-Pavan et Alain Tallon (dir.), La politique de l’histoire en Italie. Arts et pratiques du réemploi (xive-xviie siècles), Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2014, p. 307‑325.

6 Nicolas Schapira, « L’histoire en cadeau », dans Maîtres et secrétaires (xvie-xviiie siècles). L’exercice du pouvoir dans la France d’Ancien Régime, Paris, Albin Michel, 2020, p. 253-277.

7 Dinah Ribard, « Dessous et dehors de l’Académie des Sciences. Les pratiques de l’institution », in Barbara Marx / Christoph Oliver Mayer (Hrsg.), Akademie und/oder Autonomie. Akademische Diskurse vom 16. bis 18. Jahrhundert, Frankfurt am Main, Peter Lang, 2009, p. 262-263.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence électronique

Juliette Deloye, « Postface. Écrits, archives, institutions »Les Dossiers du Grihl [En ligne], 16-1 | 2025, mis en ligne le 15 septembre 2025, consulté le 17 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/dossiersgrihl/11257 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14lse

Haut de page

Auteur

Juliette Deloye

Juliette Deloye est maîtresse de conférences en histoire moderne à l’Université de Montpellier – Paul Valéry, membre du laboratoire CRISES (EA4424) et du GRIHL. Sa thèse a été publiée sous le titre Naissance d’une institution. Écritures et réécritures du ministère des Affaires étrangères, Paris, EHESS, 2024. Ses travaux portent sur l’histoire des pratiques de l’écrit et l’histoire sociale des institutions. Elle a récemment publié « Dossiers de carrière. Archives, individus et institution au ministère des Affaires étrangères (XVIIIe-XIXe siècles) ». Revue d’histoire moderne & contemporaine, 2023/1 n° 70-1, 2023. p. 29-53, en ligne : shs.cairn.info/revue-d-histoire-moderne-et-contemporaine-2023-1-page-29?lang=fr

Articles du même auteur

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-SA-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-SA 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

Haut de page
Search OpenEdition Search

You will be redirected to OpenEdition Search