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Témoignages

À propos d’Achard et des metteurs en scène de théâtre

Entretien avec Catherine Salviat, comédienne, filleule de Marcel Achard1
N. T. Binh
p. 89-94

Résumés

Comédienne de théâtre affirmée et appréciée, proche de Marcel Achard dès son enfance, Catherine Salviat évoque des souvenirs de l’homme et de ses idées.

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Texte intégral

  • 1 Entretien réalisé à Paris, le 16 décembre 2014.

N. T. Binh : Quels sont les plus anciens souvenirs que vous avez de Marcel Achard ?

Catherine Salviat : Il m’avait demandé ce que je voulais pour mon anniversaire, je devais avoir dix ans. Et je lui avais répondu : « Les Martyrs de Châteaubriand » ! Il a essayé de me faire changer d’avis, en vain. J’ai encore les deux tomes brochés et dédicacés.

N. T. Binh : Aviez-vous déjà conscience de qui il était ?

Catherine Salviat : Je savais qu’il était célèbre, avec ses grosses lunettes, accompagné de [sa femme] Juliette. C’était une personnalité, parrain Marcel, mais on ne m’emmenait pas encore voir ses pièces. Quand il a été reçu à l’Académie française, en 1959, j’avais 12 ans ; je n’étais pas à la cérémonie, mais au cocktail qui a suivi. Je lui avais fait un scoubidou vert, or et noir, de la couleur de son habit, et j’ai gardé une grande photo de Marcel et Juliette, où il avait écrit : « Merci pour ton scoubidouille ». Plus tard, quand j’ai accouché de ma première fille Charlotte, en 1972, il est venu me voir le lendemain avec une note pour elle : « Chère Charlotte, débrouille-toi pour être heureuse ». C’est un peu le message qu’il me faisait passer, à moi, actrice débutante : il ne me donnait pas de conseils particuliers, mais me disait d’être heureuse dans ce que je faisais.

N. T. Binh : A-t-il été pour quelque chose dans votre décision de devenir actrice ?

Catherine Salviat : En tout cas, il en était très content. Je lui racontais tout ce que je faisais et il s’y intéressait de près. Il était toujours passionné dès qu’il s’agissait de théâtre. Après la première partie du bac, j’étais très timide. Ma mère [Léone Mail], chorégraphe à l’Opéra, donnait des cours de danse et de maintien chez Raymond Girard, qui avait son cours d’art dramatique au 26, rue Vavin. Elle m’avait dit que cela me ferait du bien de prendre des cours particuliers avec lui. Donc pendant mon année de philo, j’ai pris des cours de théâtre avec lui. Après le bac, j’ai tenté l’école des bibliothécaires et j’ai raté l’examen d’entrée. Je voulais être journaliste et je suis allée voir Philippe Bouvard. Il m’a demandé ce que j’avais comme diplôme : rien ! Il m’a dit de passer d’abord mes diplômes avant de revenir le voir. Grâce à ce conseil, je me suis inscrite en licence d’espagnol. À la suite de quoi je pouvais enseigner l’espagnol : j’ai eu une élève en cours particulier, en tout et pour tout ! C’est alors que Raymond Girard m’a suggéré d’intégrer sa classe de préparation au Conservatoire. J’étais plus timide que jamais, et je suis arrivée au cours où, sur un banc, nous étions cinq avec Marianne Borgo, Anne Le Fol, Nicole Calfan et Laurent Weisman – qui est mort maintenant – et nous ne nous sommes plus quittés ! Nous avons passé ensemble le premier tour du concours d’entrée au Conservatoire. J’ai été placée 250e sur 500 ! Le deuxième tour s’est mieux passé, et, au troisième, j’ai été reçue à l’unanimité. J’ai suivi la classe de Fernand Ledoux, puis celle de Maurice Jacquemont. À la sortie, on était en 1968 : le concours n’a pas eu lieu. J’ai passé une audition en deux tours pour entrer à la Comédie-Française. Et j’ai été recalée dès le premier tour. L’année suivante, le concours de sortie a été rétabli, j’ai eu un prix de comédie avec Angélique dans L’Épreuve de Marivaux, et Maurice Escande m’a engagée comme pensionnaire du Français. Marcel en était très fier. Je déjeunais avec lui régulièrement à cette époque-là.

N. T. Binh : Avez-vous joué des pièces de lui ?

Catherine Salviat : Seulement un extrait de Colinette, avec Jean-Marie Bernicat, au théâtre de l’Œuvre, dans une manifestation en son honneur, pour commémorer je ne sais plus quel anniversaire d’Achard. Michel Simon était là…

N. T. Binh : Quand avez-vous pris conscience d’Achard comme auteur ?

Catherine Salviat : En voyant Domino à la Comédie-Française (avant d’y entrer moi-même), que j’avais adoré, avec Paul Meurisse et Hélène Perdrière [1958] et qui a été repris, plus tard, avec Jean Piat et Geneviève Casile [1967].

N. T. Binh : Comment expliquez-vous qu’il ne soit presque plus jamais repris ?

Catherine Salviat : Comme beaucoup de grands auteurs, il subit un purgatoire. C’est arrivé à Giraudoux et à Montherlant, on redécouvre maintenant Anouilh… Chez Achard, il y a du très bon et du moins bon, mais il est vraiment dommage que ses meilleures pièces soient si oubliées : Domino, Jean de la Lune, Patate, L’Idiote… Question de mode. À une époque, tous les jeunes acteurs de théâtre connaissaient son nom pour avoir travaillé en cours des extraits de ses pièces, notamment le merveilleux Voulez-vous jouer avec Moâ ?, que j’avais revu au théâtre La Bruyère, avec Jacques Rosny, Annick Blancheteau et Jacques Échantillon. D’ailleurs si je devais un jour écrire un livre de mémoires, je l’intitulerais d’après une réplique que j’adore dans cette pièce : « Cravaillons, cravaillons ! ». Dès que je fais une soirée littéraire, j’insère des phrases de Marcel comme « J’ai souvent mangé de la vache enragée dans ma vie, et encore, pas tous les jours » ou « Je suis à toi comme la sardine est à l’huile »…

N. T. Binh : Il a été étiqueté « auteur de boulevard », et la comédie, par définition, est moins prise au sérieux que le drame…

Catherine Salviat : …Alors que le théâtre de Marcel est beaucoup plus profond. Et la comédie est tellement utile, c’est une cause d’intérêt général ! Mais il faut être optimiste. Guitry est sorti du purgatoire et connaît un regain que Marcel Achard devrait connaître aussi. Dans son théâtre, il n’est jamais méchant comme Guitry peut l’être – même s’il a pu traiter de la méchanceté ; je définirais son style comme à la fois corrosif et tendre. Il peut être cruel, mais s’en sort par une pirouette d’humour. Il a été l’un des héritiers de Molière et de Marivaux. Et aussi du romantisme de Musset : comme lui, il a beaucoup aimé les femmes, et les a si bien dépeintes. Domino, ma pièce préférée de lui, c’est un peu Le Chandelier de Musset.

N. T. Binh : Vous parlait-il du métier ?

Catherine Salviat : Il racontait surtout d’irrésistibles anecdotes sur les grands comédiens qu’il avait connus, tandis que moi, je débutais, avec mes états d’âme : le public m’apparaissait comme un grand trou noir ! Tout cela se transforme avec le temps. Maintenant, j’ai une espèce de grande oreille qui me permet de sentir le public : c’est tellement agréable d’être à l’écoute des gens qui réagissent.

N. T. Binh : Quelle est l’expérience qui vous a le plus marquée dans votre carrière ?

Catherine Salviat : La rencontre avec Giorgio Strehler pour La Trilogie de la villégiature. Un véritable coup de foudre professionnel : avec lui, tout devient simple, intelligent et évident. C’est la grande classe. Et jamais un mot plus haut que l’autre. Il vous donne la conviction qu’il n’y a que vous qui pouvez jouer ce rôle-là, ici et maintenant, alors qu’il a monté le spectacle vingt fois avant, en Italie, avec d’autres comédiennes ! Par exemple : « Là, tu as mis ta main sur la bouche, eh bien garde ça ! Parce que c’est toi ! ». Il était tout le temps en représentation : dans ces décors tout blancs, il s’habillait en noir pour qu’on le voie bien ! Son mot préféré, c’était : « Humain ! Humain ! ». Avec ça, tout est dit. Il modulait souvent : « Vas-y, oui, plus vite… », avec confiance : puisque c’était vous, c’était bien. Et pourtant il était extrêmement directif, mais on ne s’en rendait pas compte. D’habitude, les répétitions, ça me rase. Je sais que c’est nécessaire, mais ce que j’aime, c’est jouer. Or avec Strehler, on arrive en tenue de répétition à 9 heures du matin et, au bout d’un moment, je regarde ma montre : pas possible, il est minuit et demi ! On ne sentait pas le temps passer, tellement c’était passionnant. Et justement, on était très vite dans l’action. Je lui demandais : « Giorgio, demain, on continue les lectures ? ». Je n’arrivais pas à le tutoyer… Il me répondait doucement : « Pourrrquoi ? Non, on va jouer ! Tu joues à la table ou sur scène ? »

N. T. Binh : Avez-vous travaillé avec des metteurs en scène qui, par des méthodes opposées, parvenaient à d’aussi bons résultats ?

Catherine Salviat : Oui, Anatoli Vassiliev, par exemple, était un tyran. C’est insupportable, mais on en redemande ! C’est toujours une question de coup de foudre professionnel, de feeling : tout à coup, on aime ce type-là sans savoir pourquoi. Il nous fait reprendre sans cesse, n’est jamais content, et on fait ce qu’il veut, parce qu’on l’aime ! On irait au bout du monde pour lui. Et une fois qu’on l’a fait, on est heureux. J’ai adoré aussi jouer sous la direction de Jacques Lassalle, qui, lui non plus, n’est jamais content ! J’avais repris le rôle de Geneviève Casile, dans sa production de La Fausse Suivante, et pour la seule fois de ma vie, j’ai écrit au metteur en scène pour lui dire à quel point j’avais aimé travailler avec lui. Mais il ne m’a jamais reprise !

N. T. Binh : Ce que vous n’aimez pas, ce sont des metteurs en scène qui n’ont pas de personnalité…

Catherine Salviat : Comme on dit vulgairement, quand on a un nul en face de soi, on « apporte son manger » ! Cela n’a aucun intérêt de refaire ce qu’on a l’habitude de faire.

N. T. Binh : Au sein d’une compagnie comme le Français, y a-t-il un danger de se scléroser ?

Catherine Salviat : Non, jamais, parce qu’il y a tellement de metteurs en scène différents. Cela m’a donné l’habitude et le goût du changement, que j’ai gardés depuis que je l’ai quitté. C’est génial de passer de Jacques Lassalle à Jean-Paul Roussillon, lui aussi très précis dans ce qu’il voulait. Exigeant au millimètre près…

N. T. Binh : …Jusqu’aux intonations ?

Catherine Salviat : Ah non, pas les intonations ! J’ai horreur de ça. Mais très précis dans ce qu’il voulait du personnage. Ce qui nous donnait une grande liberté : la liberté de choisir sa contrainte… La contrainte de quelqu’un qu’on aime, c’est divin !

N. T. Binh : Je garde un souvenir cuisant des matinées classiques de la Comédie-Française…

Catherine Salviat : Moi aussi ! Il n’y avait pas de mise en scène : c’était du placement. Les metteurs en scène étaient des placeurs ! C’est Jean-Paul Roussillon qui a révolutionné cela. Quelle merveille, de jouer Les Précieuses ridicules, dans une mise en scène de Jean-Louis Thamin [1971] qui a fait scandale ! Pourtant elle était tout à fait dans l’esprit de la pièce. Je me souviens qu’on passait juste après Les Femmes savantes, monté de façon très classique, et nous arrivions, nous les jeunes, tout fous comme les Précieuses elles-mêmes.

N. T. Binh : Pour en revenir à Achard, il a commencé dans ce qu’on appelait l’avant-garde, avec Charles Dullin, puis à partir du triomphe de Jean de la Lune, s’est fixé dans un théâtre plus installé, plus bourgeois et plus daté aussi, qu’on appelait le boulevard…

Catherine Salviat : La poésie de Marcel Achard est à la fois intemporelle et de son époque, comme celle de Marivaux d’ailleurs. C’est daté, mais pourquoi pas ? C’est vrai qu’il y a de grands appartements avec des portes coulissantes et des domestiques, mais quand Jeff fait son monologue face à Marceline dans Jean de la Lune, c’est sublime !

N. T. Binh : Comment monter Achard aujourd’hui ? En le « dépoussiérant » ?

Catherine Salviat : En restant près du texte, comme quand Michel Fau met en scène Montherlant. Pas besoin de « moderniser ». Le public n’est pas idiot : lorsqu’il voit L’Avare de Molière, il sait bien qu’il y a encore des avares aujourd’hui, ou des malades imaginaires ou des bourgeois gentilshommes, pas besoin de les habiller avec des imperméables ! À quoi est-ce que ça servirait de donner des téléphones portables aux personnages d’Achard ? Faisons simple, dans son jus, et ça passe très bien. Et surtout, avec une bonne direction d’acteurs. C’est plus important que les meubles ! Il suffit de bien choisir la distribution, et de leur faire aimer l’auteur, pour parvenir à l’osmose entre le texte et ces gens. Le metteur en scène est évidemment crucial : il faut qu’il soit passionné par Achard, c’est indispensable. Proposons les pièces d’Achard, faisons-les lire. En le lisant, le metteur en scène doit se dire : formidable, j’y vais ! Il sera le chef d’orchestre capable de donner le la, de transmettre cette passion à son équipe. Un Michel Fau en est capable. L’avantage, si on peut dire, c’est que Marcel Achard étant très oublié aujourd’hui, il n’y a plus les préjugés sur son théâtre qu’il y avait il y a vingt ans !

N. T. Binh : Parfois, n’avez-vous pas l’impression qu’il a été un peu victime de son succès, écrivant les pièces qu’on attendait de lui ?

Catherine Salviat : Si, un peu. Le parisianisme entraînait une certaine facilité… Je me souviens d’avoir été à la première de La Débauche, sa dernière pièce. C’était raté. Mais j’ai remarqué que pour certaines pièces, si l’ensemble a vieilli, il peut y avoir tout à coup un pavé magnifique qu’on se prend dans la figure. Un peu comme chez Musset : on monte rarement On ne badine pas avec l’amour, parce qu’il y a deux grandes scènes extraordinaires, mais le reste est moins convaincant. On pourrait faire un spectacle avec des extraits de la plupart ses pièces, sans les fioritures, et les gens se diraient : « Hou là ! » Mais Domino, c’est une pièce parfaite.

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Notes

1 Entretien réalisé à Paris, le 16 décembre 2014.

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Pour citer cet article

Référence papier

N. T. Binh, « À propos d’Achard et des metteurs en scène de théâtre »Double jeu, 12 | 2015, 89-94.

Référence électronique

N. T. Binh, « À propos d’Achard et des metteurs en scène de théâtre »Double jeu [En ligne], 12 | 2015, mis en ligne le 14 mars 2018, consulté le 15 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/doublejeu/298 ; DOI : https://doi.org/10.4000/doublejeu.298

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Auteur

N. T. Binh

Université Paris 1 - Panthéon-Sorbonne

N. T. Binh est maître de conférences en études cinématographiques à l’université Paris 1 – Panthéon-Sorbonne, membre du comité de rédaction de la revue Positif sous la plume de Yann Tobin, réalisateur de documentaires, commissaire d’expositions. Il est auteur, coauteur ou directeur d’ouvrages sur Mankiewicz, Bergman, le cinéma britannique, Paris au cinéma, la direction d’acteurs, Jacques Prévert, Marcel Carné, musique et cinéma, et trois fois lauréat du prix du Syndicat de la critique française : Lubitsch (avec Christian Viviani, Paris, Rivages, 1991), Sautet par Sautet (avec Dominique Rabourdin, Paris, La Martinière, 2005), Monuments, stars du 7e art (direction d’ouvrage, Paris, Éd. du Patrimoine, 2010).

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