- 1 Touchart Laurent. Qu’est-ce qu’un lac ? (What is a lake ?). In : Bulletin de l’Association de géogr (...)
- 2 Touchart Laurent, Bartout Pascal, « Le limnosystème est-il un concept géographique ? », Annales de (...)
1Le Gabon est l’un des pays les moins étendus de l’Afrique centrale avec 267 667 km2 après la Guinée Equatoriale. Il bénéficie d’un réseau hydrographique intérieur de plus 10 000 km2 dont le fleuve principal Ogooué occupe 72 % de l’espace (Pourtier, 1989). Ce facteur physique est un élément de caractérisation du territoire avec la présence d’affluents et lacs régulateurs. Définis comme « Un plan d’eau continental (séparé de la mer et développant une personnalité propre) dont la profondeur, la superficie sont suffisants pour provoquer une régionalisation des processus limniques »1, les lacs ont été pendant longtemps (de la période coloniale aux années 1970) un support indispensable à l’exploitation forestière au Gabon, tant comme moyen de communication que comme instrument de construction des cultures locales. L’arrêt de l’exportation de grumes décidé en 2010 par les autorités locales, avec pour objectif de redynamiser la filière bois, notamment son industrie, (Kombila-Mouloungui, 2019) a entraîné une mutation profonde du limnosystème2 vers un géotourisme dont les plans d’eau constituent la ressource principale. Ainsi, la mise en valeur des services socioculturels centrés sur l’eau par les communautés locales, les spécificités sociales et historiques, impriment aujourd’hui une identité au milieu aquatique, qui favorise l’attrait des populations d’horizons divers.
2Au Gabon, les régions lacustres (Fig. 1) ont toujours joué un rôle important dans l’activité forestière (extraction/captation-expédition des ressources). Ainsi analyser les mutations récentes du limnosystème nous invite à questionner les raisons de cette politique (bois) désormais axée sur les processus d’industrialisation et de commercialisation du bois. Cette analyse conduit également à s’interroger sur les évolutions progressives connues par les territoires limniques (Ndjolé, Lambaréné et Port-Gentil) suite à cette mesure. À cet effet, trois points principaux axés sur des résultats de terrain (enquêtes et entretiens réalisés entre 2016 et 2018) seront abordés. Le premier présente les caractéristiques générales forestières et hydrographiques du Gabon, le deuxième étudie la politique forestière au Gabon de l’époque coloniale à l’arrêt de l’exportation des bois sous forme de grumes. Quant au troisième, il traite des incidences législatives de 2010 sur l’activité économique en région lacustre (reconversion en territoire limnique).
Figure 1. Localisation de la zone d’étude
Conception : Rivel Moumbongoyo. Réalisation : Brice Elemy, 2021.
- 3 Jean Bernard Mombo, La ressource forestière au Gabon : une économie de rente en quête d’industriali (...)
- 4 Direction générale des Forêts, direction générale des Industries, 2012.
3Le Gabon, comme l’affirme le géographe R. Pourtier (1989), présente la caractéristique d’un pays forestier où l’omniprésence de la grande forêt « domine jusqu’à l’obsession les paysages ». Abondante et diversifiée, elle offre une variété d’essences qui permet de satisfaire les exigences de différents usages. En effet, le pays dispose d’une superficie forestière d’environ 22 millions d’hectares avec près de 20 millions en forêts productives (75 %), 1,8 millions classés en réserves forestières (7 %) et 30 000 hectares en forêts dites artificielles (1 %)3. En outre, la forêt gabonaise renferme plus de 400 essences de bois connues dont soixante présentant un potentiel exploitable. Bien que l’Okoumé domine la production nationale de bois, le pourcentage des bois dits « divers » est en hausse depuis quelques années, tel est le cas du Kévazingo très prisé en Asie (Chine notamment)4. La ressource bois occupe ainsi une place stratégique dans l’économie nationale et de façon plus objective sur son PIB. Dans cette économie, malgré le boom pétrolier qu’a connu le pays au cours des années 1970, le bois demeure une ressource essentielle dans la production des revenus de l’État ainsi que l’indique Kouma qui évoque une hausse des bénéfices de 95,2 % entre 2009 et 2017 (Kouma, 2018). Les enjeux du siècle centrés sur la protection des ressources, et particulièrement la conservation des écosystèmes, a conduit l’État à mettre en place un réseau d’aires protégées dès le début des années 2000. Ce réseau participe à une stratégie globale ayant pour objectif de protéger des portions de territoire national à fort potentiel écologique et culturel (Ndong S., Kombila A ; Ondo Zé S, 2019).
4La zone d’étude qui couvre notre secteur d’étude (région lacustre) est composée essentiellement de vieille forêt sur trois sites dans le bassin sédimentaire. Elle se décline par une diversité d’espèces que l’on rencontre sur l’ensemble du territoire (Fig. 2) dont de grands arbres de diamètre de tronc de 60 cm et plus (Bouroubou et Al. 1992). Cette stratification est le fruit de la combinaison de plusieurs facteurs géographiques dont l’eau occupe une place prépondérante (forêt la plus arrosée). Dans ce bassin côtier, nous avons parmi les essences représentatives de l’étage dominant l’Okoumé, l’Ozuga (Sacoglottisgabonensis), l’Angoa (Erismadelphusexsul), et le Tali (Erythrophleumsuaveolens). Il existe aussi des forêts dites secondaires qui sont pour la plupart des peuplements quasiment mono-spécifiques d’Okoumé issus de la colonisation de zones de cultures traditionnelles. Quant aux zones marécageuses et inondables, elles sont couvertes par une forêt similaire à la forêt mature (arbres pionniers) auquels viennent s’ajouter des peuplements de Bahia (Halleaciliata) et de Raphia, dans les parties les plus humides.
Figure 2. Carte forestière du Gabon
Aubin Gildas Kombila-Moulougui. Dimitri Essono Milla.
5Le Gabon rassemble l’essentiel de ces lacs dans la région dite « Bas-Ogooué » qui est le nœud du réseau hydrographique du pays, avec la présence d’une rivière tous les 600 m. En effet, cette parcelle regorge d’une vingtaine de lacs dont la profondeur oscille entre 0,5 et 3 m (Makaya, 2005) formant une région lacustre au sens du géographe (Vernex, 1987). En outre, la présence du Delta de l’Ogooué (Fig 3), en tant qu’entité hydrologique, influence de façon considérable cette région alimentée principalement par le fleuve Ogooué. Ainsi, le contexte hydrographique lacustre gabonais nous conduit à examiner de façon systématique le milieu lentique (lacs) sous un regard nouveau par une méthodologie de sciences humaines. Autrement dit, une démarche/technique qui permet de saisir les aspects physiques de la réalité sociale et traditionnelle que renferment les lieux, mais également de comprendre ce qui était, ce qui est et ce qui sera comme le pense Hubert Nicolas. C’est le cas par exemple de l’interprétation d’un cri de hibou qui traverse le lac du Nord au Sud et d’Ouest en Est à un moment de la journée. Il faut dire que ces lacs sont de type naturel « à drainage réversible » ou pluri-fluviaux (Meybeck, 1995) pour la plupart dont le fleuve Ogooué est le principal émissaire.
Figure 3. Subdivision du delta de l’Ogooué. Conception : Dimitri Essono Milla
Réalisation : Rivel Moumbongoyo.
- 5 Haug Émile. Le bas Ogooué [Notice géographique et ethnographique]. In : Annales de Géographie, t. 1 (...)
- 6 Principe de l’oralistique : méthodologie des sources orales, Edition Raponda, 64p.
6La localisation et la description des lacs de l’Ogooué n’est pas un exercice aisé à cause de nombreuses confusions que l’on retrouve dans la littérature grise et scientifique. En effet, la dénomination qui porte sur les indices5 géographiques Nord et Sud n’est toujours pas le reflet du terrain. Pour cet article, notre approche l’aborde sous l’angle de rive gauche et droite pour enfin rebondir sur la notion de région lacustre indispensable à la construction de notre territoire limnique. En effet, l’appellation courante ou actuellement en vigueur selon laquelle les lacs du Nord et Sud ne reflète pas toujours la réalité géographique au sens des quatre points cardinaux. Alors que, la rive gauche et droite du fleuve est observé sur la base du sens de l’écoulement des eaux d’amont-aval c’est-à-dire de l’Ogooué (Ndjolé) en direction de l’Océan (Port-Gentil). Ce choix est l’aboutissement d’un long processus d’enquêtes et d’entretiens qui ont permis par ailleurs de ressortir d’autres éléments micro visant à mieux comprendre les mutations en cours et les enjeux territoriaux indispensables à un aménagement géotouristique qui épouse les caractéristiques physiques et humaines. Il s’agit entre autres des composants qui établissent un lien direct entre celui qui fournit le témoignage et le cadre d’étude (plan d’eau). D’où le choix minutieux des interviewés (dépositaire de la tradition, date et lieu de naissance, niveau d’instruction, appartenance sociale, conviction religieuse et idéologique…) dans la production de l’information. Comme le pense d’ailleurs l’historien gabonais (Nicolas Meteghe N’nah, 2004) affirmant « qu’une source qui apporte des indices d’affirmation ou d’infirmation des hypothèses préalablement énoncées »6.
- 7 Projet d’aménagement des Zones Humides
- 8 Bouet Claude. Pour une géographie de l’habitat rural du Gabon. In : Cahiers d’outre-mer. N° 130 - 3 (...)
7Pour une meilleure lisibilité, nous partons d’une superficie totale de 13 643 km2 (Tableau 1)7 qui abrite différents habitats, dont une surface de limnicité étendue évaluée à 3 168 km2 soit 23 % (Rivel M. 2019) qui est largement au-dessus de la norme mondiale. Cet indicateur prouve que nous sommes dans un territoire suffisamment drainé, c’est-à-dire, dans un espace où l’empreinte de l’eau reste considérable et influence de façon remarquable la mise en place d’un territoire comme le montre le tableau 1. Par ailleurs, l’occupation géographie du sol dans cette zone s’est faite de façon progressive et orientée par des principes qu’offre le milieu8. C’est-à-dire, guidé par le paysage humanisé selon les us et coutumes locales dans lequel l’habitat rural tient une place prépondérante.
Tableau 1. Superficies de l’occupation spatiale
Source : Rivel M., calculs issus des données du Projet PAZH, 2019.
- 9 Anonyme, Le secteur forestier, les différents acteurs et leurs implications spatiales, 2010, p. 10.
- 10 Eshira : Groupe ethnique du Gabon habitant la région du centre du pays
8Depuis l’époque coloniale, la forêt riche et diversifiée du Gabon constitue un véritable enjeu économique. En effet, dès le début, l’économie coloniale s’est orientée vers une exploitation des ressources forestières. Dans ce contexte, la forêt est alors devenue le lieu d’enjeux décisifs, notamment en termes de gains en devises aussi bien pour les exploitants que pour l’Etat post-colonial9. Jusqu’en 2010, tout était principalement orienté vers l’exploitation forestière et l’exportation des bois bruts avec tout de même l’implantation de quelques unités de transformation de taille modeste et de caractère artisanal qui pour la plupart n’ont pas véritablement marqué un développement industriel du pays à cette époque. Le dynamisme des régions lacustres gabonaises se voit notamment à travers la présence d’un comptoir (la région des lacs du Sud-Ezanga) qui débouchait sur la piste venant du pays Eshira10 : Compagnie coloniale du Gabon, factories Holt, Hottons et Cookson (Jacqueline bouquerel, 1970). De plus, le bas-Ogooué quant à lui a été la région d’exploitation forestière dont les billes de bois étaient tirées avec des lianes sur des plateaux de rondins, descendus dans les talwegs et évacuées vers les grandes rivières. Là, on formait des radeaux, en attachant des billes sur des perches, et ils descendaient au fil de l’eau, surveillés de la berge (Jacqueline bouquerel, 1970). On pouvait voir le bois rouge, le bois d’Ebene qui étaient exploités en grande quantité sur les bords des lacs Zile, Azingo et Ogemve (Elikia M’bokolo 1981).
- 11 Selon la Direction Générale des Industries seulement 25 % à 35 % du bois étaient transformés locale (...)
9Outre les éléments susmentionnés, il convient de dire que les villes de Ndjolé, Lambaréné et Port-Gentil constituent le point d’intersection des principaux bassins versants avec une ouverture de 800 km2 sur l’Océan Atlantique (Maloba, 2012). Ces villes ont joué un rôle déterminant dans l’exploitation des grumes dès 1970, tant sur le plan de la production que comme canaux d’acheminement des produits forestiers. Ainsi, la région lacustre située dans cette contrée a été au cœur de cette activité qui a connu son épilogue en 2010 avec l’arrêt de l’exportation des bois sous forme de grumes. Cette mesure visait à redynamiser la filière bois, notamment son industrie, pour donner à la forêt une place de choix dans l’économie nationale et inciter les opérateurs à respecter leurs engagements d’aménagement et d’industrialisation pris depuis plusieurs années quand bien même le gouvernement ait eu à mettre à leur disposition des mesures incitatives11. Plus une seule grume n’est censée sortir du port d’Owendo. Tout le bois coupé doit être désormais transformé sur place avant d’être vendu sur le marché extérieur. Cet épilogue de l’activité forestière en région lacustre a produit une mutation territoriale que l’on se propose de comprendre dans cet essai.
10Nous abordons cette étude sous un angle géographique en reliant l’anthropologie à chaque aspect social et culturel du lac. C’est une approche qui consiste à faire ressortir de façon transparente les logiques qui s’attachent aux signatures humaines présentes. De plus, celle-ci s’organise avec un jeu de changement d’échelle visant à mieux faire ressortir les spécificités de chaque périmètre en vue de bien décrire les traces fixées au cadre géographique.
- 12 Un cadre et un échéancier furent fixés par l’État gabonais depuis 1995-96 et en 2001 dans le code f (...)
11L’interruption brutale de l’exportation des grumes a vraisemblablement eu un impact sur notre espace géographique. En effet, cette décision politique a été prise juste après l’élection du nouveau président en 2009, sans consultation préalable. L’application a été immédiate, malgré les nombreux mouvements de grève de certains acteurs qui ont permis de retarder l’échéance de quelques mois12. Mais quelle est la nature de cet impact ? Comment s’opère cette conversion ? De quelle manière sont affectés les bassins de vie des lacs ? Telles sont les interrogations qui seront examinées dans l’analyse qui va suivre. Sachant que les changements s’effectuent de manière progressive d’une circonscription lacustre à l’autre.
12Partant de l’analyse d’entretien et du recoupement d’autres explorations théoriques, l’observation constante des faits a permis de mieux croiser les résultats. En effet, il est question de faire une application adaptée aux méthodes déjà en vigueur dans l’anthropologie gabonaise (Stephanie Nkoghe, 2008) qui répond aux normes épistémologiques. Par conséquent, la mise à jour de toute cette vie souterraine qui fonde le socle de la richesse lacustre non visible. Ainsi, ces résultats découlent du dépouillement de nos enquêtes entre 2016 et 2019.
13Parler du territoire limnique gabonais revient à établir une transition certaine entre les éléments physiques décrits plus haut ayant accompagné l’exploitation forestière, mais en introduisant quelques composantes socioculturelles primordiales à une nouvelle piste d’appropriation de l’espace. En effet, il s’agit d’un portrait revisité de l’environnement des plans d’eaux sous une approche nouvelle pour mieux saisir la reconversion du territoire. Ceci dit, la physiologie (Fig. 4) de la zone d’étude ne dépend plus des grumes mais du patrimoine vivant sous toutes ces formes qui renferment la valeur ajoutée de la région au travers des différents services localisés. Autrement dit, une élaboration basée sur des leviers traditionnels, sources de richesses et d’originalité propres à la localité. Si bien que cette présentation sera succincte avec des résultats limités.
Figure 4. Reconfiguration territoriale de la zone d’étude
Conception : Rivel Moumbongoyo. Réalisation : Brice Elemy, 2021.
14En empruntant une dimension plus élevée dans la conceptualisation du territoire limnique gabonais, on peut déceler des correspondances entre terroirs (bassins de vie d’un lac) qui démontrent l’existence d’un réseau interdépendant structuré qui fonde les échanges. En effet, ces échanges de services souvent peu visibles sont le résultat abouti de l’unité de fond et de complémentarités qui existent entre secteurs. C’est le cas par exemple du lac Avaro situé non loin de Lambaréné qui renferme d’importants fromagers à pélican que les ressortissants du Lac Onangué viennent chasser pour diversifier leur alimentation de poisson. Finalement, cette influence mutuelle entre circonscriptions efface les frontières/bornes (Anwondo) administratives et autres considérations non construites. Autrement dit, une dépendance entre les deux rives (gauche et droite) pour ne pas emprunter le langage courant Nord et Sud (Fig. 5) qui n’incarne toujours pas avec la réalité géographique.
Figure 5. Complémentarité géotouristique entre les lacs des deux rives
Conception : Dimitri Essono Milla. Réalisation : Rivel Moumbongoyo
15Cela dit, chaque bassin de vie lacustre affiche des caractéristiques parfois conformes et/ou uniformes avec des spécificités complexes au niveau du paysage. En partant d’un jeu de changement d’échelle, on peut admettre que la région lacustre qui est le support de l’exploitation des grumes a laissé la place au territoire limnique qui devient le socle d’une plus-value à l’activité géotouristique. En fait, le lac n’est plus seulement un instrument de transport mais aussi un facteur de rentabilité et du rayonnement du territoire. C’est cette perspective qui ouvre la voie à un aménagement du territoire qui vise un développement de cette partie du pays. Ainsi, on assiste à une réelle mutation qui est la conséquence de l’arrêt de l’exportation des grumes longtemps pratiquée dans cette zone.
16Notre corpus de 144 questionnaires et plus d’une dizaine d’entretiens semi-directifs a reçu un écho favorable lors de nos différents passages. Cette centaine de sondages a été essentiellement orientée vers les personnes pour la majorité n’habitant pas les localités, donc de passage, voire en visite. Ils étaient en grande partie jeunes, présentant un niveau d’instruction plutôt moyen et utilisant les réseaux sociaux. S’agissant des entretiens, ils étaient focalisés en direction des personnes ressources âgées de 50 ans habitant les localités. Ces derniers sont considérés comme les gardiens des lacs et ont été choisis sur la base de leurs discontinuités sur le site. En effet, les refus n’ont presque pas eu lieu, excepté trois rendez-vous qui ne sont pas allés à leur terme pour des raisons d’horaire. Ceci dit, la compilation des réponses récoltées et le dépouillement des audios sont la source principale de l’interprétation qui va suivre.
17L’empreinte de la coupe du bois au travers les services dérivés (coupe, transport, manutention…) a amené les autochtones à développer d’autres mécanismes de survie. C’est à dire, partant de la richesse sociale et culturelle que regorge chaque bassin de vie, ajoutée aux ramifications historiques des villages (Fig. 6) aux alentours est née une activité centrée sur le plan d’eau. Il s’agit entre autres des visites liées aux vestiges du passé qui s’inscrivent dans un paysage culturel lacustre ponctué d’animations sur les rites du terroir. Par exemple, la découverte d’un rideau de verdure sur un chemin serpenté en direction d’un lac bien caché constitue une expérience très appréciée des touristes. Par ailleurs, les campagnes qui étaient autrefois des campements d’exploitation (Olako), affichent aujourd’hui leur mode de vie traditionnel à la satisfaction des paysans. En effet, le lac est avant tout le lieu où s’exprime la culture collective : lieu d’initiation, de bénédiction… C’est d’ailleurs dans cette logique que le vieux Massale affirme que : « la couleuvre d’eau dit : quand chacun pêche de son côté, il n’y a pas lieu de se disputer », autrement dit la richesse du lac appartient d’abord à ces détenteurs, libre à eux d’en disposer à l’égard des autres en cas de nécessité pour l’intérêt de tous.
Figure 6. Formulation des offres touristique par zone
Caltran Mayomba. Rivel Moumbongoyo
18En outre, on constate une renaissance des villages ayant disparu pendant l’avènement de l’Okoumé dans cette localité. Ainsi, on décèle une récente cartographie limnique basée sur le social et la culture du terroir qui donne une identité à chaque périmètre ou l’eau demeure l’élément dominant. En effet, cette configuration inédite est le fruit de la conjugaison de plusieurs facteurs géographiques qui construisent l’empreinte du site. C’est à dire que le milieu abrite un ensemble de rites directement rattachés à un plan d’eau et exerce une interdépendance à un village qui renferme un clan et/ou communauté, si bien que, le village Aschouka (la fin) situé non loin du lac Avanga marque la limite entre la province du Moyen-Ogooué et l’Ogooué maritime. De plus, l’image du territoire limnique gabonais est également retenue par une mémoire commune : lieux, dates, vocabulaire qui s’intègrent inéluctablement à un lac pour former un circuit géotouristique. À ce propos, le précurseur du droit coutumier gabonais Pr. Agondjo-Okawe pense que : « L’occupation culturelle d’un lac conforte le respect des différents mythes » . Autrement dit, le géotourisme est le type de tourisme qui cadre le mieux avec la valorisation des atouts de ce territoire, vu qu’il n’est pas seulement tourné vers les aspects naturels mais met un accent particulier sur l’homme avec ses us et coutumes qui nécessitent une technique d’interprétation des natifs (Oyogo). De même que cette approche répond mieux à la demande et aux besoins de nombreux touristes qui sont de plus en plus exigeants dans leurs recherches des expériences locales.
19Au-delà du revenu que cette activité crée aux paysans, cette diversification des activités économiques au sein de l’espace lacustre est aussi un facteur de conservation des plans d’eaux. En outre, elle a favorisé l’éclosion d’autres secteurs (sculpture, médecine traditionnelle…) qui attirent de plus en plus de monde. Cet engouement est également à l’origine de la création des aires à usage distinct qui a abouti à l’édification du Bas-Ogooué en zone Ramsar (2017) et son évolution vers un développement durable.
20Cette réflexion montre de façon substantielle la conversion progressive qui est en cours au sein de la région lacustre du Gabon dont le fondement réside dans la décision du gouvernement de plus exporter les grumes depuis 2010. Cette résolution qui avait pour but de donner une valeur ajoutée à la ressource a fortement perturbé le tissu économique des sites d’exploitation dont les lacs qui abritait certaines structures d’avant indépendance. Aussi, celle-ci était encrée dans le quotidien des populations et garantissait un revenu stable aux ménages grâce aux forêts ancestrales. Ainsi, la volonté politique a contribué de façon significative à une mutation du territoire avec des enjeux nouveaux qui ont débouché sur une perspective de développement géotouristique en plein essor avec le passage vers un territoire limnique approprié qui combine les aspects physiques et humains. En outre, l’attractivité de ce territoire par l’entremise des plans d’eau exige aujourd’hui un aménagement participatif qui épouse les différentes spécificités socio-culturelles qu’offre ce milieu pour une meilleure vocation de ce secteur. Au-delà de cette étude de cas, l’analyse prône une meilleure élaboration de la feuille de route des acteurs localisés au sein du territoire qui définit les rôles qui visent au mieux l’efficacité.