1La pisciculture d’étang est une activité traditionnelle pratiquée depuis le Moyen-Age dans un certain nombre de régions métropolitaines disposant d’importantes surfaces en eau telles la Dombes dans le département de l’Ain, le Forez, la Lorraine ou encore la Brenne dans la région Centre-Val de Loire (Benarrous, 2009). Longtemps considérée comme une activité majeure de ces territoires, la pisciculture d’étang est malheureusement aujourd’hui confrontée à de grandes difficultés qui mettent en péril sa survie.
2Face à la concurrence du poisson de mer, disponible depuis le milieu du XXe siècle sur l’ensemble du territoire métropolitain dans des conditions de conservation maîtrisée, le poisson d’étang, perçu par le consommateur comme de qualité plus médiocre et de goût plus marqué, n’a pas su trouver sa place et peine encore aujourd’hui, en dépit d’initiatives louables, à trouver son marché.
3Métier difficile et économiquement incertain, la pisciculture d’étang peine à susciter des vocations ainsi qu’à assurer une stabilité des entreprises de ce secteur, confrontées de plus en plus fréquemment par ailleurs à des conditions climatiques extrêmes telles les sécheresses et les canicules.
4Réalisée en milieu naturel, la pisciculture d’étang est, de plus, difficilement maîtrisable car soumise à de nombreux facteurs endogènes et exogènes pour lesquels il n’existe pas de moyen de contrôle ; les variations climatiques ou l’arrivée d’espèces exotiques envahissantes en étant quelques exemples très illustratifs (Souty-Grosset et al. 2014). Enfin le contexte environnementaliste de plus en plus défavorable à la pratique d’activités humaines en milieu naturel pèse également lourd dans les contraintes auxquelles sont confrontés les acteurs de cette filière (Otto-Bruc, C. 2001).
5Tous ces éléments, et bien d’autres encore, expliquent donc pourquoi cette activité est aujourd’hui en péril. En dépit, ou peut-être en raison de ce tableau plutôt pessimiste, une réaction des acteurs de la filière, qui veulent encore y croire, a été initiée dans plusieurs régions piscicoles historiques. L’initiative de la région Centre-Val de Loire fait l’objet de cet article.
6La région Centre-Val de Loire, historiquement l’une des régions les plus productrices de poissons d’eau douce élevés de manière extensive en étangs au travers de la Brenne dans le département de l’Indre, de la Sologne, à cheval sur les départements du Cher, du Loiret et du Loir-et-Cher et du Val-de-Loire dans le département d’Indre-et-Loire (cf. Figure 1).
Figure 1. Les trois grandes zones piscicoles en région Centre-Val de Loire
7Toutes sont exploitées de manière extensive avec une production classiquement composée de plusieurs espèces : gardons, carpes, carnassiers (brochets, sandres, perches etc…), tanches. Toutes ont souffert, et souffrent encore, de la déprise piscicole liée à un certain nombre de facteurs parmi lesquels il est possible de mentionner la prédation aviaire, une rentabilité difficile à assurer, une complexité règlementaire croissante et une difficulté à valoriser ce type de poisson dans l’alimentation humaine.
8Toujours pratiquée de manière traditionnelle, la pisciculture d’étang telle qu’elle existe en région Centre-Val de Loire, respecte le rythme biologique de croissance des poissons c’est-à-dire 2 ou 3 ans selon les espèces.
9Il s’agit en général d’un mode de production peu moderne, très sensible aux contraintes climatiques et dont les rendements sont très bas, ce qui implique une fragilité de sa viabilité économique mais sans lequel une grande partie de territoires, à la richesse indéniable en termes de biodiversité, auraient une toute autre physionomie (Broyer, Richier et al. 2018). A titre d’exemple, la Brenne est inscrite au titre de la convention Ramsar et présente de nombreuses zones classées Natura 2000 et/ou ZNIEFF.
10Il existe en Brenne environ 8 300 ha d’eau dont la majeure partie (environ 5 700 ha) est encore exploitée en production piscicole traditionnelle. Ces étangs sont alimentés par les eaux de pluie récupérées lors de la saison hivernale par un système de digues, totalement intégrées à son environnement. Les étangs sont donc associés en chaînes plus ou moins longues, ce qui implique un fonctionnement concerté des différents producteurs lors de la saison des pêches (Bédoucha, 2011).
11Les étangs de Brenne sont d’une étonnante diversité allant du très grand étang de plus de 100 hectares, aux petits étangs de quelques hectares. Ceci se traduit donc également par une grande diversité de structures piscicoles. Ces étangs sont généralement assez peu profonds (environ 1 à 1,5 m en moyenne). La pratique de l’assec (mise à sec de l’étang pendant une année complète afin de l’entretenir) est également régulièrement pratiquée (généralement tous les 7 à 12 ans en fonction des étangs).
12Les étangs sont encore, pour la majorité d’entre eux, pêchés chaque année. La pêche, pratiquée entre octobre et février, nécessite la vidange complète de l’étang et le poisson est récupéré au filet dans une petite zone devant la bonde (le système permettant de vidanger l’étang) puis trié à la main avant d’être, soit remis dans l’étang pour y poursuivre sa croissance (pratique risquée compte-tenu de la forte pression des oiseaux piscivores), soit stocké en bassins protégés par des systèmes de filets ou de ficelles pour la période hivernale, soit enfin commercialisé immédiatement, généralement via le pisciculteur-négociant qui est l’acteur de la filière en charge de la pêche et de la commercialisation du poisson vivant.
13De l’ordre de 1 200 t en 2007, la production des étangs de Brenne a été diminuée d’un tiers en l’espace de 5 ans pour se stabiliser à environ 820 t de poissons pêchés lors des saisons de pêche 2015, 2016 et 2017. Les évènements climatiques intenses des dernières années ont malheureusement fortement impacté cette production déjà modérée et celle-ci est même descendue à 487 t pour l’année 2019.
14La production piscicole de Brenne est composée d’espèces classiquement retrouvées en étangs à savoir carpes (présentes à plus de 50 %), gardons (environ 30 % de la production), carnassiers (brochets, sandres, perches, black bass) et tanches. Une large proportion de ces poissons (environ 75 %) est destinée au repeuplement des plans d’eau et des rivières en dépit du fait que la zone accueille un atelier de transformation du poisson d’étang traitant en moyenne 120 t de carpes par an.
15Comme déjà évoqué, la production piscicole est extrêmement extensive (de l’ordre de 140 kg de poissons produits à l’hectare en moyenne bien loin des valeurs observées en élevage de salmonidés). Du point de vue économique enfin, ce sont environ 100 emplois directement associés à cette filière (essentiellement au niveau de l’atelier de transformation et des pisciculteurs-négociants) pour un chiffre d’affaires de l’ordre de 4,50 M€.
16La zone dispose enfin de l’ensemble des maillons de la filière depuis l’écloserie jusqu’à l’atelier de transformation, déjà évoqué ci-dessus, ce qui explique pourquoi elle a gardé un certain dynamisme au regard des deux autres zones piscicoles de la région Centre-Val de Loire que sont la Sologne et le Val de Loire.
17Également grande zone piscicole historique, la Sologne est désormais plus connue pour des aspects cynégétiques que pour sa production piscicole, bien que les étangs soient encore au cœur de la promotion du territoire notamment sur la Sologne des étangs aux alentours de Saint-Viâtre et de Marcilly-en-Gault. Le développement d’une activité d’élevage d’esturgeons permet également de continuer à exploiter son potentiel piscicole en étangs.
18Bien que très concernée par la prédation aviaire, notamment celle du grand cormoran avec de nombreuses zones de nidification implantées depuis plus de 15 ans, la Sologne présente l’avantage d’être proche de Paris et de son marché. Par ailleurs, la Sologne est un territoire à la richesse reconnue en termes de biodiversité avec de nombreuses zones classées ZNIEFF avec maintien préconisé de l’aquaculture pour la gestion des milieux.
19Ce sont au total 12 000 ha d’étangs qui composent la Sologne dont 5 000 ha encore exploités aujourd’hui de façon de plus en plus extensive. La taille moyenne des étangs est d’environ 10 ha. Les bassins versants sont de plus en plus forestiers, en raison d’une agriculture en fort recul partout en Sologne.
20La production classique de poissons d’étang ayant énormément souffert et souffrant encore de la prédation aviaire avec une production passée de 120 kg à l’hectare il y a deux décennies à 50 kg à l’hectare aujourd’hui. Un acteur local, mais qui reste un cas isolé, s’est, quant à lui, tourné vers l’élevage d’esturgeon pour la production de caviar.
21Le tonnage de poissons produits sur la zone est de 300 t en intégrant les produits d’aquaculture : ides, koï et esturgeons. Le chiffre d’affaires total de la filière locale (toutes activités confondues) est estimé entre 3 et 3.5 millions d’euros.
22Les étangs d’Indre-et-Loire sont également assez diversifiés avec des surfaces allant de quelques ares à 70 ha, tel l’étang du Louroux, appartenant au Conseil Départemental, vidangé tous les 3 ans, pour une moyenne de l’ordre de 2 à 3 hectares. Tous ne sont pas (ou plus) forcément exploités en pisciculture.
23En Indre-et-Loire, ce sont environ 3 000 plans d’eau recensés, la moitié ayant une capacité de production piscicole. Seuls 300 à 400 plans d’eau sont pêchés régulièrement c’est-à-dire tous les 1, 2 ou 3 ans selon les cas.
24Dans le nord-ouest du département (Bourgueil, Tours, Château-La-Vallière, Neuvy le Roi) ainsi que dans le sud-ouest (Chinon, l’Ile Bouchard, Azay le Rideau) les étangs sont assez plats et peu profonds (environ 2 mètres à la bonde). Il faut souligner qu’il y a assez peu d’étangs dans ce secteur sud-est et qu’il s’agit plus d’étangs de loisir que d’étangs à vocation piscicole.
25Le tableau 1 permet de visualiser les chiffres-clés de la pisciculture d’étang en région Centre-Val de Loire.
Tableau 1. Chiffres-clés de la filière piscicole d’étang en région Centre-Val de Loire
26Rencontré à l’automne 2017 par une délégation du conseil d’administration de la FAReC, le Conseil Régional du Centre Val-de-Loire a rapidement répondu positivement à la sollicitation des acteurs de la filière pisciculture d’étang en leur proposant de poursuivre le travail de réflexion entamé au travers de la construction d’un dispositif de soutien aux filières agricoles, spécifique à la Région Centre-Val-de-Loire.
27Ce dispositif, appelé « Cap Filière », est un contrat signé entre le Conseil Régional et la structure représentante de la filière agricole concernée (en l’occurrence ici la FAReC) qui retranscrit un projet de filière issu de la réflexion de ses acteurs et le concrétise en actions opérationnelles. Il vise à l’amélioration de la filière dans sa globalité. Un Cap filière est un dispositif prévu pour une durée de 4 ans qui peut être reconduit sur les bases d’une nouvelle réflexion si les professionnels en éprouvent la nécessité. Il existait déjà en 2017, en région Centre-Val de Loire, 14 Cap Filières (bovins viande, bovins lait, grandes cultures, horticulture etc…).
28La première partie du travail demandée dans la démarche du Cap Filière et correspondant au diagnostic de filière, avait déjà été réalisée dans le cadre du pré-projet en 2017. Elle avait permis d’identifier des points forts et des points faibles, ainsi que des opportunités à saisir (cf. Figure 2).
Figure 2. Le diagnostic de la filière pisciculture d’étang en région Centre-Val de Loire
29La seconde étape du travail d’élaboration du CAP Pisciculture d’étang consistait en la validation de ce diagnostic par les acteurs réunis au sein d’un Comité de filière, un groupe composé de l’ensemble des parties prenantes aussi bien producteurs, pisciculteurs-négociants, transformateurs, représentants de la filière AB que scientifiques et acteurs institutionnels (DRAAF, OFB notamment) dont la première réunion s’était tenue le 25 septembre 2018. Il s’agissait également de définir les enjeux ou objectifs à atteindre, qu’ils soient sociaux, économiques, ou environnementaux.
30La seconde étape du travail d’élaboration du CAP Pisciculture d’étang consistait en la validation de ce diagnostic par les acteurs réunis au sein d’un Comité de filière, un groupe composé de l’ensemble des parties prenantes aussi bien producteurs, pisciculteurs-négociants, transformateurs, représentants de la filière AB que scientifiques et acteurs institutionnels (DRAAF, OFB notamment) dont la première réunion s’était tenue le 25 septembre 2018. Il s’agissait également de définir les enjeux ou objectifs à atteindre, qu’ils soient sociaux, économiques, ou environnementaux.
31Le travail mené lors de cette première réunion du Comité de filière, sous forme d’ateliers participatifs, avait ainsi permis de dégager les trois objectifs prioritaires du CAP Pisciculture d’étang :
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La consolidation de la filière (axe A)
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La relance de la production (axe B)
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La reconnaissance de la filière et de ses productions (axe C)
32La troisième étape de l’élaboration du Cap Pisciculture d’étang avait ensuite consisté en la mise en place d’une stratégie adaptée aux constats du diagnostic sous la forme d’un programme d’actions opérationnelles. Il s’agit de dispositifs concrets à mettre en œuvre pour atteindre les objectifs. Pour ce faire, une grande concertation des acteurs de la filière piscicole régionale avait été menée durant environ 3 mois.
33A chacun des axes mentionnés ci-dessus ont donc été associées des actions pouvant être des actions collectives au bénéfice de tous mais également des actions individualisées comme celle permettant de soutenir les investissements productifs. Au final, treize actions ont ainsi été définies : 6 pour l’axe A, 6 pour l’axe B et 3 pour l’axe C (cf. Figure 3 pour la liste des actions).
Figure 3. Les actions définies dans le cadre du Cap Pisciculture d’étang
34La période suivante (jusqu’en mai 2019) avait été consacrée à la mise en forme de ces actions selon le modèle préconisé par la Région Centre-Val de Loire et à leur budgétisation. Le plan d’action final d’une durée de 4 ans (2019-2023) correspondait ainsi à un investissement total prévisionnel par les acteurs de la filière de 1 157 360 € (dont 920 000 € pour des actions individualisées type investissements productifs et créations de bassins et/ou de pièges à poisson pour les pêches d’été).
35L’accompagnement régional sollicité était en conséquence de 399 900 € dont 276 500 € dédiés aux investissements productifs et le solde pour des actions collectives de dynamisation de la filière (newsletter, site web, organisations de réunions d’échanges, création de groupes techniques etc…).
36Enfin la dernière étape de la démarche consistait en la validation du projet dans sa globalité et du budget associé par le Conseil Régional. La présentation de ce projet finalisé à un comité de pilotage présidé par la conseillère régionale déléguée auprès du Vice-président « Développement économique, économie sociale et solidaire et agriculture », chargée du suivi des dossiers et actions concernant l’agriculture, le 6 juin 2019 à Orléans, a permis de concrétiser l’engagement de la Région Centre-Val de Loire dans ce projet d’accompagnement de la filière piscicole.
37Le projet a ensuite été définitivement validé par l’ensemble des élus lors de la Commission Permanente Régionale de juillet 2019, ce qui permettait le démarrage des actions sur le terrain. La signature officielle du contrat liant la filière à la Région s’est tenue en février 2020.
38Ce processus permet donc, en environ deux années depuis sa genèse jusqu’à sa concrétisation, de donner à la pisciculture d’étang en région Centre-Val de Loire les moyens de mettre en œuvre les actions essentielles à sa dynamisation. Il permet également de montrer l’engagement des acteurs et leur volonté profonde de contribuer à la sauvegarde de cette activité. De plus, il donne à la pisciculture d’étang une véritable reconnaissance en tant que filière agricole, ce qui est une avancée significative au regard des grands enjeux actuels notamment les usages de l’eau, la valorisation des activités peu polluantes ou encore la préservation du patrimoine écologique.
39Comme évoqué précédemment, le point de départ d’une telle démarche est la fédération des acteurs, leur capacité à se regrouper autour d’un projet collectif et leur volonté de mettre en œuvre des actions au bénéfice d’une filière.
40Même si cette partie fondamentale du travail a été menée, le financeur de ce projet sera bien évidemment attentif aux résultats concrets issus de la mise en œuvre de ce plan d’actions. La filière sera responsable aussi bien des progrès observés que des éventuels échecs de la stratégie définie au départ du projet. C’est pourquoi il est également important de faire vivre ce Cap Filière tout au long de ses quatre années d’existence grâce à une animation continue et efficace. Le bilan qui sera réalisé en 2023 à l’issue du Cap Pisciculture d’étang est une nouvelle étape essentielle dont les leçons permettront la construction, si les acteurs de la filière en ressentent le besoin, d’un nouveau plan d’action.
41Il reste encore beaucoup à faire et même si la réalisation de ce premier Cap Pisciculture d’étang est une première étape importante, elle ne permettra pas de résoudre l’ensemble des difficultés auxquelles sont confrontés les producteurs de poissons d’étang en région Centre-Val de Loire. L’effort devra donc être poursuivi afin qu’à terme ce type d’accompagnement puisse permettre à la filière d’atteindre un niveau d’autonomie suffisant pour assurer sa pérennisation.