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Le crime de poison dans la littérature hispanique médiévale (XIIe-XVe siècle)

Tósigos, venenos, ponzoñas : une plongée lexico-sémantique dans les univers et imaginaires du poison au Moyen Âge

Corinne Mencé-Caster

Résumés

À partir des lexies castillanes et françaises qui actualisent le concept de /poison/ au Moyen Âge, cet article interroge l’ambivalence sémantique des termes veneno, poción, pozoña et tósigo. L’analyse met en évidence l’héritage latin et grec d’une énantiosémie où remède et poison, salut et mort, se répondent dans un même réseau lexical. Elle montre enfin que cette instabilité du sens éclaire les difficultés médiévales à caractériser juridiquement l’empoisonnement, notamment lorsque la frontière entre médicament, dosage fautif et intention criminelle demeure incertaine.

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Texte intégral

1Parler du crime de poison au Moyen Âge entre le XIIe et le XVe siècle, c'est plonger dans un univers complexe, en raison de la nature ambiguë de ce que l'on entend par « poison ». Dans l'approche linguistique, et plus précisément, lexico-sémantique que je développerai ici, j’essaierai de mettre l’accent sur la complexité des réseaux lexico-sémantiques qui s’articulent autour du concept de /poison/. Mon hypothèse est que la densité, voire l'opacité, de ce réseau lexico-sémantique tient précisément au fait que les mots qui le composent sont essentiellement des énantiosèmes. Pour explorer cette hypothèse, j’analyserai dans un premier temps quelques exemples de lexies qui me semblent particulièrement éclairants en ce que leur analyse permet de faire affleurer leur « énantiosémie ». Puis, je chercherai à comprendre en quoi ce phénomène d’énantiosémie a pu avoir une incidence, d'une part, sur la difficulté qu’a éprouvée le Moyen Âge à caractériser les crimes de poison ou delitos de envenenamiento et, d'autre part, sur la sévérité avec laquelle ces derniers étaient punis.

2Si j’entends m’intéresser principalement aux réseaux lexico-sémantiques du concept de /poison/ en castillan médiéval, je ne m’interdirai pas de mener à bien des comparaisons significatives avec l’« ancien français » pour montrer que l’énantiosémie, loin d’être un phénomène spécifique à la langue castillane, s’enracinait déjà dans les langues latine et grecque. De fait, les deux langues romanes, à savoir l'espagnol et le français, qui nous intéressent dans le cadre de cette analyse, n'ont pas manqué d'hériter des spécificités du champ latin, même si elles les ont reconfigurées à travers les dynamiques lexico-sémantiques qui ont jalonné le passage du latin vulgaire aux langues romanes.

L’actualisation linguistique du concept de /poison/ : de la récurrence des énantiosèmes

  • 1 Roland BARTHES, « L’esprit de la lettre », dans L’Obvie et l’obtus. Essais critiques III, Paris : S (...)
  • 2 Claude HAGÈGE, L’Homme de paroles, Paris : Fayard, 1985, p. 154.

3En 1982, Roland Barthes a inventé et défini le terme « énantiosème » comme « un signifiant contradictoire »1. Claude Hagège2 a repris ce néologisme, à travers la notion d’« énantiosémie » qu’il a définie comme étant la « co-présence de deux sens contraires ». C'est le cas par exemple des mots français « louer » ou « hôte », du verbe espagnol alquilar en espagnol, et en castillan ancien, du substantif huésped.

  • 3 Real Academia Española, Diccionario de Autoridades, t. III, Madrid, 1732, s. v. « DROGA » : « Qualq (...)

4Dire que les lexies qui actualisent le concept de /poison/ sont des énantiosèmes revient à dire qu'elles sont susceptibles aussi d'actualiser le concept de /médicament/. On remarque ainsi, que les lexies qui désignent des « breuvages » (pour ce qui est liquide) ou des « drogues »3 ou des « herbes » médicinales (pour ce qui n’est pas liquide) abritent souvent des sens contraires : elles rassemblent, de fait, dans leur signifié de puissance tout à la fois ce qui peut guérir et ce qui peut tuer. Le fait qu’un même signifiant puisse receler deux sens apparemment contradictoires a particulièrement intéressé les psychanalystes, et notamment Freud ou Lacan, mais aussi les sémiologues et les linguistes. Pour le champ lexico-sémantique du poison, ainsi que je chercherai à le manifester, on peut noter dès à présent que ce sont surtout les signifiants contradictoires qui dominent.

Veneno < VENENUM4

  • 4 Par convention, je transcris les mots latins en majuscules.
  • 5 Félix GAFFIOT, Dictionnaire latin-français, s. v. « venenum », URL : https://www.lexilogos.com/lati (...)
  • 6 Académie française, Dictionnaire de l’Académie française, 9e éd., s. v. « drogue », URL : https://w (...)

5En latin, le mot VENENUM désigne toute espèce de drogue5, sachant qu’à l’époque, par « drogue », on entend toute matière première d’origine animale, végétale ou minérale employée pour la préparation des médicaments magistraux et officinaux. Le terme VENENUM désigne aussi les breuvages magiques ou philtres, ainsi que le poison6. Il renvoie ainsi à la fois au médicament, c’est-à-dire à ce qui soigne, et au poison, à savoir, à ce qui tue, en plus de désigner également les breuvages magiques.

6Précisons que le mot latin VENEFICIUM désignait la sorcellerie, ce qui n'est guère étonnant, eu égard à la parenté sémantique entre ce qui relève de l’empoisonnement et ce qui a trait à la sorcellerie.

7Qu’en est-il en castillan ? Si l’on en croit le Diccionario de Autoridades, dans un premier temps, le mot veneno a désigné le médicament :

  • 7 Real Academia Española, Diccionario de Autoridades, t. VI, Madrid, 1739, s. v. « VENENO », URL : ht (...)

VENENO. Vale tambien la medicina, ù remedio preparado en la botica. Era mui comun en lo antiguo; pero tiene yá poco uso. Lat. Venenum7.

8Il a aussi, dans le même temps, désigné toute substance qui empoisonne le corps et lui apporte la mort. Voici ce que nous en dit le Diccionario de Autoridades :

  • 8 Real Academia Española, Diccionario de Autoridades, t. VI, Madrid, 1739, s. v. « VENENO », URL : ht (...)

VENENO. s. m. Qualidad de alguna cosa maligna, nociva, y opuesta à la vida: y con particularidad se toma por la bebida, polvos, ù otra composicion de simples de esta qualidad, que se prepara para matar à alguno. Es del Latino Venenum, i. LAG. Diosc. lib. 6. Pref. El veneno en Griego se llama phármaco, el qual nombre es comun, assi à las medicinas santas, y salutíferas, como à las malignas, y perniciosas. CALD. Com. La Fiera, el rayo, y la piedra. Jorn. 38.

9Ces deux sens ont coexisté, avant que le sens de « médicament » ou « remède » ne devienne désuet et que ne triomphe uniquement le sens de « poison ». Je reviendrai plus avant sur les raisons qui peuvent expliquer qu’un terme reste ou non un énantiosème dans une langue donnée.

10Envisageons maintenant le cas de poción et de pozoña issus tous les deux de l'étymon latin POTIONEM. Si on s’intéresse à ce doublet sémantique, issu tant en castillan qu’en français, de l’étymon POTIONEM à l'accusatif, on peut faire observer qu’on a obtenu respectivement, poción y pozoña, en castillan et « potion » et « poison » en français.

11En latin, POTIONEM renvoie tout à la fois à 1) l’action de boire ; 2) la boisson ou breuvage ; 3) breuvage médicinal, potion, drogue ; 4) breuvage empoisonné. À l’instar de VENENUM, on peut observer que la lexie latine POTIONEM désigne tout à la fois ce qui peut guérir et ce qui peut tuer. Comme pour tous les énantiosèmes, ce sont le co-texte et le contexte qui sont discriminants et qui, dans les emplois discursifs, permettent de savoir lequel des deux sens se trouve activé.

12De cette brève analyse liminaire, il apparaît que le large spectre sémantique de la lexie latine POTIONEM s’est scindé en deux lors de son évolution en castillan et en français, donnant ainsi deux lexies distinctes potion/poción et poison/pozoña dont on peut penser qu’elles se sont, chacune, spécialisées dans un sens précis, soit, « ce qui guérit : médicament, remède » ou « ce qui empoisonne et tue ». On notera au passage qu'en français comme en castillan, la lexie qui, en roman, a servi à dire le breuvage empoisonné est celle qui a connu une évolution populaire (poison/pozoña). L’autre terme, à savoir, celui qui dit le médicament, a répondu à une évolution savante. Cette distribution lexico-sémantique se comprend aisément, si on tient compte du fait que la médecine relève du milieu de l’écrit savant. Soulignons, par ailleurs, que la présence d'un doublet issu de POTIONEM, a favorisé la spécialisation sémantique de chacune des deux lexies pozoña et poison qui ne sont pas du tout ambivalentes. Elles désignent, au contraire, de manière très claire, ce qui tue, ce qui est nocif, ce qui va à l’encontre de la vie et de la survie. Leur spécialisation dans le champ de la nocivité est donc totale.

13Si le français et le castillan n’ont pas gardé un signifiant unique issu de POTIO(NEM), sans doute pour tenter d'établir, au niveau du signifié en langue, une distinction nette entre la boisson médicinale et la boisson létale, il n'existe pas pour autant une frontière sémantique étanche entre les deux lexies dérivées de cet étymon. En effet, si les termes romans poison/pozoña désignent de manière explicite un breuvage pouvant provoquer la mort, dans les lexies potion/poción, le sème « pouvant provoquer la mort », quoique, en retrait, reste dans une forme de latence sémantique. Autrement dit, il n’est pas complètement désactivé. On est là face à une différence de degré plus que de nature, la potion pouvant aussi être poison et apporter la mort, même si, il faut le préciser, ce n’est pas sa fonction première. Pour faire court, nous dirons donc que, loin d'être neutralisé, le sème « nocif » est resté à l’état de latence dans le signifiant « potion » ou poción.

14Cette survivance n’est sans doute pas étrangère au lien étymologique que le verbe latin POTARE (eau potable/agua potable), issu de la même racine que POTIO et para-synonyme de BIBERE, a avec le substantif POTESTAS, dont est issu le terme poder en espagnol. Ce lien explique pourquoi le sème de « puissance » ou « pouvoir », souvent associé aux mots « potion » et poción a pu entraîner ces lexies dans le sillage du champ sémantique de la magie, de la sorcellerie, c’est-à-dire de ce qui peut aussi donner la mort. On parle en effet de potion magique, de potion à pouvoir extraordinaire, capable de transmuer la nature première d’un être en autre chose.

  • 9 GALIEN, Composition des médicaments selon les lieux, VIII, 1 (éd. Kühn, XIII, 116, 3-117, 2) ; Id., (...)

15C’est bien pourquoi les lexies « potion » ou poción ne désignent ni l’une ni l’autre, n’importe quel breuvage ou n’importe quelle boisson. Elles renvoient toutes deux à des préparations médicinales liquides, toujours entourées d’un certain mystère et dont la composition reste en général secrète. Dans tous les cas, si ces breuvages ne sont pas sans lien avec la médecine, ils maintiennent également une forme de connivence avec toutes les formes de « médecine parallèle », de nature parfois douteuse : guérisseurs (curanderos(a)s), vieilles femmes, connaisseuses des plantes, charlatans etc. Qu’on pense, par exemple, aux druides et aux magiciens. Galien, dans le livre VI de son Traité9, mettait déjà en garde contre les pratiques magiques et les potions élaborées à partir de plantes, notamment celles qui étaient confectionnées à partir de liquides dits « biologiques » issus d’animaux (sueurs, urine, sang, etc.).

  • 10 Avant d’arriver en français, le mot élixir passe par le latin médiéval elixir (aussi elexis, elexir(...)

16Notons aussi que, dans cette même perspective, la lexie « potion » entretient une forme de para-synonymie avec le terme « elixir » /élixir, lequel est issu de l’arabe10 et se trouve associé au domaine de l’alchimie, dans cette combinaison souvent étonnante entre science et surnaturel, savoir médical et croyances dans certains pouvoirs inexplicables.

  • 11 Juan GIL DE ZAMORA, Liber contra venena et animalia venenosa, étude préliminaire, édition critique (...)

17Dans l’ouvrage Contra tósigos y animales venenosos11, et singulièrement dans l'incipit, Gil de Zamora évoque les « pociones mortales » qu’il oppose aux « tósigos comunes » : soit une opposition entre les poisons que l’on trouve dans la nature et les breuvages que les êtres humains préparent dans l’intention de donner la mort. C’est pourquoi, même si la potion est censée guérir, elle reste une boisson suspecte. Dans Harry Potter, il existe des potions encore plus dangereuses que des poisons, telle, par exemple, la potion d’émeraude.

  • 12 Real Academia Española, Diccionario de Autoridades, t. V, Madrid, 1737, s. v. « POCIMA », URL : htt (...)

18On peut ainsi constater que, dans la RAE, le réseau parasynonymique de poción accueille des termes tels que les suivants : élixir, brebaje, apócema, pócima. On peut faire observer que le mot espagnol, pócima est défini comme tel : « bebída o confección medicinal,que se da a los enfermos »12.

Un cas remarquable : Tósigo < TOXICUM ?

19Le cas de la lexie castillane tósigo mérite d’être étudiée car elle semble échapper au réseau des énantiosèmes qui, sur le plan linguistique, actualisent le concept de /poison/. Emprunté au latin TOXICUM, « poison », tiré du grec toxikon, « poison dont on enduit une flèche ; poison », lui-même dérivé de toxon, « arc » et « flèche », la lexie tósigo désigne ce qui est nocif et peut entraîner la mort.

  • 13 Real Academia Española, Diccionario de Autoridades, t. VI, Madrid, 1739, s. v. « TOXICO », URL : ht (...)

20En castillan ancien, le substantif tóxico existait comme doublet savant de tósigo. Le Diccionario de Autoridades indique ainsi : « TOXICO. s. m. Lo mismo que tósigo »13.

21En français, on trouve le terme « toxique », dérivé lui aussi du latin TOXICUM, qui est à la fois substantif et adjectif. Au Moyen Âge, il existait sous la forme toxiche et « toscique » au XIIe siècle et tos(s)ique au XIIIe siècle et désignait le poison.

22En espagnol, le substantif tósigo s’est maintenu dans le lexique général, tandis qu’en français, il est devenu, en tant que substantif, un « terme », c’est-à-dire un mot qui relève de la terminologie ou du langage spécialisé (chimie, biologie, médecine) ; il désigne ainsi une substance nocive, un poison pour l’organisme. On dira, par exemple, que les toxiques peuvent être d’origine animale, végétale ou minérale ou encore que le curare est un toxique. En tant qu’adjectif, « toxique » relève, en revanche, du lexique général et désigne ce qui est nocif pour l’organisme et peut provoquer un empoisonnement.

  • 14 María MOLINER, Diccionario de uso del español, s. v. « tóxico » : « Teóricamente, equivale exactame (...)

23Si l’on en revient au doublet médiéval tósigo/tóxico, on peut nuancer l’idée émise précédemment selon laquelle la lexie tósigo ne s’inscrit pas du tout dans le réseau des énantiosèmes. S’il est vrai qu’elle ne comporte pas de sème « qui guérit » ou « qui soigne », à la différence d’un mot comme veneno dont on a pu voir qu’en castillan ancien, il pouvait désigner tout à la fois un médicament et un poison, le fait qu’il ait formé avec tóxico14, à un moment donné de l’histoire de la langue castillane, un doublet, nous rappelle que cette dimension de toxicité n’est jamais que potentiellement mortelle. En effet, les médicaments ne sont pas non plus dénués de toxicité. Tout n’est au fond qu’affaire de dosage, voire de temporalité, le poison n’étant pas inexorablement condamné à donner la mort, pas plus que le médicament n’est inexorablement voué à guérir. Comme le résume parfaitement Jean-Pierre Peter dans « Médicaments, drogues et poisons : ambivalences » :

  • 15 Jean-Pierre PETER, « Médicaments, drogues et poisons : ambivalences », Ethnologie française, 34 (3) (...)

Un point cependant pose encore question ou fait débat, et mérite une réflexion […]. Il s’agit de l’ambivalence propre à la nature même du médicament. Qu’elle relève du règne animal, végétal ou animal, la matière active, par la puissance de sa ressource, peut aussi bien réparer que détruire, rendre à la vie ou donner la mort. Affaire de dose, infiniment délicate à décider15

24Tout l’intérêt de l’ouvrage de Gil de Zamora Contra tósigos y animales venenosos est précisément d’inventorier les antidotes permettant d’éviter la mort qui pourrait survenir du fait de l’ingestion d’un poison.

25Les lexies française « empoisonnement » et espagnoles « emponzoñamiento / envenenamiento », (tout autant que les verbes « empoisonner » et "empozoñar / envenenar »renvoient à ces deux strates, à cette dimension graduelle de ce qui n’est ni plus ni moins qu’un processus : une fois le poison ingéré, l’organisme va se défendre contre le corps étranger toxique en mettant en place des stratégies de réponse dont l’efficacité dépendra de divers facteurs : état de santé de la victime, réaction allergique, dosage du poison, etc.

26Autant dire que, sur le plan juridique, la difficulté à définir le poison a toujours été grande, car ce dernier, comme nous n'avons cessé de le répéter, peut tout à la fois être « ce qui donne la mort » et « ce qui intoxique sans tuer », de même que le médicament peut être « ce qui guérit » et « ce qui intoxique sans tuer ».

27On voit, à travers cette analyse, que tósigo et medicamento partagent un sème commun qui est celui de /intoxiquer sans tuer/, mais que la saillance de ce sème n’est pas la même chez les deux lexies. Très saillant et remarquable dans medicamento, il l’est moins dans tósigo. Précisons que cette ambivalence du médicament était déjà inscrite dans l’étymologie de la lexie : en latin, MEDICAMENTUM signifie « remède, drogue, poison », de même que le terme pharmakon désigne à la fois le remède et le poison ; le verbe grec pharmakeuein, attesté à partir du Ve siècle peut signifier : donner un médicament, purger mais aussi empoisonner.

28Chez Homère, le mot phármakon se rencontre plusieurs fois. Il peut jouer un rôle positif dans le cas d’Hélène qui cherche à soulager les peines de Télémaque et Ménélas pleurant Ulysse : elle mélange alors un phármakon à leur vin, comme elle l'a appris de Polydamna en Égypte. Ce terme est parfois accompagné de l'adjectif « kakón » quand son rôle est négatif, comme dans le cas de Circé qui souhaite rendre amnésiques les compagnons d'Ulysse et mélange un « phármakon kakón » au vin qu'elle leur offre.

Ce que nous dit l’énantiosémie et son impact sur la caractérisation du crime de poison ou delito de envenenamiento

  • 16 Josette LARUE-TONDEUR, Ambivalence et énantiosémie, thèse de doctorat, Université Paris X, 2009, p. (...)

29Dans sa thèse intitulée Ambivalence et énantiosémie16, Larue-Tondeur insiste sur l’inhérence de l’énantiosémie au langage humain que l'on retrouve à tous les niveaux. Concernant la dimension lexicale, la chercheure détecte plusieurs catégories d’énantiosémie :

  1. Les « sens opposés » apparaissant en diachronie : « [l]e substantif mot lui-même, sous sa forme latinisée motus, signifie le silence, comme le fait remarquer Lacan dans Le Séminaire, livre VII : L’Ethique de la psychanalyse [...] ».

  2. L’« inversion des relations actancielles » : « [l]’énantiosémie évidente de ‘louer’ [alquilar] et ‘hôte’ [huésped] repose sur l’« inversion des relations actantielles (on donne ou on reçoit, on accueille ou on est accueilli) ». 

  3. L’antiphrase : « C’est la meilleure », etc. La langue peut vouloir dire une chose et son contraire, ce qui reflète le fonctionnement psychique de l’ambivalence. […] Une exclamation populaire telle que « c’est la meilleure ! ».

30Du point de vue du rapport entre « poison » et « médicament », il s’agit de toute évidence ici d’une énantiosémie de « sens opposés ». En réalité, il nous paraît plus juste de considérer l’existence d’une énantiosémie de « la réciprocité » où chacune des faces inclut l’autre et où le médicament ne peut s’envisager sans le poison et vice-versa. De même que le médicament peut devenir un poison et détruire l’organisme, de même le poison ne peut être éliminé de l’organisme que par une forme de médicament appelée « antidote ». La vie inclut la mort qui, en retour, inclut la vie, ce que Peter traduit habilement de la sorte :

  • 17 Jean-Pierre PETER, art.cit.

Telle s’affirme cette proximité de toujours, qui conjugue en un corps matériel (végétal, minéral ou production animale) les puissances alternes et opposées, parfois coïncidentes, du salut et de la mort17

31Du breuvage médicinal au breuvage empoisonné, il n’y a qu’un pas. Un mauvais dosage, une erreur sur le choix d’une plante, une recette fautive, et voilà que la potion qui devait guérir entraîne la mort :

  • 18 Joaquín ESCRICHE, Diccionario razonado de legislación y jurisprudencia, p. 1527.

Según afirman los más celebres facultativos […] el modo con que obran los cuerpos que llamamos venenos es a veces común a los que llamamos medicamentos y aun a los alimentos mismos, los cuales producen más de una vez en ciertos sujetos los efectos que en otros causan los venenos […], porque dentro de nosotros mismos hay una multitud de cosas mortíferas que amenazan continuamente a nuestra resistencia y pueden confundirse con los síntomas de los venenos externos […]18

32Si on s'intéresse au point de vue juridique, on peut observer qu'il y a toujours eu une difficulté à caractériser le crime de poison, du fait de l’absence même d’une définition légale du poison, lequel, par nature, n'est pas distinct du médicament. Par ailleurs, une préparation conçue comme médicinale ne l’est pas si elle n’est pas élaborée par des personnes compétentes à cet égard, à savoir, « los físicos ». À l'opposé, les « curanderos » sont perçus comme des charlatans qui se retrouvent à donner la mort sans intention de la donner. On peut dès lors évoquer ce passage des Partidas où l’accent est mis sur le dosage de « médicaments très forts » :

  • 19 ALFONSO X EL SABIO, Las Siete Partidas del Rey Don Alfonso el Sabio, cotejadas con varios códices a (...)

Métense algunos hombres por más sabios que no son en física y en cirugía, y acaece a veces que porque no son tan sabios como hacen muestra, mueren algunos hombres enfermos o llagados por culpa de ellos. Y por ello decimos que si algún físico diese tan fuerte medicina o la que no debía a algún hombre o a alguna mujer que tuviese en guarda, por la que muriese el enfermo; o si algún hombre o mujer diese hierbas o medicina a otra mujer porque se empreñase, y muriese por ello; que cada uno de los que tal yerro hiciesen debe ser desterrado en alguna isla por cinco años, porque fue en muy gran culpa. Otrosí decimos que los boticarios que dan a los hombres a comer o a beber escamonia u otra medicina fuerte sin mandamiento de los médicos, si alguno bebiéndola muriese por ello, debe tener el que la diese pena de homicida en la manera que dijimos de los físicos y los cirujanos19.

  • 20 Ibid.

33Les Partidas stipulent que doivent être punis ceux qui prétendent avoir des connaissances en médecine et qui, sans avoir de qualifications ou sans être qualifiés, agissent en tant que médecins ou chirurgiens. Ce texte législatif rapporte ainsi que des personnes qui, se prenant pour des médecins, ont donné des « médicaments » très fortement dosés à un homme ou à une femme malade, ont aggravé leurs douleurs et souffrances, allant même parfois jusqu'à provoquer leur mort, raison pour laquelle ils se doivent d'être punis20.

34Comme on voit, dans la citation, une attention toute particulière est portée aux apothicaires (boticarios) qui donnaient parfois aux malades des aliments ou des boissons, des composés ou des médicaments fortement dosés sans que les médecins ne les aient prescrits. Lorsque la personne à qui le composé était donné perdait la vie à cause du médicament ingéré, l'apothicaire était puni pour avoir donné le remède sans l'ordonnance qui l'y autorisait, car il était considéré comme un meurtrier :

  • 21 Ibid., Partida VII, título VIII, ley VII, p. 569.

Físico, ó especiero, ó otro home qualquier que vendiere á sabiendas yerbas ó ponzoñas á algunt home que las comprase con entención de matar á otri […] deben haber pena de homecida […]. Et si por aventura matare con ellas, estonce el matador debe morir deshonradamente, echándolo á leones, ó á canes, ó á otras bestias que lo maten21.

35Selon cette même logique, le choix des mauvaises herbes pouvait induire des confusions regrettables pouvant coûter la vie. Il pouvait y avoir aussi un problème de calibrage dans les recettes de purges, auquel cas, pour sa défense, l'apothicaire pouvait évoquer l'organisme défaillant du patient qui n'a pas pu supporter un dosage « normal ».

  • 22 Ricardo CÓRDOBA DE LA LLAVE Ricardo, « El homicidio en Andalucía a fines de la Edad Media. Primera (...)

36Dans tous les cas, la notion d' « intentionnalité » et l'établissement de la chaîne de responsabilités étaient au cœur de la dimension judiciaire du « crime » de poison. En effet, la notion d’intentionnalité est importante, car elle permet de distinguer ce que nous appellerions aujourd’hui « le crime prémédité » du « geste qui a provoqué la mort sans intention de la donner », par exemple, ce que nous évoquions précédemment, à savoir, avoir eu la main trop lourde sur les herbes et avoir éveillé de la sorte leur toxicité. Au Moyen Âge, on parlait d’homicidio doloso pour évoquer la traîtrise, l’attaque sournoise par le poison qui ne permettait pas à la personne visée de se défendre22.

37Dans le droit alphonsin, l’homicide ne se définit pas uniquement par son résultat – la mort d’une personne –, mais aussi par les conditions morales et juridiques dans lesquelles celle-ci survient. Les Partidas distinguent ainsi trois formes d’homicide : celui qui est commis torticeramente, c’est-à-dire de manière injuste ou dolosive ; celui qui est commis en droit, par exemple en état de légitime défense ; et celui qui advient por ocasión, c’est-à-dire accidentellement. Cette tripartition est fondamentale pour penser l’empoisonnement, car elle déplace le problème de la matérialité de l’acte – administrer une boisson, une herbe, un remède – vers la caractérisation de l’intention.

  • 23 Ibid.

38En effet, la législation alphonsine elle-même montre qu’une mort causée par des substances médicinales n’est pas toujours interprétée de la même façon23 : lorsqu’un médecin administre une « médecine forte » par ignorance ou par incompétence, la loi parle de faute grave et prévoit le bannissement ; en revanche, si l’erreur est commise « sciemment et malicieusement », la peine encourue est la mort. La difficulté judiciaire réside précisément dans l’établissement de l’origine du décès : relève-t-il d’une erreur thérapeutique, d’un mauvais dosage ou d’une volonté homicide ?

  • 24 Franck COLLARD, Le crime de poison au Moyen Âge, Paris, Presses Universitaires de France, coll. « L (...)

39Cette ambiguïté était particulièrement aiguë dans les homicides par poisons, car le venin médiéval ne constituait pas toujours une catégorie matérielle nettement distincte du médicament. Franck Collard a montré que le crime de poison est, dans l’Occident médiéval, un crime difficile à isoler juridiquement : il apparaît lié à l’homicide, à la magie, à la trahison et aux pratiques médicales, tandis que les sources judiciaires sont souvent peu claires ou difficiles à quantifier24. En outre, les Partidas punissent le médecin, l’épicier ou toute personne qui vend des « herbes ou poisons » en sachant que l’acheteur entend tuer autrui, ce qui confirme que l’élément décisif n’est pas seulement la substance, mais la connaissance de l’intention criminelle.

40Dès lors, pour les juges médiévaux, l’empoisonnement posait un problème probatoire spécifique : il leur fallait reconstituer une chaîne de responsabilité – qui avait préparé, qui avait vendu, qui avait administré, qui savait – et, surtout, distinguer entre la toxicité involontaire d’un remède mal dosé et l’administration délibérée d’une substance mortifère. Cette difficulté juridique tient en grande partie à l’ambivalence même du lexique du poison, dont l’énantiosémie révèle une zone d’indétermination entre remède et substance létale, soin et nuisance, thérapeutique et homicide.

41L’étude conjointe des termes espagnols et français associés au poison montre en effet que ces désignations ne renvoient pas seulement à une réalité matérielle stable, immédiatement identifiable comme dangereuse. Elles s’inscrivent au contraire dans un champ sémantique mouvant, où une même substance peut être pensée comme médicament ou comme poison selon la dose, le mode d’administration, le savoir de celui qui la manipule et, surtout, l’intention qui préside à son usage. Ce n’est donc pas la matière seule qui détermine la qualification de l’acte, mais l’ensemble des conditions pratiques, morales et juridiques dans lesquelles elle intervient.

42Cette instabilité lexicale éclaire la difficulté rencontrée par le droit médiéval pour qualifier les cas d’empoisonnement. Là où le vocabulaire semble opposer poison et remède, l’usage effectif des mots révèle au contraire leur proximité profonde : le poison peut être un remède détourné, tandis que le remède peut devenir poison par ignorance, imprudence ou volonté malveillante. L’énantiosémie ne constitue donc pas seulement un phénomène linguistique ; elle engage une véritable problématique judiciaire, dans la mesure où elle oblige à passer de l’identification d’une substance à l’interprétation d’un geste, d’un savoir et d’une intention.

43Ainsi, l’ambivalence du lexique du poison en espagnol et en français permet de comprendre pourquoi l’empoisonnement occupe une place si singulière dans l’imaginaire juridique médiéval. Crime souvent dissimulé, difficile à prouver et situé à la frontière de la médecine, de la magie, de la trahison et de l’homicide, il met en crise les catégories ordinaires de la responsabilité. En ce sens, l’énantiosémie du poison n’est pas un simple effet de polysémie : elle révèle la tension fondamentale entre la capacité d’une substance à guérir et sa puissance de mort. C’est précisément cette tension qui rendait nécessaire, pour les autorités judiciaires, de déterminer non seulement ce qui avait été administré, mais aussi pourquoi, comment, par qui et avec quel degré de conscience.

44Le lexique du poison apparaît alors comme un observatoire privilégié des rapports entre langue, culture du soin, savoir médical et qualification pénale.

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Notes

1 Roland BARTHES, « L’esprit de la lettre », dans L’Obvie et l’obtus. Essais critiques III, Paris : Seuil, 1982, p. 95.

2 Claude HAGÈGE, L’Homme de paroles, Paris : Fayard, 1985, p. 154.

3 Real Academia Española, Diccionario de Autoridades, t. III, Madrid, 1732, s. v. « DROGA » : « Qualquier género de especería [...] y tambien se comprehenden en esta palabra otros varios géneros de cosas », URL : https://apps2.rae.es/DA.html.

4 Par convention, je transcris les mots latins en majuscules.

5 Félix GAFFIOT, Dictionnaire latin-français, s. v. « venenum », URL : https://www.lexilogos.com/latin/gaffiot.php?q=venenum ; Dicolatin, s. v. « venenum », URL : https://www.dicolatin.com/Latin/Lemme/0/venenum.

6 Académie française, Dictionnaire de l’Académie française, 9e éd., s. v. « drogue », URL : https://www.dictionnaire-academie.fr/article/A9D3269.

7 Real Academia Española, Diccionario de Autoridades, t. VI, Madrid, 1739, s. v. « VENENO », URL : https://apps2.rae.es/DA.html.

8 Real Academia Española, Diccionario de Autoridades, t. VI, Madrid, 1739, s. v. « VENENO », URL : https://apps2.rae.es/DA.html.

9 GALIEN, Composition des médicaments selon les lieux, VIII, 1 (éd. Kühn, XIII, 116, 3-117, 2) ; Id., Composition des médicaments selon les genres, VI, 7 (éd. Kühn, XIII, 886, 16-887, 6).

10 Avant d’arriver en français, le mot élixir passe par le latin médiéval elixir (aussi elexis, elexir), lui-même issu de l’arabe al-iksīr, terme lié à la pierre philosophale et au domaine de l’alchimie.

11 Juan GIL DE ZAMORA, Liber contra venena et animalia venenosa, étude préliminaire, édition critique et traduction de Cándida FERRERO HERNÁNDEZ, Barcelone : Reial Acadèmia de Bones Lletres, 2009, p. xx.

12 Real Academia Española, Diccionario de Autoridades, t. V, Madrid, 1737, s. v. « POCIMA », URL : https://webfrl.rae.es/DA_DATOS/TOMO_V_HTML/POCIMA_005392.html.

13 Real Academia Española, Diccionario de Autoridades, t. VI, Madrid, 1739, s. v. « TOXICO », URL : https://webfrl.rae.es/DA.html.

14 María MOLINER, Diccionario de uso del español, s. v. « tóxico » : « Teóricamente, equivale exactamente a “venenoso”; pero es de uso más técnico y no suele aplicarse a sustancias que llegan a producir la muerte o empleadas con intención de producirla ».

15 Jean-Pierre PETER, « Médicaments, drogues et poisons : ambivalences », Ethnologie française, 34 (3), 2004, p. 407-409, DOI : https://doi.org/10.3917/ethn.043.0407.

16 Josette LARUE-TONDEUR, Ambivalence et énantiosémie, thèse de doctorat, Université Paris X, 2009, p. 71. L’auteure cite Jacques LACAN, Le Séminaire, livre VII : L’Éthique de la psychanalyse, Paris : Seuil, p. 68.

17 Jean-Pierre PETER, art.cit.

18 Joaquín ESCRICHE, Diccionario razonado de legislación y jurisprudencia, p. 1527.

19 ALFONSO X EL SABIO, Las Siete Partidas del Rey Don Alfonso el Sabio, cotejadas con varios códices antiguos por la Real Academia de la Historia, t. III, Partida VII, título VIII, ley VI, Madrid : Imprenta Real, 1807, p. 568.

20 Ibid.

21 Ibid., Partida VII, título VIII, ley VII, p. 569.

22 Ricardo CÓRDOBA DE LA LLAVE Ricardo, « El homicidio en Andalucía a fines de la Edad Media. Primera parte: estudio », Clío & Crimen. Revista del Centro de Historia del Crimen de Durango, 2, 2005, p. 277-504.

23 Ibid.

24 Franck COLLARD, Le crime de poison au Moyen Âge, Paris, Presses Universitaires de France, coll. « Le Nœud gordien », 2003.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Corinne Mencé-Caster, « Tósigos, venenos, ponzoñas : une plongée lexico-sémantique dans les univers et imaginaires du poison au Moyen Âge »e-Spania [En ligne], 54 | Juin 2026, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 14 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/e-spania/60228 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16emo

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