« Selon ce que je crois, et selon ce que l’on m’a dit, j’ai été empoisonnée par son médecin juif ». Aliénor de Castille à la cour de Navarre (1387) : craintes fondées ou simple paranoïa ?
Résumés
Le destin d’Aliénor de Castille est intéressant à plus d’un titre. Les craintes qu’elle a exprimées quant à un possible empoisonnement par l’entourage de son mari, le roi de Navarre, peuvent être vues comme les peurs infondées d’une jeune femme fragilisée par une enfance marquée par les multiples affrontements auxquels son père a pu participer. Mais on peut aussi y voir une volonté politique de s’affirmer comme reine et tête de lignages dans un monde dominé par les hommes.
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Mots-clés :
Aliénor de Trastamare, Castille, Charles III de Navarre, empoisonnement, peurs féminines, volonté politiquePalabras claves:
Carlos III de Navarra, Castilla, Leonor de Trastámara, envenenamiento, miedo mujeril, voluntad políticaPlan
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- 1 Brian DUTTON, Joaquin GONZÁLEZ CUENCA (éd.), Cancionero de Juan Alfonso de Baena, Madrid : Visor Li (...)
1Nombreuses sont les « Leonor », Aliénor ou Éléonore, dans les différentes dynasties hispaniques. L’origine de ce prénom est sans doute à rechercher dans le souvenir laissé par Aliénor d’Aquitaine et dans la volonté de perpétuer celui-ci. Mais, au cours des siècles, d’autres modèles portant le même prénom sont apparus dans les familles royales, qui ont servi de relais dans ce choix. Il est certain que l’infante de Castille et reine de Navarre dont nous allons parler aujourd’hui doit son prénom à sa grand-mère paternelle, Leonor de Guzmán, concubine du roi Alphonse XI et mère de dix enfants illégitimes, qui eut un destin tragique mais assura l’avenir de l’un de ses fils au moins, l’aîné [des survivants], Henri, comte de Trastamare, en veillant, alors qu’elle était déjà en résidence surveillée, à la réalisation de l’union matrimoniale qu’elle avait prévue pour lui, jusqu’à veiller à sa consommation. C’est ainsi qu’Henri épousa le 27 juillet 1350 la fille cadette de don Juan Manuel, Jeanne (née en 1339), et qu’il en eut trois enfants, son fils aîné et successeur Jean (1358), sa fille Aliénor, dont nous allons parler ici, et une deuxième fille du nom de Jeanne, née vers 1367 et morte vers 1374. On ne connaît pas avec précision la date de naissance de la jeune infante (située dans une fourchette comprise entre 1360 et 1364) et on ignore tout de ses premières années ; rien d’étonnant, si l’on pense aux conditions dans lesquelles vivaient ses parents à cette époque. Il est possible qu’elle soit née en France, où son père avait dû s’exiler après la première bataille de Nájera, en 1360, même s’il semble plus probable qu’elle soit née en Aragon, dans les environs de Saragosse. On ne connaît pas non plus la date et le lieu de sa mort, ce qui est plus surprenant. Deux dates, liées à deux lieux différents, sont possibles : le 27 février 1415, à Olite, ou le 5 mars 1416, à Pampelune. Elle est enterrée dans la cathédrale de Pampelune. Je me propose ici de retracer le destin de cette reine injustement méprisée, à partir des quelques sources qui nous en parlent, c’est-à-dire pour l’essentiel des chroniques de Pero López de Ayala (auxquelles on peut ajouter deux poèmes d’Alfonso Álvarez de Villasandino qui lui sont consacrés dans le Cancionero de Baena1).
Premier projet d’union, premier échec
2Des premières années de l’infante, on sait peu de choses. Elles se sont sans doute déroulées en Aragon, avec une courte parenthèse castillane en 1366-1367. De cette époque « aragonaise » date le seul « portrait » que nous possédions de la jeune fille, celui du retable de « la Vierge de Tobed » ou « Vierge des Trastamare », réalisé par Jaume ou Mateu Serra (la jeune infante y est représentée comme le sosie parfait de sa mère, en plus petit) :
- 2 María NARBONA CÁRCELES, « Leonor de Trastámara (1360-1415), esposa de Carlos III el Noble », in : J (...)
En la parte baja del retrato de esta Virgen de la Leche figuran como donantes, en la parte izquierda, el monarca y su hijo Juan y, en la parte inferior derecha del cuadro, Leonor y su madre, la reina Juana Manuel, en actitud orante2.
3Rapidement, le roi Henri II passa de l’Aragon à la France et fit venir auprès de lui sa femme et ses enfants au château de Peyrepertuse, aux portes du Roussillon aragonais, qui lui avait été accordé par le roi Charles V le Sage avec le titre de comte de Cessenon. Alors que ses parents et son frère revenaient rapidement en Castille, l’infante demeura en France pendant deux ans, jusqu’à la victoire finale d’Henri sur son frère Pierre, selon ce qu’écrit Ayala :
- 3 Pero LÓPEZ DE AYALA, Crónica de don Pedro Primero, in :iId., Crónicas, éd. José Luis MARTÍN, Barcel (...)
El rey don Enrique ordenó de partir luego para Castilla, e levó consigo a la reyna doña Juana su mujer, e al infante don Juan su fijo, e dexó en el castillo de Pierapertusa a la infanta doña Leonor su fija, e otras dueñas e doncellas con ella3.
- 4 Id., Crónica del rey don Enrique Segundo de Castilla, in : ibid. p. 436-437.
El rey don Enrique […] vínose para Toledo […] e luego ordenó de enviar a Francia por la infanta doña Leonor, su fija, que la avía dexado en el castillo de Pierapertusa, que el rey de Francia le ficiera dar quando allá estaba4.
4C’est en 1371 que l’on parle de la petite Aliénor, qui doit être âgée d’environ dix ans, comme pièce maîtresse de l’une de ces unions matrimoniales destinées à conclure la paix avec un voisin hostile et à consolider la position de la dynastie, dont usent et abusent les Trastamare. Le projet, en l’occurrence, né lors de la signature de la paix d’Alcoutim, est de marier l’infante castillane au roi Ferdinand Ier de Portugal (né en 1345), et mettre de ce fait un terme au conflit qui a opposé la Castille à son voisin occidental depuis l’arrivée au pouvoir d’Henri II. Ferdinand Ier faisait valoir, face au bâtard d’Alphonse XI, que c’était lui le plus proche parent légitime de Pierre Ier, le roi défunt, puisque son père était le frère de la mère de ce dernier [bref : les deux souverains étaient cousins germains]. Le fait que le roi portugais soit aussi le neveu par alliance d’Henri II, puisque sa mère était Constance Manuel, fille aînée de don Juan Manuel, n’était pas un argument suffisant pour faire oublier à Ferdinand ses intérêts personnels et dynastiques. Le projet était sur les rails lorsque le Portugais tomba amoureux de la femme de l’un de ses vassaux (une autre Éléonore, Leonor Téllez de Meneses, nièce du comte de Barcelos, mariée à Lourenço Da Cunha) ; en 1372, il parvint à obtenir la séparation du couple sur le fondement d’une consanguinité excessive, et épousa sa maîtresse le 15 mai de la même année. Autant dire qu’il n’était plus question alors d’épouser l’infante de Castille. Le roi Henri II, sans doute parce qu’il était en position de faiblesse, fit contre mauvaise fortune bon cœur, ce que semble traduire la pique finale du message royal :
- 5 Ibid., p. 451-452.
Estando el rey don Enrique en las cortes que facía en toro, llegaron y a él mensajeros del rey de Portugal, por los quales le facía saber, que él casara e era casado con una dueña del su regno de Portogal, que decían doña Leonor Téllez de Meneses: que le rogaba que lo non oviese por enojo […]. E como quier que non plogo al rey don Enrique con estas nuevas […] empero tan grand voluntad avía de aver paz, que ovo su consejo de non tomar por esto queja ninguna, en tal que el rey de Portogal fincase su amigo […]. E por tanto el rey don Enrique respondió a los mensajeros del rey de Portogal, que era él contento de lo que le enviara decir […] e que a su fija la infanta non le menguaría otro tan grand casamiento5.
5Notons au passage que, par une forme d’ironie de l’Histoire, la fille de Ferdinand et Leonor Téllez, Béatrice, héritière de son père après la mort de ses frères puînés, épousera une dizaine d’années plus tard, le roi Jean Ier de Castille, devenant de cette façon la belle-sœur de l’éphémère fiancée de son père.
Le mariage navarrais
6Toujours dans le cadre de sa politique de légitimation et de retour à la paix, Henri va alors marier Aliénor à Charles, héritier du trône de Navarre, qui deviendra Charles III après la mort de son père, le célèbre Charles le Mauvais, prince de la maison d’Évreux à la réputation déplorable. L’utilisation du poison pour éliminer tous ceux qui prétendaient lui barrer le chemin du trône de France est l’une des caractéristiques bien connues du roi de Navarre. Charles III a, semble-t-il, été un souverain moins retors que son géniteur, qui n’a eu ni sa réputation ni ses relations conflictuelles avec ses voisins. Pourtant, est-ce la réputation du père qui déteint sur le fils ? Toujours est-il que sous le règne de Jean Ier, ce dernier a la surprise de voir sa sœur se réfugier en Castille avec ses enfants en affirmant qu’elle craint pour sa vie dans son royaume d’adoption. Voyons de plus près cette affaire, l’épisode le mieux connu de la vie de Leonor de Castille, dans la mesure où Pero López de Ayala en a été le témoin, l’acteur et le narrateur.
7Le mariage d’Aliénor et de l’infant Charles est décidé par Henri II en 1373, dans le cadre d’une politique matrimoniale plus générale : le roi de Castille décide l’année suivante de marier son fils aîné Jean à une autre Aliénor, la fille de Pierre IV d’Aragon (ancien projet remis au goût du jour) et, en 1476, d’unir son fils illégitime Frédéric [Fadrique], comte de Trastamare qu’il vient de faire duc de Benavente, à Béatrice de Portugal (ce mariage, prévu pour 1383, ne se fera finalement pas). On notera tout de même que l’accord avec la Navarre prévoit que ce soit Charles qui vienne s’installer en Castille tant que vit son père, alors que, traditionnellement, c’est l’inverse qui se fait (méfiance d’Henri ?). Le mariage de Charles de Navarre et d’Aliénor de Castille a lieu le 2 juin 1375, celui de Jean et Aliénor d’Aragon, le 18 juin. Les deux mariages sont immédiatement consommés. En 1376, les cortès de Navarre s’engagent à reconnaître comme héritier du trône le fils premier-né de Charles et Aliénor, même si Charles meurt avant son père.
8Tout semble aller au mieux, mais c’est compter sans Charles II. En 1378, des documents tombent aux mains du roi de France, témoignant d’un complot contre sa vie organisée par le roi de Navarre et l’Angleterre. Ce complot touche aussi les intérêts castillans (prise de Logroño), ce qui pousse Henri à entrer en guerre contre le royaume voisin. L’infant Charles ne peut rien faire, d’autant qu’il a été arrêté en Normandie sur ordre du roi Charles V. L’intervention castillane et l’échec de celle de l’Angleterre conduit Charles II à négocier la paix de Briones, signée en 1379. C’est au retour d’une rencontre avec le roi de Navarre que le roi Henri II meurt brutalement. Si des rumeurs d’empoisonnement ont alors circulé, il ne semble pas que l’on ait envisagé la culpabilité de Charles II, mais celle du roi de Grenade comme le rappelle, deux siècles plus tard environ, Sebastián de Covarrubias dans son dictionnaire, à la rubrique « borcegui », avec toute la prudence nécessaire :
- 6 Sebastián de COVARRUBIAS, Tesoro de la lengua castellana o española, según la impresión de 1611, co (...)
Cuentan las corónicas de España que, temiéndose el rey de Granada del rey de Castilla don Enrique, por aver sido del vando del rey don Pedro, su hermano, persuadió a un moro sagaz que, con muestra de huir, se passasse a Castilla; éste procuró cabida con el rey don Henrique y, aviéndole caydo en gracia, le admitió, y presentándole este moro muchas cosas curiosas, entre ellas, le dio unos borceguíes labrados a la morisca ricamente; y sospéchase estar adobados con algún veneno y aver sido ocasión de la muerte del rey porque, dentro de diez días que se los puso, murió en la ciudad de Santo Domingo de la Calçada, año de mil y trezientos y setenta y nueve, aunque algunos dizen que murió de mal de gota6.
9Aujourd’hui, cependant, certains historiens ne rejettent plus cette hypothèse. Quant à l’infant Charles, il va devoir demeurer trois ans à Paris comme otage du roi de France.
10La jeune Aliénor, qui voit disparaître son père en 1379 et sa mère en 1381, peu de temps après le retour en Castille de son époux, et hérite de ce fait de vastes domaines en Castille, entre Roa et Sepúlveda, semble avoir mal vécu l’absence de Charles et avoir tout tenté pour le faire libérer, mue par une forme d’amour conjugal. C’est en tout cas ce qu’elle affirme en 1390, dans une déclaration que Pero López cite in-extenso :
- 7 AYALA, Crónica del rey don Juan, Primero de Castilla, in : id., op. cit., p. 675-676.
E estas razones dichas por el rey, luego la reyna, su hermana, le dixo así: “Señor: […] yo así lo [Charles] amo e lo quiero […] ca vos, señor, bien sabedes cómo, seyendo el rey, mi marido e mi señor, detenido en Francia en manera de preso, en poder del rey don Carlos V, su tío, hermano de la reyna su madre, e después con el rey don Carlos VI, su primo, que agora reyna […] yo por lo tirar de aquella prisión, con muchas lágrimas vos rogué e pedí por muchas veces de merced que vos ploguiese de enviar vuestros embaxadores e vuestras cartas al rey de Francia, por le librar e sacar de aquel embargo en que él estaba7.
11Avant 1378, le couple n’avait pas eu d’enfant. Après 1381, en revanche, Aliénor va donner à son mari quatre des huit enfants, dont six filles, qu’aura le couple : Jeanne, née en 1382, Marie (née en 1383 ou 1384 et décédée en 1406), Blanche, née en 1385, qui héritera de son père et règnera sur la Navarre jusqu’à sa mort en 1441 et Béatrice (née en 1386, morte en 1407). Les autres enfants naîtront quant à eux après la réconciliation du couple dont nous parlerons plus loin : Marguerite (1402-1406), Isabelle (morte en 1444 ?) et les deux garçons, Charles (1397-1402) et Louis (1399-1400). Aucune naissance, bien entendu, entre 1388 et 1395. À l’inverse, les enfants illégitimes de Charles (ils sont quatre, deux fils et deux filles) naissent soit après la mort d’Aliénor soit pendant son « absence ».
- 8 « Josef Orabuena, son médecin privé, est maintenu par son fils Charles III, qui ne tarit pas d’élog (...)
12La mésentente au sein du couple apparaît clairement en 1387. Cette année-là, le roi Charles II meurt et le couple gagne son nouveau royaume (nouveau, du moins, pour la reine). Que se passe-t-il alors ? Aliénor a-t-elle du mal à s’habituer à une cour qui est beaucoup plus austère que celle de Castille ? Charles III a fait de son mieux pour assurer un accueil digne de son rang à sa femme (organisation de joutes et tournois, achat d’objets de prix, octroi d’une rente annuelle de 18.000 florins prélevée sur les impôts de certaines communautés juives, installation de serviteurs et servantes venus de Castille), mais le royaume est pauvre, surtout si on le compare à son riche voisin. L’ombre du roi Mauvais et des empoisonnements qu’il a pu commanditer tout au long de sa vie plane-t-elle encore sur Pampelune ? Il est vrai que les anciens collaborateurs du souverain, qui ont couvert ses crimes quand ils n’y ont pas participé, sont encore présents dans l’entourage du nouveau roi ; on peut citer en tout premier lieu son médecin personnel, Josef Orabuena, qui va être la cible des accusations d’Aliénor8 ; vrai aussi que des rumeurs ont dû circuler, comme nous l’avons rappelé, sur la mort brutale d’Henri II, huit ans auparavant. Quelques années plus tôt déjà, Charles II avait été soupçonné d’avoir empoisonné sa propre femme. Bernard Guenée dresse ce résumé des différents méfaits attribués au roi Mauvais à la cour de France :
- 9 Bernard GUENÉE, La folie de Charles VI, Paris : CNRS Éditions (Biblis, 136), 2016, p. 71-72.
Quelquefois, la rumeur n’épargnait pas le prince lui-même. Charles II, roi de Navarre, qui mourut en 1386, avait une solide réputation d’empoisonneur. On disait que, vers 1370, il avait demandé à un médecin cypriote installé en Navarre « de empoisonner le roy de France, en disant que ce estoit l’omme du monde que il haioit plus ». En 1378, il était à nouveau soupçonné d’avoir voulu faire empoisonner le roi de France : il avait prévu qu’un sien valet de chambre ferait passer des poisons préparés par une juive demeurant en Navarre à un cousin qui servait Charles V en cuisine. En 1380, c’est son voisin et beau-frère, Gaston Fébus, le puissant comte de Foix, qu’il avait voulu, disait-on, faire disparaître ; il avait pour ce faire confié au propre fils de Gaston, son neveu, de la poudre empoisonnée qu’il lui avait dite magique. En 1385 enfin, quelques mois avant sa mort, le roi de Navarre accueillait à sa cour un ménestrel de passage, et il confiait à Robert de Wourdreton, le valet de celui-ci, du poison qu’il devait donner au roi et à tous les seigneurs de sang royal qu’il pourrait9.
13Bien sûr, comme le souligne Guenée, toutes ces rumeurs ne sont pas à prendre pour argent comptant. Mais les conclusions qu’il tire pour la France sont certainement valables pour la cour de Castille, où sévissait quelques années auparavant un autre roi Mauvais (dans son cas, on dit « Cruel ») adepte du poison :
- 10 Loc. cit.
Qu’y a-t-il de vrai dans tous ces bruits qui couraient ? Le roi de Navarre fut-il vraiment un empoisonneur dont il faudrait admirer à la fois l’opiniâtreté, la maladresse et le constant insuccès ? L’exemple de Charles II, qu’on devait dire plus tard le Mauvais, montre en tout cas que, pour les sujets de Charles V et Charles VI, l’hypothèse d’un empoisonnement était devenue une réaction routinière10.
14Quelques années plus tard, en 1415, Jeanne de Navarre, fille de Charles II, sera à son tour accusée d’avoir empoisonné son deuxième mari, le roi Henri IV d’Angleterre. Elle passera plusieurs mois en prison, et sera finalement relâchée faute de preuves ; mais une réputation d’empoisonneuse la poursuivra jusqu’à sa mort.
15Ces rumeurs, la jeune reine avait pu les oublier tant qu’elle était en Castille, mais l’atmosphère de la cour de Pampelune les réanime. On verra que, lorsque Aliénor justifie son attitude face à son frère en 1390, ce n’est pas son mari qu’elle accuse de vouloir l’empoisonner, mais des membres de la cour. Peu après son arrivée en Navarre, elle tombe malade, et lorsqu’elle rencontre son frère Jean en décembre 1387 à Soria, elle lui demande l’autorisation de venir en Castille, avec ses enfants, afin de se remettre de cette supposée maladie. Le roi de Castille accepte et, en février 1388, la reine vient s’établir à Valladolid. Deux ans plus tard, Charles III, qui a besoin de sa présence lors de son couronnement, lui demande instamment de revenir en Navarre, ce qu’elle refuse catégoriquement.
16Charles proteste officiellement et le souverain castillan demande des explications à sa sœur. Il est intéressant de voir les accusations portées par celle-ci contre son mari et surtout contre l’entourage de ce dernier, car elles illustrent tout autant la situation qui est faite aux souveraines étrangères dans les royaumes où elles se voient obligées de vivre après leur mariage que les illusions qu’elles ont pu se faire avant ce mariage, ainsi que les peurs irraisonnées et de l’ordre du phantasme qui peuvent les saisir :
- 11 AYALA, Crónica del rey don Juan, primero de Castilla e de León, in : id., op. cit. p. 675-676.
E después que su padre el rey de Navarra finó, e regnó el rey mi marido e mi señor, mandastes a mí que me fuese luego con él a su regno de Navarra; e yo, señor, fícelo así, e partí de vuestro regno, e levé conmigo todo lo que aquí tenía por ir más honradamente a su casa, e otrosí levé mis fijas, e dueñas e doncellas de grand linaje, mis criadas. E, señor, como quier que a mí sea grand vergüenza de lo decir, después que yo fui en el regno de Navarra, non fui acogida nin tratada como debía, nin los mismos que conmigo fueron fallaron y aquel acogimiento que debieran; e él ordenó cierta quantía que yo debía aver cada mes para mi estado e mantenimiento mío e de mis fijas e de mi casa, lo que nunca me fue pagado; por lo qual avía de empeñar mis joyas, e los míos pasaban muy mal. E después, señor, fui en el su regno, e en la su casa muy enferma, e segund creo, e me dicen, fuéronme dadas yerbas por un judío su físico, que curaba de mí en aquella dolencia, en guisa que ove de morir. [...] E agora, señor, yo estó aquí en el vuestro regno, e en la vuestra casa, e en la vuestra merced [...] por lo qual vos pido por merced que vos querades aver vuestro consejo sobre esto, e por el debdo que yo he en la vuestra merced veades cómo debo yo de facer11.
17Dans cette affaire, il faut le dire, la reine n’a pas le beau rôle et apparaît comme une femme égoïste, incapable de vivre loin du luxe auquel elle a été habituée dans sa jeunesse et dans la première partie de sa vie maritale, qui s’est déroulée en Castille ; quant aux accusations d’empoisonnement par un médecin juif (comme nous l’avons dit, il s’agit de Josef Orabuena, médecin personnel du roi défunt), elles relèvent d’une forme d’antisémitisme qui est largement répandue dans les royaumes hispaniques et extra-hispaniques de l’époque. Elles correspondent peut-être à une forme de paranoïa de la part d’Aliénor, mais aussi à une volonté de dramatiser sa situation que l’on retrouve quelques années plus tard lorsqu’elle revêt des vêtements de deuil pour accueillir à Roa les messagers de son neveu Henri III qu’elle accuse – lui aussi- de vouloir sa mort :
- 12 Id., Crónica del rey don Enrique tercero, in : op. cit., p. 871.
la reyna llorando, e sus fijas las infantas, e todas sus dueñas e doncellas vestidas de prieto, fabló con [ellos] e díxoles que quál era la razón por quel rey su sobrino la quería matar, e desheredar de lo quel rey su padre e el rey su hermano le dejaran. E en fin de las razones díxoles que si el rey le diese cartas de seguro, que iría a él [...] ca se rescelaba mucho12.
- 13 De fait, la peur de l’empoisonnement est une peur typiquement aristocratique, utilisée par nombre d (...)
- 14 « otrosí, si non la enviase o embargase la su ida, era muy mal, ca él non debía nin pondría estorba (...)
18Nous verrons cependant qu’au-delà de l’apparente frivolité de la reine, cette décision surprenante cache une volonté affirmée d’échapper à une tutelle masculine pesante chez une femme à la très forte personnalité13. Il est à noter, cependant, qu’Aliénor est contrainte de se mettre sous la protection de son frère, plaçant ce dernier dans l’embarras, partagé qu’il se trouve entre son affection pour sa sœur, ses obligations envers un beau-frère qui est aussi un voisin qu’il peut être dangereux de contrarier et les commandements de l’Église qui interdisent de délier ce qui a été lié par elle14. Aussi les deux souverains vont-ils parvenir à un accord consensuel : dans un premier temps, si Charles accepte l’idée de voir sa femme vivre loin de lui, il obtient en revanche de voir lui revenir sa fille aînée, qui est aussi son héritière, et dont le mariage pourrait lui causer souci, ainsi que l’expliquent ses ambassadeurs :
- 15 Ibid., p 680-681.
Como vos, señor, sabedes, él non tiene fijo varón que sea heredero del su regno, e su fija la infanta doña Juana e de la reyna, su mujer, vuestra hermana, es primogénita e heredera segund costumbre de España; e dubda nuestro señor el rey que por esta manera que es entre él e la señora reyna, su mujer, que podrá acaescer que la reyna casase esta fija primogénita heredera en algund logar que non sería a voluntad del rey su marido, de lo qual vernía grand escándalo, ca si esta señora infanta casase en logar que fuese contra la voluntad del rey de Navarra, su padre, luego el rey e su regno farían que el infante don Pedro, hermano del rey, fuese heredero, e non le oviese la fija, puesto que fuese contra costumbre de España, que aviendo fija legítima e non varón, debe ella heredar. E el rey nuestro señor, en la manera que agora es entre él e su mujer, non puede aver fijo varón della, non se veyendo más de lo que agora se ven. E pues las cosas son en este estado, fasta que Dios quiera por su merced que vengan a mejor, querría el rey nuestro señor que la reyna le enviase esta su fija primogénita, e cesaría el temor que el rey tiene en este caso15.
19On ne peut dire plus clairement que le problème qui se pose ici est d’ordre politique. Dans un royaume où la loi salique est inconnue, on notera que la régularité de la succession au trône peut être remise en cause si cette succession contrevient aux intérêts supérieurs du royaume et de la dynastie : la situation des femmes, même dans des royaumes comme la Castille et la Navarre où elles peuvent accéder au trône, reste fragile.
- 16 La reine continue de résister aux pressions de son neveu et de son mari qui souhaitent son départ p (...)
- 17 Ibid., p.877.
20Cette solution va se révéler provisoire, et Charles reviendra à la charge sous le règne d’Henri III, fils et successeur de Jean Ier, qui est loin d’entretenir avec sa tante – pour des raisons sur lesquelles nous reviendrons – les relations qu’entretenait son père16. Cette fois, la reine de Navarre est contrainte de céder à la force (le roi l’a placée sous bonne garde en attendant son départ pour la Navarre). En apparence au moins, la victoire est du côté du pouvoir, et du pouvoir masculin ; pourtant, la reine ne se déclare vaincue qu’après une dernière concession de son neveu, de qui elle exige « que mandase algunos perlados letrados que viesen si ella debía ir a Navarra sin aver otros aseguramientos más de los quel rey su marido facía de presente »17, puis de son mari, qui accepte de s’humilier devant les deux légats envoyés par Benoît XIII (l’évêque de Zamora et celui d’Albi) et devant l’archevêque de Tolède envoyé par le roi de Castille, en jurant solennellement, sur les Évangiles, qu’il n’a aucunement l’intention d’attenter à la vie de sa femme,
- 18 Ibid., p. 878.
que todas las informaciones e miedos e temores que a la reyna su mujer avían puesto de él, que eran mintrosos, e que siempre fuera su voluntad de la mirar e amar e honrar así como era razón de amar e honrar a su mujer18.
- 19 Une participation active à la défense de sa ville de Roa, par exemple, dont elle détient personnell (...)
21Nous sommes alors en 1395, et l’affaire aura duré cinq ans. Dans ce combat, Aliénor est allée aussi loin qu’elle le pouvait en tant que femme, et mérite bien le titre de reine qu’elle porte et qu’emploie systématiquement Ayala pour parler d’elle par son caractère bien trempé et un sens politique aiguisé, que l’on devine dans maints épisodes de la lutte qui l’oppose à son neveu après la majorité de celui-ci19.
La reine de Navarre et les épigones Trastamare
- 20 À la mort de Jean Ier, les « épigones Trastamares », qui voulaient leur part du pouvoir, se rendent (...)
22Lorsque meurt son frère Jean Ier, la reine de Navarre est encore en Castille et elle va faire partie de tous ceux qui s’efforcent de s’opposer à l’accession au trône de son neveu dans les années 1391-1395, qui sont celles de la minorité d’Henri III. Dans la lutte qui entoure la constitution d’un conseil de régence20, elle se situe naturellement parmi les membres de la très haute noblesse qui appuient l’archevêque de Saint-Jacques de Compostelle (un Manrique) contre l’archevêque de Tolède (un Tenorio) et les anciens collaborateurs de Jean Ier, souvent issus d’une noblesse petite ou moyenne. Sans avoir la cohérence que possèdera, au XVe siècle, la famille Castilla, formée par tous les descendants de Pierre Ier, les Trastamare non couronnés tendent à s’unir dans la lutte politique qu’ils mènent contre leurs frère ou cousin, les rois Jean Ier et Henri III. La reine de Navarre, dans ce contexte, s’efforce désespérément de rappeler à ses proches parents qu’ils sont tous descendants « du bon roi Alphonse [XI] ».
23L’attitude que la reine adopte au cours de ces luttes de pouvoir est pour le moins ambiguë : dans un premier temps en effet, elle apparaît comme un facteur de stabilité s’interposant entre les rebelles et les partisans du souverain avec la volonté affichée de pacifier la situation et de « servir le roi » (but avoué qui n’est souvent, on le sait, qu’un alibi). Au fil du temps, son attitude se modifie, passant de l’appui au roi à l’hostilité envers celui-ci et envers ses partisans. Un tel renversement de situation peut s’expliquer par la volonté de la souveraine de défendre ses intérêts propres, qui ne coïncident pas avec ceux du titulaire du trône de Castille ni surtout avec ceux de ses collaborateurs, qui appartiennent à un autre camp. Mais dans le cas d’Aliénor, il semble bien qu’il faille aller plus loin et que la volonté de la reine a surtout été de préserver les intérêts de l’ensemble de la famille Trastamare, alors même que l’union du nouveau souverain avec la petite-fille de Pierre Ier peut faire craindre un retour en force des anciens pétristes ou de leurs descendants. L’intelligence politique dont fait preuve la reine de Navarre, qui se montre en l’occurrence la digne fille de son père, et l’aveuglement des autres membres de la famille, uniquement préoccupés de leurs intérêts personnels et sans aucune vision politique d’ensemble à long terme, apparaissent tout particulièrement dans l’attitude qu’elle adopte face à l’ostracisme de l’ensemble des épigones Trastamare vis-à-vis du comte Alfonso de Norueña :
- 21 Ibid., p. 756.
Díxoles que le parescía que este fecho se desbaratase, e que non se desbarataba por otra cosa salvo por non querer consentir ellos quel conde don Alfonso entrase en el regimiento; e que le parescía que non era bien fecho: ca el conde don Alfonso era su hermano e fijo del rey don Enrique, e que magüer de presente estaba de la partida e vando de los otros, que bien podía ser que a luengo tiempo se llegase a sus parientes...21.
24Pourtant, lorsque les membres du conseil royal (l’ancien conseil de régence) s’empressent de faire libérer Norueña et de le proposer comme dixième gouverneur de Castille, pour contrebalancer l’influence du comte de Trastamare et du duc de Benavente, ceux-ci, et la reine de Navarre avec eux, conscients du renversement d’alliance que leur proche parent se prépare à accomplir, protestent énergiquement contre une libération qu’ils avaient pourtant réclamée avec véhémence quelques mois plus tôt et refusent d’accepter ce « dixième homme ».
25Au début 1392, selon le témoignage de la chronique, on envisage de ce fait une nouvelle structure de gouvernement résolument éloignée de toutes les tentatives précédentes. Cette solution emporte l’assentiment de beaucoup, mais pas celle de la reine de Navarre qui continue à œuvrer pour la mise en place de la régence à neuf tuteurs définie quelques mois auparavant, contre l’avis de l’autre camp, qui exige la présence parmi eux du comte de Norueña. Dans les mois qui suivent, cependant, la reine de Navarre continue de travailler au corps ses frères et cousins, qui finissent par accepter que le comte de Norueña fasse partie des tuteurs. Puis les deux camps se mettent d’accord pour un partage du pouvoir. La reine de Navarre parvient à ses fins : les tuteurs s’accordent sur l’ordre de leur alternance au pouvoir, au plus grand profit de l’archevêque de Tolède et du duc de Benavente, qui obtiennent le premier tour.
26Il est clair que la reine a agi dans cette situation, non comme la souveraine d’un royaume étranger, mais comme l’un des membres les plus éminents de la très haute noblesse castillane ; le récit d’Ayala, qui tend à la présenter comme une femme faible et perturbée, est sujet à caution. Il ne faut pas oublier que sa mère lui a légué les seigneuries de Madrigal et Arévalo et de Sepúlveda et Roa et, qu’en 1389, elle a acquis la ville de Maderuelo. Son influence n’est donc pas seulement symbolique ou politique en sa qualité de fille d’Henri II, elle est aussi économique, du fait des terres qu’elle possède près des villes de Burgos et de Valladolid. Cela la rend particulièrement apte à prendre la tête d’un mouvement de résistance au pouvoir royal.
27Toute sa vie, la reine se comportera comme la représentante de la famille Trastamare qu’elle est. En 1412, le compromis de Caspe est un sujet de joie pour elle, et elle envoie à son neveu Ferdinand une couronne (qui ne sera pas utilisée) « très riche, ornée de pierres précieuses, rubis et saphirs », pour preuve de son contentement. Pour la représenter au couronnement, Aliénor envoie l’une de ses dames d’honneur, Blanca Manuel, qui appartient au lignage de sa mère, qui fut reine légitime de Castille et grand-mère du nouveau roi.
Tout est bien qui finit bien… ou pas !
28En février 1395, la reine Aliénor est donc contrainte de retourner en Navarre. Son mari l’autorise alors à garder près d’elle les Castillans qui l’accompagnent, chose inhabituelle dans les cours de l’époque, où les membres du cortège ayant accompagné une reine rentrent dans leur royaume d’origine au bout d’un an, et il constitue pour elle une « maison » [casa] comparable à celle qu’elle connaissait en Castille (différente dans son organisation des hôtels traditionnels des reines de Navarre, organisés selon l’usage français ; même la dénomination des officiers de la reine est castillane) ; il lui fait même construire un palais de type castillan près du grand palais qu’il se fait construire à Olite à partir de 1399. Il accepte l’idée que l’éducation de ses filles soit confiée à des gouvernantes castillanes. De son côté, Aliénor a retrouvé une telle confiance en son mari qu’elle fait de lui l’administrateur de toutes ses terres, y compris celles qui se trouvent en Castille. Le couple a retrouvé une confiance mutuelle, à tel point que Charles III n’hésite pas, lorsqu’il doit s’absenter en France, à confier la régence de son royaume à sa femme. Ces périodes de régence sont certes peu nombreuses, mais elles sont longues : en 1397-1398, l’absence de Charles dure un an ; en 1403-1406, trois ans. C’est donc au total quatre ans sur dix qu’Aliénor a passé à la tête du royaume. Le 03 juin 1403, elle en avait été couronnée reine, essentiellement parce que Charles III devait partir pour la France et craignait pour sa vie, au point de rédiger son testament avant son départ. Pendant son règne (comme reine consort), elle œuvre à l’établissement de bonnes relations entre la Castille et la Navarre, accueillant volontiers des nobles castillans.
29Cependant, la fin de vie de la reine semble avoir été difficile, non pour des raisons politiques mais pour des raisons personnelles et familiales. Elle aura la douleur de voir mourir six de ses enfants avant elle ; en 1415, seules Blanche et Isabelle (la plus jeune) lui survivent. Elle a eu, certes, la joie de donner deux fils à son mari (on sait que c’est, à l’époque, la mission de la reine : perpétuer la dynastie ; « j’ai épousé un ventre », dira, beaucoup plus tard, avec l’élégance qui le caractérise, Napoléon Ier à propos de sa deuxième femme), mais elle a aussi eu la douleur de les voir disparaître en bas âge. Pis encore : en 1408, c’est un petit-fils qu’elle perd, le fils de Martin le Jeune et de Blanche ; l’année suivante, c’est Martin lui-même qui meurt, sans que la reine puisse consoler sa fille veuve, puisque Blanche, bloquée par ses obligations de reine de Sicile, ne pourra revenir en Navarre qu’en 1416, après la mort de sa mère. Après la mort de Béatrice des suites d’un accouchement difficile, en 1407, Charles III demande à l’une de ses filles illégitimes, Jeanne, mariée à un Zúñiga, de laisser son palais de Falces pour venir, avec ses servantes, tenir compagnie à la reine esseulée. Même si l’on n’a pas trace d’une éventuelle maladie grave d’Aliénor, on constate que, dans ses dernières années, elle se met en retrait de la cour, se consacrant à la gestion de sa maison personnelle, ceux qu’elle appelle « ses gens de Castille ». Lorsque son mari s’absente, une fois de plus, pour la France en 1408, c’est à sa fille aînée, Jeanne, qu’il laisse la régence du royaume ; de 1409 à 1411, c’est cette fille ainée et son mari, Jean Ier de Foix, qui exercent le pouvoir en qualité d’héritiers du trône et de « lieutenants généraux du royaume ». La documentation laisse à penser que la reine est d’accord avec cette décision et qu’elle délègue, elle aussi, beaucoup de tâches officielles à sa fille. La mort de celle-ci, en 1413, sera l’une des nombreuses causes de chagrin d’Aliénor, qui rédige alors son testament. Le sépulcre de celle-ci existe toujours dans la cathédrale de Pampelune, où son mari a fini par la rejoindre en 1425 ; leurs deux gisants reposent côte à côte. C’est finalement le seul moment où Charles sera parvenu à « navarriser » ou « franciser » sa femme, puisque le sculpteur bourguignon Jehan Lomme de Tournai a représenté la reine revêtue des vêtements symboliques portés par les souveraines françaises depuis le XIIIe siècle.
30En guise de conclusion, nous nous contenterons de reprendre celle que María Narbona Cárceles propose pour le chapitre qu’elle a consacré à la reine dans le volume collectif déjà cité :
- 22 María NARBONA CÁRCELES, art. cit., p. 667.
Aliénor de Trastamare est passée à l’histoire avec une discrétion excessive, alors qu’elle a été, au contraire, une femme d’un grand poids politique, aussi bien dans l’histoire de Castille que dans celle de Navarre. Outre le rôle important qu’elle a joué dans les événements survenus lors de la minorité d’Henri III en Castille, elle fut pendant vingt ans un élément-clef pour le gouvernement du royaume de Navarre, en tant que fidèle compagne sur qui Charles III put compter pour développer le règne qui lui a valu pour la postérité le surnom de « Charles le Noble »22.
31Une telle femme, qui prend place dans la galerie des grandes reines de l’Espagne médiévale, en dépit de ses faiblesses, et peut-être même à cause d’elles, mérite bien que l’on s’intéresse à elle.
Notes
1 Brian DUTTON, Joaquin GONZÁLEZ CUENCA (éd.), Cancionero de Juan Alfonso de Baena, Madrid : Visor Libros, 1993, poèmes n° 25 et 26-27, p. 41-43.
2 María NARBONA CÁRCELES, « Leonor de Trastámara (1360-1415), esposa de Carlos III el Noble », in : Julia PAVÓN (dir.), Reinas de Navarra, Madrid : Sílex, 2014, p. 645-680, p. 652. Le retable est au musée du Prado.
3 Pero LÓPEZ DE AYALA, Crónica de don Pedro Primero, in :iId., Crónicas, éd. José Luis MARTÍN, Barcelone : Planeta, 1991, p. 397.
4 Id., Crónica del rey don Enrique Segundo de Castilla, in : ibid. p. 436-437.
5 Ibid., p. 451-452.
6 Sebastián de COVARRUBIAS, Tesoro de la lengua castellana o española, según la impresión de 1611, con las adiciones de Benito Remigio Noydens publicadas en la de 1674, edición preparada por Martín de RIQUER, Barcelona : S.A. Horta, 1943, p. 231a.
7 AYALA, Crónica del rey don Juan, Primero de Castilla, in : id., op. cit., p. 675-676.
8 « Josef Orabuena, son médecin privé, est maintenu par son fils Charles III, qui ne tarit pas d’éloges, de dons, de rentes, envers cet homme qui sait guérir » (Béatrice LEROY, La Navarre au Moyen Âge, Paris, Albin Michel, 1984, p. 114). Cet homme « qui sait guérir » sait aussi, sans aucun doute, user du poison.
9 Bernard GUENÉE, La folie de Charles VI, Paris : CNRS Éditions (Biblis, 136), 2016, p. 71-72.
10 Loc. cit.
11 AYALA, Crónica del rey don Juan, primero de Castilla e de León, in : id., op. cit. p. 675-676.
12 Id., Crónica del rey don Enrique tercero, in : op. cit., p. 871.
13 De fait, la peur de l’empoisonnement est une peur typiquement aristocratique, utilisée par nombre de chefs de lignages pour justifier trahisons et renversements d’alliance. Sur ce thème, on peut lire en particulier l’étude de Franck COLLARD, Le crime de poison au moyen âge, Paris : Puf, 2003, notamment p. 106-108, 124-130, 133-136, 164-172, 241-252 et 257-271.
14 « otrosí, si non la enviase o embargase la su ida, era muy mal, ca él non debía nin pondría estorbar que la mujer non fuese do su marido... » (AYALA, Crónica del rey don Juan, p. 676). « E el rey don Juan, desque oyó todas estas razones, estaba en muy grand cuidado, ca él amaba e quería muy bien a la reyna, su hermana, así como era razón; otrosí el rey era de buen entendimiento e de buena consciencia, e placíale que la reyna fuese facer su vida con el rey de Navarra, su marido » (Ibid., p. 679).
15 Ibid., p 680-681.
16 La reine continue de résister aux pressions de son neveu et de son mari qui souhaitent son départ pour la Navarre (AYALA, Crónica del rey don Enrique tercero, p. 864-865) ; « non se tenía por contenta » (ibid., p. 867), nous dit le chroniqueur, et elle exige une sûreté – qui lui est refusée – pour venir s’expliquer à la cour, soutenue par son cousin Pierre. « E el rey yendo para Roa, llegó a él el confesor de la reyna de Navarra, que le enviaba a él, e díxole cómo la reyna, su tía, se encomendaba en su gracia, e le enviaba decir que era mucho maravillada de los sus privados que en tales fechos le ponían contra ella, aviendo ella los debdos que avía en la su merced [...]. E el rey dixo al confesor quél non se pagaba de tantas palabras como la reyna le enviaba decir cada día, e después facer obras en contrario » (ibid., p. 870).
17 Ibid., p.877.
18 Ibid., p. 878.
19 Une participation active à la défense de sa ville de Roa, par exemple, dont elle détient personnellement les clefs : « E tomaron los de la villa el pendón del rey, e pusiéronle encima del muro, e descerrajaron la puerta, ca la reyna tenía las llaves » (ibid. p. 871).
20 À la mort de Jean Ier, les « épigones Trastamares », qui voulaient leur part du pouvoir, se rendent compte que leur nom n’est pas cité dans le conseil de régence tel qu’il figure dans le testament royal.
21 Ibid., p. 756.
22 María NARBONA CÁRCELES, art. cit., p. 667.
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Référence électronique
Jean-Pierre Jardin, « « Selon ce que je crois, et selon ce que l’on m’a dit, j’ai été empoisonnée par son médecin juif ». Aliénor de Castille à la cour de Navarre (1387) : craintes fondées ou simple paranoïa ? », e-Spania [En ligne], 54 | Juin 2026, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 14 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/e-spania/60767 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16emv
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