De la fiancée ensorcelée à la belle-mère empoisonneuse ? Sortilèges et poisons à la cour de Jean Ier d’Aragon (1371–1387)
Résumés
Cet article ne porte pas sur des cas avérés de crime de poison mais analyse la construction des accusations d’ensorcellement (« fetilles ») dans l’entourage de l’infant Jean, duc de Gérone, et leur progressive reformulation en termes d’empoisonnement. À partir de deux dossiers emblématiques – l’affaire de la sage-femme Bonanada (autour des années 1371–1373) et les accusations dirigées contre la quatrième femme du roi Pierre IV d’Aragon, Sibylle de Fortià, en 1387 – cette étude montre que le poison ne constitue pas une catégorie stable du crime médiéval, mais une forme de causalité hybride, à l’articulation du médical, du magique et du politique. L’étude met en évidence l’imbrication entre ensorcellement et empoisonnement dans la documentation aragonaise, ainsi que l’instrumentalisation de ces accusations dans des conflits de cour impliquant des figures féminines associées à l’accès au corps princier.
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Mots-clés :
Jeanne de France, Bonanada, Sibylle de Fortià, ensorcellement, empoisonnement, sortilèges, Jean Ier d’AragonPalabras claves:
Juana de Francia, Bonanada, Sibila de Fortià, hechizo, envenenamiento, brujería, Juan I de AragónKeywords:
Jeanne of France, Bonanada, Sibila of Fortià, bewitchment, poisoning, sorcery, John I of AragonPlan
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- 1 Jacques CHIFFOLEAU, « Sur la pratique et la conjoncture de l’aveu judiciaire en France du XIIIe au (...)
1Cet article interroge la construction des accusations portées contre deux femmes de l’entourage du futur Jean Ier d’Aragon, en les replaçant dans un ensemble plus vaste de représentations au sein desquelles les notions de venenum et de maleficium entretiennent des frontières souvent poreuses. L’objectif n’est pas de déterminer la réalité des faits, mais d’analyser les logiques discursives qui transforment certaines morts (en l’occurrence, celle de Jeanne de France en 1371 et celle de Pierre IV d’Aragon en 1387) en crimes par ensorcellement ou empoisonnement. Dans les deux cas, les principales suspectes sont des femmes : une sage-femme (Bonanada), une veuve (Marie de Portugal), et une femme « de mauvaises mœurs », dans le premier ; la reine veuve Sibylle de Fortià dans le second. Il s’agira ici de comprendre pourquoi ces morts-là, précisément, ont été réinterprétées, reconstruites ou repensées à travers le prisme d’un sort ou d’un poison fatal et de questionner les motivations sous-jacentes qui ont conduit à attribuer ces décès à un crime aux frontières « floues », pour reprendre une expression de Chiffoleau, situé entre l’ensorcellement et l'empoisonnement1. Pourquoi, dans certaines circonstances politiques particulièrement tendues, ce type de crime semble-t-il devenir le véhicule privilégié d'une interprétation des événements tragiques ? Quel rôle l’historiographie et la littérature médiévales ont-elles joué dans la construction de ces récits et dans l’instrumentalisation de la figure féminine à travers ce prisme empoisonné ?
La mort de Jeanne de France et l’affaire Bonanada
- 2 Elle était elle-même la fille de Jeanne II (1311-1349), reine de Navarre (1328-1349) et de Philippe (...)
2Jean Ier d’Aragon (1350-1396) fut marié en premières noces à Marthe d’Armagnac (1347-1378), dont il eut cinq enfants, puis à Violante de Bar (1365-1431), dont il eut huit enfants. Avant ces deux unions, cependant, l’infant Jean, alors duc de Gérone, avait été fiancé à Jeanne de France (1351-1371), fille posthume de Philippe VI de Valois et de Blanche de Navarre2.
3Plusieurs sources narratives soulignent que ce mariage était particulièrement souhaité par Pierre IV d’Aragon. Zurita rapporte ainsi que le souverain, après la conclusion de la paix dans ses royaumes, s’employa à assurer l’avenir dynastique de son fils aîné en négociant son union avec Jeanne de France :
- 3 Jerónimo ZURITA, Anales de la Corona de Aragón, éd. Ángel Canellas López, 9 vol., Saragosse : Insti (...)
CAPÍTULO XI Del matrimonio que se concertó entre el infante don Juan duque de Girona y madama Juana hija del rey Filipo de Valois que murió en Besés, viniendo para su marido. Casamiento del infante don Juan con madama Juana de Francia, y quién fue.
Después que se puso fin a una guerra tan terrible y que duró tanto tiempo y estando el rey con esperanza de gozar de una perpetua paz en sus reinos, trató de casar al infante don Juan duque de Girona su hijo primogénito. Y concertóse su matrimonio con madama Juana de Francia, que en la historia del rey se dice que era hija del rey de Francia y no se declara de cual rey3.
4Ces accords matrimoniaux n’étaient pas du goût de tous et ont bien failli être rompus par l’action diplomatique de la Navarre et de la Castille, qui voyaient d’un très mauvais œil ce mariage. En effet, la fiancée avait une valeur stratégique fondamentale dans le panorama politique de l’époque : elle était tout d’abord la fille posthume du roi de France, le défunt Philippe VI de Valois : ce dernier – bien qu'il ait déjà deux fils et quatre petits-fils pour lui succéder sur le trône de France – avait en effet convolé en secondes noces, le 29 janvier 1350, avec Blanche de Navarre, un mois et demi à peine après le décès de sa première épouse Jeanne de Bourgogne. Subjugué par la beauté de la sœur du roi Charles II de Navarre, de presque quarante ans sa cadette, il avait ainsi épousé celle qui était pourtant promise à son fils aîné, le futur Jean II (roi de 1350 à 1364), dit Jean le Bon. Philippe VI était toutefois mort dès le 22 août suivant (en 1350), laissant sa veuve enceinte. Neuf mois plus tard, en mai 1351, Blanche de Navarre avait mis au monde une fille, prénommée Jeanne – celle-là même qu’elle promit presque vingt ans plus tard, par acte du 16 juillet 1370, à l’infant Jean d’Aragon. La jeune femme était donc également la tante du monarque de France en règne, Charles V le Sage (1364-1380), mais aussi celle du roi de Navarre, qui redoutait que cette alliance avec l’Aragon ne desserve ses propres intérêts. Les historiens avancent en outre que le roi de France aurait très probablement préféré marier sa tante au fils d’Henri II de Castille (1334-1379), Jean (le futur Jean I) plutôt que de laisser la reine veuve décider d’une union avec l’infant d’Aragon.
5Malgré ces obstacles, il fut finalement convenu que les noces seraient célébrées à Montpellier en 1371. Dans ce contexte diplomatique particulièrement sensible, les préparatifs de la rencontre furent entourés d'une grande discrétion. L’infant Jean devait ainsi se rendre incognito à la rencontre de sa future épouse. Cependant, Jeanne de France mourut subitement à Béziers le 16 septembre 1371, alors qu’elle se dirigeait vers Perpignan, où devait être célébré le mariage :
Muerte de madama Juana de Francia. Y viniendo su esposa con grande acompañamiento para Cataluña, en el camino le sobrevino una tan grave dolencia que se entendió luego que era mortal; y el duque (son futur mari, Jean duc de Gérone) que la estaba esperando en Rosellón para celebrar sus bodas pasó a Besés a donde la vio, y antes que llegase a Narbona de vuelta según se escribe en la historia del rey- había ya fallecido.
- 4 Ibidem (p. 305 de l’édition en ligne).
Causó este caso muy general sentimiento en todos, porque allende que esta princesa era adornada de extremada hermosura y de muy excelentes virtudes, al duque en ningún reino se le podía ofrecer tal casamiento ni tan conforme a su edad4.
- 5 Zurita reprend en effet sur ce point le premier paragraphe de l’appendice de PERE EL CERIMONIÓS, Li (...)
- 6 José Manuel Nieto Soria, « Dos perspectivas de análisis sobre el crimen político desde la experienc (...)
- 7 Le roi Pierre IV la définit comme « madrina de casa de nostra molt cara companyona, la reyna ». Con (...)
6Le chroniqueur, reprenant en grande partie le récit de la chronique de Pierre le Cérémonieux5, mobilise nombre d’éléments romanesques (la beauté de la jeune infante, sa très haute condition sociale, une première rencontre entre les amants dans des conditions tragiques) afin d’accentuer le caractère dramatique de l’événement, de mettre en évidence la perte de prestige politique que sa disparition représentait pour la Couronne d’Aragon et, par contraste, de souligner la stupeur suscitée par sa mort. Car cette mort subite éveilla de fait les soupçons. Jeanne de France n’aurait-elle pas été empoisonnée ? Une telle hypothèse pouvait difficilement ne pas être évoquée lorsqu’une mort survenait de manière aussi soudaine et prématurée. Comme l'a souligné José Manuel Nieto Soria, la peur du poison paraît avoir été particulièrement vive à la fin du Moyen Âge ; cette inquiétude était même, selon lui, « grandement exagérée au tournant des XIVe et XVe siècles », au point d'alimenter une « psychose démesurée »6. Dans cette atmosphère de suspicion, l’infant Jean chercha un responsable et finit par en désigner un. Il fit arrêter Bonanada, sage-femme et guérisseuse du royaume de Valence, qui était depuis longtemps au service de sa mère7. Nous ne conservons aucune lettre d’accusation émanant directement de l’infant Jean mais connaissons le contenu de ces accusations grâce à deux lettres de réponse adressées par Pierre IV puis par Éléonore de Sicile, à la cour desquels exerçait Bonanada. La reine la désigne d’ailleurs comme une « madrina feel de casa nostra », signe de la confiance dont elle jouissait auprès du couple royal.
7De confession juive, cette sage-femme bénéficiait d’une certaine reconnaissance auprès de la noblesse aragonaise du XIVe siècle. Elle s’inscrivait toutefois dans le monde des praticiennes de santé féminines, recourant aux herbes et aux potions dans le cadre de soins liés à la grossesse, à l’accouchement et, le cas échéant, à l’interruption de grossesse. Juive, sage-femme et guérisseuse, Bonanada pouvait ainsi, dans certains discours contemporains, incarner une figure d’altérité particulièrement propice à la suspicion. Elle apparaissait dès lors comme une coupable idéale, voire comme une figure paradigmatique de l’ensorceleuse.
- 8 Marie de Portugal (1342–1377) est la fille aînée du roi Pierre Ier de Portugal et de Constance de C (...)
8L’affaire ne s’arrête cependant pas là et prend bientôt une dimension politique plus affirmée. Cette accusation, qui intervient près de deux ans après la mort de Jeanne de France, est en effet réactivée et redoublée par l’infant Jean ; il lui confère une portée politique accrue en imputant à la sage-femme valencienne des agissements commandités par l’infante Marie de Portugal, veuve de l’infant Ferdinand d’Aragon, demi-frère de Pierre IV8.
9Mariée en 1354, à l’âge de douze ans, à Ferdinand d’Aragon, marquis de Tortosa, Marie de Portugal s’inscrivait dans un réseau d’alliances destiné à renforcer les liens entre le Portugal et la Couronne d’Aragon. Son mari s’opposa rapidement à Pierre IV et entra ensuite au service du roi de Castille, allant jusqu’à lui faire la guerre. Il fut exécuté en 1364, selon certaines sources sur ordre de Pierre IV.
- 9 On doit à Mireia Comas et Elena Cantarell Barella d’avoir exhumé et publié précisément les pièces d (...)
10La jeune veuve demeura ensuite à la cour d’Aragon entre 1364 et 1373, dans une position délicate, marquée par l’hostilité du roi, de la reine et de l’infant Jean. Elle était en effet associée à un réseau d’influence castillano-portugais actif à la cour et soupçonnée de soutenir une orientation diplomatique concurrente à celle promue par le mariage avec Jeanne de France, voire de défendre ses propres intérêts dynastiques9.
11Toutefois, le 27 mai 1373 – soit trois mois avant la lettre du roi en défense de Bonanada – Pierre IV et Marie de Portugal concluent un accord financier et politique visant à régler le sort de la reine veuve. Dans l’article qu’elles consacrent à Marie de Portugal, Mireia Comas et Elena Cantarell Barella précisent :
- 10 Ibid., p. 565.
No va ser fins l’any 1373, moment en què Portugal ja havia signat la pau amb Castella i que les negociacions per a la resolució del conflicte entre aquest regne i Aragó anaven per bon camí, que Maria va deixar de tenir importància per al Cerimoniós, de manera que podia deixar-la lliure per tornar a Portugal10.
12Si les relations entre l’infant Jean et Pierre IV restent encore globalement stables à cette date, elles ne tarderont pas à se dégrader dans la décennie suivante. Dans ce contexte, l’accusation portée à l’été 1373 contre Marie de Portugal – accusée d’avoir financé le crime « per inducció de la infanta de Portugal e diners que rebe » – prend une dimension particulièrement sensible.
13Cette mise en cause ne pourrait-elle pas être interprétée comme une inflexion importante, susceptible de fragiliser l’accord récemment conclu entre Pierre IV et l’infante ? En réactivant l’enquête sur la mort de sa fiancée en y intégrant explicitement Marie de Portugal comme commanditaire présumée, l’infant Jean n’attaquerait-il pas directement la politique diplomatique de son père ? La réponse mordante de ce dernier aux attaques de son fils montre que le roi n’est pas dupe :
- 11 La lettre, bien connue, est conservée aux archives de la Couronne d'Aragon (ACA) à Barcelone, ACA, (...)
E maravellamnos molt de vos perque creets ne havets pogut creure que una persona que fos en Valencia pogués matar per sortilegis ne fetilles altra persona que fos en frança, que si açó era veer no ha Rey ne gran senyor al mon que no fos mort e açó no es cosa de pensar ne de creure e estaria pus mal a nos e a vos creure semblants coses les quals son impossibles fer que no ales persones simples del mon (également retranscrit dans Roca, Joan I, p. 373)11.
14Il fustige vertement l’incrédulité de son fils, qu’il juge doublement coupable du fait des responsabilités royales qui leur incombent à tous deux et il fait appel au bon sens pour innocenter la sage-femme (et, partant, la supposée commanditaire, Marie de Portugal) ; il rappelle en effet que Bonanada n’avait jamais été au contact direct de l’infante et qu’aucun maléfice ne peut être lancé à distance. Le ton de la lettre est sarcastique et l’ironie du roi quand il conclut son message est cinglante : » Si cela était vrai, il n'y aurait pas de roi ou de grand seigneur au monde qui ne serait pas mort ». Cette réponse, mordante, n’est pas tant la moquerie d’un père envers l’incrédulité de son fils mais un acte de recadrage politique. Il ordonne la libération de la sage-femme au service de la maisonnée royale et innocente tacitement Marie de Portugal, défendant ainsi les récents accords scellés avec la branche portugaise.
- 12 Voici la lettre dans son intégralité : « La Reyna. Molt car primogènit : per una letra que havem re (...)
15Dès le lendemain de cette première lettre, Éléonore de Sicile adresse à son tour un courrier à son fils. Plus développée que celle de Pierre IV, cette lettre demande elle aussi la libération immédiate de Bonanada et réaffirme la confiance que la reine lui accorde. Éléonore y déploie une argumentation structurée en faveur de l’accusée12.
16La reine suggère tout d’abord qu’une autre femme, décrite comme de mauvaise réputation, pourrait être à l’origine des faits allégués et rappelle que de telles accusations circulent fréquemment. Son raisonnement repose également sur l’idée qu’un crime suppose un mobile identifiable. Or, souligne-t-elle, Bonanada ne connaissait pas Jeanne de France et n’avait aucun intérêt à lui nuire. Bien établie à la cour, elle n’avait rien à gagner d’une telle entreprise. Éléonore insiste ensuite longuement sur la confiance qu’elle place dans sa sage-femme et rappelle enfin que celle-ci pourrait bientôt être appelée auprès de Jeanne, comtesse d’Empúries et demi-sœur de l’infant, alors enceinte.
- 13 Violante de Bar a beaucoup écrit et on sait qu’elle a vivement réclamé les services de Bonanada, au (...)
17L’intervention conjointe du roi et de la reine paraît avoir mis un terme à la procédure engagée contre Bonanada. La sage-femme est rapidement réhabilitée dans ses fonctions. En 1380, elle assiste ainsi Léonor d’Aragon et de Foix lors de la naissance de Ferdinand d’Antequera, futur Ferdinand Ier d’Aragon. La même année, elle est même appelée au chevet de Violante de Bar à la demande de Jean lui-même, signe que les accusations portées contre elle n’avaient pas durablement entamé sa réputation13.
18L’intérêt principal du dossier Bonanada ne réside peut-être pas tant dans l’échec de l’accusation que dans ce qu’il révèle des catégories mobilisées par les acteurs eux-mêmes. À travers cette affaire, il apparaît en effet que les frontières entre empoisonnement, maleficium, savoir médical et nuisance politique demeurent largement poreuses. Le cas étudié ne relève pas (encore) d’une sorcellerie démonologique pleinement constituée ; il met plutôt en lumière un espace de représentations où remèdes, poisons, pratiques thérapeutiques féminines, sortilèges et rivalités de cour peuvent être pensés conjointement. Les réflexions qui suivent découlent directement de ce constat.
- 14 Voir sur ce point Joseph Maria ROCA, Johan I d'Aragó, op. cit., p. 372. Voir aussi Robin BRIGGS, Wi (...)
19Avant d’aborder les différents enseignements de cette affaire, il convient de revenir brièvement sur une lecture historiographique fréquemment associée à ce dossier. La réponse de Pierre IV aux accusations de son fils a souvent été mobilisée pour opposer le caractère réputé rationnel du roi à la supposée crédulité de l’infant Jean14. Les critiques formulées par Nicolau Eimeric à l’encontre du futur souverain, tout comme la défense que ce dernier met en scène dans le Lo Somni de Bernat Metge, ont contribué à forger l’image d’un prince particulièrement réceptif aux pratiques astrologiques, aux sciences des astres et, plus généralement, aux savoirs occultes.
- 15 La bibliographie sur ce point abonde : cf. Sebastià Giralt Soler, « Science of Stars for King Pere (...)
- 16 J.-P. Boudet, M. Ostorero et A. Paravicini Bagliani (coords.), De Frédéric II à Rodolphe , op. cit. (...)
20Une telle opposition mérite toutefois d’être nuancée. L’intérêt pour l’astrologie, la divination ou les sciences des astres ne constitue nullement une singularité de Jean Ier. Comme l’ont montré plusieurs travaux récents, ces savoirs connaissent alors une diffusion importante dans les milieux de cour, y compris sous le règne de Pierre IV15. La richesse de la bibliothèque royale aragonaise et les mises en garde répétées de Nicolau Eimeric contre les pratiques astrologiques témoignent précisément de l’importance acquise par ces questions dans l’entourage des souverains16.
21Surtout, une lecture attentive des lettres de Pierre IV et d’Éléonore de Sicile ne montre pas nécessairement un rejet de principe des accusations de maleficium. Leur argumentation consiste moins à nier la possibilité même d’une telle action qu’à contester l’implication de Bonanada. Les souverains ne réfutent pas l’existence du crime allégué ; ils affirment simplement que l’accusée ne pouvait matériellement l’avoir commis. Dès lors, la correspondance royale n’oppose peut-être pas la raison à la superstition autant que l’historiographie l’a parfois suggéré. Elle semble plutôt révéler deux interprétations concurrentes d’un même univers de croyances, au sein duquel l’empoisonnement, le maleficium et l’action occulte demeurent des explications plausibles des morts soudaines.
22Ceci étant dit, revenons aux conclusions que nous pouvons tirer de cette première affaire.
- 17 Ce même Pierre IV qui pourtant appelle au bon sens et à ne pas croire à ce genre d’accusations, ava (...)
23Premièrement, ce dossier rappelle que l’accusation de poison ou de sortilège constitue fréquemment une ressource politique. Dans le cas présent, l’infant Jean ne se contente pas de rechercher les responsables de la mort de sa fiancée : il mobilise l’accusation contre des adversaires identifiables, en particulier Marie de Portugal. Une telle stratégie n’est d’ailleurs pas isolée. Les accusations d’empoisonnement apparaissent régulièrement dans les conflits dynastiques comme un moyen de délégitimer un rival ou de justifier son exclusion17. Il convient toutefois d’éviter une lecture excessivement instrumentaliste de ces récits. Comme l’ont montré plusieurs travaux consacrés aux accusations de poison dans les sociétés médiévales et modernes, la fonction politique de ces discours n’exclut pas la sincérité des croyances qui les sous-tendent. L’efficacité de l’accusation tient précisément à l’articulation entre conviction, peur et usage politique.
24Deuxièmement, l’affaire invite à reconsidérer la frontière souvent établie entre empoisonnement et ensorcellement. Les arguments avancés par Pierre IV et Éléonore de Sicile reposent en effet sur l’idée qu’une action maléfique suppose une forme de proximité avec la victime. Bonanada ne pouvait être coupable, expliquent-ils en substance, puisqu’elle ne connaissait pas Jeanne de France et ne se trouvait pas auprès d’elle. Un tel raisonnement suggère que le maleficium incriminé est pensé selon des modalités largement matérielles. Les sources médiévales associent fréquemment les pratiques de nuisance à des substances, des philtres, des onguents, des manipulations du corps ou encore à des paroles prononcées en présence de la victime. Dans ce contexte, la distinction moderne entre poison physique et magie immatérielle apparaît largement inopérante. Le poison peut être investi d’une efficacité occulte, tandis que le sort agit souvent par l’intermédiaire d’un support matériel. L’» ensorcellement » attribué à Bonanada semble ainsi relever moins d’une sorcellerie démonologique pleinement constituée que d’une zone de contact où remède, poison et maleficium demeurent étroitement imbriqués.
- 18 Pau Castell Granados, « Sortilegas, divinatrices et fetilleres. Les origines de la sorcellerie en C (...)
25Troisièmement, cette affaire soulève un problème terminologique qui se retrouvera dans les dossiers étudiés par la suite. Les catégories employées par les sources – fetilles, fetilleres – renvoient à un champ sémantique particulièrement instable. Comme l’a montré Pau Castell Granados, les poisons participent pleinement de l’univers des pratiques attribuées aux sorcières avant même la cristallisation du stéréotype démonologique classique18. L’étude de ces vocables rappelle ainsi qu’il convient de se méfier des distinctions trop rigides entre magie, sorcellerie, poison ou divination, distinctions qui reflètent souvent davantage nos catégories analytiques que celles des acteurs médiévaux eux-mêmes.
26Enfin, ce dossier confirme la place centrale des femmes dans ce type d’accusations. Dans cette seule affaire, trois femmes se trouvent successivement associées au crime : Bonanada, Marie de Portugal et la mystérieuse femme « de mauvaise réputation » évoquée par la reine. Le crime occulte au Moyen Âge forme ainsi une catégorie d’accusation particulièrement adaptée à la mise en cause de figures féminines occupant des positions de médiation, de savoir ou de pouvoir. Sage-femmes, guérisseuses, veuves de haut rang ou princesses étrangères se trouvent ainsi exposées à des soupçons qui articulent marginalité, proximité corporelle et influence politique. Comme l’a observé Corinne Penneau à propos de la Suède médiévale, les femmes correspondent fréquemment à la figure idéale de l’empoisonneuse (facilement confondable avec celle de l’ensorceleuse, comme nous venons de l’évoquer), notamment lorsqu’elles concentrent des inquiétudes d’ordre dynastique ou politique :
- 19 Corinne PÉneau, « Les venins imaginaires », Cahiers de recherches médiévales, 17, 2009, p. 71-102.
« Les femmes semblent plus souvent correspondre au portrait rêvé de l’empoisonneur, surtout si elles sont étrangères et peuvent cristalliser le ressentiment contre un peuple ennemi ou un adversaire politique. Le poison apparaît ainsi comme la métaphore des transgressions de la femme dans l’espace public, de ses aspirations, réelles ou supposées, à exercer un pouvoir »19.
27L’affaire Bonanada semble pleinement s’inscrire dans cette logique.
Le cas de Sibylle de Fortià (1387)
28Quatorze ans après l’affaire Bonanada, l’infant Jean Ier engage de nouvelles accusations, cette fois dirigées contre sa belle-mère, Sibylle de Fortià, quatrième épouse de Pierre IV d’Aragon. Le roi avait contracté plusieurs unions successives au fil de son règne : d’abord avec Marie de Navarre en 1338, puis avec Éléonore de Portugal en 1347, avant de vivre près de trente ans aux côtés d’Éléonore de Sicile, mère des infants Jean et Martin. Devenu veuf en 1375, Pierre IV épouse en 1377 Sibylle de Fortià, issue d’une branche de la petite noblesse du comté d’Empúries, union qui suscita de fortes tensions au sein du cercle dynastique.
29Ce second dossier permet de déplacer l’analyse vers un niveau différent de la hiérarchie des accusations. Alors que l’affaire Bonanada concernait une figure située dans l’espace du corps médical et de l’intimité corporelle princière, le cas de Sibylle engage directement le cœur du corps dynastique et de la légitimité royale. En d’autres termes, ce cas suggère que plus on monte dans la hiérarchie sociale des femmes accusées, plus l’accusation tend ainsi à se reconfigurer en enjeu explicitement politique. Il montre en outre que la frontière entre empoisonnement et ensorcellement apparaît à nouveau particulièrement instable, comme en témoigne la manière dont les deux catégories tendent à se confondre dans la tradition historiographique aragonaise postérieure.
30L’analyse peut s’appuyer, comme pour le cas précédent, sur les récits plus tardifs de Jerónimo Zurita dans ses Anales :
- 20 ZURITA, Anales de la Corona de Aragón, livre X, chapitre XL (p. 356 et suivantes de la version en l (...)
Sucedió después desta prisión de la reina que siendo llegado el rey a Barcelona se le agravó más su dolencia y como se fuese descubriendo por las pesquisas que se hacían contra la reina y sus adherentes, por algunas deposiciones de testigos, que se habían compuesto diversos hechizos contra la salud del rey en vida de su parte por orden y voluntad de su madrastra, y la enfermedad se fuese más agravando y su salud y vida estuviese en grande peligro […]
Sentencias de muerte y a quién. Con esto se aplacó algún tanto la ira del rey; y se hizo entonces justicia de los que estaban presos; y fueron condenados a muerte con muy rigurosas sentencias los más, exceptando la reina y el conde de Pallás y don Bernaldo de Forciá [le frère de la reine]. A 29 del mes de abril fueron degollados don Berenguer de Abella y Bartolomé Limes.
Terrible resolución contra la reina [Sibilia de] Forciá y el reparo que tuvo. Fue este caso el más grave y atroce que se hubiese jamás intentado, porque se procedió con muy livianas deposiciones e indicios a cuestión de tormento contra la reina por mandado del rey y de los de su consejo con gran crueldad e inhumanidad20.
31L’accusation portée par l’infant Jean vise de nouveau non pas un cas d’empoisonnement, mais un cas d’ensorcellement (« hechizos ») attribué à sa belle-mère, la reine Sibylle de Fortià. Selon le récit transmis par Jerónimo Zurita, l’agonie de Pierre IV aurait donné lieu à l’ouverture d’une enquête (« pesquisas que se hacían contra la reina »), accompagnée de dépositions de témoins (« deposiciones de testigos »), qui se serait rapidement orientée vers la reine et ses partisans (« adherentes »).
32Le chroniqueur décrit ensuite des mesures de répression particulièrement sévères à l’encontre de la reine veuve, évoquant de « muy rigurosas sentencias » et de « terribles resoluciones contra la reina », allant jusqu’à mentionner le recours à la contrainte pour obtenir la cession de ses biens. Ce type de récit invite toutefois à la prudence. Il s’inscrit dans une chronique tardive, dont les enjeux de construction politique et mémorielle sont bien connus, et tend à dramatiser les tensions internes à la cour aragonaise.
33La vraisemblance d’une telle séquence doit donc être interrogée. Si l’on connaît par ailleurs des cas de mise à l’écart, d’assignation à résidence ou de contrôle renforcé de reines veuves dans les cours médiévales – comme l’illustre, dans un autre contexte, le cas de Marie de Portugal sous Pierre IV – les sources ne documentent que rarement des procédures aussi extrêmes à l’encontre d’une reine douairière. L’épisode rapporté par Zurita apparaît ainsi moins comme le reflet direct d’une pratique judiciaire que comme une construction narrative visant à souligner la violence des conflits de cour et la rupture politique entre le nouveau roi et l’entourage de son père.
- 21 La vie de Sibylle de Fortià a fait l’objet de quatre études incontournables : celle de Josep Maria (...)
34De fait, la position de la reine veuve à la mort de son mari apparaît particulièrement fragile. Dès le vivant de Pierre IV, la présence même de Sibylle de Fortià à la cour constituait un enjeu dynastique potentiel, dans la mesure où la naissance éventuelle d’un fils issu de cette union aurait pu remettre en cause les équilibres successoraux au profit d’une nouvelle descendance21. Dans ce contexte, les tensions entre le roi et son héritier Jean se trouvent durablement accentuées à la suite du remariage. L’inimitié que les deux fils du roi – Jean et Martin – nourrissaient à l’égard de leur belle-mère est bien attestée dans la tradition historiographique des XIVe et XVe siècles, comme le montre notamment le récit du chroniqueur de la Diputación, Gauberto Vagad :
- 22 Fabricio VAGAD, Corónica de Aragón, Saragosse : Pablo Hurus, 1499, fol. CXLVII.
Derribose en su vejez en amores, como el rey Salomon, y enamorose de una viuda fermosa de alla de Rossillon que llamaron doña Sebilda Fortiana y sojuzgose tan endemasia fasta su misma vassalla que le mandava como a criado y lo peor que fue, que le truxo en tan grande estremo que fasta su fijo mismo, su primogénito de Aragon, deseredo y privo del regimiento real y mando que no le obedeçiessen por todos sus reynos22.
35Jerónimo Zurita, puis Gauberto Vagad dans sa Crónica de Aragón (1499), écrivent plus d’un siècle après les faits et s’inscrivent dans une tradition historiographique déjà largement constituée. Le portrait qu’ils proposent de Sibylle de Fortià relève ainsi moins d’un témoignage direct que d’une construction morale et politique récurrente dans les chroniques médiévales.
36Dès l’ouverture du passage, Vagad établit une comparaison entre Pierre IV et le roi Salomon, figure biblique ambivalente associée à la sagesse mais aussi à la chute du souverain vieillissant sous l’effet des séductions féminines. Cette référence inscrit d’emblée le récit dans un registre exemplaire : celui d’un roi dont la dégradation morale et affective entraîne progressivement une altération du jugement politique et, in fine, une fragilisation du gouvernement du royaume.
37Ce schéma renvoie plus largement au topos de la « mauvaise favorite » ou de la femme exerçant une influence excessive sur le pouvoir royal. Vagad décrit ainsi Sibylle comme une épouse ayant acquis une emprise telle sur le roi qu’elle en serait venue à « lui commander comme à un serviteur ». Au-delà de la critique personnelle, cette formulation traduit surtout la crainte d’un renversement de l’ordre hiérarchique : une femme issue d’un rang inférieur est représentée comme détournant l’autorité royale et orientant les décisions du souverain au détriment de la continuité dynastique. Ce type de récit participe d’un schéma récurrent des chroniques médiévales, dans lequel les crises politiques sont expliquées par l’influence d’une épouse ou d’une favorite, plus que par les tensions structurelles du pouvoir princier.
- 23 On retrouve un même schéma narratif concernant, quelques années plus tard, Marguerite de Prades et (...)
38Toutefois, la tradition historiographique catalano-aragonaise n’a pas systématiquement repris ces accusations dans leur dimension la plus extrême. Même chez des auteurs globalement hostiles à Sibylle, la critique se déplace souvent vers des formes plus métaphoriques d’influence, évoquant un « venin d’amour » ou une forme d’assujettissement affectif du roi. Dans cette perspective, les « hechizos » ou les « hierbas » fonctionnent fréquemment comme des images : celles d’un empoisonnement symbolique, d’un envoûtement amoureux ou, parfois, de l’usage de substances aphrodisiaques ayant affaibli le roi et précipité sa fin23. Ces motifs illustrent la plasticité du vocabulaire du maleficium, particulièrement propice à l’analogie et à l’instrumentalisation idéologique.
39Cependant, dans certaines traditions narratives, cette dimension métaphorique cède progressivement la place à une accusation plus littérale. Sibylle de Fortià est alors présentée non seulement comme l’instigatrice d’une influence néfaste, mais comme ayant effectivement empoisonné Pierre IV à l’aide de « metzines ». Selon certains récits, elle aurait quitté la cour peu avant la mort du roi, accompagnée de membres de sa famille, afin d’échapper aux représailles du futur Jean Ier, nourrissant ainsi la construction rétrospective d’une culpabilité criminelle.
- 24 Il fut médecin officiel de Marie de Castille (r. 1416-1458), femme d’Alphonse le Magnanime.
40Il convient toutefois de noter que la diffusion de ces accusations ne relève pas exclusivement de la tradition historiographique au sens strict, mais s’inscrit également dans un ensemble plus large de discours moraux et littéraires produits à la fin du XVe siècle. La figure de Sibylle de Fortià est en effet reprise et amplifiée dans une version fortement romancée proposée par le poète et médecin de la cour aragonaise Jaume Roig, dans son Espill ou Llibre de les dones, rédigé vers 1460, soit près de quatre-vingts ans après les faits24.
41Cette œuvre, de nature didactique et satirique, relève d’un miroir des femmes d’une misogynie particulièrement structurante : à l’exception de la Vierge Marie et de l’épouse de l’auteur, toutes les femmes y sont décrites comme trompeuses, intéressées par les biens matériels et porteuses de désordre social. Dans ce cadre, la figure de la reine veuve est intégrée à un système de représentations plus large, où les accusations d’influence, de manipulation et de désordre politique se trouvent reformulées dans un langage explicitement moral et genré. En voici la teneur :
- 25 Jaume ROIG, Spill, fol. 11v, vers 1346-1381 de l’édition en ligne de Anna Isabel PEIRATS (éd.), htt (...)
Ab prou de mal
he malaltia,
llexat havia
abandonat
palau robat,
sense remey
son senyor rey,
Propi marit !
mig mort al llit,
enmetzinat
he fetillat,
seguons se deya.
altre tal feya
a sos fillastres,
he mals empastres
contra sa nora
Nunca sessant.
Lo rey ginyant,
Ab frau, enguan,
major Joan
–après rey fon–
Martí, seguon,
sos fills abdós
Com ha traydós
Deseretàs
Sols prosperàs
ella y als seus,
Fent-los ereus
De sos regnats.
Per tals peccats
Fon ben rodada
he turmentada.
Moltes cremades
De ses criades
a lur mal grat25.
42Le passage de l’Espill de Jaume Roig consacré à Sibylle de Fortià s’inscrit pleinement dans la logique générale de l’œuvre, marquée par une forte visée satirique et par une mise en accusation systématique des femmes associées à la sphère du pouvoir. Le texte repose sur une syntaxe brève et cumulative, qui enchaîne les accusations d’empoisonnement du roi, de désordre du palais, d’atteinte à la succession et de manipulation politique, construisant ainsi l’image d’une reine responsable de la désagrégation de l’ordre dynastique. Cette structure énumérative, caractéristique de l’écriture de Roig, produit un effet de cohérence apparente, fondé davantage sur l’accumulation que sur toute démonstration ou contextualisation historique.
43L’expression « segons se deia » est à cet égard particulièrement révélatrice : elle inscrit explicitement le récit dans le registre de la rumeur et signale le caractère non vérifié des accusations rapportées. Le texte ne doit donc pas être lu comme une source documentaire, mais comme une réélaboration littéraire de motifs déjà présents dans les traditions historiographiques et narratives antérieures. Dans cette galerie de figures féminines issues de l’histoire biblique, antique ou médiévale, Sibylle de Fortià occupe une place singulière en tant que rare figure dynastique contemporaine identifiable, même si elle est immédiatement absorbée dans un répertoire de modèles féminins négatifs – reines, épouses ou favorites – dont la fonction est avant tout exemplaire et morale, plus qu’historique.
44Dans ce cadre, le motif du poison (« emmetzinat ») apparaît pour la première fois explicitement associé à celui du sortilège (« et fatillat ») pour désigner le crime commis par la reine veuve. Cette association relève vraisemblablement d’un répertoire stéréotypé largement diffusé dans la littérature médiévale, où les frontières entre veneficium et maleficium demeurent poreuses. Il reste dès lors à se demander si cette convergence reflète une logique proprement intellectuelle – celle d’un auteur médecin interprétant des récits de cour – ou si elle résulte de la confusion entre différentes traditions narratives, voire de la contamination de plusieurs figures historiques de Sibylle dans les sources disponibles.
45Cette hypothèse de confusion n’est pas dépourvue de fondement. Selon l’historien spécialiste de la famille Fortià d’Empúries, Josep Maria Roca, il aurait existé sous le règne de Ferdinand Ier une autre Sibylle, homonyme de la reine, explicitement associée dans les sources à des pratiques d’ensorcellement et d’empoisonnement. De manière significative, cette figure est également liée à un environnement familial proche, puisque son mari portait le même nom que le frère de la reine veuve, Bernat de Fortià, ce qui a pu favoriser des interférences onomastiques et narratives dans la tradition historiographique postérieure :
- 26 Joseph Maria ROCA, art. cit. p. 146.
En temps del Rey Johan li foren imposats per ban 6 florins a un juheu convers nomenat Bernat de Fortia. La sua muller, Sibilia de Fortii, regnant Ferran I y ja viuda de Bernat, fou delatada y acusada devant lo Rey de diversos crims de fetilleríes y metzineríes, per lo que se la comdempni a ésser açotada en la ciutat de Barcelona y després bandejada a Ivissa. Pero algunes persones intercediren per a que l’exili fos sofert deci mar, y'1 Rey, accedint al prech, la desterri a Arbucies a perpetuitat, no poguent perllongarseyn més enlli de mitja llegua, y, en cas de inobediencia, la condempna a morir penjada pel coll26.
46Faut-il dès lors voir dans l’association opérée par Jaume Roig entre Sibylle de Fortià et le crime d’empoisonnement l’effet d’une simple confusion entre traditions narratives et figures homonymes ? Ou convient-il d’y reconnaître également l’influence de sa formation de médecin de cour, susceptible de l’amener à privilégier des explications fondées sur des mécanismes matériels – tels que les poisons et les substances actives – plutôt que sur des logiques d’ensorcellement ? Il est probable que ces deux dimensions ne s’excluent pas, et que la relecture opérée par Roig participe à la fois d’une recomposition des sources disponibles et d’une reconfiguration savante des catégories de la nuisance.
Conclusions
- 27 Dans son travail sur le cas français, Franck Collard fait remarquer que « en 1319, le greffier du P (...)
47En rapprochant les cas de Bonanada et de Sibylle de Fortià, cette étude a mis en évidence l’existence, à la fin du Moyen Âge, d’une même grammaire de la causalité occulte appliquée aux femmes placées au contact du corps princier. Les accusations d’empoisonnement occupent ainsi une position singulière dans les économies narratives du pouvoir : elles ne relèvent pas uniquement du registre criminel, mais s’inscrivent dans un espace d’indétermination où se croisent causalité médicale, interprétation morale, qualification juridique et imagination magique. Comme l’a montré Franck Collard, cette porosité s’enracine dans un héritage juridique de longue durée : le crimen veneficii hérité du droit romain associe déjà étroitement poison et magie, de sorte que les traditions juridiques médiévales prolongent et reconfigurent une ambiguïté originelle entre nocivité matérielle et efficacité occulte27.
48Les deux dossiers examinés ici invitent ainsi à déplacer le regard. À première vue, ils semblent davantage relever de l’histoire de l’ensorcellement que de celle du poison : dans l’affaire Bonanada, les accusations portent explicitement sur des « fetilles » et des sortilèges, tandis que le vocabulaire de l’empoisonnement n’apparaît de manière explicite qu’à propos de Sibylle de Fortià, dans des traditions narratives postérieures aux événements. Cette asymétrie n’est cependant pas un obstacle à l’enquête ; elle en constitue au contraire l’un des principaux enseignements.
49L’intérêt de ces affaires réside précisément dans le fait que, dans la Couronne d’Aragon de la seconde moitié du XIVe siècle, le poison ne semble pas former une catégorie de pensée pleinement autonome. Les récits de mort princière, les accusations de maleficium et les soupçons de nuisance mobilisent un répertoire commun où substances nocives, pratiques thérapeutiques, sortilèges et interventions occultes se superposent plus qu’ils ne s’opposent. L’empoisonnement apparaît alors moins comme un crime distinct que comme l’une des modalités possibles d’une causalité maléfique plus vaste.
50Le rapprochement entre Bonanada et Sibylle de Fortià permet également de mettre en évidence la remarquable stabilité de certains mécanismes accusatoires. Qu’il s’agisse d’une sage-femme proche du corps des reines ou d’une souveraine occupant le sommet de la hiérarchie dynastique, les soupçons se concentrent sur des femmes dont la proximité avec le corps princier les place au cœur des inquiétudes politiques. Dans les deux cas, l’accusation contribue à rendre intelligibles des événements traumatiques – a mort d’une fiancée royale, puis celle d’un roi – tout en désignant des responsables susceptibles d’incarner les tensions qui traversent la cour.
51Ces dossiers ne documentent donc pas tant des empoisonnements avérés qu’ils ne révèlent les modes de construction d’une causalité du mal dans les milieux curiaux aragonais. À travers eux se dessine un univers de représentations où l’incertitude entourant la mort ouvre un espace d’interprétation dans lequel poison, sortilège et conflit politique demeurent étroitement imbriqués. C’est sans doute dans cette porosité même, plus que dans l’identification d’un poison au sens strict, que réside la contribution de l’Aragon de la fin du XIVe siècle à une histoire médiévale des poisons.
Notes
1 Jacques CHIFFOLEAU, « Sur la pratique et la conjoncture de l’aveu judiciaire en France du XIIIe au XVe siècle », L’Aveu, Antiquité et Moyen Âge, Actes de la Table ronde organisée par l’École française de Rome (mars 1984), Rome, 1986, p. 370 : « les frontières sont floues entre l’empoisonnement et l’envoûtement ».
2 Elle était elle-même la fille de Jeanne II (1311-1349), reine de Navarre (1328-1349) et de Philippe III (1306-1343), comte d'Évreux (1319-1343) et donc roi de Navarre par mariage.
3 Jerónimo ZURITA, Anales de la Corona de Aragón, éd. Ángel Canellas López, 9 vol., Saragosse : Institución « Fernando el Católico », 1967-1985, livre X, chapitre XI (p. 304 de l’édition en ligne).
4 Ibidem (p. 305 de l’édition en ligne).
5 Zurita reprend en effet sur ce point le premier paragraphe de l’appendice de PERE EL CERIMONIÓS, Libro de los grandes hechos del rey Pedro el Ceremonioso, introducción de Juan Manuel Cacho Blecua, traducción y notas de Joan M. Perujo Melgar y Juan Manuel Cacho Blecua, Saragosse : Institución Fernando el Católico, 2023, p. 463 : « Tras resolver los asuntos de las guerras , y estando en paz, ordenamos el matrimonio de nuestro primogénito, el duque Juan de Gerona, con la hija del rey de Francia, dotada de una belleza soberana, la cual se puso enferma en el camino cuando la llevaban para casarse, en la villa de Beziers. Su esposo el duque, deseoso de verla por su gran belleza, disfrazado y llevando consigo un tercio de caballos fue a Beziers, donde, tras entrar muy secretamente, se vieron; tras el encuentro, el duque, muy disgustado, regresó y antes de poder llegar a Narbona, ella había entregado su alma a Dios ». Cet appendice est sans doute apocryphe et « carente de credibilidad » comme le souligne Cacho Blecua (intro.), Libro de los grandes fechos, p. 108, si bien que je reprends directement la récupération de cet épisode par Zurita.
6 José Manuel Nieto Soria, « Dos perspectivas de análisis sobre el crimen político desde la experiencia medieval: la tiranía y el envenenamiento », Clio & Crimen, 14, 2017, p. 39-58, en l’occurrence p. 57 : « La dificultad de comprobación de actuación del veneno, junto con ese miedo, favoreció que seguramente su presencia se viese exagerada, sin que ello deba significar la negación de una presencia real y efectiva ». Et il dénonce un peu plus loin « la parte de sicosis desmesurada que pudiera rodear al fenómeno » (Idem).
7 Le roi Pierre IV la définit comme « madrina de casa de nostra molt cara companyona, la reyna ». Concernant le mythe de « Bonanada l’empoisonneuse », voir José Maria Carrera, Curar, aliviar, consolar. Tres vidas ejemplares. Bonanada de Alboraia. Ignaz Semmelweis. Irena Sendler, Pamplona : Laetoli, 2022, notamment p. 23-86.
8 Marie de Portugal (1342–1377) est la fille aînée du roi Pierre Ier de Portugal et de Constance de Castille.
9 On doit à Mireia Comas et Elena Cantarell Barella d’avoir exhumé et publié précisément les pièces du procès et de la correspondance montrant comment l'infante Marie de Portugal (alors assignée à résidence à la cour d'Aragon et veuve de l'infant Ferdinand) était la cible de la haine du duc de Gérone. Cf. Mireia Comas et Elena Cantarell Barella, « Maria de Portugal, una dona amagada per la història », Acta Historica et Archaeologica Mediaevalia, 2010, p. 560 : « No sabem si ella i el seu entorn conspiraven contra els interessos de la corona Catalano Aragonesa, i a favor de Castella, però en qualsevol cas es devien fer sospitosos d’intrigues ». Cet article reprend l'intégralité du conflit entre Marie de Portugal et la famille royale aragonaise, incluant l'analyse minutieuse de cet épisode de sorcellerie. Elle a indéniablement été une monnaie d’échange importante dans le contexte de la première guerre fernandine, entre l’Aragon et le Portugal : « Hizo muy grande instancia porque esta paz y nueva confederación se asentase entre el rey de Aragón y el de Portugal la infanta doña María hermana del rey de Portugal mujer del infante don Fernando marqués de Tortosa que estaba en estos reinos » (Idem, p. 560).
10 Ibid., p. 565.
11 La lettre, bien connue, est conservée aux archives de la Couronne d'Aragon (ACA) à Barcelone, ACA, Cancellería, Reg. 1237, fol. 104-105 (lettre datée du 5 octobre 1373). Elle est également retranscrite dans Joseph Maria ROCA, Johan I d'Aragó, Memòries de la Reial Acadèmia de Bones Lletres de Barcelona, XI, 1929, p. 373.
12 Voici la lettre dans son intégralité : « La Reyna. Molt car primogènit : per una letra que havem reebuda de na Bonanada, madrina feel de casa nostra, havem entés que vos havets feta prendre e detanits presa la dita bonanada, per tal com es estada acusada per una fembra de mala fama, segons se diu, la qual vos tenits presa, que ella a indicció dela infanta de Portugal e per diners quen reebé, feu sortilegis o fetilles ala infanta de frança que deus haja, qui fo vostra esposa e nons maravellam car fill de la dita fembra si ha acusada falsament la dita bonanada car no es cosa novella que males persones tot dia, estants en presó e fira fan e sestudien de fer males acusaciones e falses. E axí com sa dit lo senyo Rey hauria massa ell a fer e seria tengut per mal regidor que donàse fe a moltes acusacions qui li venen devant Mas maravellam nos molt car fill de vos qui havets pogut creure ne encara dar orella a algun quis dixés que persona estan en Valencia pogués donar dampnatge per via de sortilegis o de fetilles a persona qui fos en frança, car si aço ver era ne esser podia, poch viurien los grans senyors e altres de qui mort es desijada. E si poch ho deviets creure de neguna persona si ho deguerets menys creure de la dita bonanada (esguardada la sua bona fama e esguardat encara que nos tostemps li havem fiada la nostra persona e havem ahut plaer que fos ab nos de nostres necessitats e entenats que si ja mes ley haviem fiada si ley fiasem e ley fiariem vuy, car della jamés no sabem ne hoym dir alguna cosa de tacha ne de ruga, mas tostemps ço ques pot sir de persona de be e dehim vos que no li podem fer aytal testimoni com li fan aquells qui la han acusada car recondens que nos estants en Valencia vehiem e conexiem que ella esparava ab gran goig la dita duquessa vostra esposa aqui deus perdó e dehia per tal com ella per los serveys quens ha fets certa quantidad de violari e altres paraules dehia per les quales hom podia ben conexer que ella navia goig […] e vajaus lo cor car fill que no es obra de nullom de be e especialment de gran senyor de creure aytals e plaurients fort que nos fos fet, car les gents e nostres e estranyes ben hauran rahó de parlar.
Perque car fill, nostra cara filla la imfanta Dona Joana vostra sor, haura mester la dita madrina per rahó de son part e encara com no la haja mester la dita imfanta, vomem eus pregam que encontinent la deliurets de la dita presó francament e quitia, saben quens farets desplaer del contrari e castigats ne la dita fembra qui la ha acusada e daqui avant atals coses no donets fe, car no es cosa que hom deja creure que pogués fer ne alguna persona de ben ou usaria », ACA, Cancellería, Reg. 1237 (lettre datée du 6 octobre 1373).
13 Violante de Bar a beaucoup écrit et on sait qu’elle a vivement réclamé les services de Bonanada, aux dépens des sages-femmes (comadronas) que lui conseillait sa mère, Marie de France. Étant donné le nombre important d’accouchements de Violante de Bar, il apparaît clairement que Bonanada a dû se déplacer avec la reine et appartenait à sa maisonnée.
14 Voir sur ce point Joseph Maria ROCA, Johan I d'Aragó, op. cit., p. 372. Voir aussi Robin BRIGGS, Witches and neighbors. The social and cultural context of European witchcraft, Oxford : Wiley-Blackwell, 1996, p. 61-63.
15 La bibliographie sur ce point abonde : cf. Sebastià Giralt Soler, « Science of Stars for King Pere the Ceremonious. Pere Engilbert and Dalmau Sesplanes », Cahiers de Recherches Medievales et Humanistes - Journal of Medieval and Humanistic Studies, 2024, 47, p. 457-473. https://ddd.uab.cat/record/302911 ; Sebastià Giralt, Drawing from the Marrow of the Authors of Astrology : the Sources of Bartomeu de Tresbens, Astrologer to King Pere the Ceremonious of Aragon, in : Jean-Patrice Boudet, Martine Ostorero et Agostino Paravicini Bagliani (coords.), De Frédéric II à Rodolphe II : astrologie, divination et magie dans les cours (XIIIe-XVIIe siècle), Florence : Sismel – Edizioni del Galluzzo, 2017, p. 71-96 ; et, dans ce même ouvrage, on trouve également l’article de Julien Véronèse, « Nicolas Eymerich et l’astrologie à la cour d’Aragon », p. 97-156. Voir aussi Carmel Ferragud, Bartomeu de Tresbens, físic i astròleg del rei Pere el Cerimoniós i l’infant Joan : entre el servei a la Corona i al municipi, “Asclepio” 70/2, 2018, DOI : 10.3989/asclepio.2018.11 et Michael Ryan, A Kingdom of Stargazers : Astrology and Authority in the Late Medieval Crown of Aragon, Ithaca : Cornell University Press, 2011.
16 J.-P. Boudet, M. Ostorero et A. Paravicini Bagliani (coords.), De Frédéric II à Rodolphe , op. cit., II., p. XV : « La riche bibliothèque des rois d’Aragon vers la fin du XIVe siècle témoigne sans aucun doute du vif intérêt de Pierre IV d’Aragon et de son fils Jean Ier pour l’astrologie, surtout si l’on tient compte du fait que le dominicain Nicolas Eymerich a rédigé son Contra astrologos (1395-1396) pour mettre en garde le confesseur du roi aragonais – et donc, à travers lui, le roi lui-même ainsi que sa cour – contre les dangers de l’astrologie, qui est ici associée à la divination et la magie ».
17 Ce même Pierre IV qui pourtant appelle au bon sens et à ne pas croire à ce genre d’accusations, avait fait torturer et tuer un des secrétaires de son père Alphonse IV, un homme appelé Lope de Concut, à la demande de sa seconde femme, Eleonore de Castille (la mère de Ferdinand Marquis de Tortosa) : « Finalmente, lo sentenciaron a muerte, fue arrastrado y ahorcado, pues se decía que le había preparado hechizos a la reina para que nunca pudiese concebir hijos » (Libro de los grandes hechos de Pierre le cérémonieux édité par Cacho Blecua, https://ifc.dpz.es/recursos/publicaciones/40/34/_ebook.pdf). Cet épisode de la chronique du roi cérémonieux se retrouve aussi dans Zurita : « [lope de Concud ante el rey.] Mas en llegando a Teruel el rey, por complacer a la reina, le mandó prender; y pasando el rey a Valencia fue puesto a cuestión de tormento; y así se ejecutó en su persona sentencia de muerte y fue arrastrado y ahorcado y dado por traidor, publicando que él había ordenado que se diesen hechizos a la reina para que no pudiese concebir ». Mario Lafuente GÓmez, « Las relaciones entre la baja nobleza aragonesa y la casa del rey en el siglo XIV », Mélanges de la Casa de Velázquez, 45-2, 2015, p. 33-49 : « En aquella difícil coyuntura, ante la repulsa de una parte de la aristocracia aragonesa hacia la política dinástica del rey Alfonso, el propio monarca y la reina Leonor tomaron fuertes represalias contra aquellos individuos más contestatarios, entre los que se encontraban, según indica Jerónimo Zurita, el citado Miguel de Gurrea, Jimeno de Gurrea (abad de Montearagón), García de Lóriz, Miguel Pérez Zapata y Lope de Concud. De todos ellos, el peor parado fue el último, Lope de Concud, secretario de la casa real, quien fue ejecutado tras haber sido declarado culpable del crimen de « lesa majestad ». García de Lóriz y Miguel Pérez Zapata fueron también inculpados, por lo que perdieron su posición en el entorno del monarca (Zurita afirma que fueron «echados de corte») y se vieron obligados a huir, dirigiéndose hacia el norte del reino. La situación atravesaba entonces su punto de mayor gravedad, por lo que, para tratar de proteger a la persona del heredero, y en tanto que ayo del mismo, Miguel de Gurrea trasladó al joven infante Pedro (futur Pierre le cérémonieux), de apenas doce años de edad, a la villa de Ejea, primero, y posteriormente al norte de Aragón ».
18 Pau Castell Granados, « Sortilegas, divinatrices et fetilleres. Les origines de la sorcellerie en Catalogne », CRMH, 22, 2011, p. 217-241. En note de bas de page 20, le critique rappelle que l’ « étymologie [de fetilles] n’est pas claire et comprend les formes facticius (idole, fétiche, chose factice, artifice superstitieux) et fatuclus (diminutif de fatum et fatuus, anciennes divinités rustiques), voir J. COROMINES, Diccionari etimològic i complementari de la llengua catalana, Barcelona, Curial, 1980, article « fetiller » ; voir aussi infra, n. 71 » : Le mot « fetillera » correspondant à l’occitan fachilhiera, l’italien fattucchiera, le portugais feiticeira et le castillan hechicera.
19 Corinne PÉneau, « Les venins imaginaires », Cahiers de recherches médiévales, 17, 2009, p. 71-102.
20 ZURITA, Anales de la Corona de Aragón, livre X, chapitre XL (p. 356 et suivantes de la version en ligne).
21 La vie de Sibylle de Fortià a fait l’objet de quatre études incontournables : celle de Josep Maria Roca, « La reyna empordanesa », Memorias de la real academia de buenas letras de Barcelona, 10, 1928, p. 2–211, notamment p. 145 ; celles d’Alberto BÒscolo, La reina Sibil·la de Fortià, Barcelone : Rafael Dalmau, 1971, p. 131-133 et de Núria Silleras, « ‘Money Isn’t Everything’. Rise and Fall of Sibil·la de Fortià, Queen of Aragon (1377–1387)’ », dans Theresa Earenfight (éd.), Women and Wealth in Late Medieval Europe, New York : Palgrave Macmillan, 2010, p. 57–88. Et, tout récemment, Lledó Ruiz Domingo, « Queenship, Wealth and Material Culture in Late Medieval Iberia : Sibila de Fortià’s Evolution from Royal Mistress to Dowager Queen of the Crown of Aragon (1375–1387) », Journal of Medieval History, 50 (5), 2024, p. 615–636.
22 Fabricio VAGAD, Corónica de Aragón, Saragosse : Pablo Hurus, 1499, fol. CXLVII.
23 On retrouve un même schéma narratif concernant, quelques années plus tard, Marguerite de Prades et le « vieux » roi Martin Ier, frère de Jean Ier : la jeune épouse du roi aurait précipité, par sa trop grande jeunesse et sa trop grande beauté, la mort du roi : il aurait pris des herbes pour stimuler sa puissance sexuelle et en serait mort.
24 Il fut médecin officiel de Marie de Castille (r. 1416-1458), femme d’Alphonse le Magnanime.
25 Jaume ROIG, Spill, fol. 11v, vers 1346-1381 de l’édition en ligne de Anna Isabel PEIRATS (éd.), https://www.avl.gva.es/documents/31987/123698/SPILL_Jaume_Roig.pdf.
26 Joseph Maria ROCA, art. cit. p. 146.
27 Dans son travail sur le cas français, Franck Collard fait remarquer que « en 1319, le greffier du Parlement Étienne de Giens note en tête de la déposition d’une complice de Guichard confession de la vielle prinse pour l’empoisonnement de la reine Jehanne. Pourtant, il n’est question que de sortilèges dans les aveux de l’accusée » (Franck COLLARD, « Veneficiis vel maleficiis », p. 31). Voir aussi ibid., p. 37-38 : « De cette enquête lexicale sommaire, il ressort que le Moyen Âge a hérité de la latinité sacrée et profane une terminologie ambivalente invitant inévitablement les auteurs comme les autorités à rapprocher les deux crimes du seul fait qu’un même mot pouvait désigner l’un comme l’autre. Son existence a engagé ses utilisateurs à croire ensorcellement et empoisonnement réellement liés puisqu’ils pouvaient être dits par un même mot ». Cette confusion se maintient dans les siècles suivants. Cf. Marianne Closson, « Sorcière ou empoisonneuse : les enjeux d’une dénomination dans les textes de la fin du XVIe siècle », dans Sarah VOINIER et Guillaume WINTER (éd.), Poison et antidote dans l’Europe des XVIe et XVIIe siècle, Arras : Artois Presses Université, 2011, p. 144-157 : la critique souligne qu’on « supposait bien souvent une action conjointe d’un poison et d’un sort et que, dès lors, l’embarras des auteurs est grand : ils hésitent entre la volonté d’expliquer de façon scientifique la capacité de nuire du maléfice et l’affirmation d’une toute-puissance diabolique, elle-même problématique, puisque Satan ne peut agir qu’avec l’autorisation divine ».
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Référence électronique
Sophie Hirel, « De la fiancée ensorcelée à la belle-mère empoisonneuse ? Sortilèges et poisons à la cour de Jean Ier d’Aragon (1371–1387) », e-Spania [En ligne], 54 | Juin 2026, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 13 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/e-spania/60819 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16emw
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