Au service du Saint Office – Introduction
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- Al servicio del Santo Oficio – Introducción [es]
Texte intégral
- 1 Citer l’ensemble des travaux publiés par ces chercheurs serait impossible, nous avons simplement ex (...)
1Le renouvellement des études inquisitoriales commencé dans les années 1970 s’est inscrit dans un souci d’élargissement des perspectives de recherche qui a conduit les historiens à délaisser l’exclusif point de vue des institutions qui prévalait auparavant pour privilégier une approche « par le bas », de nature éminemment sociale. Ce déplacement, qu’illustrent de manière emblématique les travaux, entre autres, de Henry Kamen, Jean‑Pierre Dedieu, Jaime Contreras, Ricardo García Cárcel, Gustav Henningsen, Bartolomé Bennassar, ou plus récemment les médiévistes valenciens dont les travaux occupent une grande partie du dossier ci-après1, a reposé sur une exploitation intensive des archives inquisitoriales et sur la mise en œuvre de méthodes prosopographiques et sérielles.
2Ces recherches ont d’abord mis au jour la souplesse du système inquisitorial, en montrant sa capacité d’adaptation aux différents contextes régionaux de la monarchie hispanique. Loin d’un modèle administratif strictement uniforme, les tribunaux s’inscrivent dans des configurations locales spécifiques, marquées par la diversité des structures urbaines, des équilibres entre pouvoirs civils et ecclésiastiques, des dynamiques de minorités religieuses ou culturelles. La manière dont s’y exerce le pouvoir inquisitorial dépend alors, pour une large part, des marges de manœuvre de ses agents, de leurs alliances, mais aussi des résistances qu’ils rencontrent.
3Parallèlement, les études prosopographiques consacrées aux inquisiteurs, aux notaires, aux officiers de justice, aux médecins et aux calificadores, ainsi qu’aux réseaux de familiers, ont permis de mieux connaître leur origine sociale, leur formation, leurs trajectoires professionnelles. Ces travaux ont révélé des profils variés : juristes universitaires au service d’une carrière ecclésiastique, notables municipaux recherchant dans l’office inquisitorial une forme de capital symbolique, membres de familles engagées depuis plusieurs générations dans le service du Saint-Office, mais aussi individus en quête d’ascension sociale dans un contexte de compétition pour les charges et les honneurs.
4La mise en lumière de ces trajectoires oblige à repenser les frontières entre « personnel inquisitorial » et « société environnante ». Les agents ne forment pas un corps isolé, placé à distance du reste de la population ; ils sont au contraire profondément insérés dans les tissus sociaux locaux, et c’est précisément cette insertion qui rend possible l’efficacité, mais aussi les ambiguïtés, de l’action inquisitoriale.
5Pour comprendre la position des agents, il convient de rappeler brièvement l’architecture de l’Inquisition espagnole et la diversité des fonctions qui la composent. Au sommet se trouve le conseil de la Suprême Inquisition, organe central établi à la fin du XVe siècle, qui supervise l’ensemble du système inquisitorial, décide les nominations, contrôle les procédures les plus importantes et assure l’unification doctrinale. De récentes recherches, fondées notamment sur la documentation comptable conservée pour le tribunal de Valence, montrent que cette instance disposait d’une structure fonctionnelle plus ample et plus stable que ne le laissait entendre l’historiographie traditionnelle, avec une moyenne d’environ treize officiers, et un financement pluriel reposant sur les contributions de divers tribunaux.
6À l’échelle des tribunaux de district, la composition des équipes présente des éléments de continuité tout en laissant place à des ajustements. On y retrouve en général deux inquisiteurs, un procureur (fiscal), un ou plusieurs alguaciles chargés de l’exécution matérielle des décisions, plusieurs notaires et secrétaires, ainsi que des médecins et des experts intervenant dans l’évaluation des doctrines – les calificadores – ou dans la surveillance des prisonniers. Chacun de ces offices implique des compétences techniques spécifiques – rédaction d’actes, conduite d’enquêtes, expertise juridique ou théologique, gestion de la prison – qui font du tribunal un lieu où se déploie une division du travail judiciaire complexe.
7Dans ce dispositif, les notaires occupent une place centrale, souvent sous-estimée. Leur office consiste à consigner les interrogatoires, rédiger les actes de procédure, tenir les registres et, plus largement, produire l’écrit qui fonde la mémoire institutionnelle de l’Inquisition. L’étude minutieuse de ces archives permet non seulement d’éclairer le fonctionnement interne des tribunaux, mais aussi de restituer les conditions d’exercice d’un métier exposé à des risques importants : certains notaires perdent leur office, voire leur vie, dans des contextes de crise ou de contestation. L’exemple de Bernat Dassió, notaire actif entre Valence et la couronne, étudié par le professeur Bordes et qui sera repris plus bas, illustre la manière dont l’office inquisitorial pouvait s’articuler à une carrière politique et à l’accumulation de biens, dans une zone grise entre service du roi, participation au pillage légal des biens confisqués et bénéfices privés.
8Au-delà de ces personnels permanents, la force du Saint-Office tient à sa capacité à mobiliser un vaste réseau d’agents locaux, plus ou moins formellement intégrés à la structure. Les familiers constituent la figure la plus connue de ce maillage : laïcs, souvent issus des élites urbaines ou rurales, ils sont nommés pour surveiller leur environnement, signaler les comportements suspects, participer aux arrestations ou accompagner les officiers lors de perquisitions. Leur statut, certes subalterne dans la hiérarchie inquisitoriale, n’en demeure pas moins très recherché en raison des privilèges qui lui sont associés : prestige social, exemptions diverses, protection du fuero inquisitorial, accès privilégié à certains réseaux de pouvoir.
9L’étude des familiers dans une perspective régionale permet de souligner la pluralité des configurations. Dans le royaume de Valence, par exemple, on observe une institutionnalisation poussée de ce groupe autour de la confrérie de Saint-Pierre-Martyr, qui organise la sociabilité et la visibilité des familiers, tout en constituant un relais important pour la diffusion de l’autorité du tribunal. Dans le district de Cordoue, où aucune synthèse globale n’avait été produite jusqu’à une date récente, l’analyse systématique des dossiers de nomination et des trajectoires individuelles met en lumière des stratégies d’implantation dans les communautés locales, une forte sensibilité aux dynamiques de l’honneur et une tension constante entre service du Saint-Office et insertion dans les conflits ordinaires.
10À ces familiers s’ajoutent d’autres agents, moins visibles mais non moins essentiels : les commissaires, souvent issus du clergé séculier, chargés de mener des enquêtes préliminaires ou de transmettre les ordres du tribunal ; des délateurs rétribués, dont le rôle interroge la frontière entre dénonciation sincère, règlement de comptes et instrumentalisation de la justice religieuse ; des messagers, des hôtes, des artisans mobilisés pour des tâches ponctuelles, qui contribuent à l’inscription matérielle de l’Inquisition dans les espaces urbains (construction ou entretien de prisons, lieux d’audience, espaces d’autodafé, etc.). Ensemble, ces agents forment un maillage social qui fait du Saint-Office une présence diffuse, rarement absente de la vie quotidienne.
11L’attention portée aux agents permet enfin d’interroger la manière dont le pouvoir inquisitorial s’articule aux autres formes de pouvoir présentes dans la société. L’appartenance au personnel du Saint-Office – qu’il s’agisse d’un office central à la Suprême, d’un poste de notaire de tribunal ou d’un familier – constitue une ressource politique et symbolique de premier ordre, qui peut être mobilisée dans des logiques d’ascension sociale, de consolidation de position, voire de règlement de conflits. Les carrières comme celle de Bernat Dassió illustrent cette articulation entre service inquisitorial, accès privilégié aux rouages de l’administration royale, et accumulation patrimoniale.
12En même temps, les archives révèlent la fréquence des tensions internes au personnel inquisitorial. L’analyse des causes criminelles impliquant les officiers du tribunal de Saragosse, à la fin du XVIᵉ siècle, met au jour un fonctionnement quotidien marqué par les clientélismes, la violence interpersonnelle, les querelles d’honneur et les conflits de compétence. Ces pratiques, loin de l’idéal normatif proclamé par l’institution, invitent à considérer le tribunal non comme un bloc homogène, mais comme un espace de négociation et de compétition, où se rejouent des hiérarchies sociales et symboliques propres aux sociétés d’Ancien Régime.
13Les cas provenant des territoires américains de la monarchie hispanique, tels que les affaires du franciscain Javier Olivos à Quito ou de la clarisse Rosa Argote à Cuzco dans les années 1760, montrent par ailleurs comment l’éloignement du centre et la médiation des premiers commissaires pouvaient favoriser les dysfonctionnements. Accusations infondées de judaïsme, jalousies au sein des communautés régulières, absence d’esprit critique des agents chargés de l’enquête : autant d’éléments qui, une fois combinés, rendent difficile, voire impossible, la correction a posteriori des injustices, même lorsque le tribunal central tente de revisiter les dossiers. Ces situations soulignent le caractère ambivalent de l’agent inquisitorial, simultanément porteur d’une autorité normativement forte et acteur inséré dans des champs de forces locaux, avec leurs jeux d’alliances, leurs rivalités et leurs intérêts contradictoires.
- 2 ReSO UR 4582, Université Montpellier Paul-Valéry, Ecole Doctorale ED58.
14Le volume que cette introduction accompagne réunit ainsi les actes d’un colloque international qui s’est tenu en novembre 2024 à l’université de Montpellier Paul-Valéry, sous l’égide du laboratoire ReSO (Recherches sur les Suds et les Orients)2, colloque dont le titre est repris dans ce dossier. Celui-ci se propose d’explorer les questions abordées ci-dessus en croisant les échelles d’analyse et en diversifiant les terrains d’observation. Elles couvrent un arc chronologique allant de la genèse de l’Inquisition médiévale jusqu’aux formes tardives de l’appareil inquisitorial dans l’empire espagnol, tout en accordant une attention particulière à l’époque moderne, moment de stabilisation institutionnelle et d’extension territoriale du Saint-Office, sur un territoire s’étendant de la péninsule Ibérique dans son ensemble, les domaines méditerranéens jusqu’aux confins du continent américain.
15Les onze contributions réunies ici éclairent, chacune à leur manière, les mécanismes concrets du fonctionnement des acteurs de l’inquisition et leurs adaptations aux contextes locaux. Comme cela a déjà été dit, loin de se limiter à la répression religieuse, l’Inquisition apparaît comme un système dynamique, façonné par des logiques de pouvoir, de mobilité sociale et de contrôle disciplinaire.
16Les acteurs administratifs et juridiques occupent une place centrale dans le dispositif inquisitorial. Constantin Teleanu montre ainsi comment les notaires, en pays occitan et catalan au XIIIᵉ et au XIVᵉ siècle, deviennent des rouages essentiels de la procédure, chargés de rédiger les actes et d’en garantir la validité publique. Leur rôle est cependant ambivalent : exposés à la violence et aux soupçons de collusion, certains, comme Menet de Robécourt ou Barthélemy Adalbert, passent du statut d’agent à celui d’accusé. De leur côté, Alejandro Simal Monge et Juan José de Torres Montalvá analysent la stabilité et les tensions internes du personnel inquisitorial, entre hiérarchie protégée et dérives individuelles (corruption, abus), révélant un appareil bureaucratique bien plus structuré qu’on ne l’imagine souvent.
17Le financement de l’Inquisition repose sur un système à la fois pragmatique et controversé. Francisco Jiménez Faubel démontre que les ressources issues des confiscations et des pénitences, notamment à Valence, permettent de consolider un appareil administratif plus étoffé que ne le laissent supposer les textes normatifs. Ce financement, fondé sur la coopération entre tribunaux, s’adapte aux fluctuations économiques et aux inégalités entre districts. Parallèlement, le professeur Bruno Lopes de l’université d’Évora souligne que les privilèges accordés aux familiers et officiers (exemptions fiscales, droit de porter les armes) compensent l’absence de salaire et en font un service attractif, malgré les restrictions progressives imposées par la Couronne.
18L’Inquisition se révèle aussi comme un puissant levier de mobilité sociale. José Bordes Garcia retrace ainsi l’ascension de Bernat Dassió junior, notaire valencien dont la carrière illustre comment le service de l’Inquisition et de la monarchie peut ouvrir les portes de l’élite urbaine. De même, Maria Centella Zamora et Ana Isabel Lopez-Salazar montrent que les familiers et les chanoines-professeurs portugais, grâce à des stratégies familiales et corporatives, transforment leur statut en capital symbolique et économique, même lorsque l’institution perd de son prestige. Ces trajectoires individuelles révèlent une institution capable de façonner durablement les hiérarchies sociales.
19Enfin, l’Inquisition fonctionne comme un outil de contrôle social et disciplinaire, souvent détourné de sa vocation initiale. Le professeur Jean-Pierre Tardieu analyse comment, à Lima au XVIIIᵉ siècle, l’accusation de judaïsme est instrumentalisée pour discipliner des religieux ou des femmes en rupture avec les normes conventuelles, bien au-delà de la lutte contre l’hérésie. De leur côté, les médiévistes valenciens Enrique et José Maria Cruselles, en étudiant la transition entre l’Inquisition pontificale et royale en Aragon, mettent en lumière les tensions politiques et financières qui accompagnent la mise en place d’un appareil répressif d’État.
20En réunissant ces perspectives, ce volume collectif entend contribuer à une histoire renouvelée de l’Inquisition espagnole, attentive aux acteurs, à leurs marges d’action et à leurs ancrages sociaux. Il entend replacer au centre de l’analyse ceux qui, dans l’ombre ou dans la lumière, firent fonctionner concrètement l’Inquisition espagnole au XVIe, XVIIe et XVIIIe siècle : ses agents. Loin d’être de simples exécutants, ces hommes occupèrent une position charnière entre le pouvoir inquisitorial et les sociétés locales. Étudier leur rôle, leur identité, leurs parcours et leurs stratégies, c’est donc éclairer la réalité de l’Inquisition sur le terrain, dans sa complexité sociale et politique. Il invite à considérer le personnel inquisitorial non comme un simple appendice administratif, mais comme un observatoire privilégié des mutations du pouvoir, des formes de la justice et des recompositions sociales dans l’espace hispanique d’Ancien Régime.
Notes
1 Citer l’ensemble des travaux publiés par ces chercheurs serait impossible, nous avons simplement extrait quelques ouvrages ou articles qui ne sont qu’une partie infime de leur production et renvoyons le lecteur à leur bibliographie complète : Henry Kamen, The Spanish Inquisition : A historical Revision, New Haven, Londres : Yale University Press, 2014 ; id., « Nuevas perspectivas sobre la Inquisición española », Nueva Revista de Filología Hispánica, 1981 ; Jean Pierre Dedieu et Gunnar W. Knutsen, « La cause de foi dans l’Inquisition espagnole. Entre droit et repentance », Les Annales, Histoire, sciences sociales, 2023 ; Jean Pierre Dedieu et René Millar Carvacho, « Entre histoire et mémoire, l’Inquisition à l’époque moderne : dix ans d’historiographie », Annales HSS, mars-avril 2002, 2, p. 349-372 ; Jean-Pierre Dedieu, L’administration de la foi. L’Inquisition de Tolède (XVIe-XVIIIe siècle), Madrid : Casa de Velázquez, 1989 ; Ricardo García Cárcel, Herejía y sociedad en el siglo XVI. La Inquisición de Valencia, 1530-1609, Barcelone: Ediciones Península, 1980 ; Bartolomé Bennassar, L’Inquisition espagnole, XVe-XIXe siècle, Paris : Hachette, 1979 ; Gustav Henningsen, « El “banco de datos” del Santo Oficio. Las Relaciones de Causa de la Inquisición española (1550-1700) », BRAE, 174 (1965), p. 547-572 ; Gustav Henningsen, John Tedeschi et Charles Amiel (dir.), The Inquisition in Early Modern Europe. Studies on Sources and Methods, Dekalb : Northern Illinois University Press, 1986 ; Jaime Contreras, Sotos contra Riquelmes. Regidores, inquisidores y criptojudíos, Madrid : Muchnick, 1992 ; José María Cruselles Gómez, En el primer siglo de la Inquisición española: fuentes documentales, procedimientos de análisis, experiencia de investigación, Valence : Publicacions de la Universitat de València, 2013 ; José María Cruselles, « Inquisición y territorio: de la provincia dominicana de Aragón al Tribunal de distrito de Valencia (1482-1491) », Revista de la Inquisición: (Intolerancia y derechos humanos), 28, 2024, p. 344-347 ; Enrique Cruselles Gómez, «Comenzar la Inquisición (Valencia, diciembre 1481-marzo 1482)», in: Anita Gonzalez-Raymond, Rafael Carrasco (coords.), Las razones del Santo Oficio, Montpellier : Presses Universitaires de la Méditerranée, 2022, p. 55-78 ; Enrique Cruselles Gómez, « Los procuradores fiscales de la primera Inquisición Real en Valencia (1481-1486) », Estudis: Revista de historia moderna, 49, 2023, p. 69-100 ; Rafael Carrasco Almonacid, « Los familiares del Santo Oficio, un dispositivo problemático », Estudis: Revista de historia moderna, 49, 2023, p. 139-175.
2 ReSO UR 4582, Université Montpellier Paul-Valéry, Ecole Doctorale ED58.
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Référence électronique
Patricia Banères Monge, « Au service du Saint Office – Introduction », e-Spania [En ligne], 54 | Juin 2026, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 14 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/e-spania/60956 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16eml
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