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« Le Miracle est notre liberté ». Le Siècle d’or (& Cie) de Florence Delay
Introduction

Présentation de Florence Delay. D’Espagnes en Siècle d’or

Maria Zerari

Résumés

En jouant avec l’échelle des plans, cette « présentation », dans tous les sens du terme, évoque la trajectoire intellectuelle de Florence Delay dans son rapport à l’Espagne, la langue et la littérature espagnoles, et la Bibliothèque du Siècle d’or

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Texte intégral

La question des femmes est toujours une réponse.
F. Delay, Catalina, enquête

Un livre n’est jamais un tiers mélancolique.
F. Delay, La Séduction brève

Rien de tel qu’une langue non maternelle
pour découvrir ses goûts et ses libertés.
Sans la langue espagnole et ses écrivains
j’aurais été une autre.
F. Delay, Mon Espagne Or et Ciel

  • 1 Ce texte, dans une autre version, très resserrée, fut adressé à Florence Delay et lu en Sorbonne de (...)
  • 2 Gilles DELEUZE, Présentation de Sacher-Masoch. Le froid et le cruel, Paris : Éditions de Minuit, 19 (...)
  • 3 Voir Florence DELAY, Riche et légère [1983], Paris : Gallimard, coll. « Folio », 1990, p. 53.
  • 4 « Consacrer », in : CNRTL, CNRS, 2005 : https://www.cnrtl.fr/definition/consacrer.
  • 5 Maurice Bernart était un homme de cinéma, scénariste, réalisateur, acteur ou figurant, un grand pro (...)

1« Présentation de Florence Delay »1. Le mot « présentation », l’italique le signale, est aussi à entendre au sens cérémoniel. Nous l’empruntons aux traditions religieuse et séculière (certes, pas seulement), à la célébration et à l’étiquette et, par là même, au titre provocant de Gilles Deleuze : Présentation de Sacher-Masoch2. Et ce, alors même qu’a priori un abîme semble séparer, d’une part, Léopold von Sacher-Masoch (1836-1895) et Florence Delay (1941-2025) et, d’autre part, l’Espagne et l’auteur de la Vénus à la fourrure. Laissant là le rapprochement, autre que lexical, nous noterons toutefois que, concernant l’hispanisme, l’Autrichien revendiquait un ancêtre venu d’Espagne, que sa première publication fut L’Insurrection de Gand sous Charles Quint (1857) et, pour ce qui touche au masochisme ou au sado-masochisme, que, pour le moins, l’une des scènes d’amour du roman Riche et légère3 (1983) n’est pas complètement étrangère à l’univers maso-phallocrate de « l’inventeur » officiel du masochisme. Si nous laisserons là l’audacieux rapprochement Delay/Sacher-Masoch, c’est avec obstination et quelque ferveur de lectrice que nous conservons le terme « présentation », le retenant dans son sens le plus élevé. Car dire « Présentation de Florence Delay » revient à poser qu’un auteur et son œuvre peuvent être tenus, sinon pour sacrés, du moins, pour consacrés, c’est-à-dire, selon les dictionnaires : pour ce que l’on a « adopt[é] en lui conférant une signification particulière qu’on ne peut changer »4. C’est cette œuvre singulière, lumineuse et réjouissante, libre, piquante et racée, à la fois originale et imprégnée des voix de la Bibliothèque, que nous avons choisi de présenter. C’est cette œuvre consacrée par la République des lettres et par nombre de fervents lecteurs – plus ou moins nombreux, au gré des périodes, mais toujours au nombre des happy few –, c’est cette œuvre foisonnante comme si de rien était, légère et profonde avec le chic de l’air de rien, qui se trouve ici présentée. C’est en hommage à la femme de cinéma que fut aussi Florence Delay (actrice, scénariste, dialoguiste…) et à Maurice Bernart (1932-2025)5, son époux, que le plan de cette présentation empruntera ses titres au lexique du 7e art.

  • 6 F. DELAY, Catalina, enquête, Paris : Éditions du Seuil, 1994, p. 11. Nous soulignons.
  • 7 Pour une définition de la littérature comparée et un « état documenté des orientations actuelles de (...)
  • 8 F. DELAY, Catalina, enquête, p. 35.

2Hispaniste de formation, agrégée d’espagnol après ses études à la Sorbonne, « littéralement agrégée à [l’Espagne] »6, comme elle l’écrit avec malice dans Catalina, enquête (1994), Florence Delay a été, au dire de nombreux témoins, une enseignante enthousiaste et enthousiasmante, moins d’espagnol que, longtemps, de littérature générale et comparée à la Sorbonne Nouvelle. Et ce comparatisme qui, par définition, trouve raison dans la comparaison ou, plutôt, dans la confrontation textuelle, dans l’interrogation de la « relative » singularité d’un texte en recourant à des « séries » de textes autres, en les confrontant entre eux afin que ceux-ci se « heurtent »7 et qu’en résonne le sens, ce comparatisme, manifeste dans la manière et l’œuvre de Delay tout entière, a également pu être revendiqué, aussi sérieusement que sans esprit de sérieux : « Du coup je flâne, non dans cette Vie (cela m’eût entraîner trop loin, vois-tu, je suis comparatiste) »8.

  • 9 Traduction qui fut récompensée en 1963 par le prix Broquette-Gonin de l’Académie, voir Midu BROCK, (...)
  • 10 En mémoire de son père, elle écrivit Dit Nerval (Paris : Gallimard, 1999), en mémoire de sa mère, M (...)
  • 11 À propos de cette élection, Michel Déon écrivit : « C’est la grâce, la poésie, un certain mystère q (...)
  • 12 Pour ne pas tomber dans l’hagiographie pure et simple d’un écrivain, même très aimé de nous et de b (...)

3Dans le sillage de son célèbre père, le psychiatre et neurologue, écrivain et académicien Jean Delay (1907-1987) – mais sa mère, qui aimait les poètes, traduisait Hölderlin et traduisit Midu Brock9 pour les éditions Corti, ne compta pas moins pour la fille et l’écrivain10 –, Florence Delay fut élue à l’Académie française le 14 décembre 200011 (au fauteuil de Jean Guitton, le 10e) et y fut reçue le 15 novembre 2001 par Hector Bianciotti, l’Argentin de Paris, l’ami – René de Cecatty nuancerait le propos12 – qui avait troqué la langue de Jorge Luis Borges et de Julio Cortázar contre le français. Depuis 2016, elle était aussi membre correspondant en France de cette Real Academia Española qui, au XVIIIe siècle, devait beaucoup s’inspirer du modèle français. Voilà pour ce qui touche à l’Alma mater et à l’Académie, institutions que Florence Delay disait aimer – notre « Avant-propos » le rappelle – parce que, tout bonnement, elle aimait les institutions.

Espagne : plan général

  • 13 F. DELAY, Mon Espagne Or et Ciel, Paris : Hermann, 2008, p. 7.

Par temps clair, on la voyait, on la touchait presque entre Saint Pierre d’Irube et Hasparren, sur la route des cimes que les troupes napoléoniennes empruntèrent pour l’envahir. À la Chambre d’Amour ou à la Grande Plage, on avait l’illusion de nager vers elle. Une des portes de Bayonne portait son nom comme si elle donnait directement sur elle. Et je la voyais aussi de plus loin, par temps clair, depuis la colline des Landes où je passais une partie de mes grandes vacances13.

  • 14 Id., Catalina, enquête, p. 19.
  • 15 Jean CASSOU, Une vie pour la liberté, Paris : Robert Laffont, 1981, p. 36.
  • 16 Voir F. DELAY, « Un inconnu de moins », in : Florence de LUSSY (dir.), Jean Cassou (1897-1986), un (...)

4Hispanophile et basque de cœur, Florence Delay fut très tôt attirée par l’autre côté des Pyrénées et cette Espagne qui se profilait et qu’enfant elle pouvait voir au loin et désirer depuis la colline des Landes, ou qu’elle visitait avec sa mère lors d’escales enchantées dans la ville de Saint-Sébastien. Tant et si bien que – magie du pays, magie de la lecture –, se sentant, comme elle le reconnaît dans Catalina…, « la sœur des Pyrénées, à deux versants, à deux penchants »14, et en parallèle du domaine français auquel elle fut toujours attachée (Larbaud, Giraudoux, Supervielle, Bernanos, Desnos…), Delay a fait partie de ces quelques écrivains du milieu du XXe siècle, de ces rares Français de l’après-guerre qui, après la génération des Barrès, puis des Malraux et des Bernanos, et pour des raisons plus esthétiques que politiques, ont préféré l’Espagne à l’Italie, faisant de la péninsule, de sa bibliothèque, de son musée, de ses arènes, leur pays d’inspiration. Elle a appartenu, à sa façon bien à elle, à cette poignée d’auteurs français ayant œuvré pour rendre à l’Espagne ses lettres de noblesse. Tant et si bien qu’après les romantiques, après Cocteau et « l’hispanisant »15 Jean Cassou (qu’elle considérait comme « l’un des rares passeurs de l’Espagne du XXe siècle »16), face à la culture de la piel de toro, selon le surnom millénaire, on ne compte quasiment que le premier Sollers (le juvénile Une curieuse solitude (1958), son amour du Barrio Chino et de Picasso), Guy Debord (éditeur de Baltasar Gracián, traducteur de Jorge Manrique et lecteur de Don Quichotte) et, Florence Delay. Sans doute aussi, il est vrai, convient-il d’ajouter à cette courte liste le philosophe Vladimir Jankélévitch – beau-frère, au reste, de Jean Cassou – en tenant compte de son intérêt pour Gracián, très sûrement par défaut, à cause du nazisme, de la solution finale et du consécutif rejet, par le penseur, de l’Allemagne et de sa langue. Étrange constellation, franchement disparate, singulières étoiles, señeras estrellas qui, à leur façon, brillent encore.

  • 17 Soit dit en passant derechef, nous ferons nôtre le masculin qui, comme nous l’avons rappelé dans l’ (...)
  • 18 Hector BIANCIOTTI, « Réponse à Florence Delay », in : F. DELAY, Discours de Florence Delay à l’Acad (...)

5L’Espagne : pays de foi et de (sin)razón dont Delay, avec constance, n’a cessé d’examiner les livres et les images, les songes et les visions. Une Espagne Or et Ciel qu’avec autant d’esprit que d’élégance elle a su donner en partage en bon écrivain17 de la « joie », de l’« exactitude » et de la « rapidité » : un écrivain qu’elle avait volontairement décidé de devenir, avec une volonté se mariant idéalement avec l’idée du bon « toreo » selon Bergamín, comme Bianciotti devait le souligner dans sa « Réponse » au Discours de réception de Florence Delay à l’Académie française18. Aussi, joie, exactitude et rapidité ont-elles formé rien moins qu’un programme, qu’un projet vital et esthétique, esthétique et vital, vaillamment reconduit. Car, l’expérience, hélas, nous l’apprend : si la joie est parfois donnée, elle participe également, au cours de la vie et du temps à l’œuvre, du courage, du savoir-vivre, au sens littéral, et de la politesse : de cette politesse si française, et peut-être même si parisienne, dont Florence Delay était, sur cette terre où elle n’est plus, l’une des représentantes.

  • 19 F. DELAY, Mon Espagne Or et Ciel, p. 53.
  • 20 Ibid., p. 17.
  • 21 Ibid., p. 14
  • 22 Federico GARCÍA LORCA, Seis poemas gallegos / Six poèmes galiciens, trad. par Florence Delay, Paris (...)
  • 23 « Miguel Hernández est le second poète espagnol que René Char m’ait donné à lire. Mais s’il m’offri (...)
  • 24 Et sur qui elle écrivit, voir id., « Teatro de Miguel Hernández », in : Juan CANO BALLESTA (dir.), (...)
  • 25 Ramón GÓMEZ DE LA SERNA, Les Moitiés, trad. par Florence Delay et Pierre Lartigue, Paris : Bourgois (...)
  • 26 Voir les trois traductions des livres de Bergamín par Delay : José BERGAMÍN, La Décadence de l’anal (...)
  • 27 « Avec les filles de La Fontaine commence la vraie vie théâtrale. » (F. DELAY, La Vie comme au théâ (...)
  • 28 Id., Discours de l’épée, Paris : TriArtis, 2011, p. 3.
  • 29 « Trésor épique et féerique, source d’un merveilleux qui enchanta l’Europe entière pendant des sièc (...)
  • 30 Lucas FERNÁNDEZ, Auto de la Passion, in : Robert MARRAST (dir.), Théâtre espagnol du XVIe siècle, t (...)
  • 31 Félix LOPE DE VEGA, Pedro et le Commandeur, trad. par Florence Delay, L’avant-scène théâtre, 1214, (...)
  • 32 Voir Natacha MICHEL, L’Instant persuasif du roman, Paris : Bibliothèque du Perroquet, 1986 ; L’Écri (...)

6À propos du poète Miguel Hernández (1910-1942), Delay écrit, dans cette autobiographie intellectuelle au miroir de sa bibliothèque espagnole qu’est Mon Espagne Or et Ciel : « Il lut Virgile, traduit par Luis de León, toute la poésie du Siècle d’or, de Garcilaso à Jean de la Croix, à Gongora, en même temps que la poésie contemporaine. Rien de contradictoire à cela : elles se regardaient »19. Ces phrases, bien entendu, pourraient tout aussi bien caractériser le parcours de Delay elle-même. En effet, la « passion » de Florence Delay pour Federico García Lorca et ses Obras completas, offertes par René Char jusqu’à en devenir sa « Bible pendant des années »20 (le Français l’incitant à traduire, dès ses 15 ans21, ce qu’elle voudrait chez l’Andalou, chose qu’elle ferait officiellement bien plus tard avec les Poèmes galiciens22), son amour de jeunesse pour Miguel Hernández23 (qu’étudiante en maîtrise, et plus avant, elle étudia24…), pour Ramón Gómez de la Serna (que Florence Delay traduisit avec Pierre Lartigue25), ou sa ferveur pour l’inclassable José Bergamín – rebelle et maître ès toreo, ès poésie, ès vie (et qu’elle traduisit par trois fois26) –, cette attirance pour une certaine modernité espagnole, pour une toute jeune Espagne du XXe siècle, n’a jamais exclu son penchant pour une autre : une Espagne, certainement plus ancienne, mais non moins nouvelle. Son très précoce amour du théâtre, né à Paris, au lycée La Fontaine27 (sa « première Académie d’Espagne, d’Italie, d’en France, et de la Sorbonne »28) et jamais démenti – en tant que comédienne, que jeune metteur en scène, que critique ou auteur, l’aventure de longue haleine avec le poète Jacques Roubaud, l’aventure Graal Théâtre29 l’indique assez –, cet amour s’est marié avec celui de ce répertoire espagnol appelé « classique » en France. De telle sorte qu’unissant, à son tour, la langue de Lucas Fernández (1474-1542), Fernando de Rojas (ca. 1465-1541), Pedro Calderón de la Barca (1600-1680)30, puis de Lope de Vega (1562-1635)31, à celle de Molière et de Racine ou, mieux, à la sienne propre, elle a aussi bien fait entendre des textes hispaniques, dans des traductions intégrales ou partielles, que dans des essais empreints de la grâce de la fiction ou dans des récits à la croisée des genres : Catalina, enquête constituant l’un des exemples paradigmatiques du côté « hors-genre » de cette œuvre, qui compte des essais teintés de romanesque, de romanesques autobiographies intellectuelles, et des romans « persuasifs » et « pensifs », selon la pénétrante adjectivation de la grande amie, de la très aimée, Natacha Michel32. Pour en revenir au théâtre, rappelons que par l’entremise de l’administrateur Marcel Bozonnet, du metteur en scène Omar Porras et de la traductrice Florence Delay, Lope de Vega fut enfin inscrit, en 2006, au répertoire de la Comédie française, année qui vit Pedro et le commandeur sur la scène du Français.

  • 33 « Entremets cervantins », in : F. DELAY, Mon Espagne Or et Ciel, p. 167-174.
  • 34 Voir Sor Juana Inés DE LA CRUZ, Le divin Narcisse. Précédé de Premier songe et autres textes, trad. (...)
  • 35 Cet ouvrage, qui fit date, sortit en espagnol en 1982 (Sor Juana y las trampas de la fe, México : F (...)
  • 36 CALLEJA, Diego, Fama y obras posthumas del Fenix de Mexico, dezima musa, poetisa americana, Sor Jua (...)

7Aussi de A à Z, du Cervantès de Don Quichotte et des entremets33, du prince Sigismond de La Vie est un songe à Zurbarán et à ses saintes en belles élégantes, Delay a-t-elle, en zizgag mais non sans cohérence, exploré l’Espagne des siècles passés jusqu’en Nouvelle-Espagne et ses prodiges, jusqu’à Sor Juana34 (ca. 1648-1695), sa poésie et sa prose. En contribuant ainsi, avec Frédéric Magne et Jacques Roubaud, et sous l’égide d’Octavio Paz et de sa biographie de la poétesse (Sor Juana Inés de la Cruz ou les pièges de la foi35), à faire connaître en France cette religieuse hiéronymite, férue de savoir, très vite surnommée « le Phénix » du Mexique et « la Dixième muse »36, grâce à une œuvre d’inspiration gongorine et caldéronienne, brillantissime et érudite, aussi savante que fascinante. Au demeurant, en dépit de son admiration pour Sor Juana, Florence Delay a pu, à l’occasion, nuancer cet enthousiasme et rendre à Góngora et à Calderón ce qui leur revenait, c’est-dire, leur place de maîtres véritables, un extrait, peu connu, d’une table ronde ayant réuni, en 1988, Octavio Paz, Fernando del Paso, Severo Sarduy, Hector Bianciotti et elle-même, le dit haut et fort :

  • 37 Nous traduisons de l’espagnol et remercions David Noria de nous avoir généreusement fait connaître (...)

Je ne vois pas du tout comment on peut mettre sur le même plan le maître et la disciple. Je ne vois pas le rapport. Sor Juana n’aurait rien été sans Calderón et sans Góngora. […] ce qu’il y a de merveilleux chez elle, qui touche à son originalité, à sa vie, à sa mondanité et à sa poésie, c’est qu’elle est une disciple perdue. On ne peut mettre ainsi sur le même plan le créateur et son reflet37.

8De Zurbarán et de Sor Juana, de La Célestine et de Don Quichotte, de l’art de la prose et de la forme brève, c’est de tout cela, et d’autres thèmes encore et hommages par ricochet, que traitent les études réunies dans Le Siècle d’or (& Cie) de Florence Delay. Mais, cependant, pas de ce qui vient, rime avec plaisir et addiction et qui, pour Delay, entre plaisir et plaisir moindre, a eu affaire avec le souffle de l’inspiration et l’énergie de l’écriture (suivant la logique du « Moins je fume, plus mes livres sont courts »). Le Siècle d’or (& Cie)… fera peu d’allusions, à dire vrai, à ce qui, dans la vie, a accompagné Delay et, dans Mes cendriers (2010), fut même objet de méditation, autrement dit de cette plante ancestrale des Andes, lointainement religieuse, rapportée, pour le meilleur et pour le pire, par Christophe Colomb, dans l’Espagne du XVIe siècle, et à qui le Français Jean Nicot (1530-1604) donna son nom savant nicosiana, qui à son tour donna « nicotine » :

  • 38 F. DELAY, Mes cendriers, Paris : Éditions du Seuil, 2010, p. 46.

Le pétun, la pomme de terre, la tomate, le maïs, que de bonnes choses nous sont venues de l’Amérique ! […]. Pire que les noires, les idées grises donnent des phrases gris cendre. Par la vertu de l’herbe à Nicot, croyance abracadabrante fort répandue parmi les écrivains, elles reprennent des couleurs38.

  • 39 Id., La Séduction brève, Paris : Gallimard, 1987, p. 37.
  • 40 Pour Florence Delay, la famille insistante est celle que composent les auteurs aimés tels de vérita (...)
  • 41 « Dès qu’il y a colloque, on vous demande un titre. J’avais lancé le mien en l’air : La séduction b (...)

9Amante des inflexions de la poésie et du son de la prose – et pas seulement des pages si admirées de l’Américaine Gertrude Stein, qui « congéd[iait] les belles phrases »39 –, l’œuvre de Florence Delay, « famille insistante »40 exceptée, montre un goût marqué pour ce qui, justement, n’insiste pas ou insiste moins ou mieux, en l’occurrence la brièveté. Une brièveté qu’en hommage à Manuel de Falla et à sa Vie brève, drame lyrique en deux actes, créé (en français) le 1er avril 1913 au Casino municipal de Nice, elle baptisa « séduction brève »41 dans l’essai du même nom (La Séduction brève, 1987) où elle l’envisage de façon étonnante, comme à son habitude :

  • 42 Ibid., p. 15.

Le baiser court est plus vif et troublant que le baiser long qui est une fin en soi et c’est pourquoi la nouvelle, forme brève, séduit, à l’opposé du roman si long qu’il faut y revenir, y demeurer, et qui parle d’amour42.

  • 43 Id., Petites formes en prose après Edison, Paris : Hachette, 1987, p. 52 ; id., La Séduction brève, (...)
  • 44 « En 1979, à Bruxelles, je fus invitée à un colloque sur la séduction. Le colloque m’intimidait, la (...)
  • 45 La formule ponctue l’œuvre de Delay : voir F. DELAY, Petites formes en prose après Edison, p. 55 et (...)
  • 46 Nous écrivons avec cette phrase en tête : « Sans nul souci de signifier Desnos le succube a mis la (...)
  • 47 Ibid., p. 19-20.

10C’est que Florence Delay, dont l’œuvre, depuis Minuit sur les jeux (1973), traite aussi bien du désir des corps que des livres et des mots, a toujours prisé la « phrase célibataire »43, d’après une autre de ses formules fétiches, l’idée qui jaillit comme l’éclair, fuse en trait, frappe et transperce. D’elle, qui préférait « les collines aux montagnes », certains textes (dits) mineurs aux chefs-d’œuvre de la littérature, les livres de poche aux livres d’art que, sans une once d’admiration, elle appelait « les beaux livres », on ne sait trop, au fond, ce qu’elle pouvait penser des somptuosités et sinuosités proustiennes, mais on croit le deviner. Quoi qu’il en soit, même interdite, comme saisie par la « peur de penser »44 et arguant de façon récurrente avec Jules Renard : « Comme c’est vain une idée ! Sans la phrase, j’irais me coucher »45 : subtile, elle n’en pensait pas moins… et plus encore, avec brio et discrétion, si l’on admet l’oxymore et les acceptions du substantif – tant en français qu’en espagnol – tout en esprit et en finesse, en à-propos et retenue. C’est pourquoi, malgré l’appréhension – le terme lui appartient encore et, pour le coup, cette appréhension était mêlée d’audace –, le estilo de idea, la famille célibataire, comme elle disait aussi (maximes, apophtegmes, greguerías, etc.), les phrases pensantes qui vont toutes seules46, les pointes d’esprit d’un Francisco de Quevedo (1580-1645) ou d’un Baltasar Gracián (1611-1658), qui percent et laissent passer la lumière, ont aimanté sa plume et même, à l’occasion, créé sa pensée de toutes pièces, ce que Zigzag (2023), la dernière publication, ne passe pas sous silence : « Les formes brèves ici choisies n’illustrent pas ma pensée, elles la créent de toutes pièces. Zigzag est né d’elles, écrit pour elles, par elles »47.

Détail : l’Espagne au carré

  • 48 Id., Mes cendriers, p. 70-71.

Un carré rose andalou fabriqué à Séville fut, dans les années quatre-vingt, garçon de compagnie d’un roman intitulé Riche et légère. Ce carré rose a disparu, je ne sais pourquoi ni comment. Il représentait un navire. Je ne désespère pas de le retrouver un jour car c’est un classique sévillan. Le problème c’est que je n’ai aucune raison d’aller à Séville. C’est bien ce qui me chagrine, il me faut toujours des raisons. Quant au roman andalou, il obtint par erreur le prix Femina. Erreur, il n’était pas facile, et dès le titre prêtait à contresens. Pas un ne voulant admettre que le titre était la simple traduction des Rich & Light que fumait la narratrice (une prénommée Lucia, tiens !)48.

  • 49 « Le rose est une couleur difficile à cerner, et englobe une multitude de nuances que la langue s’e (...)
  • 50 Voir F. DELAY, Œillet rouge sur le sable, Paris : Fourbis, 1994.
  • 51 « Les variations dans les descriptions du tableau à divers moments me rassurèrent d’avoir tant hési (...)
  • 52 Ibid., p. 27.

11Dans ce passage de Mes cendriers, tel un extrait de parfum, on trouve, si ce n’est tout Delay, beaucoup de son esprit et du cachet des textes de l’auteur. Comme dans la noix de la célèbre chanson, comme dans la fameuse cuillerée de thé à la madeleine, un monde se niche dans ces phrases et en émane. Si la mention, assez badine, du prix « Femina », remporté pour Riche et légère, reflète indirectement un projet de vie et d’écriture tendu vers la joie au sens fort (puisque le prix en question s’est tout d’abord appelé « Vie heureuse »), c’est le carré qui, en extrapolant un peu, est pour nous significatif. Dans ce « carré rose andalou », à travers une teinte, un dessin et un lieu d’appartenance, on devine un goût pour l’Espagne et, par son truchement, on pourrait même rêver à un certain passé espagnol. Ainsi, il nous est possible d’entrevoir, dans le rose du foulard (mais de quel rose49 s’agit-il ?), non tant les bas des toreros (voir Œillet rouge sur le sable50, 1994) que les roses de Francisco Zurbarán, le peintre couturier – que l’on songe seulement au long vêtement de sainte Émérentienne ou au « surtout de soie rose pâle »51 de sainte Apolline et à Haute couture (2018). Sans compter, soit dit en passant, que le nom et le mot « rose », iconisés par Gertrude Stein, sont récurrents dans les textes de Delay (elle qui aimait les fleurs et les noms). Pas de hasard, par conséquent : dans Un été à Miradour (2020) le personnage de la sœur est rose (ou Rose) en son prénom. Chemin faisant, dans l’imprimé du pañuelo, dans ce « navire », il (nous) est possible d’imaginer une caravelle, et dans la ville de Séville, l’ancien « port des Amériques, d’où partent des navires de toutes nationalités vers le Nouveau Monde et où affluent ses richesses »52, écrivait-elle dans Haute couture.

Francisco de Zurbarán, Sainte Apolline, ca. 1636-1640, musée du Louvre, Paris.

Francisco de Zurbarán, Sainte Apolline, ca. 1636-1640, musée du Louvre, Paris.

Crédit : Wikimédia Commons Media.

Francisco de Zurbarán, Sainte Apolline, détail, musée du Louvre, Paris.

Francisco de Zurbarán, Sainte Apolline, détail, musée du Louvre, Paris.

Crédit : Wikimédia Commons Media.

  • 53 Jean CANAVAGGIO, Les Espagnes de Mérimée, Madrid : Centro de Estudios Europa Hispánica, 2016.

12Passant de l’objet à la manière, on trouve, en outre, dans l’extrait, cette fantaisie – il faudrait dire au carré, n’était celui de soie déjà mentionné –, cet art de la formule, du raccourci et du tombé de la phrase qui, tenant de l’ancien et du renouveau, du style et du style propre, sont parmi les marques de fabrique de l’écrivain. C’est dire aussi, en revenant à l’objet décrit avec un peu de suite dans les idées, de sens des correspondances et d’imagination (ce dont l’écrivain ne manquait pas), qu’en filigrane, à proprement parler, l’Espagne ou les Espagnes de Florence Delay peuvent s’y deviner : les « Espagnes », au pluriel, pour emprunter à l’ancien professeur et ami de Delay, Jean Canavaggio (Les Espagnes de Mérimée, 2016)53 qui, lui-même, avait emprunté le pluriel à Paul Morand (Venises, 1971).

Siècle d’or : plan d’ensemble / plan moyen

  • 54 Voir M. ZERARI, « La vie comme un roman : de Catalina de Erauso à Florence Delay dans Catalina, enq (...)
  • 55 F. DELAY, Zigzag, p. 31.

13Revenons-y : Delay a connu et rêvé plusieurs Espagnes, ni tout à fait les mêmes, ni tout à fait autres. Des Espagnes qui, de facto, se sont rejointes : une Espagne moderne et contemporaine, vue de loin ou de près, liée à l’enfance et à la jeunesse – rêveuse, estudiantine ou amoureuse – et aux poètes du XXe siècle, et une Espagne plus ancienne, lue et traduite avec ardeur, riche de deux cents ans et plus : le Siècle d’or de Florence Delay. De l’Espagne du XXe siècle, nous trouvons bien des échos dans Minuit sur les jeux, Riche et légère, Course d’amour pendant le deuil, Etxemendi, Œillet rouge sur le sable…, et autres récits, essais et traductions. De l’Espagne ancienne, que nous dirons dorée, à l’espagnole, à laquelle la très jeune Florence Delay emprunta un poème de sainte Thérèse, on trouve une profonde empreinte dans Catalina, enquête (1994), récit-essai, voire égo-essai et journal d’écriture qui, précisément, enquête sur Catalina de Erauso (1592-1650), alias la Monja Alférez ou « Nonne militaire d’Espagne », – la version augmentée de ce dossier en rendra compte54 –, tout comme dans la série de traductions précédemment énumérées ou encore – via Baltasar Gracián, « le jésuite le plus coupant du monde »55 –, dans les Petites formes en prose après Edison (1987) : livre bref, efficace et brillant sur les « phrases pensantes », retouché, réédité, rajeuni, en somme, sous le titre Zigzag (2023).

  • 56 SAINTE THÉRÈSE, Un poème de sainte Thérèse d’Avila. Sur ces mots : Dilectus meus mihi, trad. par Fl (...)
  • 57 SANTA TERESA DE JESÚS, Antología, éd. de María Pilar Manero Sorolla, Barcelone : Ediciones El Albir (...)

14Pour en revenir aux tout débuts, la traduction thérésienne de Florence Delay – « Un poème de sainte Thérèse d’Avila / Sur ces mots : Dilectus meus mihi »56 – fut publiée en décembre 1956, « pour Noël », en cinquante-six exemplaires, chez PAB, la maison d’édition du poète, graveur, imprimeur et éditeur d’art Pierre-André Benoit (1921-1993). Cette traduction reprend l’un des plus célèbres poèmes du corpus de Teresa de Jesús (1515-1582), lequel corpus est réduit à moins d’une trentaine de compositions. Dans sa belle simplicité, ce poème mystique reprend le Cantique des Cantiques et chante, avec une sobre intensité, la traditionnelle blessure d’amour infligée par le « doux Chasseur » (« dulce Cazador »57) et l’union de l’âme avec Dieu. Le texte, caractéristique de la langue claire, du vers bref et du rythme enlevé de la carmélite, débute en espagnol par le quatrain suivant, qui connaît des variantes :

  • 58 Loc. cit.

Ya toda me entregué y di,
Y de tal suerte he trocado,
Que mi Amado es para mí
Y yo soy para mi Amado
[…]58.

15Une strophe que la jeune Delay, sans doute sensible à la flamme thérésienne, à l’expérience amoureuse et à la sensualité d’un discours qui pourrait être profane bien qu’il vise à exprimer l’ineffable du mysticisme, traduisit par :

  • 59 SAINTE THÉRÈSE, Un poème de sainte Thérèse d’Avila…, n. p.

Maintenant je me suis livrée
          et donnée toute,
et me suis échangée avec une
          telle chaleur,
que mon Aimé est pour moi,
et je suis pour mon Aimé59 […]

  • 60 Voir F. DELAY, « La conversion par la lecture » : in : La Séduction brève, p. 205-209.
  • 61 « Condamné à l’immobilité, [Ignace de Loyola] demanda pour passer le temps qu’on lui procurât quelq (...)
  • 62 Id., Il me semble, mesdames, Paris : Gallimard, 2012, p. 84. Nous soulignons.
  • 63 Id., « Où la traductrice assure qu’elle est fidèle en ses libertés et s’explique sur quelques natur (...)
  • 64 Loccit.
  • 65 Id., Mon Espagne Or et Ciel, p. 154.
  • 66 Loccit.
  • 67 Voir id., « La conversion par la lecture », in : La Séduction brève, p. 199-229.
  • 68 Id., Mon Espagne Or et Ciel, p. 154.

16De la musique avant toute chose… nous semble-t-il, par le recours à l’assonance, au chiasme et au vers en liberté. Outre la parole de la carmélite et, implicitement, la figure de la future sainte que Delay, après cette traduction et l’un des textes de La Séduction brève60, convoquera près de sept décennies plus tard en tant que jeune lectrice de romans de chevalerie dans Il n’y a pas de cheval sur le chemin de Damas (2022)61, on décèle, dans cette traduction un peu frêle, un peu gauche, avant tout l’audace de celle qui devait reconnaître que, au tout début, lorsqu’elle ne saisissait pas un passage à traduire, elle n’hésitait pas à broder, à inventer. En tout état de cause, on distinguerait presque, dans cette traduction de jeunesse, la traductrice chevronnée qui, dans Il me semble, mesdames (2012), avoue : « Aujourd’hui où j’éprouve un regret de ne pas avoir assez imité, je me console en songeant que j’ai beaucoup traduit, soit imité en ma langue celle de l’original »62. Tout bien pesé y pointerait même, l’experte traductrice de la préface intitulée « Où la traductrice assure qu’elle est fidèle en ses libertés et s’explique sur quelques naturelles de la main droite », texte qui introduit sa traduction de La música callada del toreo, ce qui donne en version Delay : La solitude sonore du toreo (1987). La traductrice, prenant à son compte la formule de Bergamín « Au pied de la lettre, meurt toujours l’esprit crucifié »63, y explique : « Alors, congédiant le glossaire, j’ai versé tout le lexique taurin en pensée française. Pour frayer un passage au toreo dans l’art universel, j’ai usé de métonymie et j’ai préféré la circonvolution à la locution propre. […] Au nom de l’esprit, j’ai fait taire la technique […] »64. De même, dans cette lointaine traduction de Thérèse d’Avila, on devinerait presque la prémisse à venir, tant citée, que Delay énonce dans Mon Espagne Or et Ciel en une formule-éclair : « lire est écrire est traduire »65. Dans ce « petit axiome »66, en plus de la manière de la traductrice, se profile une grande lectrice dont les livres ont toujours aiguillé l’écriture et pour qui la lecture, puissance efficace, pour ainsi dire, a toujours été source de joie, voire de « conversion »67, et non puits de mélancolie. Et si, plus tard, le Siècle d’or a pu entrer dans la vie de l’auteur à travers les tableaux des grands maîtres de la peinture, ce Siècle s’apparente ici, en premier lieu, à une bibliothèque dans laquelle Delay a voyagé très tôt, lisant, par exemple, Thérèse d’Avila et traduisant l’un de ses poèmes comme pour mieux se l’approprier, ce que certains aveux reconnaissent : « Oui, il arrive qu’on traduise un livre pour mieux le lire et en devenir le lecteur privilégié – beaucoup plus fréquent qu’on ne croit ! Ou qu’on le traduise pour avoir l’illusion de l’avoir écrit »68.

  • 69 Sur cet aspect, voir Álvaro DE LA RICA, « L’essai créatif chez Florence Delay : de Petites formes e (...)

17Le Siècle d’or de Florence de Delay est moins portatif que personnel. Il va de Fernando de Rojas, né en 1465, à Pedro Calderón de la Barca, mort en 1681, et de Célestine au Prince Sigismond, en passant par don Juan, comme l’auteur l’a dit à plusieurs reprises, et répété autrement dans Mon Espagne Or et Ciel, ce répertoire, un rien florilège, cet essai de nature moins « créative »69 que d’autres textes de l’écrivain, fonctionnant un peu comme un livre de vulgarisation, mais sans vulgarité aucune :

  • 70 F. DELAY, Mon Espagne Or et Ciel, p. 150-151.

L’or qui me fascine étant celui du théâtre, de la peinture, de la prose et de la poésie, mon Siècle d’or à moi anticipe celui des historiens. Il commence dans mon temps subjectif par le chef-d’œuvre d’un juif converti, Fernando de Rojas, qui dans son Livre appelé Célestine ouvre nos yeux sur ce qui régit et détruit le monde : l’appétit. Il s’achève après les Songes ou Visions d’un vieux chrétien, Francisco de Quevedo, qui voue aux gémonies la « Prospérité », démon redoutable, et dresse un constat d’échec à partir d’un concept ou d’un mot amer impressionnant, le desengaño. Notre « désillusion » ne recouvre pas ce mot plus dur. Engañar, c’est tromper, desengañar, détromper par intelligence humaine, tirer de l’aveuglement, ôter les illusions. Le desengaño est leçon de lucidité70.

  • 71 Id., Zigzag, p. 31.
  • 72 Voir Alonso de BARROS, Desengaño de cortesanos / Le Désabus des courtisans, Paris : François Huby, (...)
  • 73 Sur cette notion, voir, par exemple, Maria ZERARI, « “There is no word in our language for desengañ (...)
  • 74 L’attribution du tableau a été remise en cause. Dans le Diccionario Ceán Bermúdez, l’entrée qui est (...)

18Pour Delay, qui s’est toujours dit peu « historienne », ce siècle est celui des écrivains, du théâtre et des peintres. Et, par conséquent, ses textes y insistent, « son » Siècle d’or est celui de la pointe ou agudeza – « Du latin acutum, d’où vient notre acuité, dérive l’italien acutezza qui donna l’agudeza […] à l’Espagne »71 –, du despejo et de la foi, du comique cervantin et du desengaño. Notion-clé, donc, que ce désabusement ou « désabus »72, comme on pouvait l’écrire dans la France du Grand Siècle, qui, à l’heure de penser l’Espagne d’autrefois, affleure sui generis sous la plume de l’écrivain, dans sa dureté, son amertume, et dans sa force démystificatrice. Notion-clef de la « culture baroque » que ce desengaño73 propre à un parcours moral (processus de pensée ou révélation), à une définitive « leçon de lucidité » face à l’erreur due aux leurres que provoquent les apparences. Aussi, d’abord et par en-dessous, au moment d’en venir « Au Siècle d’or » et d’ouvrir ce chapitre dans Mon Espagne Or et Ciel, la notion renvoie-t-elle immédiatement Delay à une splendeur : à un tableau très connu, qui n’en reste pas moins admirable et, en dépit de l’austère message chrétien qu’il délivre et de la menace du Jugement dernier qu’il sous-tend, s’avère tout aussi resplendissant que séduisant. Ce tableau, très prisé en Espagne, que tous les spécialistes de la peinture baroque et des Vanités (de Julián Gállego, Enrique Valdivieso ou Alfonso Pérez Sánchez, à Luis Vives-Ferrándiz Sánchez) ont fait leur, Delay, la rieuse Delay…, l’a toujours admiré et beaucoup regardé lors de ses séjours à Madrid. Il s’agit du Sueño del caballero qu’Antonio de Pereda (1611-1678), ou plutôt, de l’avis des experts, que Francisco Palacios74 (ca. 1622/1625-1652), peintre de bodegones et disciple supposé de Velázquez, peignit vers l’année 1650.

Attribué à Antonio de Pereda, Le Rêve du chevalier, ca. 1650, Royale Académie de San Fernando, Madrid.

Attribué à Antonio de Pereda, Le Rêve du chevalier, ca. 1650, Royale Académie de San Fernando, Madrid.

Crédit : Wikimédia Commons Media.

  • 75 F. DELAY, Mon Espagne Or et Ciel, p. 146.

19C’est ainsi que, dans Mon Espagne Or et Ciel, dans le texte intitulé « Dans un fauteuil un jeune homme… », le Siècle d’or surgit, in medias res, à travers une assez longue description de cette « merveilleuse Vanité »75, de cette pièce de collection d’un genre méditatif et édifiant – la vanitas – qui, né au XVIIe siècle dans les Écoles du Nord, se développa un peu plus tardivement dans l’Espagne du XVIIe siècle, surtout dans la seconde moitié du siècle en question :

  • 76 Ibid., p 145-146.

Dans un fauteuil un jeune homme est profondément endormi, le bras gauche appuyé sur l’accoudoir, le visage posé sur la main. Il porte un élégant costume du Siècle d’or avec un col de dentelle. C’est un tout jeune homme à en croire le visage ourlé d’enfance, le soupçon de moustache, la vigoureuse chevelure châtain sous un chapeau à plumes qu’il n’a pas eu le temps d’ôter avant d’être surpris par le sommeil au beau milieu de sa journée de gentilhomme. Il dort dans le coin gauche du tableau que nous regardons. Il dort, il rêve. Sur la table à côté de lui, qui occupe les deux tiers du tableau, un énorme fouillis. On y voit pêle-mêle tous les attributs et les plaisirs du monde : miniature de la bien-aimée coiffée comme une infante de Vélasquez, fleurs, bijoux, livres, partitions de musique, armes, piastres, dés et jeux de cartes, mappemondes des grands voyages, couronne du pouvoir, et au beau milieu de ce désordre une horloge à laquelle fait face une tête de mort, pas loin d’un masque de théâtre. Une bougie fume encore, comme si on venait de l’éteindre. Derrière le jeune homme et la table, qui figure ou résume le monde, un ange a profité du sommeil pour descendre à toute allure et délivrer son message sur un phylactère : « Aeterna pungit (suivi d’une flèche) cito volat et occidit. » Soit : Il blesse éternellement (suivi d’une flèche) vole vite et tue. Le sujet est évidemment le Temps. L’ange à la banderole regarde tendrement le jeune homme. Seule sa ceinture déroulée indique d’où il vient : de là-haut. Défaite pendant la course, la mousseline a quitté sa taille et derrière ses ailes vole encore. Les aile de l’ange, comme un oiseau, se confondent avec les plumes du chapeau de notre endormi76.

  • 77 Id., Un été à Miradour, p. 103.
  • 78 « Cette adéquation de la vie et du songe, du songe et du sommeil, du théâtre et du monde, gouverne (...)
  • 79 Voir ibid., p. 241.

20Delay, la rieuse Florence Delay…, qui, bien des années après ce texte publié en 1994, écrirait in fine au sujet du personnage de la mère d’Un été à Miradour « Elle est aimée, elle s’endort. On est aimé quand on s’endort »77, débute ici son évocation du Siglo de Oro par un jeune et bel « endormi » qu’elle fait sien (et un peu nôtre) moyennant l’emploi de l’adjectif possessif. Elle, que le mot sueño dans ses différentes acceptions (« rêve », « songe », « sommeil ») touchait personnellement78, pour avoir souvent dévisagé ce jeune homme et scruté la scène représentée, décrit sans effet de manche, un pêle-mêle, un désordre hautement symbolique qui, participant du genre pictural auquel la toile appartient, remplit, comme souvent, l’un des lieux où prennent place, dans les Vanités, les choses de ce monde : une table devant laquelle se tient un bel ange au visage doux. L’ange ou l’angelus, le « messager » par antonomase, selon l’étymologie grecque du terme, apporte dans un phylactère, Delay le précise, un message sur le Temps, sa vitesse prétendue et sa geste homicide. Et cela, par le truchement d’une formule latine ayant valeur de sentence et qui n’est pas sans cousiner avec la célèbre formule sur les heures assassines « Vulnerant omnes, ultima necat » (Toutes blessent, la dernière tue). L’écrivain, si porté sur le bref et ses « flèches », la relève et la traduit : « Il blesse éternellement (suivi d’une flèche) vole vite et tue ». Tel est le Temps, résumé à son essence en une formule laconique et bien frappée, comme le suggère une œuvre d’art qui invite à méditer sur la vanité des biens terrestres (richesses, plaisirs, honneurs, etc.) ainsi que sur la brièveté de la vie. Ce tableau requit Delay sans la « faire trembler », à l’encontre d’une autre vanité bien connue et bien plus âpre où, avec un sombre dramatisme, le squelette entier a pris les devants à la verticale : l’In Ictu Oculi79 de Juan de Valdés Leal (1622-1690). Sur celle-ci, implacablement macabre et qui gomme tout humaine beauté, elle ne s’appesantit pas.

  • 80 Voir Id., Catalina, enquête, p. 112.
  • 81 Kathleen EVIN, « L’humeur vagabonde », France Inter, émission du 10 mars 2015, podcast : https://ww (...)

21Par le commerce d’images poétiques ou plastiques, le Siècle d’or a fourni à Florence Delay bien des sujets de contemplation, de réflexion et d’écriture, le stylo plume, Sheaffer ou Pilot, à la main – ces détails lui importaient80 –, le stylo bien en main, en vue de sacrifier tantôt à l’art du récit et de la description, tantôt à celui de l’analyse et de l’essai de définition, dans un style de moins en moins précieux, selon elle81, de plus en plus simple et volontairement proche d’une certaine parole.

Pour un plan rapproché : Bergamín, maître ès Siècle d’or

  • 82 Nous empruntons l’expression au titre du recueil de ses aphorismes inédits (1924-1983) : J. BERGAMÍ (...)
  • 83 F. DELAY, Mon Espagne Or et Ciel, p. 102.
  • 84 Voir Jean-Michel MENDIBOURE, José Bergamín, l’écriture à l’épreuve de Dieu, Toulouse : Presses Univ (...)

22De l’écrivain-duende, et même « duende mal pensante »82, poète et prosateur, dramaturge, critique littéraire et essayiste José Bergamín (1895-1983), Florence Delay a dit et redit, et écrit sans détours, qu’il fut son « Maître » et qu’il « impressionna [sa] vie »83. De ce fait, bien qu’il ne fût jamais de ceux que l’on sonne, il ne peut manquer à l’appel en cette « Présentation » aux deux sens du terme, même de façon allusive, faute de pouvoir viser ici aux proses déliées que Delay lui offrit, ou aux ouvrages entiers que certains, à raison, lui ont consacrés84. Rencontré à Madrid, en 1962, alors que Florence Delay avait vingt-et-un ans et qu’elle travaillait à un mémoire de maîtrise sur Miguel Hernández, quand don José en avait soixante-sept, tous deux se restèrent fidèles jusqu’au décès du plus âgé, en exil, à Fontarabie, enterré sous un drapeau basque :

  • 85 F. DELAY, Mon Espagne Or et Ciel, p. 102-103.

Ce que j’admirais peut-être le plus de lui ? Qu’il fit imperturbablement ce qu’il pensait, le froid, le sang-froid, le feu de sa personne. Ce que ses ennemis nommaient sa cruauté, nous autres sa foi. Il était petit, paraissait grand, il était voûté, paraissait droit. Le lutin, en lui, le disputait à l’inquisiteur. Il tenait de l’oiseau et du couteau85.

  • 86 On trouve dans « El disparate en la literatura española », texte paru en 1936, une réflexion et un (...)

23Ce ne fut pas en tant que grand écrivain mineur, mais en père spirituel, éveilleur, empêcheur de tourner en rond, que Delay l’écouta, le lut et le commenta en abondance, et le traduisit avec soin et inventivité. Son « fantôme » (selon l’autodéfinition de Bergamín) hante l’œuvre de la Française de façon expresse ou cryptée, vague ou marquée : dans les romans Riche et légère et Course d’amour pendant le deuil, il circule à son aise et presque à découvert. Cet intellectuel fascinant – intense comme le feu ou comme son amour pour la tauromachie –, qui fonda à Madrid, dès 1933, l’importante revue culturelle Cruz y raya (1933-1936) (républicaine mais d’inspiration catholique), fut un homme de foi, un écrivain engagé, farouchement antifranquiste, et un éternel exilé, au Mexique et en Uruguay, puis en France où il mourut, catholique et, en un sens, révolutionnaire (il rejetait l’étiquette « communiste ») et, au regret de beaucoup, tout à la cause des indépendantistes basques, en ayant mal à l’Espagne, en définitive, en parfait disciple de Miguel de Unamuno. Esprit brillant, raffiné et provocateur, tourmenté, joueur, paradoxal et profond – comme nombre de penseurs et d’artistes, mais avec parfois plus d’originalité –, à l’image des hommes de lettres de sa génération, Bergamín fut, pour ce qui nous intéresse de près, un grand connaisseur du Siècle d’or, indépendamment de la littérature espagnole des XIXe et XXe siècles. Expert en disparates86, ces faits et dits intempestifs, ces images libres et créatives, ces idées coups de feu, et virtuose de l’aphorisme, ironique, il écrivit des « doutes aphoristiques » dès son premier livre El cohete y la estrella (1923). Aussi, avec une écriture nourrie de Gracián et Pascal, Jean Cocteau, Juan Ramón Jiménez ou Ramón Gómez de la Serna, une écriture imbibée d’idées promptes, de fulgurances parfois appelées ideas liebres (en ce qu’elles surgissent et vont librement), nombre de ses essais mettent-ils à l’honneur, dans une prose brève et pleine de substance, et des raccourcis saisissants, les génies du Siècle d’or. C’est pourquoi, nous hasardons une hypothèse, peu audacieuse une fois formulée : qu’il fut aussi pour Florence Delay, à travers sa parole et ses écrits et par-delà les professeurs de celle-ci, le Bibliothécaire absolu, le guide des guides dans la labyrinthique Bibliothèque du Siècle d’or et l’œuvre de certains de ses auteurs. Parmi eux, à l’instar de Cervantès, Góngora ou Calderón, le Phénix-Lope de Vega fut une véritable passion dont il célébra la parole vive, la « merveilleuse légèreté » de poète et de dramaturge dans plusieurs essais. Adoptant l’opinion de Bergamín, Delay fera de même dans « Traduire Lope c’est apprendre à danser » :

  • 87 F. DELAY, Mon Espagne Or et Ciel, p. 204-205.

De plume seule je suis né,
Comme l’oiseau,
disait [Lope]. Partant de ce vers, José Bergamín s’est plu à tracer le portrait d’un homme plume, ailé, léger, qu’il oppose par jeu à l’homme de lettres, l’homme de plomb87.

  • 88 Id., Catalina, enquête, p. 102.
  • 89 J. BERGAMÍN, « La edad de don Quijote », in : La corteza de la letra, Buenos Aires : Editorial Losa (...)
  • 90 « Los maravillosos silencios », in : ibid. p. 38-42.
  • 91 Id., Mangas y capirotes, Madrid : Plutarco, 1933, p. 21.
  • 92 Voir id., « La incomparable Dorotea », in : La corteza de la letra, p. 48-52.
  • 93 Voir id., « Don Juan y Segismundo », p. 63-67.
  • 94 Ibid., p. 83-89.
  • 95 En traduction française, voir : id., L’Espagne en son labyrinthe théâtral, suivi de La plus légère (...)
  • 96 Nous traduisons le texte de Bergamín : voir id., La corteza de la letra, p. 17.
  • 97 Nous traduisons, voir J. BERGAMÍN, « Las cosas incomparables », in : ibid., p. 43-47.

24C’est dans ou, plutôt, avec ses ouvrages que Delay, toujours admirative des trouvailles des autres et prédisposée aux enthousiasmes – « Une idée passe, ma plume la suit »88 –, a pu éprouver ses idées de lectrice et se faire les siennes propres, qu’elles soient lièvres et moins lièvres : sur don Quichotte et « son âge »89, ou sur Cervantès « le romancier des romanciers » et ses « merveilleux silences »90 ; sur tout le théâtre espagnol du XVIIe siècle qui, « nacional » (soit national) chez Lope de Vega, devient nocional (notionnel) dans Calderón91 , ainsi que sur « l’incomparable Dorothée »92 ; sur « l’abuseur don Juan », qui ne veut ni dormir, ni rêver, et « l’abusé Sigismond » qui n’aspire qu’au rêve, même éveillé93 ; ou encore, sur « le langage espagnol de la peinture »94. En lisant Mangas y capirotes (1933), El disparadero español (1936), La más leve idea de Lope (1936)95, La corteza y la letra (1957), Lázaro, Don Juan y Segismundo (1959), Beltenebros (1969)…, elle a de la sorte trouvé matière à lire, à penser et à écrire, et à traduire ensuite. En lisant en écrivant (et traduisant) : pratique inspirante et éprouvée, même si, pour Bergamín, le contradicteur et comparatiste dans l’âme (les deux à la fois), tout comme pour la comparatiste de profession et d’otium, lire était avant tout une aventure aussi « palpitante » (dans son emploi espagnol) que vitale : « Lire pour relire : pour nous lier et nous relier, religieusement, aux autres, au monde : à la vérité. Pour ne pas être seuls »96, écrivait l’Espagnol en déposant le masque de l’ironie. En lisant en écrivant, pratique aussi efficace qu’éprouvée qui mène à comparer ce que Bergamín appelait « les choses incomparables », celles que, « paradoxalement on peut le mieux comparer : et qui sont peut-être les seules qui nécessitent vraiment la paradoxale confirmation de leur incomparabilité pour la rendre évidente »97.

Plan serré : le Don Quichotte de Delay

  • 98 F. DELAY, Mon Espagne Or et Ciel, p. 147.

25Si, comme on l’a vu, l’une des toutes premières traductions que publia Florence Delay fut un poème de sainte Thérèse, à l’origine, la découverte du théâtre de Pedro Calderón de la Barca, et tout d’abord de La Vie est un songe (1635), du monologue de Sigismond (acte III) confronté aux Méditations métaphysiques (1641) en classe de philosophie – toujours le lycée, toujours le lycée La Fontaine et ses professeurs –, fut « un de ces moments rares, de lucidité et d’émotion mêlées »98, une rencontre inoubliable et qui devait le rester :

  • 99 Ibid., p. 220-221.

Calderón fait partie des écrivains qui me paraissent détenir sur moi une documentation personnelle. Un de ces écrivains que l’on consulte avidement, comme un horoscope, et qui vous tirent obstinément les mêmes cartes. Il se trouve que je n’ai jamais établi de fortes différences entre écrire, enseigner, étudier, traduire, et ce que Pavese appelle le métier de vivre, eh bien hasard ou nécessité, j’ai toujours rencontré Calderón à la jonction99.

  • 100 Ibid., p. 222.

26Et Florence Delay d’ajouter : « Oui, avec Lorca et Hernández, c’est Calderón qui orienta mes pas vers l’Institut hispanique de la Sorbonne »100. Confortant l’amour de la jeune Delay pour le théâtre et pour l’étude, si à l’adolescence Calderón fut essentiel à l’imaginaire et à la formation de l’écrivain, le Don Quichotte de Cervantès, autre émerveillement, fut, quant à lui, rencontré dès l’enfance :

  • 101 Ibid., p. 152.

Quand je déménageais l’appartement où j’étais née et où mes parents avaient cessé de vivre, je découvris dans le bas du placard de l’entrée deux grands volumes à couverture cartonnée rouge déchirée, en fort mauvais état. J’eu un choc, je les reconnaissais, c’était un des trésors de l’enfance de mon père : Don Quichotte dans la traduction de Louis Viardot, Hachette 1869, illustré de 370 compositions de Gustave Doré, gravées sur bois par H. Pisan. Je n’avais pas lu ces volumes trop lourds à tenir entre les mains ou à lire dans son lit – ou bien parce que je ne savais pas encore lire. Mais, posés sur une table, je les avais regardés gravure après gravure, scène après scène, des heures. J’ai donc vu Don Quichotte, avant de le lire101.

  • 102 Sur cette traduction, qui fit longtemps autorité, voir Jean-Pierre ÉTIENVRE, « En torno a Viardot, (...)
  • 103 Jean CANAVAGGIO, Don Quichotte, du livre au mythe : quatre siècles d’errance, Paris : Fayard, 2005, (...)
  • 104 F. DELAY, « Le premier chevalier », in : Mon Espagne Or et Ciel, p. 152.

27Comme bien des lecteurs français du XXe siècle, par héritage familial, en quelque sorte, Delay découvrit Don Quichotte dans un livre constitué de la traduction de référence de Louis Viardot102 (publiée, en deux tomes, en 1836 et 1837) et des illustrations de Gustave Doré, non moins connues et qui firent la fortune de l’artiste. En vérité, l’édition conservée par la famille Delay n’est pas celle qui, au XIXe siècle, fut plébiscitée par « un large public de lecteurs issus d’une riche bourgeoisie cultivée qui avait le goût des beaux livres »103, comme l’a rappelé Jean Canavaggio : l’édition illustrée par le peintre, sculpteur et dessinateur Gustave Doré, dans une première édition parue en 1863, chez Hachette, ornée de 377 dessins en tout, avec 120 planches hors-texte, gravés sur bois par Héliodore Pisan. Car cette coûteuse publication donna lieu, en 1869, à une édition populaire, plus abordable : celle que Jean Delay possédait et que sa fille put ainsi longuement feuilleter, enfant. Pour Florence Delay, le petit âge aidant, la découverte de Don Quichotte passa donc par une édition illustrée, utilisée comme un livre d’images dont on tourne les pages après avoir (bien) regardé et dans lesquelles le héros éponyme, en totale osmose avec la traduction de Viardot, s’y trouve romantisé, exalté en rêveur idéaliste face à la dure réalité du monde : une représentation qui fit date et fixa longtemps l’image du fou chevaleresque. « Premier chevalier » de sa « vie »104, c’est bel et bien l’image d’un don Quichotte romantique que Delay rencontra la première fois, un don Quichotte romantique, passant de surcroît par les yeux et, de ce fait, se détachant sur des gravures en pleine page incorporant d’habiles jeux d’ombres et de clairs-obscurs, qui exhibaient des décors souvent fouillés et spectaculaires.

  • 105 « Entremets cervantins », in : ibid., p. 169.
  • 106 Ibid., p. 170.

28Le temps passant, en dépit du penchant de Delay pour les « entremets » ou intermèdes cervantins, c’est bien Don Quichotte qui l’accompagna tout au long d’une longue vie de lectrice. Il est vrai, cependant, que les entremeses de Cervantès – qui appartiennent à ces « petites pièces qu’on servait ou faufilait entre deux actes pour réjouir le public »105, comme elle le note joliment dans Mon Espagne Or et Ciel – vinrent nourrir à leur tour son amour du théâtre. Et, en particulier, l’un des plus réussis, Le Retable des merveilles (Entremés del retablo de las maravillas, 1615), qui reprend avec brio le thème du spectacle invisible à certaines catégories de spectateurs, ne laissa pas de la fasciner comme il avait fasciné La Barraca (1931-1936), la troupe ambulante codirigée par Federico García Lorca et Eduardo Ugarte. Peut-être, parce que, d’après elle, « l’abuseur et les abusés ouvrent des perspectives infinies »106 ; peut-être aussi, de façon plus intime, parce que l’obsessionnelle question de la pureté de sang de l’Espagne ancienne traverse la pièce et que l’une des premières choses que Florence Delay nous confia au sujet de Maurice Bernart, le mari tant aimé, c’est qu’il était juif et que, bien entendu, cela avait été très difficile. Dans le texte sur les « entremets », après avoir résumé l’intrigue du Retable…, elle précise :

  • 107 Ibid., p. 171.

[…] sur le retable apparaissent des merveilles, à condition de n’être ni juif ni bâtard ! […] Nous sommes, je le rappelle, dans un temps où il suffisait d’arracher le lard qui barde un poulet pour être dénoncé et torturé […]107.

  • 108 Matthieu GARRIGOU-LAGRANGE, « Cervantès » (Entretien avec Florence Delay), La Compagnie des auteurs(...)
  • 109 F. DELAY, Mon Espagne Or et Ciel, p. 155.
  • 110 Ibid., p. 154. Delay précise : « J’ai lu Don Quichotte dans un volume de La Pléiade dont ma mère fa (...)
  • 111 Ibid., p. 155.
  • 112 Le volume de 1949 réunit une première traduction de Cassou, celle des Nouvelles exemplaires (Paris  (...)
  • 113 Sur cette traduction, voir Maria ZERARI, « Jean Cassou, hispaniste », art. cit., p. 82-92.
  • 114 Tout juste après avoir appris qu’elle était la première recalée à l’oral du concours de l’agrégatio (...)
  • 115 Sur Aristide Rumeau, voir Roland BÉHAR, « Aristide Rumeau ou le souci de l’exactitude », in : M. BL (...)

29Respectant la discrétion de Florence Delay, nous tairons le reste. En bref, si les entremets cervantins ont tout autant diverti qu’intéressé la lectrice, puis l’écrivain, l’incitant aussi à méditer sur l’essence du théâtre, l’illusion comique et ses virtualités, c’est bien Don Quichotte qu’elle a désigné, dans un entretien radiophonique datant de 2016, comme son « livre préféré »108. De ce livre des livres, de ce livre dont elle observe que son auteur « bien avant Marcel Proust » y « fait la somme de tous les genres littéraires qui existaient à son époque »109, elle a relaté la découverte, non plus visuelle, mais textuelle et en français, qui ressemble à celle qu’en fit Borges enfant, dans une traduction anglaise de l’œuvre cervantine. Pour Delay, cette première lecture de Don Quichotte passa par l’un des exemplaires de la Pléiade que possédait sa mère, Marie-Madeleine Delay, dans une traduction « qui reste ma préférée »110, écrit-elle, « sans doute parce qu’il s’agit de ma première lecture »111. Cette traduction, due à « l’hispanisant » Jean Cassou dont la personne fut, plus tard, très appréciée par Delay, parut d’abord en 1934, dans la naissante « Bibliothèque de la Pléiade », intégrée, en juillet 1933, à la Nouvelle revue française, avant d’être rééditée, en 1949, dans la désormais presque canonique « Pléiade ». Il est probable que ce dernier volume fût celui emprunté à la mère, à moins que ce n’ait été le premier, celui des années trente. Dans tous les cas, la Pléiade de 1949 deviendrait durant des décennies la nouvelle version officielle de Cervantès en France, après celle de l’hispanophile Louis Viardot et avant celle, collective et plus documentée, dirigée par l’hispaniste Jean Canavaggio, également parue, en 2001, dans cette même collection. La traduction de Cassou, à laquelle le goût de Florence Delay resta fidèle – comme, par ailleurs, le goût de certains est resté attaché à l’édition Clarac/Ferré de Proust – s’appuie sur celles de César Oudin et de François Rosset, auteurs, on le sait, du XVIIe siècle, comme l’indique le paratexte éditorial112. Cette traduction-palimpseste, légèrement archaïsante, en dépit de ses supposés défauts (opacité, archaïsation inconstante et approximative, voire erreurs), et qui possède une petite patine Louis XIII pleine de charme113, plut beaucoup, visiblement, et continua à plaire à celle qui serait l’auteur de Graal théâtre et d’Il me semble, mesdames. Autour de sa seconde lecture de Don Quichotte, cette fois en espagnol, Delay a retenu en mémoire l’un de ceux qui la guidèrent, à la Sorbonne, dans le texte original, non pas Maurice Molho, le cervantiste évoqué pour son édition des Romans picaresques espagnols (Paris : Gallimard, 1968, « Bibliothèque de la Pléiade ») et sa prescience sur l’avenir d’écrivain de son étudiante114, mais l’hispaniste Aristide Rumeau115, grand spécialiste du picaresque Lazarillo (1554) ou Lazarille de Tormes.

  • 116 F. DELAY, Mon Espagne Or et Ciel, p. 157.
  • 117 Ibid., p. 158.
  • 118 Ibid., p. 159.
  • 119 F. DELAY, « Entrée d’Étienne Jodelle », in : Étienne JODELLE, Comme un qui s’est perdu dans la forê (...)
  • 120 Commentant l’échec de sa carrière de metteur en scène, « premier désastre de [sa] vie », Delay avan (...)
  • 121 Juan José SAER, « La moral del fracaso », El País, 21 mai 2005.
  • 122 F. DELAY, Mon Espagne Or et Ciel, p. 164.
  • 123 Ibid., p. 162.
  • 124 Ibid., p. 165.
  • 125 Loccit.
  • 126 « L’on sent déjà pourquoi quelques personnes ont considéré Don Quichotte comme le livre le plus tri (...)
  • 127 Alexander A. PARKER, « Don Quixote and the Relativity of the Thruth », Dublin Review, 220, 1947, p. (...)
  • 128 Voir P. E. RUSSELL, « “Don Quixote” as a funny book », The Modern Language Review, 64/2, 1969, p. 3 (...)
  • 129 Anthony CLOSE, The Romantic Approach to «Don Quixote». A Critical History of the Romantic Tradition (...)

30Dans Don Quichotte, parmi les choses qui impressionnèrent Delay (empruntons-lui le verbe) et qui « diffèrent selon les lectures », il y eut « la faim », en raison de celle qu’elle avait ressentie petite fille, « très ronde, très gaie, toujours affamée »116. À Sancho Panza, le gourmand, fréquemment préoccupé par sa panse, elle s’identifia jusqu’à, dit-elle, se mettre à déguster de l’oignon cru et à éloigner les baisers maternels. Et puis, personnage comique par excellence, sa langue fautive et son « échec narratif »117 faisaient rire la lectrice. Passant du pseudo-écuyer au pseudo-chevalier errant, Delay insiste encore, dans Mon Espagne Or et Ciel, sur la folie livresque de don Quichotte – qui ne lui a jamais fait peur, alors que la folie, en général, qu’elle connaissait par le biais de son psychiatre de père, était « ce qui [lui faisait] le plus peur au monde »118. Sympathique lui était donc cette folie, conçue, du reste par Cervantès, comme un trait comique, tout comme sympathique, voire attirant, lui était l’échec du héros. De fait, il semble logique que celle qui avait publié, en 1980, L’Insuccès de la fête, le récit d’une fête ratée, d’un ratage complet, le roman de l’échec du « mal-aimé du XVIe siècle »119, le poète Étienne Jodelle (dont elle préfacerait la poésie), que celle qui semblait vraiment croire que tout échec était « une grâce »120, ait en outre trouvé du grain à moudre dans le texte sur don Quichotte de Juan José Saer : « La morale de l’échec » (« La moral del fracaso »121). Selon l’Argentin et la Française, l’échec restait « la principale leçon »122 du livre de Cervantès et, qui plus est, d’après Saer, le trait par excellence de sa modernité. Et c’est que, de façon criante, du début à la fin, le roman cervantin peut être vu, en effet, comme le long et très divertissant récit des échecs de don Quichotte : une série d’échecs, à quelques exceptions près (contre le Biscaïen, I, chap. 9-10, ou contre le Chevalier des Miroirs ou du Bois, II, chap. 12-15), qui aboutit à l’immense fiasco du rêve chevaleresque de l’hidalgo-lecteur devenu don Quichotte par le fait de sa folie et de sa volonté ou, selon Delay, « par son désir qu’épouse sa volonté, mariage rarissime »123. L’échec ultime est directement causé par la confrontation barcelonaise avec le chevalier de la Blanche Lune (II, chap. 64), alias, de nouveau, le bachelier Samson Carrasco chevaleresquement déguisé, et la défaite d’un don Quichotte sommé d’obéir à son victorieux rival et de s’en retourner, piteux, à son village. Sa défaite entraînera la mélancolie, une fièvre de six jours, une mort antihéroïque (dans un lit), après le rejet des romans de chevalerie et de la folie en découlant. Or cette « abjuration », comme Delay la nomme, est pour elle tout aussi « poignante » que celle de « Jeanne dans la réalité » « quand elle est à bout de force, terrifiée par le feu »124. Dans Mon Espagne Or et Ciel, la fin de don Quichotte fait aussi écrire à Delay ce que d’autres, avant elle, ont pu penser du livre en entier : « Je ne connais rien de plus triste en littérature que la fin de ce livre : le dernier chapitre de la Seconde Partie »125. En effet, au XIXe siècle, d’après Jean-Charles Simonde de Sismondi, certains tenaient déjà Don Quichotte pour le « le livre le plus triste qui ait jamais été écrit »126 : ces lecteurs, non nommés par l’historien, s’appelaient Alfred de Vigny, Lord Byron ou Henri Heine. Ce ne fut pas là, loin s’en faut, la conception (romantique) du livre adoptée par Delay, parce qu’en lectrice avertie, elle sut comprendre l’essentielle drôlerie de ce roman comique, systématiquement dé-romantisé et réexaminé en tant que « funny book » à partir de la fin des années cinquante, et des années soixante-dix aux années quatre-vingt, à la lumière des travaux pionniers d’Alexander A. Parker127, Peter E. Russell128 et Antony Close129. Néanmoins, en conclusion de son texte « Le premier chevalier » de Mon Espagne Or et Ciel, Delay trouve dans le reniement de don Quichotte et la mort qui s’en suit, une source de tristesse et même de larmes, en identifiant encore le lecteur et sa personne avec Sancho :

  • 130 F. DELAY, Mon Espagne Or et Ciel, p. 166.

[…] Jetant le discrédit sur toute la chevalerie errante, [don Quichotte] prétend avoir été fou, se débaptise, redevient Alonso Quijano le Bon. Sancho à son chevet se met à pleurer à chaudes larmes, à plaider, à le supplier de redevenir celui d’avant… C’est Sancho désormais le garant de nos rêves, lui qui avait jusqu’alors soi-disant les pieds sur terre, Sancho qui croit non à ce qu’il n’a jamais lu, mais à ce qu’il a vécu avec son maître, à ce que nous avons vécu nous-mêmes. Et nous pleurons avec lui130.

31Malgré son ironie féroce, Francisco Rico, le grand spécialiste et éditeur du Quijote, n’aurait pas raillé ces larmes, lui qui, dans un article fameux, après avoir analysé « les deux interprétations du Quichotte » concluait :

  • 131 Francisco RICO, « Les deux interprétations du Quichotte », trad. par Jean-Raymond Fanlo, Europe, 97 (...)

[…] dans le dilemme de choisir l’une ou l’autre [des interprétations], cessons de respecter le principe de contradiction, conservons-les toutes les deux.  À tel ou tel niveau du texte, à tel ou tel niveau de notre expérience, nous pouvons préférer celle-ci ou celle-là, mais ne chassons pas la possibilité concurrente. À un certain moment, Cervantès a senti qu’il n’était pas suffisamment entré dans l’âme du personnage. Nous aussi, n’en restons pas à l’explicite, à l’écorce : apprenons à nous interroger sur les raisons moins immédiates de don Quichotte, sur les significations que la narration ne formule pas131.

  • 132 CERVANTES [sic], L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, trad. par Jean Cassou et al., op(...)
  • 133 M. de CERVANTES, Don Quijote de la Mancha, Francisco Rico (dir.), Madrid : Real Academia Española, (...)
  • 134 F. DELAY, Mon Espagne Or et Ciel, p. 221.

32Assurément. À la fin de l’histoire de don Quichotte, Cervantès fait dire à « Cid Hamet Ben Engeli » (dans la traduction de Cassou) « parlant à sa plume » et lui donnant la parole : « Pour moi seul[e] naquit don Quichotte, et moi pour lui »132 : « Para mí sola nació don Quijote, y yo para él »133. Paroles du fictif « historien arabique » qui viennent charger l’existant, quoique masqué, Alonso Fernández de Avellaneda et sa continuation, et non exclure le lecteur. Étant entendu, comme le pensait Florence Delay et comme elle le redira plus loin, pour conclure, qu’une œuvre telle que celle-là « n’appartient plus à la littérature »134, mais est bien, dans cette logique que nous interprétons, un véritable livre à soi offert par un auteur « ami ». « Ami » : le mot était d’ailleurs cher à Cervantès, tout comme à la femme et à l’écrivain que fut Florence Delay.

Fin ou coda (a capriccio)

  • 135 Loccit. Nous soulignons.
  • 136 Loccit.
  • 137 Roland BARTHES, Le Plaisir du texte [1973], in : Œuvres complètes, Paris : Éditions du Seuil, 2002, (...)
  • 138 F. DELAY, Mon Espagne Or et Ciel, p. 221.
  • 139 Voir « Promenade sonnets », in : Ibid., p. 211-220.
  • 140 Michel LEIRIS, L’Âge d’homme, Paris : Gallimard, 1939, p. 1.

33« Choisissons-nous les écrivains qui nous hantent, ou avons-nous été choisis par eux ? Ai-je couru depuis plus de quarante ans après Calderón, ou est-ce lui qui m’a poursuivie ? »135, telles sont les questions, presque en conclusion, qui viennent sous la plume de Florence Delay dans Mon Espagne Or et Ciel. Elles annoncent un constat de lectrice et plus encore, le constat d’une vie qui aura haussé un dramaturge comme Calderón, et autres auteurs du Siècle d’or, au rang de préférences, au rang de ces choses qui surgissent, insistent et s’imposent, « qui reviennent comme les jours sans qu’on leur passe commande » et, de ce fait, « n’appartiennent plus à la littérature »136. Ce constat, qui rappelle celui, bien connu, de Roland Barthes (« Proust, c’est ce qui me vient, ce n’est pas ce que j’appelle »137), consacre un pan de la Bibliothèque à hauteur, non seulement de « goût » propre, mais de « caractère »138, non seulement de choix, mais de nécessité. Constat sans appel : la littérature de ce siècle dit de « fer » par Cervantès et les contemporains de la période, mais bel et bien doré en matière d’arts et de lettres, fut, sa vie durant, adorée par Florence Delay. Ses pages n’ont cessé de le faire savoir et de donner à lire, comme en promenade, les chapitres Siècle d’or : imitons-la un peu, puisque Delay pouvait parler de « Promenade sonnets »139 pour évoquer les aventures espagnoles du sonore sonetto, si l’on nous passe la tournure et la tautologie. Ces pages et celles qui vont suivre tentent principalement – avec quelques bifurcations agrémentées d’hommages – de mettre en lumière la Bibliothèque áurea de Florence Delay, de montrer le sens, la manière, les jeux et les enjeux de cette inclinación envers elle, comme disait jadis, avec insistance, la langue espagnole. Car ce Siècle d’or-là, à l’exemple des fidélités et des désobéissances, des personnes des Vies brèves et des personnages d’une fabula toujours recommencée ; ce Siècle d’or, à la lumière de l’œuvre de Delay et à « l’ombre d’une corne de taureau »140, comme l’écrivait Michel Leiris cité par l’aficionada elle-même, est à la fois particulier, tout un et pluriel dans ses « miracles » et sa liberté.

34Bouclant la boucle, que vogue alors la caravelle (voir supra « Un détail : L’Espagne au carré ») en vue de retrouver le carré sévillan de Florence Delay : carré à la soie, que nous dirons, vue l’époque, non de Chine, mais de Valence, de Murcie ou de Milan. Il nous faut en effet l’imaginer tel quel ce pañuelo disparu (comme souvent les objets chez l’écrivain), mais dont une page conserve le souvenir. En définitive, ce motif, cet objet, on voudrait l’imaginer et entrer ainsi sans délai, como una seda, pour ainsi dire, et à la fête, dans le Siècle d’or (& Cie), dans le Siglo de Oro de Florence Delay.

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Notes

1 Ce texte, dans une autre version, très resserrée, fut adressé à Florence Delay et lu en Sorbonne devant la principale intéressée en guise d’entrée en matière, le 15 mars 2025, au cours de la journée « Le Miracle est notre liberté ». Le Siècle d’or de Florence Delay.

2 Gilles DELEUZE, Présentation de Sacher-Masoch. Le froid et le cruel, Paris : Éditions de Minuit, 1967.

3 Voir Florence DELAY, Riche et légère [1983], Paris : Gallimard, coll. « Folio », 1990, p. 53.

4 « Consacrer », in : CNRTL, CNRS, 2005 : https://www.cnrtl.fr/definition/consacrer.

5 Maurice Bernart était un homme de cinéma, scénariste, réalisateur, acteur ou figurant, un grand producteur de cinéma indépendant qui produisit ou coproduisit certains des films d’Alain Cavalier, Marco Ferreri, André Téchiné ou Alain Miller. On peut le voir aux côtés de Florence Delay dans le film documentaire L’Amitié (2022) d’Alain Cavalier. Sa personne, stylisée, apparaît dans plusieurs textes de son épouse : il est par exemple mentionné dans Catalina, enquête, Dit Nerval ou, de façon plus ou moins romancée, dans Un été à Miradour. Il est mort le 12 février 2025, quelques mois avant sa femme.

6 F. DELAY, Catalina, enquête, Paris : Éditions du Seuil, 1994, p. 11. Nous soulignons.

7 Pour une définition de la littérature comparée et un « état documenté des orientations actuelles de cette discipline », voir Yves CHEVREL, « Introduction. Pourquoi la littérature comparée ? », La Littérature comparée, Paris : PUF, 2023, p. 3-7.

8 F. DELAY, Catalina, enquête, p. 35.

9 Traduction qui fut récompensée en 1963 par le prix Broquette-Gonin de l’Académie, voir Midu BROCK, Poèmes, éd. bilingue, trad. de l’anglais par Marie-Madeleine Delay, Paris : José Corti, 1963.

10 En mémoire de son père, elle écrivit Dit Nerval (Paris : Gallimard, 1999), en mémoire de sa mère, Marie-Madeleine Carrez (1911-1997), ce fut Un été à Miradour (Paris : Gallimard, 2020), « conte d’un été lointain » où « tout est vrai et tout est allègrement réinventé », lit-on sur la quatrième de couverture de ce livre tissé de souvenirs recomposés et de « scènes éparses du passé » cousues « ensemble pour ne pas les perdre ». Un « conte » où le « personnage » de la mère s’appelle précisément Madeleine. Ce livre, destiné à feue sa mère, lui fut difficile à écrire. C’est du moins ce Florence Delay nous dit, à plusieurs reprises, entre 2017 et 2020.

11 À propos de cette élection, Michel Déon écrivit : « C’est la grâce, la poésie, un certain mystère qui entrent à l’Académie », cité par Amin MAALOUF, « Hommage », in : ACADÉMIE FRANÇAISE, Hommage à Florence Delay, décédée le 1er juillet 2025, Paris : Palais de l’Institut, 2025, p. 11.

12 Pour ne pas tomber dans l’hagiographie pure et simple d’un écrivain, même très aimé de nous et de beaucoup d’autres lectrices et lecteurs, notons que, d’après Ceccaty, c’est « la présence poétique » de Claude Delay, la sœur aînée, qui avait séduit Bianciotti et avait sa préférence : voir René de CECCATY, Les trois vies d’Hector Bianciotti, Paris : Séguier, 2026, p. 257.

13 F. DELAY, Mon Espagne Or et Ciel, Paris : Hermann, 2008, p. 7.

14 Id., Catalina, enquête, p. 19.

15 Jean CASSOU, Une vie pour la liberté, Paris : Robert Laffont, 1981, p. 36.

16 Voir F. DELAY, « Un inconnu de moins », in : Florence de LUSSY (dir.), Jean Cassou (1897-1986), un musée imaginé, Paris : BNF / Centre Georges Pompidou, 1995, p. 84-89 (ici p. 84). Sur ce Cassou « passeur », important pour Delay, voir aussi Maria ZERARI, « Jean Cassou, hispaniste. Sur Le Gréco (1931) et Cervantes (1936) », in : Mercedes BLANCO et M. ZERARI (dir.), Variations sur le Siècle d’or : Bataillon, Cassou, Rumeau, Aubrun, Molho, Paris : Éditions Hispaniques, 2018, p. 73-120.

17 Soit dit en passant derechef, nous ferons nôtre le masculin qui, comme nous l’avons rappelé dans l’« Avant-propos », avait pour certaines « fonctions » la préférence de l’académicienne.

18 Hector BIANCIOTTI, « Réponse à Florence Delay », in : F. DELAY, Discours de Florence Delay à l’Académie française et réponse d’Hector Bianciotti, Paris : Gallimard, 2003, p. 61.

19 F. DELAY, Mon Espagne Or et Ciel, p. 53.

20 Ibid., p. 17.

21 Ibid., p. 14

22 Federico GARCÍA LORCA, Seis poemas gallegos / Six poèmes galiciens, trad. par Florence Delay, Paris : Éditions Raiña Lupa, 1998.

23 « Miguel Hernández est le second poète espagnol que René Char m’ait donné à lire. Mais s’il m’offrit les Obras completas de Lorca, il me prêta seulement l’exemplaire paru chez Austral d’un livre dont il ne souhaitait pas se séparer : El Rayo que no cesa » (F. DELAY, Mon Espagne Or et Ciel, p. 48).

24 Et sur qui elle écrivit, voir id., « Teatro de Miguel Hernández », in : Juan CANO BALLESTA (dir.), En torno a Miguel Hernández, Madrid : Castalia, 1978, p. 109-135 ; id., « Le berger soldat », in : Mon Espagne Or et Ciel, p. 48-74.

25 Ramón GÓMEZ DE LA SERNA, Les Moitiés, trad. par Florence Delay et Pierre Lartigue, Paris : Bourgois, 1991.

26 Voir les trois traductions des livres de Bergamín par Delay : José BERGAMÍN, La Décadence de l’analphabétisme, Paris : La Délirante, 1988 ; id., La solitude sonore du toreo, Paris : Éditions du Seuil, 1989 ; id., Beauténébreux, Paris : La Délirante, 1999.

27 « Avec les filles de La Fontaine commence la vraie vie théâtrale. » (F. DELAY, La Vie comme au théâtre, Paris : Gallimard, 2015, p. 21).

28 Id., Discours de l’épée, Paris : TriArtis, 2011, p. 3.

29 « Trésor épique et féerique, source d’un merveilleux qui enchanta l’Europe entière pendant des siècles, le cycle du Graal est d’une richesse encore peu explorée par les écrivains contemporains. Nous en avons tiré une suite dramatique en dix branches ou pièces, qui commence par la fondation de deux chevaleries : l’une céleste, par Joseph d’Arimathie, l’autre terrienne, par l’enchanteur Merlin. Elles se rejoignent autour du roi Arthur et de la reine Guenièvre à la Table Ronde. Viennent ensuite les Temps Aventureux dont les héros sont Gauvain, Perceval, Lancelot, Galehaut, les fées Viviane et Morgane, bien d’autres. Notre “roman breton” s'achève sur deux disparitions : celle du Graal emporté au ciel par Galaad et celle du roi Arthur emporté sur la mer… En nous inspirant des textes médiévaux tant français que gallois, anglais, allemands, espagnols, portugais, italiens, nous poursuivons les enchantements de ce que Dante appela “les si belles errances du roi Arthur”. Les scribes : Florence Delay, Jacques Roubaud » : ainsi est présenté Graal Théâtre (Paris : Gallimard, 2005) sur le site des Éditions Gallimard. Concernant cette grande aventure scripturale, qui s’acheva par l’édition susnommée de 2005, voir « Moyen Âge, allers-retours », in : F. DELAY, La Vie comme au théâtre, p. 195-227.

30 Lucas FERNÁNDEZ, Auto de la Passion, in : Robert MARRAST (dir.), Théâtre espagnol du XVIe siècle, trad. par Florence Delay, Paris : Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1983, p. 293-307 ; Fernando de ROJAS, La Célestine, version française de Florence Delay, Arles / Paris : Actes Sud / Papiers, 1989 ; La Célestine, texte français de Florence Delay, L’avant-scène théâtre, 1300, 2011 ; Pedro CALDERÓN DE LA BARCA, Le Grand Théâtre du Monde, suivi de Procès en séparation de l’Âme et du Corps, trad. par Florence Delay, L’avant-scène théâtre, 1154, 2004 .

31 Félix LOPE DE VEGA, Pedro et le Commandeur, trad. par Florence Delay, L’avant-scène théâtre, 1214, 2006.

32 Voir Natacha MICHEL, L’Instant persuasif du roman, Paris : Bibliothèque du Perroquet, 1986 ; L’Écrivain pensif, Paris : Verdier, 1998.

33 « Entremets cervantins », in : F. DELAY, Mon Espagne Or et Ciel, p. 167-174.

34 Voir Sor Juana Inés DE LA CRUZ, Le divin Narcisse. Précédé de Premier songe et autres textes, trad. de Frédéric Magne, Florence Delay et Jacques Roubaud, Paris : Gallimard, 1987.

35 Cet ouvrage, qui fit date, sortit en espagnol en 1982 (Sor Juana y las trampas de la fe, México : Fondo de Cultura Económica, 1982) et en français en 1987 (Sor Juana ou les pièges de la foi, trad. par Roger Munier, Paris : Gallimard).

36 CALLEJA, Diego, Fama y obras posthumas del Fenix de Mexico, dezima musa, poetisa americana, Sor Juana Ines de la Cruz, Religiosa professa en el convento de San Geronimo de la imperial ciudad de México…, Madrid : Manuel Ruiz de Murga, 1700.

37 Nous traduisons de l’espagnol et remercions David Noria de nous avoir généreusement fait connaître le texte, par lui retranscrit, de cette table ronde : voir David NORIA, « Octavio Paz sobre la hispanidad y la mexicanidad », Letras libres, 1 de marzo 2022 : https://letraslibres.com/revista/octavio-paz-sobrela-hispanidad-y-la-mex.

38 F. DELAY, Mes cendriers, Paris : Éditions du Seuil, 2010, p. 46.

39 Id., La Séduction brève, Paris : Gallimard, 1987, p. 37.

40 Pour Florence Delay, la famille insistante est celle que composent les auteurs aimés tels de véritables amis, des proches très fidèles, et auxquels on reste fidèle aussi : « J’ai réuni dans ce livre la famille insistante. Celle choisie par le caractère, l’agent secret de nos vies, avant même que je commence à savoir pourquoi » (ibid., p. 12).

41 « Dès qu’il y a colloque, on vous demande un titre. J’avais lancé le mien en l’air : La séduction brève [sic]. Feinte ou esquive d’une pensée qualifiée, longue durée, de la séduction. Goût du mot bref, au féminin surtout. J’écoutais La Vie brève de Manuel de Falla » (ibid., p. 10).

42 Ibid., p. 15.

43 Id., Petites formes en prose après Edison, Paris : Hachette, 1987, p. 52 ; id., La Séduction brève, p. 15.

44 « En 1979, à Bruxelles, je fus invitée à un colloque sur la séduction. Le colloque m’intimidait, la séduction moins. J’acceptais en dépit de l’appréhension : j’avais peur de penser. Pour réfléchir je prenais des détours, j’écrivais des romans » (ibid., p. 9).

45 La formule ponctue l’œuvre de Delay : voir F. DELAY, Petites formes en prose après Edison, p. 55 et Zigzag, Paris : Hachette, 2023, p. 19-20, seconde version à peine augmentée et remaniée ; id., La Séduction brève, p. 10.

46 Nous écrivons avec cette phrase en tête : « Sans nul souci de signifier Desnos le succube a mis la langue en équation et voilà que par le plus policé des retournements les mots se sont mis à penser tout seuls » (id., Zigzag, p. 67).

47 Ibid., p. 19-20.

48 Id., Mes cendriers, p. 70-71.

49 « Le rose est une couleur difficile à cerner, et englobe une multitude de nuances que la langue s’efforce de traduire à l’aide d’adjectifs, de dénominations référentielles ou de métaphores. Il y a le “vrai” rose, le rose-rose ou le rose pur. Mais aussi le rose clair, délicat et doux […], un rose fondant, léger, pâle, pastel, suave et tendre […]. Dans la gamme intense ou vive, le rose ardent et le rose cru, éclatant, fluo, foncé, franc, intense, vif… » (Annie MOLLARD-DESFOUR, Le Dictionnaire des mots et expressions de couleur du XXe siècle. Le Rose, Paris : CNRS éditions, 2002, p. 19).

50 Voir F. DELAY, Œillet rouge sur le sable, Paris : Fourbis, 1994.

51 « Les variations dans les descriptions du tableau à divers moments me rassurèrent d’avoir tant hésité dans mes propres descriptions. Une fois la broche était une agrafe, le surtout un justaucorps, le manteau un mantelet et le rose carrément violet… Rien de plus inqualifiables que les couleurs. » (id., Haute couture, Paris : Gallimard, 2018, p. 88) Nous soulignons.

52 Ibid., p. 27.

53 Jean CANAVAGGIO, Les Espagnes de Mérimée, Madrid : Centro de Estudios Europa Hispánica, 2016.

54 Voir M. ZERARI, « La vie comme un roman : de Catalina de Erauso à Florence Delay dans Catalina, enquête » in : Maria ZERARI et François-Xavier GUERRY (dir.), « Le Miracle est notre liberté ». Le Siècle d’or (& Cie) de Florence Delay, édition augmentée, Paris : Éditions Hispaniques, à paraître.

55 F. DELAY, Zigzag, p. 31.

56 SAINTE THÉRÈSE, Un poème de sainte Thérèse d’Avila. Sur ces mots : Dilectus meus mihi, trad. par Florence Delay, Alès : PAB, 1956, n. p.

57 SANTA TERESA DE JESÚS, Antología, éd. de María Pilar Manero Sorolla, Barcelone : Ediciones El Albir, 1987, p. 423.

58 Loc. cit.

59 SAINTE THÉRÈSE, Un poème de sainte Thérèse d’Avila…, n. p.

60 Voir F. DELAY, « La conversion par la lecture » : in : La Séduction brève, p. 205-209.

61 « Condamné à l’immobilité, [Ignace de Loyola] demanda pour passer le temps qu’on lui procurât quelques-uns de ces romans de chevalerie qu’il affectionnait, comme sa compatriote Thérèse d’Avila. Mais dans la demeure on n’en trouva pas. Vertueuse bibliothèque que celle de ses parents ! » (id., Il n’y a pas de cheval sur le chemin de Damas, Paris : Éditions du Seuil, p. 20).

62 Id., Il me semble, mesdames, Paris : Gallimard, 2012, p. 84. Nous soulignons.

63 Id., « Où la traductrice assure qu’elle est fidèle en ses libertés et s’explique sur quelques naturelles de la main droite », in : José BERGAMÍN, La solitude sonore du toreo [1987], trad. par Florence Delay, Paris : Verdier/poche, 2008, p. 9.

64 Loccit.

65 Id., Mon Espagne Or et Ciel, p. 154.

66 Loccit.

67 Voir id., « La conversion par la lecture », in : La Séduction brève, p. 199-229.

68 Id., Mon Espagne Or et Ciel, p. 154.

69 Sur cet aspect, voir Álvaro DE LA RICA, « L’essai créatif chez Florence Delay : de Petites formes en prose après Edison à Mes cendriers », in : Anne PICARD et Gérard PEYLET (dir.), Florence Delay en liberté, Pessac : Presses Universitaires de Bordeaux, 2020, p. 23-30.

70 F. DELAY, Mon Espagne Or et Ciel, p. 150-151.

71 Id., Zigzag, p. 31.

72 Voir Alonso de BARROS, Desengaño de cortesanos / Le Désabus des courtisans, Paris : François Huby, 1617.

73 Sur cette notion, voir, par exemple, Maria ZERARI, « “There is no word in our language for desengaño”: hacia una biblioteca del desengaño », e-Spania [En ligne], 49, octobre 2024, http://journals.openedition.org/e-spania/53060.

74 L’attribution du tableau a été remise en cause. Dans le Diccionario Ceán Bermúdez, l’entrée qui est consacrée à Antonio de Pereda cite le testament du peintre Francisco Palacios où se trouve mentionnée la « grande peinture d’un hiéroglyphe qui signifie le désabusement du monde » (nous traduisons), en rappelant l’avis des spécialistes : « Pérez Sánchez l’attribue donc à Palacios, en raison de la technique et de la mention testamentaire » (« El Sueño del Caballero - Palacios, Francisco », in : Diccionario [Interactivo] Ceán Bermúdez, Real Academia de Bellas Artes de San Fernando rabasf.com, 2017 : https://ceanbermudez.es/wiki/El_Sueño_del_Caballero_-_Palacios,_Francisco).

75 F. DELAY, Mon Espagne Or et Ciel, p. 146.

76 Ibid., p 145-146.

77 Id., Un été à Miradour, p. 103.

78 « Cette adéquation de la vie et du songe, du songe et du sommeil, du théâtre et du monde, gouverne secrètement ma vie. » (F. DELAY, Mon Espagne Or et Cie, p. 149).

79 Voir ibid., p. 241.

80 Voir Id., Catalina, enquête, p. 112.

81 Kathleen EVIN, « L’humeur vagabonde », France Inter, émission du 10 mars 2015, podcast : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-humeur-vagabonde/florence-delay-ecrivaine-et-academicienne-7304660.

82 Nous empruntons l’expression au titre du recueil de ses aphorismes inédits (1924-1983) : J. BERGAMÍN, El duende mal pensante: aforística musareña, éd. de Gonzalo Penalva Candela, Grenade, Cuadernos del Vigía, 2015.

83 F. DELAY, Mon Espagne Or et Ciel, p. 102.

84 Voir Jean-Michel MENDIBOURE, José Bergamín, l’écriture à l’épreuve de Dieu, Toulouse : Presses Universitaire du Mirail, 2001.

85 F. DELAY, Mon Espagne Or et Ciel, p. 102-103.

86 On trouve dans « El disparate en la literatura española », texte paru en 1936, une réflexion et un essai de définition du « disparate » par Bergamín. Plusieurs fois réédité par l’auteur – en particulier dans El demonio y otras cosas sin importancia (Madrid : Júcar, 1974) –, on pourra relire le texte dans l’édition suivante : J. BERGAMÍN, El disparate en la literatura española, éd. de Nigel Dennis, Séville : Renacimiento, 2005, ou dans la traduction française, L’Importance du démon et autres choses sans importance, trad. par Yves Roullière, Paris : Éditions de l’Éclat, 1993, p. 87-128.

87 F. DELAY, Mon Espagne Or et Ciel, p. 204-205.

88 Id., Catalina, enquête, p. 102.

89 J. BERGAMÍN, « La edad de don Quijote », in : La corteza de la letra, Buenos Aires : Editorial Losada, 1957, p. 33-37.

90 « Los maravillosos silencios », in : ibid. p. 38-42.

91 Id., Mangas y capirotes, Madrid : Plutarco, 1933, p. 21.

92 Voir id., « La incomparable Dorotea », in : La corteza de la letra, p. 48-52.

93 Voir id., « Don Juan y Segismundo », p. 63-67.

94 Ibid., p. 83-89.

95 En traduction française, voir : id., L’Espagne en son labyrinthe théâtral, suivi de La plus légère idée de Lope, trad. par Yves Roullière, Paris : Éditions de l’Éclat, 1992.

96 Nous traduisons le texte de Bergamín : voir id., La corteza de la letra, p. 17.

97 Nous traduisons, voir J. BERGAMÍN, « Las cosas incomparables », in : ibid., p. 43-47.

98 F. DELAY, Mon Espagne Or et Ciel, p. 147.

99 Ibid., p. 220-221.

100 Ibid., p. 222.

101 Ibid., p. 152.

102 Sur cette traduction, qui fit longtemps autorité, voir Jean-Pierre ÉTIENVRE, « En torno a Viardot, traductor benemérito del Quijote », e-Spania [En ligne], 53, février 2026, http://journals.openedition.org/e-spania/59119, DOI : https://doi.org/10.4000/15qp9.

103 Jean CANAVAGGIO, Don Quichotte, du livre au mythe : quatre siècles d’errance, Paris : Fayard, 2005, p. 133.

104 F. DELAY, « Le premier chevalier », in : Mon Espagne Or et Ciel, p. 152.

105 « Entremets cervantins », in : ibid., p. 169.

106 Ibid., p. 170.

107 Ibid., p. 171.

108 Matthieu GARRIGOU-LAGRANGE, « Cervantès » (Entretien avec Florence Delay), La Compagnie des auteurs, France Culture, 23 mars 2016, podcast : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/la-compagnie-des-auteurs/theatre-et-nouvelles-un-autre-cervantes-6062180.

109 F. DELAY, Mon Espagne Or et Ciel, p. 155.

110 Ibid., p. 154. Delay précise : « J’ai lu Don Quichotte dans un volume de La Pléiade dont ma mère faisait la collection depuis le début. La Première Partie traduite par César Oudin, secrétaire interprète de sa majesté (Louis XIII) ès langues germanique, italienne et espagnole, la Seconde par François de Rosset (auteur d’Histoires mémorables et tragiques qui eurent une singulière fortune), le tout revu par Jean Cassou » (loc. cit.).

111 Ibid., p. 155.

112 Le volume de 1949 réunit une première traduction de Cassou, celle des Nouvelles exemplaires (Paris : Éditions de la Pléiade, J. Schiffrin, 1928) et sa traduction de 1934 du Don Quichotte (L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, Paris : NRF, « Bibliothèque de la Pléiade », 1934), voir CERVANTES [sic], L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche / Nouvelles exemplaires, textes traduits par Jean Cassou, César Oudin et François Rosset, Paris : Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1949.

113 Sur cette traduction, voir Maria ZERARI, « Jean Cassou, hispaniste », art. cit., p. 82-92.

114 Tout juste après avoir appris qu’elle était la première recalée à l’oral du concours de l’agrégation d’espagnol, Florence Delay s’entendit dire par l’hispaniste Maurice Molho, professeur à la Sorbonne : « Vous êtes très déçue, Florence Delay, et vous vous dites : Tant pis ! j’abandonne, j’ai d’autres choses à faire, ce concours ne me plaît pas trop, j’ai des livres à écrire, etc. (Comment savait-il tout ça ?). Eh bien non ! Vous allez recommencez vite fait bien fait, s’il vous plaît […]. Vous avez tout le temps d’écrire vos livres. Ce n’est pas le moment. Vous serez écrivain, ne vous inquiétez pas » (F. DELAY, Mon Espagne Or et Ciel, p. 196).

115 Sur Aristide Rumeau, voir Roland BÉHAR, « Aristide Rumeau ou le souci de l’exactitude », in : M. BLANCO et M. ZERARI (dir.), Variations sur le Siècle d’or…, p. 121-145.

116 F. DELAY, Mon Espagne Or et Ciel, p. 157.

117 Ibid., p. 158.

118 Ibid., p. 159.

119 F. DELAY, « Entrée d’Étienne Jodelle », in : Étienne JODELLE, Comme un qui s’est perdu dans la forêt profonde, éd. d’Agnès Rees, préface de Florence Delay, Paris : Gallimard, coll. « Poésie », 2023, p. 11.

120 Commentant l’échec de sa carrière de metteur en scène, « premier désastre de [sa] vie », Delay avance : « Cet échec fut, je crois, une chance. J’ai souvent depuis réfléchi à l’échec, je lui ai même consacré un roman […]. Grâce à lui, j’ai pris une autre route, plus difficile. Contrecarrée dans la fougue de mon adolescence, en un mot, battue, j’allais me redresser et me trouver autrement » (id., Mon Espagne Or et Ciel, p. 225).

121 Juan José SAER, « La moral del fracaso », El País, 21 mai 2005.

122 F. DELAY, Mon Espagne Or et Ciel, p. 164.

123 Ibid., p. 162.

124 Ibid., p. 165.

125 Loccit.

126 « L’on sent déjà pourquoi quelques personnes ont considéré Don Quichotte comme le livre le plus triste qui ait jamais été écrit ; l’idée fondamentale, la morale du livre est en effet profondément triste. Cervantes nous a montré, en quelque sorte, la vanité de la grandeur d’âme, et l’illusion de l’héroïsme. » (J. C. L  SIMONDE DE SISMONDI, La Littérature du midi de l’Europe, Paris : Treuttel et Würtz, 1813, t. 3, p. 340).

127 Alexander A. PARKER, « Don Quixote and the Relativity of the Thruth », Dublin Review, 220, 1947, p. 28-37.

128 Voir P. E. RUSSELL, « “Don Quixote” as a funny book », The Modern Language Review, 64/2, 1969, p. 312-326.

129 Anthony CLOSE, The Romantic Approach to «Don Quixote». A Critical History of the Romantic Tradition in «Quixote» Criticism, Cambridge : Cambridge University Press, 1978.

130 F. DELAY, Mon Espagne Or et Ciel, p. 166.

131 Francisco RICO, « Les deux interprétations du Quichotte », trad. par Jean-Raymond Fanlo, Europe, 979-980, novembre-décembre, 2010, p. 45-60.

132 CERVANTES [sic], L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, trad. par Jean Cassou et al., opcit., Partie II, chap. 74, p. 1054.

133 M. de CERVANTES, Don Quijote de la Mancha, Francisco Rico (dir.), Madrid : Real Academia Española, 2015, II, chap. 74, p. 1336.

134 F. DELAY, Mon Espagne Or et Ciel, p. 221.

135 Loccit. Nous soulignons.

136 Loccit.

137 Roland BARTHES, Le Plaisir du texte [1973], in : Œuvres complètes, Paris : Éditions du Seuil, 2002, 3, p. 241.

138 F. DELAY, Mon Espagne Or et Ciel, p. 221.

139 Voir « Promenade sonnets », in : Ibid., p. 211-220.

140 Michel LEIRIS, L’Âge d’homme, Paris : Gallimard, 1939, p. 1.

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Table des illustrations

Titre Francisco de Zurbarán, Sainte Apolline, ca. 1636-1640, musée du Louvre, Paris.
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Titre Francisco de Zurbarán, Sainte Apolline, détail, musée du Louvre, Paris.
Crédits Crédit : Wikimédia Commons Media.
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Titre Attribué à Antonio de Pereda, Le Rêve du chevalier, ca. 1650, Royale Académie de San Fernando, Madrid.
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Pour citer cet article

Référence électronique

Maria Zerari, « Présentation de Florence Delay. D’Espagnes en Siècle d’or »e-Spania [En ligne], 54 | Juin 2026, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 14 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/e-spania/62013 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16en8

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Auteur

Maria Zerari

Sorbonne Université, CLEA (UR 4083)

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