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« Le Miracle est notre liberté ». Le Siècle d’or (& Cie) de Florence Delay
Sketches of Spain

« Manier les ciseaux n’a rien d’innocent ». Traduire La Celestina pour la scène (Florence Delay, 1989, 2011)

François-Xavier Guerry

Résumés

Nous nous intéressons, dans cet article, à la traduction de La Celestina (1499-1502) de Fernando de Rojas – œuvre non conçue pour être représentée – par Florence Delay, et à ce qui sous-tend cette entreprise qu’elle mène à bien une première fois en 1989 (mise en scène d’Antoine Vitez) puis, de nouveau, en 2011, toujours pour les planches (mise en scène de Christian Schiaretti), mais au service d’un projet dramaturgique différent, qui implique une retraduction. Cette réflexion, qui s’approche au plus près du travail de la traductrice et de ses « ciseaux » – elle qui se fait « monteuse », selon ses mots –, est également l’occasion de retracer la réception que le public français a eue de l’œuvre.

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Texte intégral

« […] découdre le mot à mot et en découdre »
(Florence Delay)

  • 1 Pour une présentation de cette mise en scène, cf. Anne UBERSFELD, Antoine Vitez, metteur en scène e (...)

1De quelle scène parle-t-on concernant Florence Delay et La Célestine ? Tour à tour, en 1989, de celle du Festival d’Avignon (dix représentations, 11-22 juillet), du Théâtre Grec de Barcelone (trois représentations, 28-29-30 juillet), du Théâtre national de l’Odéon (quarante-deux représentations, 19 septembre-5 novembre), puis de l’Opéra-Théâtre de Clermont-Ferrand (trois représentations, 12-13-14 novembre), dans une mise en scène d’Antoine Vitez1, alors administrateur général de la Comédie-Française.

  • 2 Fernando de ROJAS, La Célestine, version française de Florence Delay, Arles / Paris : Actes Sud / P (...)
  • 3 Jean-Michel DÉPRATS, Shakespeare, Paris : Presses Universitaires de France, 2021, p. 72.
  • 4 Nom du journaliste non renseigné, « Le rideau se lève, le mistral aussi », Le Figaro, 13 juillet 19 (...)
  • 5 A. UBERSFELD, Antoine Vitez, p. 115.

2Il s’agit moins, à proprement parler, d’une traduction de La Célestine de Fernando de Rojas que d’une version, terme qui figure sur la couverture du texte tel qu’il a été publié chez Actes Sud en octobre de la même année2 ; une version dans le double sens du terme : le texte a subi deux opérations concomitantes puisqu’il a été translaté – comme on disait autrefois – en français et transposé non pas dans un autre genre (théâtre il était, théâtre il demeure), mais sous une autre forme (voué à être lu à haute voix, il se destine désormais aux planches). Ces deux opérations ne sont disjointes qu’en apparence puisque les choix de traduction sont subordonnés à l’usage scénique qui en sera fait. Comme le dit Jean-Michel Déprats, « [l]e traducteur travaille dans l’empirisme, mais il ne peut progresser dans le labyrinthe que s’il se forge, soit d’entrée de jeu, soit chemin faisant, quelques principes de traduction adaptés à son objet »3. Et c’est bien une « commande » qui a été faite à Florence Delay, dont le résultat dépend, en partie du moins, de contingences pour ainsi dire extérieures. De même que la représentation montée par Antoine Vitez dans la Cour d’honneur du Palais des papes a dû s’adapter, bon gré mal gré, aux conditions venteuses peu favorables, ce dont la presse se fait un écho à la fois amusé et désolé4, de même, la traduction de Florence Delay, qui se fait fort de coller au texte d’origine, répond aux impératifs de ce que l’esprit d’un festivalier peut supporter en fait de longueur et de difficulté. L’intention initiale d’Antoine Vitez était de monter une version intégrale de La Célestine, intention qu’il nourrissait depuis de nombreuses années, avant même qu’il ne mît en scène Le Soulier de satin de Paul Claudel deux ans auparavant, dans cette même Cour pontificale, d’une durée de onze heures, mais les deux projets pourraient bien être liés : « Et pourquoi ne pas monter ce qu’on peut lire aussi comme une doublure satanique de l’œuvre claudélienne ? »5. Citons Florence Delay :

  • 6 Propos recueillis par Armelle HÉLIOT, Le Quotidien de Paris, 10 juillet 1989.

Bien sûr on ne pouvait imaginer une version intégrale qui demanderait huit heures de représentation. On s’était mis d’accord, avec Antoine Vitez, pour un spectacle d’un peu moins de 3 heures. Mais nous avons ensuite repris le texte et le spectacle durera à peu près 3h306.

  • 7 Propos recueillis par Michel COURNOT, « L’escalier des anges », Le Monde, 14 juillet 1989.
  • 8 Florence DELAY, Mon Espagne Or et Ciel, Paris : Hermann, 2008 : « J’ai coupé selon des goûts clairs (...)
  • 9 F. de ROJAS, La Célestine ou Tragicomédie de Calixte et Mélibée, traduction de Pierre Heugas, Paris (...)
  • 10 « Il me semble que pour le théâtre, ce qui joue énormément, c'est la destination du travail qu'on f (...)

3Il durera finalement près de cinq heures… Car, explique l’Académicienne, « […] la jurisprudence littéraire de Rojas est beaucoup plus ardue, moins écoutable, tout de même, que Claudel »7 ; d’où l’importance, d’ailleurs, d’une traduction qui opte pour la clarté8 et la modernisation plutôt que son contraire, l’option archaïsante, à l’image de la traduction de Pierre Heugas9, faite pour la lecture silencieuse, peu adaptée à une actualisation sur les planches et à la nécessité d’une compréhension immédiate10.

  • 11 Sur cette question, cf. Emilio de MIGUEL MARTÍNEZ, La Celestina de Rojas, Madrid : Gredos, 1996, p. (...)
  • 12 Fabio REGATTIN, « Théâtre et traduction : un aperçu du débat théorique », L’Annuaire théâtral, 36, (...)
  • 13 F. DELAY, Mon Espagne…, p. 189.
  • 14 Ibid., p. 188. On retrouve les mêmes coupes dans la traduction que Florence Delay fait de La Dama D (...)
  • 15 Loc. cit.
  • 16 Pour une discussion critique sur cette question, cf. Jean-Michel DÉPRATS (dir.), Antoine Vitez, le (...)
  • 17 F. DELAY, La vie comme au théâtre, Paris : Gallimard, 2015, p. 164.

4D’où l’importance également de livrer une version courte de l’œuvre. C’est ce que fait Florence Delay, tenue de pratiquer coupes claires et coupes sombres, en vertu de critères qu’elle énonce : faire de ce texte écrit, qui, se réclamant, dès le prologue, de la comédie latine, est, par essence, de nature dramatique, quoique non représenté, un texte spectaculaire en puissance. Il est moins question ici de représentabilité11 que de jouabilité12, pour utiliser un terme peu euphonique mais qui dit bien ce qu’il veut dire. Il n’est pas question, en effet, des possibilités matérielles de mise en scène, possibilités limitées dans l’Espagne de la première modernité et dont les commentateurs de La Celestina ont souvent fait un argument pour justifier le fait que l’œuvre pencherait davantage du côté du roman que du théâtre. Il n’est pas davantage question du seuil d’acceptabilité du public actuel relatif à l’obscénité et la gravelure de l’œuvre, à ce qui peut être montré ou non sur scène – de fait, dans la mise en scène d’Antoine Vitez, Mélibée ôte ses vêtements avant de se suicider, geste que la critique journalistique et les spectateurs ont peu goûté, moins en raison de la nudité de l’actrice que de la gratuité apparente de la chose, pour ne pas dire son incongruité. Il est question de ce qui peut faciliter la mise en œuvre effective, c’est-à-dire à la fois la mise en scène et la mise en bouche par les comédiens. Il appert d’ailleurs que Florence Delay met davantage l’accent sur son rôle de « monteuse », tissant l’analogie avec la démarche cinématographique13, que sur celui de traductrice, sur la complexité inhérente au premier plus qu’au second, qui ne semble pas lui coûter à l’excès : « Les problèmes de traduction étaient moindres que les difficultés posées par les coupes », écrit-elle, qui exposaient au risque « de briser un des aspects les plus fascinants de l’œuvre : sa continuité »14. Et d’ajouter plus avant : « Il suffisait donc de “monter”, de repérer la dynamique des passages, d’ajuster telle phrase d’un acte à telle phrase de l’acte suivant en trouvant une succession, bref, de couper avec des ciseaux »15. Ces propos pourraient être ceux d’Antoine Vitez lui-même car ce qu’ils impliquent excède le champ d’action et les prérogatives que l’on prête à l’accoutumée aux traducteurs. Si l’on se rappelle, à la suite d’Umberto Eco et d’autres, que le traducteur est un négociateur, un interprète, voire un réécrivain, Florence Delay fait presque figure de seconde metteuse en scène. La parenté entre traduction et mise en scène n’échappe pas à Antoine Vitez, qui ira jusqu’à dire que « traduire, c’est mettre en scène »16 ou, à l’inverse, que « le théâtre est traduction généralisée »17. Lors d’un entretien au journal La Marseillaise, il déclare que

  • 18 Propos recueillis par Claudine GALEA, article au titre non renseigné, La Marseillaise, 21 juillet 1 (...)

c’est un peu le même acte. Il y a un texte préexistant et une autre forme dans laquelle il faut le transvaser. La mise en scène c’est peut-être le tracé au sol des relations de force qui sous-tendent la pièce. Pour moi le texte demeure primordial, vraiment, oui, la matière première18.

5C’est la raison pour laquelle il ne s’agit pas d’adapter l’œuvre originelle, comme cela semble être en vogue dans les années soixante-dix/quatre-vingt, une vogue dont Florence Delay rend compte en tant que chroniqueuse théâtrale de la Nouvelle Revue française :

  • 19 F. DELAY, Sept saisons, Paris : Gallimard, 2015, p. 49.

On assiste aujourd’hui à une étonnante prolifération de traversées du romanesque vers le dramatique. D’indivises proses sont réparties en dialogues, des compagnies de comédiens sortent des livres, des pièces surgissent de grands écrivains étrangers au théâtre, eux-mêmes devenant des personnages-titres19.

6Et de citer des adaptations de Marcel Proust, de Virginia Woolf, de Kafka ou de James Joyce. Ici, la traversée est moins périlleuse, car elle ne se fait pas entre deux eaux, c’est-à-dire entre deux genres, et requiert avant tout de trancher ou de retrancher, même si cela « n’a rien d’innocent » – car trancher, c’est couper net, mais aussi résoudre un problème, ce qui ne va pas sans une part, potentiellement sujette à caution, d’interprétation, voire d’arbitraire. Florence Delay en est consciente, elle qui reconnaît ce que ces coupures peuvent avoir de partial, a fortiori lorsque se mêlent à l’entreprise quelques affects et le souvenir d’un passé plus ou moins récent que l’on affectionne :

  • 20 Id., Mon Espagne…, p. 191.

Ma relation personnelle avec l’œuvre, mes propres goûts, les souvenirs du temps où elle était inscrite au concours d’agrégation que j’avais préparé, des échos intimes avaient dicté mes choix. Couper, c’est aussi s’exprimer. Couper est profondément subjectif20.

  • 21 Id., « Atelier de langue espagnole », Traduire le théâtre. Sixièmes assises de la traduction littér (...)
  • 22 Id., Sept saisons, p. 49.
  • 23 Id., La vie comme au théâtre, p. 96-97.

7C’est déjà ce qu’elle concédait lors des sixièmes assises de la traduction littéraire, qui se tinrent en novembre 1989, moins de quatre mois après les représentations avignonnaises de La Célestine : « avec le recul, tout me semblait moins transparent et […] je n'étais pas, comme le Licencié de Cervantès, un traducteur de verre »21. Elle juge d’ailleurs avec sévérité ces pièces de théâtre que l’on amoindrit sans discernement : par exemple, dans sa chronique de Tête d’or de Paul Claudel montée en 1979 aux Bouffes du Nord par Dominique Leverd, elle s’insurge contre « l’inutilité, sans parler de l’erreur, de couper des scènes, de ne pas jouer intégralement »22. Elle reconnaît aussi avoir elle-même parfois amputé une œuvre de passages selon des critères peu avouables et à rebours de toute espèce de fidélité à l’endroit de cette dernière et de sa cohérence intrinsèque : au sujet d’un auto sacramental de Calderón de la Barca, qu’elle traduit, avec sa camarade Bartolomé, bille en tête, elle reconnaît ce qui suit : « nous coupons ce que nous ne comprenons pas »23. Le tort est prescrit, la désinvolture et la faute excusables : Florence Delay était encore étudiante.

  • 24 Id., Mon Espagne…, p. 189 ; « Entre théâtre et roman », L’Avant-scène théâtre, 1300, 2011, p. 103. (...)
  • 25 Antoine BERMAN, La traduction et la lettre ou L’auberge du lointain, Paris : Seuil, 1999.
  • 26 Richard SAINT-GELAIS, Fictions transfuges : la transfictionnalité et ses enjeux, Paris : Seuil, 201 (...)
  • 27 Cf. André CASTELOT, « La Célestine », journal belge non renseigné, sans datation.
  • 28 Nom du journaliste et titre de l’article non renseignés, Les Nouveaux Temps, 3 mars 1942.
  • 29 Paul VERDEVOYE, « La Célestine et l’adaptation de Paul Achard », Bulletin hispanique, 45/2, 1943, p (...)
  • 30 Jean-Louis FINOT, « La Célestine au Théâtre Montparnasse », La Semaine à Paris, 25 février-3 mars 1 (...)
  • 31 Georges PIOCH, « La Célestine », L’Œuvre, 28 février 1942, p. 7.

8En l’espèce, le maniement des ciseaux ne se fait donc pas inconsidérément et ne tire pas prétexte de l’abord malaisé d’une œuvre vieille de cinq siècles pour transgresser le contrat de fidélité, fût-il tacite, auquel s’engage le traducteur et/ou l’adaptateur, comme le fait, par exemple, Paul Achard, premier adaptateur de La Célestine en France (1942). Si Florence Delay affirme que « [s]on obsession est de ne rien inventer »24, l’adaptation de ce dernier, qu’Antoine Vitez a vue alors qu’il avait douze ans, ne se borne pas à couper dans le vif l’œuvre initiale, mais elle en altère considérablement et décisivement la trame, qu’elle réélabore à son gré tout autant qu’elle traduit – rappelons qu’Antoine Berman qualifie la pratique traductrice traditionnelle, celle qui domine au moins jusqu’à la seconde moitié du XXe siècle, d’hypertextuelle25, et, en l’occurrence, on pourrait même parler d’une « contrefiction », catégorie forgée par Richard Saint-Gelais26, tant les coordonnées diégétiques d’origine sont adultérées27. Dans cette adaptation pour le Théâtre Montparnasse puis le Théâtre de la Renaissance, la mort de Célestine n’intervient pas au douzième acte, mais à la fin de la pièce, Calixte ne tombe pas du haut du mur d’enceinte du jardin de la maison de Mélibée mais est assassiné par le rufian Centurio, et cette dernière, quant à elle, ne se tue pas. Mais ce n’est pas tout… Comme l’écrit un journaliste des Nouveaux Temps, Paul Achard « n’a pas hésité à faire danser la séguedille à la vieille goule sur une table de son taudis et à faire défiler soudain le cortège de la Sainte Inquisition, ce qui produit, du reste, un grand effet […] »28. Autant d’éléments d’invention qui contribuent à l’image d’une Espagne de charanga y pandereta et au folklore d’une légende noire à l’efficacité mille fois éprouvée, qui ont été tièdement reçus par les commentateurs de l’époque : Paul Verdevoye déplore que « l'adaptateur a[it] singulièrement réduit et faussé, pour ne pas dire supprimé, la plus grande partie de l'intérêt moral, philosophique, voire poétique du chef-d'œuvre espagnol »29, tandis qu’André Castelot, critique dramatique, affirme qu’ « on ne peut que regretter ces libertés qui, ajoutant beaucoup d’invraisemblance, nous privent, entre autres scènes, du sublime suicide de Mélibée » ; d’après Jean-Louis Finot, critique à La Semaine à Paris, cette Célestine « […] s’achève en tragédie granguignolesque »30 ; Georges Pioch parle, quant à lui, d’une « adaptation truculente, picaresque »31.

  • 32 Nom du journaliste et titre de l’article non renseignés, Época, 31 juillet 1989.
  • 33 Joaquín ÁLVAREZ BARRIENTOS nuance l’idée de María Rosa Lida de Malkiel selon laquelle La Célestine (...)
  • 34 F. DELAY, Mon Espagne…, p. 188.
  • 35 Pierre HEUGAS, La Célestine et sa descendance directe, Bordeaux : Bière, 1973, p. 38, p. 43, p. 44, (...)

9Aucune outrance de cet acabit chez Florence Delay, qui, prenant appui sur l’édition madrilène de Dorothy Sherman Severin (1969), si l’on en croit l’hebdomadaire Época32, décide de traduire la première version de l’œuvre, la Comedia de Calisto y Melibea de 1499, en seize actes (les papiers anonymes de l’auteur ancien et les quinze actes de la main de Fernando de Rojas), et non pas la suite que ce dernier lui donne trois ans plus tard. Cela est conforme au dessein qu’elle poursuit d’une traduction qui, au regard du tiraillement générique dans lequel est prise La Célestine, depuis le XVIIIe siècle et, surtout, le XIXe siècle33, tranche du côté du théâtre plutôt que du roman. Florence Delay supprime en effet ce que l’on a coutume d’appeler, depuis 1514, le « Traité de Centurio »34, soit les cinq actes que Fernando de Rojas ajoute à sa propre œuvre, qui gonflent le nombre et l’ampleur des acteurs de ce que Pierre Heugas appelle le « musée du lupanar »35 – des prostituées, des proxénètes, des domestiques et autres préposés à l’entremise –, de même que toutes les autres interpolations, moins importantes, mais beaucoup plus nombreuses (plusieurs dizaines), dont le gros tend à amplifier et à étirer le propos. Nombreux sont les critiques qui ont jugé que ce prolongement ralentissait indûment et dramatiquement (ou non dramatiquement, justement, et c’est là le problème) le rythme de l’œuvre et portait préjudice à sa contexture supposément parfaite, qui fait que les scènes sont liées les unes aux autres, selon une implacable chaîne causale, preuve de l’appartenance à

  • 36 Marcelino MENÉNDEZ PELAYO, Orígenes de la novela, III, X. « La Celestina », Madrid : Consejo Superi (...)

una categoría superior de arte, en que todo está firme y sólidamente construido; en que nada queda al azar de la improvisación; en que todo se razona y justifica como interno desenvolvimiento de una ley orgánica; en que los mismos episodios refuerzan la acción en vez de perturbarla36.

  • 37 F. DELAY, Mon Espagne…, p. 189.
  • 38 Id., propos recueillis par Pierre TRANOY, « De Biarritz à Avignon », Sud Ouest, 9 juillet 1989. Cf. (...)
  • 39 Cf. également Bernd SUCHER, « La Célestine. French Adaptation by Florence Delay », Celestinesca, 13 (...)
  • 40 Propos recueillis par : nom du journaliste non renseigné, « Antoine Vitez retrouve Avignon pour La (...)
  • 41 Propos recueillis par : nom du journaliste et de l’article non renseignés, Le midi libre, le 12 jui (...)

10Fortifier l’action, « recré[er] le courant unique, la course théâtrale qui n’est pas la romanesque »37, et, pour ce faire, éliminer ou condenser tout ce qui la freine et l’embarrasse, c’est ce à quoi s’attelle Florence Delay – en définitive, près de la moitié de l’œuvre disparaît. Cela n’équivaut pas à dire que La Célestine serait comme excédentaire, constituée d’éléments dédaignables et superfétatoires, de scories dont on ne fait aucun cas, mais que, jugée à l’aune d’une concrétisation théâtrale effective, il faut prendre le parti de la délester de ce qui fait le plaisir des uns, le déplaisir des autres : le poids de la rhétorique, les innombrables références érudites propres à un bachelier qui vient tout juste de quitter les bancs de l’université, les tours et les détours conversationnels de personnages qui n’en finissent pas de deviser et de retarder l’exécution d’une action, qui, autrement, se réduirait à l’histoire d’une intercession amoureuse qui tourne mal. « [Antoine Vitez] avait donc eu l’idée de monter l’intégrale de La Célestine, en huit ou neuf heures, et cela avant son Soulier de satin. Moi, je n’étais pas très d’accord, car tout n’est pas d’une force égale dans La Célestine »38. Outre la suppression des actes XV, XVII et XVIII, Florence Delay réduit drastiquement les parties monologuées39, celles que prononce Célestine, chemin faisant, au début des actes IV et V, celle de Calixte à l’acte XIII ; les quasi-monologues de Mélibée (acte XIX) et de Pleberio (acte XXI) ; les longues tirades de Célestine (à l’acte VII, le portrait qu’elle dresse de Claudina, dont elle est la disciple ou, l’acte IX, où elle se remémore ses splendeurs passées) ; les dialogues qui tirent en longueur (acte I, le débat entre Sempronio et Calixte sur la valeur des femmes ; acte III, celui, qui prend une saveur étonnamment métathéâtrale, entre Célestine et Sempronio sur l’opportunité d’accélérer la médiation amoureuse dont Calixte les a chargés) ; les scènes qui reviennent, sous un autre angle et selon des modalités d’interlocution variées, sur des épisodes auxquels on a déjà assisté (à l’acte VI, le compte rendu que Célestine fait à Calixte ou, à l’acte XIII, le récit par Sosia de la défenestration et de l’exécution de Parmeno et Sempronio), etc. Ce travail inéluctable d’émondage débouche sur une caractérisation resserrée et exacerbée des personnages et leur typification, qui font que Célestine devient plus sorcière encore, Parmeno plus fou à lier. Les doutes qui s’emparent de la vieille entremetteuse au moment d’effectuer sa première ambassade, ceux de Parmeno sur le point de briser l’allégeance envers son maître ou de Mélibée face aux assauts répétés de son prétendant, s’estompent. Les trésors d’éloquence déployés pour convaincre son interlocuteur, les circonlocutions significatives d’une pensée en cours d’élaboration et de verbalisation sont raccourcis. Antoine Vitez nourrit lui-même une vision un brin stéréotypée et romantique des personnages, faisant de la vieille, notamment, une « Madone des bas-fonds »40, une « Madone des hors-la-loi, une sorte de vierge noire »41. À propos de sa mise en scène d’Hamlet de William Shakespeare au Théâtre national de Chaillot (1983), il s’explique quant aux coupes, lesquelles sont liées

  • 42 Antoine VITEZ, « Antoine Vitez : à propos de sa mise en scène d’Hamlet », Société Française Shakesp (...)

à une réflexion d’homme de théâtre sur la question du temps […], des coupes [faites] à l’intérieur de la masse du texte en fonction de critères d’usage théâtral […] : ce qui semble retarder l’action, ne pas apporter d’informations très excitantes pour le public. Les coupures d’usage portent toujours sur les mêmes points… parce qu’elles n’entravent pas la compréhension du texte42.

11Elles la facilitent même, à l’évidence, car la pesanteur des répliques, qui vient, encore une fois, de ce que l’œuvre n’avait pas vocation à être montée, risque d’assommer un public de festivaliers, bien qu’elle s’avère particulièrement significative. Elle donne l’idée de personnages plus complexes qu’il n’y paraît, d’une acuité psychologique peu commune dans la littérature de l’époque, reflétant les atermoiements et les tergiversations des processus de séduction et de persuasion. C’est pour cela, probablement, que Florence Delay sait que couper « n’a rien d’innocent », et que ce noyau resserré autour de l’action, qui se fait également au détriment de l’épaisseur diégétique d’un monde castillan finiséculaire que l’on entr’aperçoit entre les répliques, celles dont la dimension narrative est plus prononcée notamment, et de la faune encanaillée qui gravite autour de la maison de Célestine, n’est que l’une des deux options envisageables.

  • 43 F. DELAY, « Entre théâtre et roman », p. 103.
  • 44 F. DE ROJAS, La Célestine, texte français de Florence Delay, L’avant-scène théâtre, 2011. Nous n’in (...)

12La seconde option, celle qui consisterait à privilégier « l’autre ligne »43, qui incline – mais ne plie pas – l’œuvre du côté du roman, émerge dans sa retraduction de La Célestine, en 201144. La veine dramatique l’emporte toujours, et pour cause, la pièce nouvellement traduite et mise en scène par Christian Schiaretti est jouée au Théâtre National Populaire (vingt représentations, 13 janvier-26 février), puis au Théâtre Nanterre-Amandiers (douze représentations, 10 mars-3 avril), et le processus de réduction que l’on décrit vaut également pour cette version, dont le principe recteur et la mise en valeur du versant romanesque n’effacent pas l’absolue nécessité d’écourter et d’alléger. Mais Florence Delay arrête cette fois son choix sur la Tragicomédie et sa cohorte de figures d’extraction vile, ce qui va de pair avec une action moins sur les chapeaux de roue et une caractérisation enrichie des personnages, à commencer par Célestine. À l’acte IX, par exemple, l’éloge du vin que fait l’entremetteuse, à peine esquissé dans la version de 1989 (60), est gonflé et retrouve des proportions plus proches de l’œuvre d’origine, faisant d’elle une buveuse invétérée (59). Reparaît, dans une réplique exhortative qu’elle lance à ses convives, l’expression d’une frustration et d’une nostalgie pour la jeunesse perdue (61), et est réintroduite la pause narrative dans laquelle Sempronio dépeint la duplicité et la dévotion intéressée de la vieille (58), absente de la première version (60). De même, la tirade d’Aréuse sur son désir d’indépendance et sa diatribe contre les maîtresses « à la mode d’aujourd’hui » (61), maintes fois lues comme un manifeste marxiste et féministe avant la lettre, qui n’étaient pas traduites en 1989, font leur apparition en 2011, quoiqu’elles ne manquent pas d’être coupées. Outre une caractérisation étoffée, croissent et ressurgissent les monologues délibératifs et autres bribes introspectives, les passages qui ménagent des paliers, et marquent une progressivité (l’annonce en deux temps de la mort de Sempronio et Parmeno, par exemple [79]), ainsi que les répliques sentencieuses qui en disent plus long sur l’auteur que sur ses personnages.

SEMPRONIO. Déxala, que deso vive; que no sé quién diablos le mostró tanta ruyndad.
PÁRMENO. La necesidad y pobreza, la hambre; que no ay mejor maestra en el mundo, no ay mejor despertadora y avivadora de ingenios. […] (225-226)
SEMPRONIO. Laisse, elle vit de ça. (1989, 60)
SEMPRONIO. Laisse, elle vit de ça. Je ne sais quels démons lui ont enseigné à feindre.
PARMENO. La nécessité, la pauvreté et la faim. Il n’y a pas de meilleure conseillère au monde. (2011, 58-59)

  • 45 F. DELAY, « Atelier de langue espagnole… », p. 153.
  • 46 Id., La vie comme au théâtre, p. 197.
  • 47 Id., « Le traducteur de verre », Théâtre/Public, 44, 1982, p. 25-29.
  • 48 Michèle TADDEI, « “La” Moreau retrouve “sa” Cour », Le méridional, 12 juillet 89. On lit la même ph (...)

13Cette part accrue dévolue au « bavardage (merveilleux) et aux interpolations romanesques »45 se rapprocherait de ce que furent les origines du théâtre espagnol et de ses « affinités avec le roman » : « La tragi-comédie de La Célestine en témoigne, qui à la fin du XVe siècle accoucha d’un grand coup de rein du théâtre et du roman ensemble »46. Mais si la traduction de 2011 tend plus manifestement que celle de 1989 vers le roman, elle ne se confond pas avec lui, naturellement, mais, surtout, elle a ceci de commun avec cette dernière d’avoir la scène pour finalité : « l'objectif, l'horizon, le point à atteindre c'est la bouche. Il faut que ce soit un texte de bouche »47. Et c’est d’autant plus vrai que l’entremetteuse, devenue personnage éponyme, fait figure d’oratrice sans pareille, qu’elle vit, littéralement, des mots enjôleurs et suborneurs qui sortent de sa bouche, d’une parole censée fléchir la volonté d’autrui, ou, dans la traduction de Florence Delay, « faire mouiller les pierres » (« A las duras peñas promoverá y provocará a luxuria si quiere », affirmait Sempronio [104]). « Une parole populaire, chaude, fine et triviale, savante, qui retourne la sentence, enfreint l’interdit, tourne la loi, fraude le sens, épouse les sens et pénètre par le bas, bref le contraire du Verbe (qui nous vient d’en haut) »48.

  • 49 F. DELAY, Mon Espagne, p. 184.
  • 50 Voir BnF, « Fonds Delay, Florence (théâtre et cinéma) », brouillons manuscrits et dactylographiés, (...)
  • 51 Propos recueillis par Chantal NOETZEL-AUBRY, « Anatomie d’un texte. La Célestine de Florence Delay  (...)
  • 52 Lope DE VEGA, Arte nuevo de hacer comedias, éd. Enrique García Santo-Tomás, Madrid : Cátedra, [2006 (...)
  • 53 C’est aussi le cas des interpolations de l’acte XII (réplique de Calixte, p. 259, partiellement tra (...)

14Revenons-en donc à la traduction française de la Comédie (1989), version de l’œuvre qui a la prédilection de Florence Delay49. Dans sa tentative de canaliser l’énergie, la pétulance de ce verbe et d’orienter ce qu’elle appelle la « course théâtrale », elle scinde l’ensemble non pas en huit tableaux, comme le faisait Paul Achard, mais en trois journées (la première elle-même sous-divisée en deux parties, celle du premier acte primitif et celle du continuateur Fernando de Rojas). La première journée englobe les actes I à VII, la deuxième les actes VIII à XII, et la troisième, qu’elle intitule « la fin désastreuse » (77), les actes XIII à XVI, d’après un plan soigneusement bâti dont les notes de travail, cédées par Florence Delay au Département des Arts du Spectacle de la BnF en mai 2010, rendent compte50. Elle fait entrer cette pièce qui défie les poétiques et les divisions (néo)classiques dans un moule probablement plus familier au spectateur. Si « [l]a pièce […] n’a pas de structure au sens du théâtre classique, cher à l’esprit français […] »51, elle lui donne un semblant de charpente et de classicité puisque, ainsi compactée, on y reconnaît, à grands traits, les temps forts d’une tragédie que sont la protase, l’épitase et la catastase, et une division tripartite que Lope de Vega reprendra à son compte dans son Arte nuevo de hacer comedias (1609)52. Notons que Florence Delay intègre à la traduction de sa Célestine en seize actes des scènes et des motifs qui appartiennent en réalité à la version postérieure de l’œuvre, la Tragicomédie en vingt-et-un actes (la conversation de Pleberio et d’Alisa, à l’acte XVI ; la troisième entrevue amoureuse de Mélibée et Calisto, à l’acte XIX, notamment53), donnant naissance, par là même, à une sorte de condensé, à un texte célestinesque au carré, un texte fictif, aussi, car s’agglutinent deux états textuels, qui, sauf à des fins philologiques, jamais ne se côtoient.

15Au-delà de ces grandes opérations d’agencement, et si l’on pénètre au plus près du travail de ciselure, on observe, dans les deux traductions, les tendances suivantes.

16- Le rapetissement des énumérations dont La Célestine est coutumière :

  • 54 F. de ROJAS, La Celestina, éd. Dorothy Sherman Severin, Madrid : Cátedra, [1987] 2013. Nous biffons (...)

CELESTINA. Que no comen ni beven, ni ríen ni lloran, ni duermen ni velan, ni hablan ni callan, ni penan ni descansan, ni están contentos ni se quexan, según la perplexidad de aquella dulce y fiera llaga de sus coraçones. (232)54
CÉLESTINE. […] [de tels hommes] ne mangent ni ne boivent, ne rient ni ne pleurent, ne dorment ni ne veillent, ne parlent ni ne se taisent, tant les jette dans l’irrésolution la douce cruelle blessure qu’ils ont au cœur. (1989, 61-62 ; cette énumération disparaît dans la traduction de 2011, 60)

CALISTO. Quien tiene dentro del pecho aguijones, paz, guerra, tregua, amor, enemistad, injurias, peccados, sospechas, todo a una causa. (93)
CALIXTE. Celui dont la volonté n’obéit plus à la raison, qui a dans le cœur paix, guerre, trêve, amour, haine, tout cela pour une seule cause ? (1989, 13 ; cette énumération disparaît dans la traduction de 2011, 19)

  • 55 Autres exemples concernant les énumérations : « y aquestas en tiempo honesto, como estaciones, proc (...)

PÁRMENO. Destruya, rompa, quiebre, dañe; dé a alcahuetas lo suyo […]. (138)
PARMENO. Qu’il rompe, casse, brise et livre tout aux maquerelles. (1989, 34)
PARMENO. Qu’il détruise, casse, brise, livre tout aux maquerelles (2011, 35)55

SEMPRONIO. Pero destas otras, ¿quién te contaría sus mentiras, sus tráfagos, sus cambios, su liviandad, sus lagrimillas, sus alteraciones, sus osadías? Que todo lo que piensan osan sin deliberar: sus dessimulaciones, su lengua, su engaño, su olvido, su desamor, su ingratitud, su inconstancia, su testimoniar, su negar, su rebolver, su presunción, su vanagloria, su abatimiento, su locura, su desdén, su soberbia, su subjeción, su parlería, su golosina, su luxuria y suziedad, su miedo, su atrevimiento, sus hechizerías, sus enbaymientos, sus escarnios, su deslenguamiento, su desvergüenza, su alcahuetería. (98-99)
SEMPRONIO. Mais les autres… Ce qu’on pourrait raconter de leurs mensonges, intrigues, retournements, frivolités, crises de larmes, sautes d’humeur, effronteries. Tout ce qui leur passe par la tête, elles l’osent. Considère le peu de cervelle qu’il y a sous leurs grandes coiffes […]. (1989, 15; l’énumération est réintroduite dans la traduction de 2011, 21).

17- L’abrègement des doublets et des triplets parasynomiques et autres redondances représentatifs d’une prose emphatique destinée à être lue à haute voix :

mi señora, mi vida, mis amores (226)
ma vie, mon amour (1989, 60 ; 2011, 59)

Tan sin pena ni temor se andava a media noche de cimiterio en cimiterio (198)
allant sans peur de cimetière en cimetière (1989, p. 49 ; 2011, p. 51)

  • 56 Autre exemple de ce même phénomène : « mejor yrían empleadas tus franquezas en presentes y servicio (...)

¿Qué, loco, desvariado, atajasolaces, cómo es esto? (189)
Que veux-tu dire, insensé ? (1989, 48 ; 2011, 49)56

  • 57 « Pues no la has tú visto como yo, hermana mía; Dios me lo demande si en ayunas la topasses, si aqu (...)

18- La réduction et la recomposition des phrases longues et sinueuses, ce qui se traduit notamment par l’élision de nombre de connecteurs logiques, de pronoms relatifs et de conjonctions, une préférence marquée pour les constructions juxtaposées et coordonnées plutôt que subordonnées, l’usage des deux points57, et la fusion de plusieurs répliques en une :

CALISTO. […] mejor será que vayas con ella y la aquexes; pues sabes que de su diligencia pende mi salud, de su tardanza mi pena […]. (132)
CALIXTE. […] Mieux vaut que tu l’accompagnes, elle, et la presses. Tu sais que de sa diligence dépend mon salut […] (1989, 32 ; 2011, 51)

  • 58 Autre exemple : « Yo vi, mi amor, a esta mesa donde agora están tus primas assentadas, nueve moças (...)

CELESTINA. ¡Mochachas, mochachas, bovas, andad acá baxo presto, que están aquí dos hombres que me quieren forçar! (226)
CÉLESTINE. Fillettes, descendez vite, les filles. Il y a en bas deux hommes qui veulent me prendre de force. (1989, 60)
CÉLESTINE. Fillettes, descendez vite, les filles ! Il y a deux hommes en bas qui veulent me prendre de force. (2011, 59)58

19- L’adoption d’un rythme fait de saccades, de ruptures, d’ellipses et de personnages qui se coupent la parole :

  • 59 Autre exemple de ce type de situations où des personnages s’interrompent : « Señora, el vulgo parle (...)

ELICIA. ¡Más nunca acá vinieran; y mucho conbidar con tiempo, que ha tres horas que está aquí mi prima! Este perezoso de Sempronio avrá sido causa de la tardança, que no ha ojos por do verme.
SEMPRONIO. Calla, mi señora, mi vida, mis amores, que quien a otro sirve no es libre; assí que sojeción me relieva de culpa […] (226)
ÉLICIE. Mieux vaut tard que jamais. Ça fait trois heures que ma cousine est là. Toujours la faute de ce paresseux…
SEMPRONIO. Tais-toi, ma vie, mon amour. Qui sert autrui n’est pas libre. (1989, 60 ; 2011, 59)59

SEMPRONIO. Tanto yerro, señor, me parece sabiendo preguntar como ignorando responder. Más éste mi amo tiene ganas de reñir y no sabe cómo.
PÁRMENO. Mejor sería, señor, que se gastasse esta hora que queda en adereçar armas que en buscar questiones. (259)
SEMPRONIO. Poser une question dont on connaît la réponse ou donner la réponse quand on l’ignore me paraît également erroné. Mieux vaut, seigneur, employer l’heure qui reste à nous préparer qu’à nous quereller. (1989, 70 ; même fusion de deux répliques en une dans la traduction, remaniée, de 2011, 71)

20- Le rétablissement d’une syntaxe plus standard, ce qui passe, en particulier, par la suppression des hyperbates et des anastrophes.

SOSIA. Ella mesma es; de más de treynta stocadas la vi llagada, tendida en su casa, llorándola una su criada. (282)
SOSIE. C’est bien elle. Je l’ai vue étendue par terre dans sa maison, percée de plus de trente coups d’épée. Une de ses servantes la pleurait. (1989, 79 ; 2011, 79, la fin est légèrement modifiée : « Une servante la pleurait »)

21Le caractère progressif de ce travail de simplification, de concentration et de dégarnissement transparaît dans les brouillons dactylographiés, et une version mutigraphiée de la pièce, conservés à la Bibliothèque nationale de France, et qui comportent un grand nombre de corrections et d’annotations manuscrites de Florence Delay, non datées. Voici un exemple de cette genèse en plusieurs étapes, indice d’une recherche stylistique constante et d’une ligne théâtrale qui s’affirme peu à peu.

Version dactylographiée (feuillet 65)
CALIXTE. Parle plus décemment, mère, ou bien ces garçons vont croire que tu es folle. Mélibée est ma dame, Mélibée est mon Dieu, ma vie, c’est moi qui suis son prisonnier et son esclave.

Même version dactylographiée annotée par Florence Delay (feuillet 65)
CALIXTE. Parle plus décemment, mère, ou bien ces garçons vont croire que tu es <te croiront> folle. Mélibée est ma dame, Mélibée est mon Dieu, ma vie, c’est moi qui suis son <le> prisonnier et son <moi l’> esclave.

Autre version dactylographiée, a priori postérieure (feuillet 73)
CALIXTE. Parle avec plus de décence, mère, sinon ces garçons vont dire que tu es folle. Mélibée est ma dame, Mélibée est mon seigneur, ma vie, c’est moi le prisonnier, moi l’esclave.

Même version dactylographiée annotée par Florence Delay (feuillet 73)
CALIXTE. Parle avec plus de décence, mère, sinon ces garçons vont dire que tu es <te croire> folle. Mélibée est ma dame, Mélibée est mon s<S>eigneur, ma vie, c’est moi le prisonnier, moi l’esclave.

Traduction (1989, 67) 
CALIXTE. Parle avec plus de décence, mère, sinon ces garçons vont te croire folle. Mélibée est ma dame, mon seigneur, ma vie, c’est moi le prisonnier, moi l’esclave.

  • 60 F. DELAY, La vie comme au théâtre, p. 96.
  • 61 C. GALEA, « L’incendie des mots », La Marseillaise, 14 juillet 1989.
  • 62 Propos recueillis par P. TRANOY, « De Biarritz à Avignon ».
  • 63 C. NOETZEL-AUBRY, « Le diable est dans l’escalier », La Croix, 16 juillet 1989.
  • 64 Joseph T. SNOW, « Pregonero », Celestinesca, 13/2, 1989, p. 88. Il est présent ce soir-là.
  • 65 Informations données par Antoine Vitez, propos recueillis par Jérôme GARCIN et Brigitte SALINO, art (...)
  • 66 F. DELAY, Mon Espagne…, p. 190.
  • 67 Eloi RECOING, lettre du 28 mai 1989 (Paris), Fonds « Delay, Florence (théâtre et cinéma) », notes e (...)

22Cette poursuite de la fluidité, du contact direct avec le public, de l’efficacité dramatique, même dans la traduction de 2011 qui glisse plus résolument vers le roman, une poursuite analogue à celle que mène Florence Delay, alors étudiante, lorsque, traduisant La Dama duende de Calderón de la Barca, elle déclare couper « ce qui ralentit le rythme “policier” »60, est un processus amorcé bien avant que la traduction ne soit publiée chez Actes Sud, avant les représentations en Avignon, et qui se poursuit au terme du Festival. La Célestine, « une pièce où la rhétorique l’emport[e] sur l’imagination »61, conclut Claudine Galea, chroniqueuse pour le journal La Marseillaise, après avoir vu la pièce au Palais des papes, donne l’impression de résister à l’élagage auquel on la soumet, voire même de grossir. Dans la réception de la pièce, dont attestent les coupures de presse – quelque trois-cents – compilées par la Comédie-Française, son extension devient l’objet d’une sorte de surenchère mi-amusée, mi-alarmée, pour ne pas dire d’un running gag. D’un projet, vite avorté, de monter la pièce dans son entier, soit « huit ou neuf heures »62 de représentation d’après Florence Delay, mais « environ vingt heures »63 d’après Chantal Noetzel-Aubry, qui verse dans l’hyperbole, on passe à une version courte de presque cinq heures le 12 juillet 1998 (« El estreno, con el foro llenísimo, comenzó a las 10:15 de una hermosísima noche y acabó, en una madrugada algo más fresca, a las 2:50 »64). Avant la générale du 11 juillet et cette grande première à guichets fermés du lendemain, les répétitions, qui ont lieu dans un studio de la rue de Picpus deux mois durant, dans une salle de travail de la Comédie-Française65, ont été l’occasion de suggérer de nouvelles coupes (« quelques doléances de la troupe furent satisfaites »66). C’est ainsi que dans une lettre adressée à Florence Delay, le dimanche 28 juin 1989, entre deux semaines de répétitions, Eloi Recoing, assistant d’Antoine Vitez, propose une série de coupes, certaines qualifiées de « raisonnables », d’autres de « franches », de « plus délicates, plus discutables, et qui peuvent être plus radicales », assortie d’un plan synoptique et annoté de la pièce, des coupes qui affectent les monologues, les longs préambules (à l’acte IV, par exemple), les scènes de redite, et entendent « contracter » (c’est le terme employé) telle ou telle scène67. « L’estimation pour l’ensemble des coupes que je propose aboutit donc à une économie de temps de 2h50 ». Et de conclure :

Voilà, excuse-moi de ces comptes forains. Toutes ces hypothèses de coupes préservent en quelque sorte le tissu général de l’œuvre, la logique de son déroulement. Mais peut-être faut-il être plus radical et ne jouer que le souvenir qu’on a de La Célestine comme nous le suggérions. J’y vois tout de même une difficulté, La Célestine n’étant pas, pour un public français, un texte de la mémoire commune comme peut l’être Hamlet, Œdipe ou le Misanthrope.

  • 68 F. DELAY, Mon Espagne…, p. 192.

23Malgré cela, l’œuvre, « plutôt mal accueillie dans [s]on souvenir »68, écrit Florence Delay, est effectivement jugée trop longue par la plupart des critiques, notamment les monologues finaux de Mélibée et de Pleberio, pour lesquels les acteurs, Valérie Dréville et Jean-Luc Boutté, tous deux de la Comédie-Française, sont chahutés par le public. Et il va de soi que

  • 69 Guy DUMUR, « Le Soulier de Satan », Le Nouvel Observateur, 20 juillet 1989.

[l]a traduction de Florence Delay n’est pas en cause. Elle est suffisamment limpide pour qu’on suive sans effort tout ce qui se dit. Mais les métaphores, les dictions et proverbes à l’espagnole, les rudesses et les préciosités du texte sont noyés dans une logorrhée interminable, répétitive69

  • 70 Jean-Pierre LÉONARDINI, Libération, 14 juillet 1989. Citons encore : « the language is vivid and ac (...)
  • 71 J. SNOW, « Pregonero », p. 88.
  • 72 A. HÉLIOT, « La solitude de l’acteur ».
  • 73 F. DELAY, Mon Espagne…, p. 181.
  • 74 V. REBEIX, « Jeanne Moreau applique des recettes de sorcière pour soigner ses “bleus” », France-Soi (...)
  • 75 Propos recueillis par Hélène CARRE, « Vitez, la leçon du Verger », Le quotidien de Paris, 18 juille (...)
  • 76 Propos recueillis par Didier MÉREUZE, article au titre non renseigné, La Croix, 20 septembre 1989. (...)

24De même, Jean-Pierre Léonardini affirme qu’il « faut accueillir généreusement ce flot de paroles que Florence Delay a magnifiquement serti dans notre langue, en alternant préciosité et rugosité »70. Il semblerait que la pièce n’ait eu de cesse d’être comprimée au fil des dix représentations avignonnaises : « según tengo entendido, han hecho desde el estreno algunos cortes y cambios », écrit Joseph Snow71. Armelle Héliot, qui assiste au spectacle les 12 et 13 juillet 1989, constate que le deuxième soir, le comédien Jean-Luc Boutté fait fi, de propos délibéré, d’un passage de son monologue72, ce qui n’est pas sans poser problème tant on sait à quel point cette scène de clôture s’avère fondamentale, du moins pour ceux qui font de l’ascendance juive de Fernando de Rojas une clé de lecture de l’œuvre, de son nihilisme et de son pessimisme73 (c’est le cas d’Antoine Vitez). Pour la reprise de la pièce à Barcelone, fin juillet 1989, Jeanne Moreau espère une « version écourtée […] de trente à quarante minutes »74. Pour la reprise au Théâtre de l’Odéon en septembre 1989, Antoine Vitez annonce, lors d’une rencontre avec son public, qu’il est « prévu que la durée de la pièce soit réduite »75, bien qu’il précise dans une autre interview donnée à l’automne 1989, que « ces dernières [coupures] ont moins porté sur le texte lui-même que sur le jeu proprement dit. Nous avons resserré les transitions. La mise en scène se veut plus elliptique. Mais c’est le même contenu »76.

  • 77 F. DELAY, propos recueillis par Elizabeth GOUSLAN, « Florence Delay envoûtée par La Célestine », L’ (...)
  • 78 Cf. J.-M. DÉPRATS, « La traduction au carrefour des durées », L’Annuaire théâtral, 24, 1998, p. 52- (...)

25Ce que racontent ce parcours et cette réception que nous avons tracés, c’est l’impossible quête de la teneur dramatique de La Célestine, à la fois si prégnante en raison de ses procédés propres (les apartés, les monologues, les dialogues aux multiples facettes, les scènes simultanées), et si hors d’atteinte des ciseaux du traducteur. Se font jour cette espèce de contradiction insoluble inhérente à La Célestine, que l’on perçoit comme pleinement théâtrale et pourtant très éloignée de la spontanéité et de la vitalité des tréteaux, et l’aporie d’une pratique traductrice qui voudrait, légitimement, « réduire le texte, sans inventer, par la coupe »77, et en même temps, et de façon tout aussi légitime, le rendre plus théâtral : mais les coupes y suffisent-elles ? Couper pour le théâtre, ce n’est pas seulement couper, on l’aura compris, c’est aussi moderniser78 et s’évertuer, par le biais d’un texte chirurgicalement incisé, à laisser grandes ouvertes les potentialités scéniques, voire à les amplifier, et à laisser le champ libre aux comédiens. C’est ainsi que certaines didascalies implicites, nécessaires dans le cadre d’une œuvre destinée à être lue à haute voix pour que l’auditeur puisse se faire une idée, si vague soit-elle, des expressions faciales, des mimiques et des déplacements des personnages, ne se justifient plus autant dès lors que la pièce est représentée. Le passage de ce qui était exclusivement verbal et vocal, d’abord, à la réalité d’une expérience théâtrale complète, fait que la présence de ces didascalies, qui sont autant d’indications physiques, vestimentaires ou gestuelles parsemées de proche en proche pour faciliter la bonne compréhension des situations par l’auditeur, a une moindre raison d’être et risque même d’être redondante. Voici, à titre d’exemple, un passage du cinquième acte :

PÁRMENO. A Sempronio y a Celestina veo venir cerca de casa, haziendo paradillas de rato en rato. (176)
PARMENO. Je vois Célestine et Sempronio qui approchent. (1989, 44 ; 2011, 46)

  • 79 Keir ELAM, The Semiotics of Theatre and Drama, Londres : Methuen, 1980.

26Le spectateur qui voit effectivement les deux personnages s’avancer sur scène en direction de la maison de Calixte, marquant des arrêts fébriles répétés et faisant des messes basses lourdes de sens et d’intentions ou de malintentions, a-t-il véritablement besoin que Parmeno souligne la chose au gros trait ? Évidemment, le jeune domestique, encore plein de dépit et de défiance à l’endroit de ces deux futurs comparses, et outré de ce qu’ils puissent vouloir tirer profit sans vergogne de l’aveuglement de son maître, pourrait prononcer cette réplique à voix haute, comme pour lui-même et faire sortir ce trop-plein d’indignation. Toujours est-il que le passage du texte dramatique au texte scénique, pour reprendre une distinction faite par Keir Elam79, est une possibilité donnée au comédien, une virtualité scénique à exploiter.

  • 80 « Manda la justicia que mueran los violentos matadores » (p. 282), « Pues si esso es verdad […] si (...)
  • 81 J.-M. DÉPRATS, « La traduction au carrefour… », p. 56.

27Et, côté spectateur, la possibilité d’apprécier une œuvre rendue accessible, allégée de ce que ne peut souffrir la sensibilité actuelle, sans être mutilée ni défigurée (cela reste une œuvre exigeante), et qui balance entre un processus discret de naturalisation de la langue, la recherche d’équivalents lexicaux et parémiologiques, en particulier, d’une part, et l’accueil, discret lui aussi, du lointain (pour le dire en termes bermaniens), d’autre part. Quelques termes, sans être à strictement parler des archaïsmes, contribuent à donner une patine d’antan à l’ensemble : « ahanante » (15), « chancre » (25), « liard » (27), « morigène » (29), « ouï dire » (29), « largesses » (32), « trois écus l’once » (38), le verbe « béer » (45 »), « à loisir » (45), « éteignoir » (46), « pour sûr » (50), « un pertuis » (52), etc. Parce qu’ils sont littéraires et recherchés, plus littéraires et recherchés que les autres qui les environnent du moins, ces termes disséminés çà et là introduisent un décalage, une étrangeté qui suffit à ancrer l’œuvre dans une époque révolue. Que ces termes ne soient ni spécifiques à l’Espagne ni au début du XVIe siècle, qu’ils soient des « faux » archaïsmes, cela n’a aucune importance car seul compte l’effet produit, c’est-à-dire cette mise à distance. De même, les écarts ponctuels vis-à-vis de l’ordre syntaxique habituel (« Justice ordonne que meurent les assassins » ; « Si tu dis vrai, si morte est Célestine »80 [79]) valent écarts temporels : « Plus que d'une réelle authenticité historico-linguistique, l'effet d'archaïsme résulte […] de procédés rhétoriques »81. Les tours proverbiaux, enfin, légion dans La Célestine, ne sont d’ordinaire que partiellement acclimatés chez Florence Delay puisque, ne se contentant pas de trouver des équivalents français qui feraient passer le sens, certes, mais évacueraient l’altérité, elle adopte, là encore, un juste milieu et insuffle un peu d’étrangeté :

¿De qué te ríes ? ¡De mala cançre sea comida essa boca desgraciada, enojoso! (431)
De quoi ris-tu avec cette bouche que je voudrais voir rongée par un chancre ? (1989, 61)

28L’évocation du chancre, qui n’entre dans aucune expression française consacrée, sinon « manger comme un chancre », introduit une éraillure, façon de faire entendre le texte d’origine et écho à une autre tournure qui revient souvent et suggère quelque maladie vénérienne dont Celestina est experte : « Mala landre te mate… » (121, par exemple, traduite selon une logique similaire, « Puisses-tu crever d’un bubon » [1989, 26].

De los hombres es errar, y bestial es la porfía (129)
Humaine est erreur, bestiale est l’obstination (1989, 29) 

bestiale, et non diabolique, comme on l’aurait dit spontanément.

a tres tales aguijones no terná cera en el oydo (272)
On ne va quand même pas le percer une troisième fois pour le sucer jusqu’à la moelle. (1989, 74)

29Là encore, la traduction oscille entre la « bizarrerie » de la première partie de la phrase, fidèle à l’idée du piquant suggéré par l’aiguillon, et le caractère familier de la seconde partie.

  • 82 F. DELAY, « Où la traductrice assure qu’elle est fidèle en ses libertés », préface à José Bergamín, (...)
  • 83 F. DELAY, « Traduire, adapter, écrire… », p. 27.

30Autrement dit, cette version de La Célestine « est fidèle en ses libertés »82, formule heureuse que Florence Delay applique à sa traduction d’un essai sur la tauromachie de José Bergamín. Et l’on termine comme on avait commencé, ne sachant pas très bien s’il nous faut parler de traduction, de version ou, bien que la principale concernée ait ce mot en horreur, d’adaptation, tant le travail, théâtral avant d’être linguistique, est à la croisée des pratiques : « Alors, qu'est-ce que j'ai fait ? J'ai tout de même fait quelque chose, j'ai même rudement trafiqué. Alors, quoi ? Le mot fait défaut »83.

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Bibliographie

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Notes

1 Pour une présentation de cette mise en scène, cf. Anne UBERSFELD, Antoine Vitez, metteur en scène et poète, Paris : Éditions des Quatre-Vents, 1994, p. 115-119.

2 Fernando de ROJAS, La Célestine, version française de Florence Delay, Arles / Paris : Actes Sud / Papiers, 1989.

3 Jean-Michel DÉPRATS, Shakespeare, Paris : Presses Universitaires de France, 2021, p. 72.

4 Nom du journaliste non renseigné, « Le rideau se lève, le mistral aussi », Le Figaro, 13 juillet 1989. L’ensemble des articles journalistiques cités dans ce travail proviennent du dossier de presse constitué par la Comédie-Française : BnF, recueil sur La Célestine de Fernando de Rojas, département des Arts du spectacle (cotes : 8-RSUPP-891 et 4-SW-10295 : I. Presse nationale, II. Presse régionale, III. Presse étrangère), 1989. Nous reproduisons les informations, quelquefois lacunaires (absence de la mention de la page, du nom du journaliste ou du titre de l’article), qui figurent sur ces coupures de presse.

5 A. UBERSFELD, Antoine Vitez, p. 115.

6 Propos recueillis par Armelle HÉLIOT, Le Quotidien de Paris, 10 juillet 1989.

7 Propos recueillis par Michel COURNOT, « L’escalier des anges », Le Monde, 14 juillet 1989.

8 Florence DELAY, Mon Espagne Or et Ciel, Paris : Hermann, 2008 : « J’ai coupé selon des goûts clairs et des sensations obscures, à la française » (p. 189).

9 F. de ROJAS, La Célestine ou Tragicomédie de Calixte et Mélibée, traduction de Pierre Heugas, Paris : Aubier-Montaigne, 1963.

10 « Il me semble que pour le théâtre, ce qui joue énormément, c'est la destination du travail qu'on fait. Si on prépare la traduction des classiques étrangers, par exemple, que Vitez appelait de ses vœux, si on traduit pour une collection bilingue, comme mon collègue Pierre Heugas l'a fait remarquablement pour La Célestine chez Aubier-Montaigne, ce n'est évidemment pas le travail demandé par quelqu'un qui veut monter au théâtre une Célestine en trois heures » (F. DELAY, « Traduire, adapter, écrire. Table ronde animée par Jacques Thiériot, avec la participation de Florence Delay, Philippe Ivernel, Jean Jourdheuil et Bernard Lortholary », in : Sylvère MONOD [dir.], Traduire le théâtre. Sixièmes assises de la traduction littéraire (Arles 1989), Arles : Actes Sud, 1990, p. 33).

11 Sur cette question, cf. Emilio de MIGUEL MARTÍNEZ, La Celestina de Rojas, Madrid : Gredos, 1996, p. 124-146.

12 Fabio REGATTIN, « Théâtre et traduction : un aperçu du débat théorique », L’Annuaire théâtral, 36, 2004, p. 156-171 et p. 160-161.

13 F. DELAY, Mon Espagne…, p. 189.

14 Ibid., p. 188. On retrouve les mêmes coupes dans la traduction que Florence Delay fait de La Dama Duende (Dame Fantôme) de Calderón de la Barca, des coupes « pour en privilégier le mécanisme hitchcockien » (ibid., p. 224).

15 Loc. cit.

16 Pour une discussion critique sur cette question, cf. Jean-Michel DÉPRATS (dir.), Antoine Vitez, le devoir de traduire, Castelnau-le-Ley/Montpellier : Éditions Climats/Maison Antoine Vitez, 1996.

17 F. DELAY, La vie comme au théâtre, Paris : Gallimard, 2015, p. 164.

18 Propos recueillis par Claudine GALEA, article au titre non renseigné, La Marseillaise, 21 juillet 1989. Il est l’un des tenants de ce que Fabio Regattin appelle la « théorie littéraire », qui font du texte de théâtre un texte avant tout littéraire, et de la performance sur scène une réalisation du texte écrit (« Théâtre et traduction… », p. 158). Cette primauté accordée au texte écrit est par exemple perceptible dans les trois représentations de La Célestine au Théâtre Grec de Barcelone, lors desquelles Antoine Vitez tient le rôle de Pleberio, à la place de Jean-Luc Boutté, affublé de sa paire de lunettes : texte en main, il lit le monologue final et renonce à le jouer.

19 F. DELAY, Sept saisons, Paris : Gallimard, 2015, p. 49.

20 Id., Mon Espagne…, p. 191.

21 Id., « Atelier de langue espagnole », Traduire le théâtre. Sixièmes assises de la traduction littéraire, opcit., p. 154.

22 Id., Sept saisons, p. 49.

23 Id., La vie comme au théâtre, p. 96-97.

24 Id., Mon Espagne…, p. 189 ; « Entre théâtre et roman », L’Avant-scène théâtre, 1300, 2011, p. 103. Voir aussi p. 45 du même ouvrage, au sujet de Federico García Lorca qui coupe, mais ne met rien de lui.

25 Antoine BERMAN, La traduction et la lettre ou L’auberge du lointain, Paris : Seuil, 1999.

26 Richard SAINT-GELAIS, Fictions transfuges : la transfictionnalité et ses enjeux, Paris : Seuil, 2011, p. 162-171.

27 Cf. André CASTELOT, « La Célestine », journal belge non renseigné, sans datation.

28 Nom du journaliste et titre de l’article non renseignés, Les Nouveaux Temps, 3 mars 1942.

29 Paul VERDEVOYE, « La Célestine et l’adaptation de Paul Achard », Bulletin hispanique, 45/2, 1943, p. 198-199.

30 Jean-Louis FINOT, « La Célestine au Théâtre Montparnasse », La Semaine à Paris, 25 février-3 mars 1942.

31 Georges PIOCH, « La Célestine », L’Œuvre, 28 février 1942, p. 7.

32 Nom du journaliste et titre de l’article non renseignés, Época, 31 juillet 1989.

33 Joaquín ÁLVAREZ BARRIENTOS nuance l’idée de María Rosa Lida de Malkiel selon laquelle La Célestine serait unanimement considérée comme un roman par les historiens de la littérature néo-classiques. Il faut attendre le début du XIXe siècle et le courant romantique pour que s’impose cette étiquette (« La Celestina, del siglo XVIII a Menéndez Pelayo », in : Gregorio TORRES NEBRERA [dir.], Celestina: recepción y herencia de un mito literario, Cáceres : Universidad de Extremadura, 2001, p. 79-80).

34 F. DELAY, Mon Espagne…, p. 188.

35 Pierre HEUGAS, La Célestine et sa descendance directe, Bordeaux : Bière, 1973, p. 38, p. 43, p. 44, p. 355, p. 457, p. 459 et p. 485, notamment.

36 Marcelino MENÉNDEZ PELAYO, Orígenes de la novela, III, X. « La Celestina », Madrid : Consejo Superior de Investigaciones Científicas, 1940-1966, p. 257. Sur cette question, cf. Sophie HIREL-WOUTS : « Desde Foulché-Delbosc (en los años 1900-1902) hasta nuestros días (García Valdecasas), se defendió la superioridad de la Comedia sobre la Tragicomedia hasta dudar del carácter autógrafo de la segunda continuación, atribuyéndola a otro autor, como si no fuese posible que un mismo autor hubiese producido dos “obras” tan distintas » (« Una continuación polémica : el Tratado de Centurio en la Tragicomedia de Calisto y Melibea », in : David ÁLVAREZ ROBLIN et Olivier BIAGGINI [dir.], La escritura inacabada. Continuaciones literarias y creación en España, siglos XIII a XVII, Madrid : Casa de Velázquez, 2017, p. 51-68).

37 F. DELAY, Mon Espagne…, p. 189.

38 Id., propos recueillis par Pierre TRANOY, « De Biarritz à Avignon », Sud Ouest, 9 juillet 1989. Cf. aussi F. DELAY, La vie comme au théâtre, p. 163.

39 Cf. également Bernd SUCHER, « La Célestine. French Adaptation by Florence Delay », Celestinesca, 13/2, 1989, p. 76-78, p. 77.

40 Propos recueillis par : nom du journaliste non renseigné, « Antoine Vitez retrouve Avignon pour La Célestine », Le Provençal, 12 juillet 1989.

41 Propos recueillis par : nom du journaliste et de l’article non renseignés, Le midi libre, le 12 juillet 1989.

42 Antoine VITEZ, « Antoine Vitez : à propos de sa mise en scène d’Hamlet », Société Française Shakespeare, 4, 1983, p. 260-271.

43 F. DELAY, « Entre théâtre et roman », p. 103.

44 F. DE ROJAS, La Célestine, texte français de Florence Delay, L’avant-scène théâtre, 2011. Nous n’indiquons dorénavant entre parenthèses que le numéro de la page des traductions (1989 et 2011) que nous citons.

45 F. DELAY, « Atelier de langue espagnole… », p. 153.

46 Id., La vie comme au théâtre, p. 197.

47 Id., « Le traducteur de verre », Théâtre/Public, 44, 1982, p. 25-29.

48 Michèle TADDEI, « “La” Moreau retrouve “sa” Cour », Le méridional, 12 juillet 89. On lit la même phrase dans : F. DELAY, Mon Espagne…, p. 180. Seul l’ordre des adjectifs change, et c’est cet ouvrage qui nous permet de compléter la fin de la citation, qui ne figurait pas dans l’article de presse.

49 F. DELAY, Mon Espagne, p. 184.

50 Voir BnF, « Fonds Delay, Florence (théâtre et cinéma) », brouillons manuscrits et dactylographiés, sans date, Départements des Arts du spectacle, 4-COL-199(71), feuillet 10.

51 Propos recueillis par Chantal NOETZEL-AUBRY, « Anatomie d’un texte. La Célestine de Florence Delay », La Croix, 18 juillet 1989.

52 Lope DE VEGA, Arte nuevo de hacer comedias, éd. Enrique García Santo-Tomás, Madrid : Cátedra, [2006] 2009, vers 211-214, p. 143.

53 C’est aussi le cas des interpolations de l’acte XII (réplique de Calixte, p. 259, partiellement traduite [1989, p. 70 ; 2011, p. 71]), de l’acte XI (réplique de Sempronio, p. 275, partiellement traduite [1989, p. 75 ; 2011, p. 77]) ou de l’acte XIV (réplique de Mélibée, p. 287, partiellement traduite [1989, p. 81 ; 2011, p. 8]), etc.

54 F. de ROJAS, La Celestina, éd. Dorothy Sherman Severin, Madrid : Cátedra, [1987] 2013. Nous biffons les parties écartées et donc non traduites par Florence Delay.

55 Autres exemples concernant les énumérations : « y aquestas en tiempo honesto, como estaciones, processiones de noche, missas del gallo, missas del alva, y otras secretas devociones » (p. 111) ; « […] à la faveur d’occasions solennelles telles que processions de nuit, messes de Noël, ou messes d’aube […] » (1989, p. 22 ; 2011, p. 26). Ou encore la description du laboratoire de l’entremetteuse par Parmeno et l’énumération à laquelle cela donne lieu (p. 111-113 ; 1989, p. 22 ; 2011, p. 26-27).

56 Autre exemple de ce même phénomène : « mejor yrían empleadas tus franquezas en presentes y servicios a Melibea » (p. 135), « tes largesses seraient mieux employées en cadeaux à Mélibée » (1989, p. 32 ; 2011, p. 34).

57 « Pues no la has tú visto como yo, hermana mía; Dios me lo demande si en ayunas la topasses, si aquel día pudiesses comer de asco » (p. 228) ; « Et tu ne l’as pas rencontrée comme moi, ma sœur, un jour où tu étais à jeun : elle est à couper l’appétit » (1989, p. 60 ; 2011, p. 59).

58 Autre exemple : « Yo vi, mi amor, a esta mesa donde agora están tus primas assentadas, nueve moças de tus días, que la mayor no passava de dieziocho anõs, y ninguna avía menor de quatorze » (p. 236) ; « A cette table, mon amour, où est assise ta cousine, il y a eu jusqu’à neuf filles de ton âge. L’aînée n’avait pas plus de dix-huit ans et aucune moins de quatorze » (1989, p. 62 ; la traduction de 2011 est quasiment identique et a une même syntaxe, p. 62).

59 Autre exemple de ce type de situations où des personnages s’interrompent : « Señora, el vulgo parlero no perdona las tachas de sus señores, y assí yo creo que si alguna toviesse Melibea, ya sería descobierta de los que con ella más que con nosotros tratan. Y aunque lo que dizes concediesse, Calisto es cavallero, Melibea hijadalgo […] » (p. 231) ; « Le vulgaire ne pardonne pas aux défauts des maîtres et si Mélibée en avait… Enfin, en admettant que tu dises vrai, Calixte est chevalier, Mélibée fille d’hidalgo » (1989, p. 61 ; 2011, p. 60).

60 F. DELAY, La vie comme au théâtre, p. 96.

61 C. GALEA, « L’incendie des mots », La Marseillaise, 14 juillet 1989.

62 Propos recueillis par P. TRANOY, « De Biarritz à Avignon ».

63 C. NOETZEL-AUBRY, « Le diable est dans l’escalier », La Croix, 16 juillet 1989.

64 Joseph T. SNOW, « Pregonero », Celestinesca, 13/2, 1989, p. 88. Il est présent ce soir-là.

65 Informations données par Antoine Vitez, propos recueillis par Jérôme GARCIN et Brigitte SALINO, article au titre non renseigné, L’événement du jeudi, 6 juillet 1989.

66 F. DELAY, Mon Espagne…, p. 190.

67 Eloi RECOING, lettre du 28 mai 1989 (Paris), Fonds « Delay, Florence (théâtre et cinéma) », notes et courrier relatifs aux répétitions, BnF, département des Arts du spectacle, 4-COL-199 (74), feuillet 18.

68 F. DELAY, Mon Espagne…, p. 192.

69 Guy DUMUR, « Le Soulier de Satan », Le Nouvel Observateur, 20 juillet 1989.

70 Jean-Pierre LÉONARDINI, Libération, 14 juillet 1989. Citons encore : « the language is vivid and accessible with no clunky false notes » (nom du journaliste non renseigné, « La Célestine, Théâtre Nanterre-Amandiers », Financial Times, 15 mars 2011). D’autres critiques tancent la longueur excessive de la pièce : « Et raccourcir le spectacle ? Terminer à 3h du matin, c’est exclu. […] Le public transi n’a plus qu’une idée : que le spectacle finisse » (Armelle HÉLIOT, « La solitude de l’acteur », Le Quotidien de Paris, 14 juillet 1989) ; « pièce somme toute très bavarde » (Viviane REBEIX, article au titre non renseigné, France-Soir, 15 juillet 1989) ; « Qui dira le danger de la mode des représentations marathons ? » (nom du journaliste et titre de l’article non renseignés, La Gazette provençale, 18 juillet 1989) ; « Difficile d’écouter le monologue du père qui clôt la pièce », « […] une très belle tirade déclamée par Jean-Luc Boutté qui parait longue, longue, longue… » (nom du journaliste non renseigné, « Une Célestine d’enfer », Le midi libre, 24 juillet 1989).

71 J. SNOW, « Pregonero », p. 88.

72 A. HÉLIOT, « La solitude de l’acteur ».

73 F. DELAY, Mon Espagne…, p. 181.

74 V. REBEIX, « Jeanne Moreau applique des recettes de sorcière pour soigner ses “bleus” », France-Soir, 18 juillet 1989.

75 Propos recueillis par Hélène CARRE, « Vitez, la leçon du Verger », Le quotidien de Paris, 18 juillet 1989. « Pour la reprise au théâtre de l’Odéon, nous allons diminuer le temps et accélérer progressivement le tempo » (propos recueillis par Claudine GALEA, article au titre non renseigné, La Marseillaise, 21 juillet 1989).

76 Propos recueillis par Didier MÉREUZE, article au titre non renseigné, La Croix, 20 septembre 1989. Le décor de Yánnis Kókkos, un monumental escalier de douze mètres de hauteur, menant de l’enfer au paradis (et inversement) et se prêtant à une lecture allégorique, ne change pas lui non plus, quoiqu’il prenne tout son sens, semble-t-il, dans l’espace clos du Théâtre de l’Odéon, comparativement à l’immense Palais des papes, ouvert sur le ciel. Sur cette question, cf. Sarah BRYANT-BERTAIL, « Space/Time as Historical Sign: Essay on La Célestine, in Memory of Antoine Vitez », Journal of Dramatic Theory and Criticism, 1991, 5/2, p. 109 et p. 118. « Une nouvelle “édition” certes, et presque une nouvelle mise en scène, raccourcie d’une heure, non tant par les coupures que par un changement du rythme, accéléré […] et par un travail sur les “transitions” » (A. UBERSFELD, Antoine Vitez, p. 118).

77 F. DELAY, propos recueillis par Elizabeth GOUSLAN, « Florence Delay envoûtée par La Célestine », L’événement du jeudi, 6 juillet 1989.

78 Cf. J.-M. DÉPRATS, « La traduction au carrefour des durées », L’Annuaire théâtral, 24, 1998, p. 52-68.

79 Keir ELAM, The Semiotics of Theatre and Drama, Londres : Methuen, 1980.

80 « Manda la justicia que mueran los violentos matadores » (p. 282), « Pues si esso es verdad […] si Celestina […], la de la cuchillada, es la muerta » (p. 282).

81 J.-M. DÉPRATS, « La traduction au carrefour… », p. 56.

82 F. DELAY, « Où la traductrice assure qu’elle est fidèle en ses libertés », préface à José Bergamín, La solitude sonore du toreo, traduction Florence Delay, Paris : Seuil, 1989, p. 5.

83 F. DELAY, « Traduire, adapter, écrire… », p. 27.

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Pour citer cet article

Référence électronique

François-Xavier Guerry, « « Manier les ciseaux n’a rien d’innocent ». Traduire La Celestina pour la scène (Florence Delay, 1989, 2011) »e-Spania [En ligne], 54 | Juin 2026, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 14 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/e-spania/62207 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16en9

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