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« Le Miracle est notre liberté ». Le Siècle d’or (& Cie) de Florence Delay
Sketches of Spain

La fée Électricité ou Gracián futuriste. À propos de Zigzag

Mercedes Blanco

Résumés

Deux livres très proches, non identiques, Petites formes en prose après Edison (1987) et Zigzag (2023), témoignent de l’intérêt que Delay porta, une grande partie de sa vie, à la forme brève. Le « genre bref » fut pour elle l’occasion de construire, dans un raccourci fulgurant, une histoire de la littérature. Celle-ci exhibe une brisure, ou une inflexion, entre les Anciens et les Modernes, le XVIIe siècle et l’après-Edison. Cependant, des deux côtés du fossé, et au milieu, de multiples voix se font écho et composent un paysage mental et émotionnel qui parle à tous les amateurs de littérature et à la fois dépeint la personnalité de Florence Delay. Les goûts, nullement contradictoires, pour l’Espagne et pour la France, pour le Baroque et pour les avant-gardes, s’y donnent rendez-vous et captivent le lecteur de manière magistrale.

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Dédicace

À la mémoire de Jean-Pierre Salgas, qui m’offrit Petites formes en prose. À Maria Zerari, qui me fit lire Zigzag. Et en souvenir de la grande Florence Delay, que je regrette comme si je l’avais connue.

Texte intégral

1Parmi les précieux témoignages que nous donna Florence Delay de son goût pour la brièveté, le plus explicite a pour titre Zigzag et occupe un livre de 161 pages paru en 2023 aux éditions du Seuil dans la collection « La librairie du XXIe siècle ». L’expression de ce goût remonte, à ma connaissance, à deux essais des années quatre-vingt, La Séduction brève, court texte d’à peine trente pages qui donne son titre au livre du même nom, et Petites formes en prose après Edison. Ce dernier ouvrage se présente comme un joli livret en habit gris publié en 1987 dans la collection « Textes du XXe siècle », chez Hachette, réimprimé chez Fayard en 2000.

  • 1 Jean LAFOND (dir.), Les formes brèves de la prose et le discours discontinu, Paris : Vrin, 1986. Le (...)

2Un élément déclencheur de l’écriture des Petites formes en prose… fut probablement la lecture du volume, alors récent, de Jean Lafond, Les formes brèves de la prose et le discours discontinu (XVIe-XVIIe siècles)1, ouvrage savant formé d’études elles-mêmes brèves et agiles, qui traite des recueils d’aphorismes et d’adages à la Renaissance, de la paradoxale brièveté de Montaigne et de la maxime de La Rochefoucauld. Celle-ci fait rupture dans la tradition, car elle ressemble à quelque chose d’antique tout en étant de nature différente, comme une mutation du vieil aphorisme. Ces thèmes affleurent dans Petites formes en prose après Edison, qui pourtant se démarquent du discours savant, en préférant « petites » à « brèves » et en hissant la bannière de la modernité. « Après Edison » signifie que l’on s’écarte de la Renaissance au sens large, époque dont parlait le livre de Jean Lafond : on bondit même par-dessus deux siècles, le XVIIIe et le XIXe, histoire d’éviter tout mélange.

3Entre Petites formes en prose… et Zigzag, on change d’éditeur, de siècle et même de millénaire, mais les deux livres se ressemblent à s’y méprendre et, pour le lecteur un peu distrait, Zigzag n’est autre que Petites formes en prose… auxquelles on a changé l’étiquette et la couverture. Néanmoins, ils diffèrent par quelques détails. Or, chaque détail compte dans ces textes vifs, écrits par un auteur qui y dépense cette acuité d’esprit, cette intensité fervente dont elle fait l’éloge et l’inventaire. Ces proses, au sens très littéraire, voire poétique, qu’a le mot prose dans la France de Mallarmé ou de Proust, parlent de textes que l’on peut lire d’une seule traite sans s’essouffler. Ces textes ont beau être en prose, ils ne tolèrent pas plus l’à-peu-près que ne le fait la poésie. Plutôt que le même livre rhabillé, Zigzag est à l’égard de Petites formes une sorte de jumeau tardif (fig. 1).

Fig. 1. Zigzag (2023) et Petites formes en prose après Edison (1987)

Fig. 1. Zigzag (2023) et Petites formes en prose après Edison (1987)

Crédit : photo personnelle de l’auteur.

L’aphorisme et ses métamorphoses

  • 2 Soit, in extenso : « Après Edison, les petites brèves subissent de telles secousses terminologiques (...)
  • 3 Loccit.
  • 4 Ramón GÓMEZ DE LA SERNA, Total de Greguerías, Madrid : Aguilar, 1962, p. 21. Ramón ne consentit pas (...)
  • 5 Paul ÉLUARD et Benjamin PÉRET, 15 proverbes mis au goût du jour, Paris : La révolution surréaliste, (...)
  • 6 Les aphorismes de Karl Kraus furent publiés sous le titre de Sprüche et Widersprüche (1909-1914-192 (...)
  • 7 D’après le Diccionario de la Real Academia Española, le sens créé par Gómez de la Serna (« composic (...)

4Lesdites petites formes, apprend-t-on en lisant l’ouvrage, sont des parentes lointaines du genre que les anciens Grecs nommèrent aphorisme : énoncé très succinct d’une idée philosophique ou d’un principe scientifique, capable de s’émanciper de tout contexte et de se joindre à ses semblables dans des recueils ouverts et faiblement structurés. De souche antique mais vivaces, elles ressurgirent plus vibrantes que jamais dans la littérature du XXe siècle, tout en subissant « de telles secousses terminologiques qu’on ne sait plus à quelles saintes les vouer »2. L’Américain Thomas Edison (1847-1931), inventeur de la lampe électrique à incandescence, du télégraphe et du phonographe, tel un Faust puissant qui joue avec la lumière et les ténèbres, marque, dans la construction historico-poétique de Florence Delay, le tournant entre les petites formes « anciennes » et les « modernes ». Car ici l’entrée dans le « moderne » se place dans le siècle qui gravite autour de 1900, entre Baudelaire et les derniers surréalistes : c’est le moment des avant-gardes, le moment où l’électricité libère les hommes des contraintes de la nature, du jour et de la nuit, le moment Edison. Pour les auteurs qui viennent après Edison, les termes par lesquels une tradition séculaire désignait l’art bref, aphorisme, sentence, maxime, sont non seulement désuets mais proscrits. Ils sont même « grillés »3, selon la formule spirituelle de Delay, car alourdis par cette allure solennelle, cet air barbon et barbant que l’art moderne considère comme son « anticorps », son « antithèse transcendantale » (termes par lesquels Ramón Gómez de la Serna définit sa relation avec La Rochefoucauld). Sous la plume de celui que ses fans appellent Ramón, la greguería toise insolemment la maxime : « Las cosas apelmazadas y trascendentales deben desaparecer, incluso la Máxima, dura como una piedra, dura como los antiguos rencores contra la vida »4. Les formes brèves s’appellent désormais des « fusées » chez Baudelaire (le poète qui, d’après Walter Benjamin, fut le père du monde moderne, mourut en 1867, quand Edison avait vingt ans), des « proverbes mis au goût du jour » chez Paul Éluard et Benjamin Péret5, des dits chez Karl Kraus6, des gloses chez Michel Leiris, des voix chez Antonio Porchia, des disparates chez José Bergamín, et surtout, donc, triomphalement, des greguerías chez Ramón Gómez de la Serna. Il semble que ce mot, presque inventé mais pas tout à fait, était appliqué, avant que Ramón ne l’attrape au hasard dans la cage des mots7, aux criailleries des petits cochons suivant leur mère :

Greguería, algarabía, gritería confusa (En los anteriores diccionarios significaba el griterío de los cerditos cuando van detrás de su mamá). Lo que gritan los seres confusamente desde su inconsciencia. Lo que gritan las cosas. (« Prólogo », Total de greguerías)

  • 8 Nicolas CHAMFORT, Maximes, pensées et anecdotes […] précédés d’une notice sur sa vie, éd. Pierre-Lo (...)
  • 9 Lumières, mais sombres ou du moins inquiètes. Sébastien-Nicolas de Chamfort (1741-1794), mêlé à la (...)
  • 10 André Breton fit de Lichtenberg l’un des grand maîtres d’étrangeté qu’il recueille dans son Antholo (...)

5Ces avatars innombrables de l’antique aphorisme le font passer de la sagesse à l’insensé, de l’immémorial ou du mémorable à la nouveauté stridente, de la fixité du lapidaire à la mobilité de l’éclair. Il est vrai que la délimitation entre les deux époques, avant et après Edison, que trace Delay d’une main ferme, finit par perdre de sa netteté, brouillée qu’elle est par l’auteur des Fleurs du Mal et, avant lui, par les hommes des Lumières (placés dans le vaste intervalle entre la Renaissance et l’après Edison) : le révolutionnaire Chamfort, auteur des Maximes8, et le physicien de la foudre, Lichtenberg, qui porte la lumière dans son nom9. Ce sont des surréalistes, modernes par excellence, et amateurs de collages et de rébus10, qui ont fait leur miel des Sudelbücher (mi-livre de comptabilité et mi-brouillon) du facétieux physicien allemand.

Une collection de maîtres du genre aigu

  • 11 Florence DELAY, La Séduction brève, Mont-de-Marsan : Les cahiers des Brisants, 1987.
  • 12 Id., La Séduction brève, Paris : Gallimard, 1997.
  • 13 José GutiÉrrez Solana, La tertulia del café del Pombo (1920), Museo Español de Arte Contemporáneo ( (...)

6L'aîné de ces livres jumeaux – nés à presque quarante ans d’intervalle –, Petites formes en prose après Edison, fut publié la même année que La Séduction brève, un cahier de trente pages à la diffusion confidentielle11. Le titre fut étendu dix ans plus tard à un recueil de huit essais, paru chez Gallimard en 1997 et que l’on trouve encore dans les fonds de cette maison12. Ce recueil, pas si bref, juxtaposait six portraits d’auteurs chers à Florence Delay : Gertrude Stein, seule femme, s’entourait d’une compagnie masculine composée de trois Français et de deux Espagnols. Ces derniers, auteurs brefs par excellence, s’appellent José Bergamín et Ramón Gómez de la Serna, écrivains qui représentent à eux seuls, aux yeux de Delay, le meilleur moment d’une Espagne du XXe siècle dont l’élan devait être brisé par la guerre et le franquisme. L’image de leur compagnonnage juvénile au café Pombo, où l’on voit Ramón, le ténor, debout, et le sévère et intègre Bergamín, assis à sa droite, est devenue icône grâce au tableau de Solana13.

  • 14 F. DELAY, Zigzag, Paris : Éditions du Seuil, 2023, p. 25.
  • 15 Raoul DUFY, La fée électricité, Musée d'Art Moderne de la ville de Paris. C’est une peinture réalis (...)

7Tous deux, héros de La Séduction brève, occupent une place essentielle dans les Petites formes en prose après Edison et dans son jumeau. L’adjectif « bref » est une épithète homérique de la séduction, un caractère nécessaire de ce qui a du caractère, le sceau du style et la manifestation d’une force qui jaillit d’une source inconnue, ne rend de comptes à personne et ne s'appuie que sur elle-même. Les « orgueilleux »14 auteurs de formes brèves deviennent, sous la plume de Florence Delay, fiers et même un peu farouches, comme Hippolyte. Tenant à la main le zigzag qui, dans le célèbre tableau géant de Raoul Dufy15, trône, immense, aux pieds de Zeus, pour signifier à la fois la foudre divine et l’invention humaine de l'électricité, boutant le feu à ce qu'ils touchent, ils s’élèvent en traits de lumière comme des fusées.

  • 16 Fusées est le titre d'un recueil manuscrit de textes en prose (ne dépassant pas en général trois ou (...)
  • 17 René CHAR, Feuillets d'Hypnos, in : Œuvres complètes, Paris : Gallimard (coll. « La Pléiade »), 198 (...)

8L’admiration de Florence Delay est patente pour ces écrivains qu’elle qualifie de « véloces ». Dans leurs rangs brillent quelques poètes de première grandeur, tels Charles Baudelaire ou René Char, épiés toutefois dans une arrière-cour de leurs œuvres, dans des textes qui ont quelque chose d’excessif et à la fois d’intime, les Fusées de Baudelaire16 les Feuillets d'Hypnos de Char17. Ils avoisinent de grands artistes inclassables, auteurs de chefs-d’œuvre énigmatiques, comme Marcel Duchamp, qui apparaît et disparaît tel le furet, en l’occurrence sous le masque trans de Rrose Sélavy ou sous le senhal pour initiés « le marchand du sel », anagramme ou contrepèterie de Marcel Duchamp.

  • 18 Le beau chapitre trois, « Support Surface », pratique l’anaphore d’une manière particulièrement eff (...)
  • 19 F. DELAY, Zigzag, p. 31 : « Quand Amelot de la Houssaye traduit en 1684, trente-cinq ans après sa p (...)
  • 20 Daniel PEZERIL, Passage des vivants, avec une préface de Florence Delay, Paris : Éditions du Cerf, (...)

9Admiration, encore, envers des auteurs posthumes, dont on a rassemblé, après la mort, des débris que l’on a toutes les peines du monde à déchiffrer et à ordonner, comme le Pascal des Pensées, le Chamfort des Maximes, ou le père Daniel Pezeril18, un Chilien de Paris, un ecclésiastique qui fut tout à la fois un habile homme, un homme aimable, un héros et peut-être un saint ; en cela très conforme à l’idéal de Baltasar Gracián, comme le dit très justement Florence Delay. Elle a été, soit dit en passant, l’une des rares personnes qui, de mon humble avis, a compris de quoi il en retourne chez le plus aigu des jésuites19. Les auteurs posthumes doivent la survie des petites formes éparpillées dans leurs papiers, notules, cahiers et carnets, trésor amassé presque secrètement, et dont peut-être ils ne savaient trop que faire, à la piété d’amis fidèles. Florence Delay, qui se compte, confie-t-elle, parmi les amis du père Pezeril, est elle-même un exemple de cette piété. C’est elle – ce qu’elle se garde bien de dire mais que l’on comprend à demi-mot –, qui, dans les cahiers d’écolier laissés par le défunt, a recueilli les Maximes chrétiennes que celui-ci avait copiées avec la ferveur d'un « herboriste franciscain », et les a éditées dans un livre posthume du Père qui a pour titre Passage des vivants20.

10Les papiers recueillis pieusement par les proches du trépassé, et qui aboutissent à un livre, ressemblent à la sandale du philosophe présocratique Empédocle, que ses fidèles trouvèrent près du cratère de l’Etna où il était allé se jeter. Et c’est que l’art bref, comme le montre notre livret, et ce n’est pas là son moindre mérite, n’est pas une plaisanterie ; comme la tauromachie, c’est une affaire brûlante et coupante, où l’on risque de laisser sa peau.

  • 21 Le mot est cher à Ramón : « Todo eso [las greguerías y sus antepasados] ha esparcido después su dis (...)
  • 22 James JOYCE, Collected Epiphanies, éd. Sangam MacDuff, Angus McFadzean et Morris Beja, Gainesville  (...)
  • 23 Voir J. JOYCE, Épiphanies, traduction de Jacques Aubert, Paris : Trente-trois morceaux, 2016.

11On ne trouvera donc pas surprenant que parmi ces auteurs véloces, les plus typiques soient des extravagants, « estrambóticos »21, a priori étrangers aux stratégies du self-fashioning : d’obscurs solitaires et taciturnes comme Antonio Porchia, des illuminés délirants et intarissables comme Malcolm de Chazal, des génies scientifiques et philosophiques restés secrets ou méconnus comme Georg-Christoph Lichtenberg, des détenteurs d’un grand talent qu’ils gaspillent avec une prodigalité anarchiste ou aristocratique, comme Félix Fénéon. Ils sont le plus souvent français, de La Rochefoucauld à René Char, mais ils admettent dans leurs files un Allemand, Lichtenberg, trois Autrichiens, Karl Kraus, Peter Altenberg et même, par la bande, Sigmund Freud ; surtout, ils admettent pas mal d’Espagnols ou d’Hispanophones. Outre les omniprésents Ramón et Bergamín : Vicente Huidobro, Juan Ramón Jiménez, Antonio Porchia, Ramón del Valle Inclán, épaulés de quelques anciens, Baltasar Gracián, Lope de Vega et Francisco de Quevedo. Si l’Angleterre reste un horizon clos qui borne le pays des petites formes, un Irlandais, en revanche, y fait une apparition fulgurante, James Joyce avec ses épiphanies22. Ces épiphanies, textes de quelques lignes, s’emparent de quelque chose qui survient dans un lieu précis, souvent un échange de paroles « vulgaires » mais donnant une impression d’inquiétante étrangeté par la coupure ou la déchirure qui l’isole ; dialogue tronqué ou scène vue ou rêvée décrite en quelques traits simples. D’après leur récent traducteur français (2016)23, les épiphanies de Joyce s’apparentent au lapsus et au ready-made, et sont les premiers cailloux posés sur le chemin qui conduit à Ulysse et à Finnegans Wake.

  • 24 Ce chapitre, deuxième ou troisième suivant que l’on considère ou non comme un chapitre la préface-p (...)

12Les deux centres de gravité de ce volume, léger et dense, consacré par Delay aux petites formes, sont l’Espagne et Paris. La brièveté a partie liée avec l’Espagne, j’y reviendrai. Quant à Paris, tout le monde s’y rencontre, c’est la patrie commune de presque tous les personnages que l’on croise dans le livret : c’est là que trouvent leur salle des pas perdus les Chiliens Huidobro et Pezeril et les Roumains Tzara et Cioran, l’Américaine Gertrude Stein, l’Irlandais Joyce et les Espagnols Bergamín et Ramón ; seuls les solitaires presque fous ou les étrangers d’époque reculée n’y mettent pas les pieds ; et, toutefois, c’est par les Parisiens qu’ils sont découverts : Malcolm de Chazal, ou même Lichtenberg, par André Breton ; Porchia, par Roger Caillois et par l’imprimeur artiste Guy Lévis Mano. Car Florence Delay, qui est romancière même quand elle officie comme essayiste, arrive à transformer l’univers des petites formes en un pays où se meuvent des silhouettes à peine esquissées et déjà très animées, une comédie humaine qui a pour territoire une poussière ou nébuleuse de textes brefs. Une seule frontière dans ce pays riche d’aventures qui ont lieu en un éclair, celle qui passe entre les Anciennes et les Modernes, lesquelles se querellent dans le second chapitre24.

Choses qui arrivèrent et qui arrivent

13C’est autour de cette frontière que s’ordonne l’histoire que le livret raconte. Car il s’agit bien d’une histoire, non seulement parce qu’il y a un processus historique qui fait muter les formes brèves, les fait passer de l’ordre du savoir à celui du sujet, non seulement parce qu’après Edison, cela pétarade et explose de partout, mais parce que les vraies petites formes sont des choses qui arrivent : des événements.

  • 25 L’expression revient quatre fois, mais sa clé se trouve dans la seconde occurrence, qui traduit exa (...)

14On le découvre dans le sixième et dernier chapitre, dont les séquences principales commencent par « La chose arriva »25 :

  • 26 F. DELAY, Zigzag, p. 145.

15La chose arriva au bord du lac de Gmunden, en Autriche, à la fin de l'été 189426.

  • 27 Ibid. p. 147.
  • 28 Ibid., p. 153.
  • 29 Ibid., p. 154.

La chose arriva au premier étage droite du 11, calle de la Puebla, Madrid, par un après-midi sceptique et étouffant du mois de juin 191027.

La chose arriva à un Irlandais de Paris, lors de son premier séjour, dans un panier présenté par le Docteur angélique28.

La chose arriva à l’île Maurice, en 1945, au jardin botanique de Curepipe29.

  • 30 Malcolm DE CHAZAL, Sens-plastique, Paris : Gallimard, 1948. Son livre est défini, par Jean Paulhan, (...)

16Ces choses qui arrivèrent sont : un, les premiers pas d’écrivain de Peter Altenberg, en l’occurrence une esquisse dédiée à deux petites filles en larmes, esquisse marquant la naissance de l’avant-garde viennoise ; deux, la découverte de la greguería par Ramón Gómez de la Serna qui fit de lui, à vingt ans, et à jamais, l’enfant terrible de la littérature espagnole ; trois, la découverte de l’épiphanie par James Joyce, guidé par sa lecture hétérodoxe de l’esthétique de Thomas d’Aquin ; et quatre, l’échange de regards qui eut lieu, un beau jour, à l’île Maurice, entre un employé des PTT et une fleur d’azalée, et duquel naquit le Malcolm de Chazal auteur de ces éclairs de la pensée intuitive30 qui, d'après Delay, évoquent plutôt le cyclone et la trombe. J’en retiens pourtant deux bien sages :

La nuit
N’a pas
De dortoir
Elle couche partout.

  • 31 F. DELAY, Zigzag, p. 157.

La forme
Est
Le changement
de vitesse
Des couleurs31.

17Enfin la chose n’arriva pas seulement au passé simple, elle arrive au présent, elle arrive à la vitesse de la lumière lorsqu’une vraie rencontre se produit entre nous et les petites formes ; quand nous les recevons, nous bondissons à leur rencontre pour les prendre au vol, comme les balles du jeu de pelota basque, qui sont terriblement rapides, dures et redoutables. Le livre finit par le récit de deux de ces rencontres, l’une blanche et l’autre noire, l’une gaie, l’autre traumatique.

L’érotique des petites formes

  • 32 À propos de Félix Fénéon, voir la belle édition de ses nouvelles : Félix FÉNÉON, Nouvelles en trois (...)
  • 33 F. DELAY, Zigzag, p. 109.
  • 34 Ibid., p. 110.

18Dire que Florence Delay a du goût pour les formes brèves est trop peu dire, car son rapport à elles tient de l’éros et aussi de la tendresse ; elle les traite comme des personnes, ce sont des petites formes, voire, simplement, des petites et même de pauvres petites. Cette dernière expression fleurit à propos de la « nouvelle en trois lignes », ce genre inventé par Félix Fénéon qui mena à sa perfection une forme aussi « émaciée » et humoristiquement noire, sobre et précise, que désinvolte32. La nouvelle en trois lignes, écrit Florence Delay, semble « une dépêche tombée nue du téléscripteur et qu’on s’empresse de nous livrer telle quelle »33. À y regarder à deux fois, « la pauvre petite » a subi les pires sévices entre les mains d’un des pires contempteurs de la bêtise « des objets, des hommes, de la société »34. Ce qui a l’air d’être un fait divers, tiré de la rubrique journalistique des chiens écrasés, a été broyé dans la machine du style Fénéon, et soumis à sa syntaxe ultra-véloce. Résultat : l’atrocité noire, la férocité acharnée, le malheur abyssal, loin de provoquer le mélange d’apitoiement et de curiosité morbide qui soutient le plaisir de la lecture du fait divers, font rire d’un rire noir ou jaune, revêtent des couleurs obscènes et cruelles, sans se départir d’une imperturbable et énigmatique froideur. Bref, le fait divers devient l’un de ces mystérieux et minuscules chefs-d'œuvre caractéristiques de Fénéon, un dandy anarchiste, parfait écrivain sans œuvre, dont les traces sont aussi rapides que des fusées. Pour mémoire, voici trois nouvelles des plus réussies, ou plutôt parmi mes favorites, mais il est difficile de choisir : « Rattrapé par un tramway qui venait de le lancer à dix mètres, l’herboriste Jean Désille, de Vanves, a été coupé en deux ». Ou encore : « Le 515 a écrasé, au passage à niveau de Monthéart (Sarthe), Mme Dutertre. Accident, croit-on, bien qu’elle fût très misérable ». Ou encore : « À Oyonnax, Mlle Cottet, 18 ans, a vitriolé M. Besnard, 25 ans. L'amour, naturellement ».

  • 35 Freud explique que l’obscénité n’est pas la caractéristique d’un discours qui se rapporte à la sexu (...)

19Fénéon est, avec Duchamp, l’un des personnages phares du livre de Delay (des deux livres jumeaux, s’entend) et l’un des protagonistes de son chapitre quatre, qui eut d’emblée et garda pour titre « L'esprit qui déshabille ». L’inspiration du chapitre est freudienne, car le titre fait allusion à ce que Freud appelle le mot d’esprit obscène, l’une des espèces les plus importantes du mot d’esprit tendancieux. Or, la tendance est toujours liée à la pulsion, et donc assez malhonnête : le plus souvent agression perfide ou obscénité ; au mieux, cynisme et blasphème. Freud s’intéresse à ces phrases grivoises qui, lancées dans une conversation de gens comme il faut, dans le grand monde ou en présence de bourgeoises respectables, enfreignent un interdit majeur, de sorte que celui qui les profère risque le bannissement des salons et de toute compagnie convenable35. Dire à quelqu’un une obscénité est une manière de jouir de ce quelqu’un, en se passant de son consentement ou en espérant, hypocritement, l’obtenir après-coup. Et pourtant, les mots d’esprit réussissent à désarmer la censure, ils atteignent impunément leur cible en alléchant un tiers ou plutôt des tiers qui pourraient crier au scandale, grâce à un plaisir préliminaire dont on leur fait cadeau, plaisir d’ordre esthétique, qui se dégage des figures de mots et de pensée, des déplacements, raccourcis énigmatiques, rimes et contrepèteries, métaphores et sophismes. Cependant, dans l’essai de Florence Delay, cette construction freudienne est repoussée à l’arrière-plan, car les petites formes dont il est question sont bien affaire de littérature et non des modalités d’échange mondain.

  • 36 F. DELAY, Zigzag, p. 101.
  • 37 Loccit.
  • 38 Ibid., p. 105 et 117.

20Devenu petite forme de la prose et non pas aménité de la conversation, ce type de « mot d'esprit » se détache de la scène originaire de la séduction et se passe de femme réelle. C’est désormais dans le registre du fantasme et de la fiction qu’il y a là une femme que l’on désire et que l’on ne se contente pas de déshabiller du regard, mais que l’on « couche par écrit »36, comme le formule si spirituellement Florence Delay. Et, comme on est dans les petites formes, il ne s’agit pas d’un lent effeuillage, on n’est pas long en besogne : « vite au but, droit au viol ! »37, écrit notre auteur. Le « viol » consiste, en l’occurrence, à ce que les mots eux-mêmes fassent l’amour et que la jouissance imaginaire devienne réelle dans la matérialité d’un langage pétri comme de la chair. Il suffit que la femme désirée, et donc frappée d’interdit, soit, à travers sa désignation, déshabillée car mise en contact avec des mots qui dévoilent rituellement le phallus (« Toute vierge a une verge dans la voix » [Malcolm de Chazal] ; « Faut-il mettre la moelle de l’épée dans le poil de l’aimée ? » [Marcel Duchamp], pour ne citer que deux des exemples qu’en donne Delay, exemples, du reste, canoniques38).

Sous couvert d’histoire, une pratique des petites formes

  • 39 F. DELAY, Petites formes en prose après Edison, p. 24.
  • 40 Florence Delay désapprouvait le titre de la traduction par Pelegrín de l’Oráculo Manual de Gracián, (...)
  • 41 Ibid., p. 31.

21Disons quelques mots, en passant, sur les changements qu’apporte Zigzag à son aîné et jumeau, Petites formes en prose…, car ces changements, tout mineurs qu’ils paraissent, sont instructifs. D’après l'éditeur, il en propose une version modifiée et augmentée. À vrai dire, les modifications sont très menues : certains noms propres apparaissent là où il n’y avait que des initiales ou là où il n’y avait rien. Par exemple, L. R., J. R., J. C., sont devenus, respectivement, dans Zigzag, La Rochefoucauld, Jules Renard et Jean Cocteau. « [U]n de nos contemporains »39, dont on dit plutôt du mal40, et que l’on ne prend pas la peine de nommer dans les Petites formes en prose…, et ce bien qu’il soit pointé du doigt par le titre de sa traduction de Gracián, est ainsi devenu « un de nos contemporains, Benito Pelegrín »41. Ces changements dénotent la volonté de quitter la position, suspecte de snobisme, de celle qui traite les écrivains, même classiques, familièrement, tout en daignant à peine s’apercevoir que les universitaires existent (bien qu’elle en soit une, parmi tant d’autres choses, et que Benito Pelegrín, auteur de traductions de Gracián et d’essais sur le Baroque, soit aussi un dramaturge). L’allure de jeu pour initiés qu’avait le livre de 1987 est ainsi atténué chez son jumeau de 2023. Le titre, Zigzag, est plus concis et euphonique que Petites formes en prose après Edison, et possède un sens plus riche, car il évoque l’électricité et la foudre, comme le mot « Edison », certes, mais aussi le Z tracé par la pointe d’une arme qui déchire une surface, comme la marque de Zorro. On perd la référence historique mais on y gagne l’escrime et aussi l’évocation des mouvements rapides et angulaires du torero, par exemple, ou la brusquerie élégante dans les inflexions du discours.

  • 42 Id., Petites formes en prose après Edison, p. 15.
  • 43 Id., Zigzag, p. 19.

22Par rapport à son frère jumeau, Zigzag est augmenté, comme le dit l'éditeur, mais très légèrement : j’ai repéré dans le premier chapitre l’ajout de deux citations de Vicente Huidobro, au second chapitre une rapide entrée en scène de Perles de vie de René de Obaldia, qui venait de mourir plus que centenaire en 2022 ; au troisième chapitre, deux pages à peine sur les maximes chrétiennes du Père Pezeril ; c’est une assez mince comme récolte de nouveautés. Ces changements portent témoignage du temps qui a passé, rendent hommage à des morts récents (et, en effet, tous les auteurs cités dans les deux versions du texte étaient morts au moment de la citation). On a changé de siècle et même de millénaire : dans la première version, de 1987, Florence Delay écrivait : « J'ai choisi Edison parce qu’il fait figure de Faust au seuil du siècle qui m’intéresse, le mien »42. Dans la version de 2023, le XXe siècle au seuil duquel se dresse le grand inventeur n’est plus « le mien », ni « le siècle qui m'intéresse » : « il fait figure de Faust au seuil du siècle où je suis née »43. Petites formes en prose… s’achèvent par l’histoire terrible d’une personne qui se suicida, un soir de novembre de 1983, en se jetant par une fenêtre du quatrième étage de l’immeuble où habitait Florence Delay, juste au moment où elle sortait de chez elle, avec quelques « amis de Ramón », pour aller lire au Centre Pompidou un choix de greguerías. Tous avaient convenu comme une évidence que la toute dernière devait être celle du porte-plume qui se suicide :

  • 44 Ibid., p. 159-160. Il s'agit d'une citation, par Delay, de Ramón Gómez de la Serna, présentée comme (...)

Oh notre porte-plume vient de tomber ! Nous regardons avec une consternation profonde l’abîme du parquet, car nous savons tout ce que cette chute signifie d’irréparable… La plume s’est suicidée, cela n’est pas douteux, elle s’est suicidée : car le porte-plume tombe toujours sur la pointe, sur la tête, comme les hommes quand ils se jettent par la fenêtre44.

23Compte tenu de sa pudeur et de sa délicatesse, il est peu vraisemblable que Florence Delay ait inventé, ou même embelli, cet incident qui eut d’ailleurs des témoins qu’elle nomme : Pierre Étaix, Pierre Lartigue, Rafaël Llopis Bravo, Saül Yurkievich. Elle fut donc témoin (et victime, probablement traumatisée) d'un hasard objectif cher à André Breton, mais du type le plus effrayant. Allèrent-ils finalement lire les greguerías au Centre Pompidou, et s'ils le firent, est-ce qu'ils lurent (avec ou sans commentaire) celle du porte-plume qui se suicide ? Delay ne le dit pas, et peu importe ce qui se passa après cette sorte de chute vertigineuse. La rédaction de cet événement d’un soir de novembre 1983, déjà parfaite dans Petites formes en prose…, reste inchangée dans Zigzag, à un détail près. On lisait en 1987, à la toute fin du livre :

  • 45 Id., Petites formes en prose après Edison, p. 122.

[…] devant nous, en bas du perron, la cour était devenue l’abîme. Une femme venait de se jeter par la fenêtre du quatrième.
Je salue nos vies brèves et l’inconnue qui leur survit45.

24Cela donne en 2023 :

  • 46 Id., Zigzag, p. 160.

[…] devant nous, au bas du perron, la cour était devenue l'abîme. Une vieille dame venait de se jeter par la fenêtre du quatrième.
Je salue nos vies brèves et l’inconnue qui leur survit46.

25L’âge de la femme suicidée n'a pas changé aux cours des quarante années écoulées, mais Florence Delay, qui ne le consignait pas dans la première rédaction, l’indique dans la seconde ou l’invente, suggérant sans doute ainsi une attention plus grande au temps qui passe.

26Quoi qu’il en soit, les changements les plus marquants sont ceux qui concernent les titres, titre du livre et titre des chapitres trois et six. Le troisième, qui s’appelait « Effraction avec un bris de glace » a désormais pour titre « Support surface », mais la phrase en exergue n’a pas changé. Dans Petites formes…, le sixième et dernier chapitre s’intitulait « Petit bleu » et avait pour exergue « Suis vivante stop. / Éternité ». Ce titre et l’exergue ont disparu dans l’ultime version et le chapitre s’intitule à présent, moins mystérieusement, « Une blanche, une noire ». Le livre, on l’a vu, finit par un jeu sur l’abîme, celui de la greguería-bagatelle de Ramón qui, d’un coup s’ouvre réellement pour tout engloutir : « Devant nous, la cour était devenue l’abîme ». Mais « Éternité » nous rassure en nous informant, par un petit bleu, une dépêche télégraphiée, qu’elle l’a échappé belle, qu’elle est vivante, et c’est peut-être bien elle, cette inconnue, qui survit à nos vies brèves et qu’évoque la dernière phrase du livre : « Je salue nos vies brèves et l’inconnue qui leur survit ». Si ce bon mot allusif a été supprimé, c’est que la disparition du télégramme de l’horizon de nos vies, brèves ou non, le rendait incompréhensible. Et c’est peut-être aussi que Florence Delay est entre-temps redevenue chrétienne, tout comme José Bergamín, qu’elle appelle et tient pour « maître ». L’affaire de l’éternité est dès lors trop grave pour être traitée avec la désinvolture de ces dandys qui flirtent avec la foi, comme Baudelaire, ou comme Joyce, d’une tout autre manière.

27Au demeurant, ce n’est rien moins qu’un hasard que le penchant mystique de certains auteurs dits véloces (Bergamín, l’un des favoris de Delay, en fait partie) : les formes brèves se savent en accord avec l’éternité, avec l’immuable ; inscriptions creusées dans une matière dure, elles résistent au temps. C’est pourquoi leurs auteurs, à l’image du Jupiter foudroyant dont ils sont les émules, trônent dans un Olympe où l’on ne vieillit pas. À ce stade peu importe que leurs productions se nomment aphorismes ou greguerías, car la querelle des Anciennes et des Modernes est ancrée dans le temps et ne concerne pas l'éternité.

  • 47 Mercedes BLANCO, « Gracián reescritor: un análisis comparativo de Arte de ingenio y Agudeza y arte (...)

28Dans un vieil article47, j’avais montré que Gracián, qui publia deux fois son traité sur la pointe, à six années d’intervalle, le remania profondément. Il tripla le volume de l’ouvrage, il en changea la disposition, repensa le tout, polit le tiers des phrases, affuta les agudezas, refaçonna les conceptos. Mais il ne supprima pas une seule ligne de ce qu’il avait écrit. Et c’est que, dès la première version, chaque phrase était écrite, pensée, pesée, nécessaire, sans laisser la place à la moindre improvisation. Chaque phrase, chez un auteur comme Gracián, quelle que soit la longueur du texte, fonctionne, en somme, comme une « phrase célibataire ».

  • 48 F. DELAY, Petites formes en prose après Edison, p. 59.
  • 49 Id., Zigzag, p. 75.

29Comme Gracián, Florence Delay, quand elle réécrit, respecte scrupuleusement son texte, un peu comme si c’était le texte de quelqu’un d’autre ; lorsqu’elle ajoute, par exemple, deux pages pour rendre hommage à son ami mort quelques années auparavant, le père Pezeril, elle reprend telle quelle la suite du texte : « Est-ce parce qu’elles sont bris involontaires, in memoriam d’une pensée, que les Pensées de Pascal refusent de nous consoler ? »48. À cette phrase qui suit l’interpolation et qu’elle laisse identique, elle ajoute une incise qui fait écho à l’une des paroles du religieux qu’elle vient d'insérer : « Est-ce parce qu’elles sont, contrairement aux fleurs cueillies dans les prairies intérieures, bris involontaires, in memoriam d'une pensée, que les Pensées de Pascal refusent de nous consoler ? »49.

30Comme Ramón Gómez de la Serna, qui jure ses grands dieux qu’il n’y a rien d'improvisé dans les greguerías, Florence Delay n’improvise guère, et ce qu’elle admet dans ses écrits possède la fixité de l’inscription. La texture des petites formes qu’elle cite n’est pas fondamentalement différente de la texture, du grain, de son propre texte. Dans sa prose, on peut recueillir, à volonté, des aphorismes :

  • 50 Ibid., p. 14.
  • 51 Ibid., p. 16.
  • 52 Ibid., p. 18-19.
  • 53 Ibid., p. 32.

La forme brève, dans la nature, est l’éclair.

L’art pyrotechnique bouleverse un instant l’ordre et le silence des grands luminaires fixes50.

Pas d’entendement sans la beauté visible du trait, pas de mot d’esprit sans concept51.

Dans l’intervalle, Philosophie et Poésie se sont brouillées, dans l’intervalle les hommes ont inventé ce qui permet à l’éclair de durer : l’électricité52.

La religion avait fait disjoncter le héros et le saint. Le génie casuistique les rejoncte53.

31Mais tout aussi facilement, ou davantage, on pourra y recueillir des greguerías :

  • 54 Ibid., p. 80.
  • 55 Ibid., p. 111.
  • 56 Ibid., p. 151.
  • 57 Ibid., p. 54.
  • 58 Ibid., p. 51-52.

[E]lles devraient pouvoir éclater en pleine page, au lieu de tomber sur une autre idée54.

La rapidité crée le non-sens plus explosif que le sens. Étourdie ou ignare, la machine tue du déjà mort55.

Ramón change l'ampoule et va à la ligne56.

C’est par mots de billets, portés par laquais, qui continuaient les conversations entreprises au salon, qu’un duc, une marquise et un académicien commencèrent à mettre au point la maxime à la française57.

Voilà comment Diogène le cynique est arrivé jusqu’à nous, et non seulement son mauvais caractère, mais les objets mêmes dont il se servait : l’écuelle qu’il a brisée, la lanterne qu’il tenait allumée en plein jour, et le tonneau où il habitait. Ce dernier a roulé commodément jusqu’à nous grâce à sa forme58.

32Ce tonneau de Diogène qui roule jusqu’à nous grâce à sa forme, est un concepto de type burlesque, et il me semble, aussi une greguería parmi les meilleures. Je m’en remets cependant aux spécialistes en la matière, fort tatillons pour estampiller les candidats à la greguería, une activité de filtrage à laquelle s’adonnait avec zèle l’inventeur lui-même, très sourcilleux quant aux contrefaçons et aux plagiats.

33Florence Delay, chantant les maîtres du genre aigu, montre qu’elle en est un elle-même.

L'art bref comme tauromachie et le séraphin de sainte Thérèse

34Cette maîtrise elle l’a acquise par la fréquentation de ces auteurs parmi lesquels elle circule avec tant d’agilité, tout particulièrement les Espagnols. Les Espagnols ont avec la brièveté une affinité élective, peut-être même un droit d'aînesse. Sénèque, né à Cordoue, le Latin andalou, toréador de la vertu d'après un mot de Nietzsche que cite Delay, trône, du haut de ses deux mille ans, parmi les maîtres de l’art bref. Il y bénéficie, de plus, de son statut de martyr de la liberté face à Néron, tyran par excellence. En outre, ce sont des Espagnols qui ont façonné les outils, concepts ou étiquettes, qui permettent de penser l’art bref ou simplement, d’en signaler la présence : le concepto de Gracián, tout à la fois image et idée, substance et forme, le disparate et le birlibirloque de Bergamín, la greguería de Gómez de la Serna, auxquels Florence Delay ajoute l’esperpento de Valle Inclán (un peu étrangement, car il désigne une dramaturgie, une esthétique et non une petite forme de la prose). Elle fait un sort à ces éléments de philosophie ou de pataphysique de la forme brève, et c’est sous leur inspiration et leur autorité qu’elle lance son livre, dès le premier chapitre, le bien nommé « Coups et blessures ». Coups et blessures car il est question de la pointe, qui pénètre et blesse, du disparate, qui vient de disparar, tirer un coup de fusil (elle traduit disparate par « déraisonnement »), de cet angle aigu qui fait des trous, des agujeros, selon un jeu étymologique qui relie les Anciens et les Modernes. Voici Covarrubias, glosé par Bergamín, dans l'essai de 1969, Beltenebros, où Delay a appris une partie de ce qu’elle sait sur l’art baroque de la pointe. Beltenebros est à lui seul une hyperpointe, un beau cas de condensation puisqu’il combine l’allusion à Amadís de Gaula, à don Quichotte et à Góngora, tous trois des beaux ténébreux :

  • 59 José BERGAMÍN, Beltenebros y otros ensayos sobre literatura española, Barcelona-Madrid : Noguer, 19 (...)

«Agudo, nos dice Covarrubias – del latín acutus –, dícese principalmente del hierro con que cortamos o punzamos y de cualquier cosa que corte en esta manera. Trasfiérese al alma y decimos agudo al que tiene ingenio sutil y penetrante. También llamamos agudo al inquieto que anda de aquí para allá bullendo. Aguda vista la que alcanza a ver muy de lejos, como la del águila. Dar de agudo, lastimar con palabras que penetran hasta el corazón como el que hiere de punta ». ¿Comprenderemos ahora a qué agudeza refería Gracián su arte de ingenio sutil y penetrante? Pues del « aguzar» – leemos en el Tesoro –, «que vale adelgazar la punta u otro instrumento para punzar y cortar». Instrumento punzante, penetrante, del que pasamos fácilmente, en Covarrubias, a ese otro «instrumento sutil y delgado de acero con que se cosen las ropas», la aguja. Y de la aguja se dijo agujero: el güeco (sic) que se hace con ella y cualquier otro claro que se haga en la pared, en madera, en piedra, en paño, etc., como claree y dé lugar a la luz y a la vista». Agujero o hueco o vacío que hace en cualquier materia para dar lugar a la luz, paso a la claridad, y por ella a la vista, nos parece algo que tiene muy posible relación con aquella apertura a que se refiere el filósofo Heidegger cuando nos señala esa misión punzante, penetrante, al arte por la poesía, a la obra de arte59.

35Bergamín glosait Covarrubias pour faire comprendre Gracián et le Baroque en général. Ramón, dans l’une de ses rapsodies sur la greguería, aussi interminables et décousues que divertissantes, semble lui faire écho :

  • 60 Lope de VEGA, Triunfos divinos con otras rimas sacras, Madrid : Viuda de Alonso Martín, 1625, fol.  (...)

La prosa debe tener más agujeros que ninguna criba y las ideas también. Nada de hacer construcciones de mazacote, ni de piedra, ni del terrible granito que se usaba antes en toda construcción literaria60.

36Du traité de Gracián, Florence Delay retient deux exemples, dont le premier tercet d’un sonnet de Lope de Vega à la transverbération de Sainte Thérèse (je ne l’ai pas trouvé dans l’Agudeza y arte de ingenio, bien qu’il mériterait d’y être) :

  • 61 R. GÓMEZ DE LA SERNA, Total de greguerías, p. 25.

Serafín cazador un dardo os tira
para que os deje estática la punta
y las plumas se os queden en la palma
61.

37Qu’elle traduit :

Le séraphin, chasseur, te tire son dard
Pour te laisser, extatique, sa pointe
Et ses plumes dans le creux de la main.

38Florence Delay ne semble pas intéressée par les raisons qui sous-tendent ce concepto, par sa technique, que Gracián appelle correspondance et que Freud décrit comme emploi du même matériau. Ce qui semble compter, c’est qu’il y a là quelque chose qui fait image, et quelle image ! : la fameuse transverbération, l’apparition de l’ange armé d’un dard d’or à la pointe ardente et avec un visage enflammé, qui transperce plusieurs fois la carmélite, la brûlant d’une douleur intense et d’une délectation infinie. C’est ce que représente Le Bernin dans son Extase de sainte Thérèse et ce que donnent à voir tant d’autres peintres et sculpteurs : c’est l’esprit de la sainte devenu visible.

39Le concepto consiste à regrouper, autour de cette image faite devise et hiéroglyphe – un peu comme si elle chiffrait l’identité de la sainte –, plusieurs prédicats du même sujet, pour parler comme Gracián : le séraphin (que Thérèse identifie comme chérubin) est un chasseur armé d’une arme de tir, comme Éros avec ses flèches, figure du séducteur qui s’empara de sa proie ; le dard dont il transperce la sainte s’achève en pointe d'or, et porte à son autre extrémité des plumes qui le stabilisent quand on le lance, comme la flèche (c’est par ces plumes, dit Wikipédia, que le dard se distingue du javelot).

40Or Thérèse est singulière parce que, ses extases, elle ne fait pas que les vivre, elle les écrit merveilleusement, d’où l’image fantastique forgée par Lope de Vega : l’ange qui l’a transpercée lui a laissé la pointe du dard fichée dans le cœur, la rendant extatique, et les plumes à la main. C’est parce qu’elle a gardé dans la paume de la main les plumes du séraphin qu’elle écrit comme un ange, suggère le poète : « Con razón vuestra ciencia al mundo admira », poursuit le sonnet. Par là il faut comprendre qu’elle écrit merveilleusement, d’une seule traite comme on vole, comme un être inspiré, sans trace de labeur, en faisant fi de tout savoir et de toute technique. Le concepto consiste à concevoir tout cela en quelques mots, à rassembler dans un raccourci l’essence de Thérèse, cette scène qui marque sa singularité. L’unification est aussi verbale et elle tient à l’allitération punta, plumas, palma. Mais c’est au prix d’un sophisme, car il n’y a aucun rapport entre les plumes, qui sont une pièce du dard tel que l’artisan le fabrique, et le dard comme symbole de l’amour divin qui brûle les entrailles. Le symbole se passe de plumes et le récit que fait la sainte (source unique de tous les commentaires et images de la transverbération) ne fait mention de plumes d’aucune sorte, pas même de celles des ailes du chérubin, que l’on pourrait attendre, ni, encore moins, d’une quelconque plume qui serait attachée au dard. C’est pourquoi ce concepto, que l’on peut paraphraser comme je viens de le faire, a un côté raisonneur mais aussi un côté déraisonneur, disparatado, et porte l’indice de ce que, du côté des Espagnols, les écrivains du XVIIe siècle lorgnaient déjà vers le surréalisme. Notons que, dans la célèbre Extase de Sainte Thérèse, le dard de bronze qu’a glissé Le Bernin dans la main de son chérubin de marbre rappelle, par sa forme, et par la manière dont l’ange le tient, une plume, ou plutôt un porte-plume, comme s’il se proposait d’écrire sur le corps pâmé de la sainte.

  • 62 F. DELAY, Zigzag, p. 39.

41Les auteurs iconiques de l’avant-garde, vus par Delay, sont souvent de merveilleux lecteurs des Baroques, dont ils ne parviennent pas à se détacher : Ramón adore Quevedo, Bergamín porte aux nues Lope de Vega et il écrit l’un des plus beaux éloges de Góngora que l’on puisse trouver. L’Espagne est particulière parce qu’avant comme après Edison, elle possède ce que Delay appelle un « stock d’armes espagnoles »62, un arsenal qui la place en toute première ligne dans le genre aigu.

  • 63 Ibid., p. 97.
  • 64 Voir Ibid., p. 99-120.
  • 65 Ibid., p. 119.

42En fait, à l’instar de la mariée de Duchamp que l’on trouve en filigrane dans le texte de Zigzag (et bien sûr déjà dans Petites formes en prose…), comme une sorte de levure travaillant la pâte, le couple de Thérèse et du Séraphin (ou Chérubin, comme on voudra) est aussi une sorte de filigrane. C’est par une allusion à ce couple que s’achève avec quelque mystère le chapitre trois : « En voilà une [une petite forme] qui laissera dard et plumes au creux de la main du Sigismond de Vienne ! »63. Ce Sigismond de Vienne – Freud bien sûr, qui déchiffra nos rêves – fait la paire avec le Sigismond de Pologne, le prince caldéronien qui se persuade que La vie est un rêve. Au fil du chapitre intitulé « L’esprit qui déshabille »64, le souvenir de la Transverbération frôle l’artiste conceptuel Duchamp : Duchamp le roi des iconoclastes, qui inventa le ready-made lorsqu’il exposa, sous le titre « Fontaine », et avec la signature de l’artiste, un urinoir renversé, foutant ainsi l’objet d’art en l’air (le verbe est de Delay qui écrit « l’objet DARD »65).

43En somme, si la pointe pilote le monde, selon Gracián vu par Delay, Gracián pilote encore, plus ou moins secrètement, et moyennant Bergamín, une épopée des petites formes qui commémore l’orgie qu’elles célébrèrent dans les décennies les plus critiques du XXsiècle, celles qui précédèrent la guerre. Ce siècle, en dépit des horreurs massives qu’il apporta, elle l’aimait vraisemblablement plus que tout autre, puisqu’elle y était née, y avait aimé et été très aimée, et qu’elle y avait grandi jusqu’à devenir écrivain, même si, en 2023, dans Zigzag, elle ne le reconnaissait plus comme « le sien ». À sa place, il y en avait un autre, où elle savait qu’elle devait mourir. Peut-être cela l’amena-t-il à relativiser son goût du moderne et à se tourner de nouveau avec plus de passion encore vers un passé lointain : le Siècle d’or de quelques écrivains très prisés, parlant une langue espagnole disparue. Elle nous a ainsi légué une œuvre très française qui fait résonner l’Espagne et une œuvre passionnément moderne nourrie d’échos anciens. C’est pour cela aussi, que nous lui devions, que nous nous devions, en tant qu’hispanistes, et en particulier, siglodoristas, cet hommage.

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Bibliographie

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Notes

1 Jean LAFOND (dir.), Les formes brèves de la prose et le discours discontinu, Paris : Vrin, 1986. Le titre se trouve dans la très courte bibliographie des deux ouvrages de Delay, à la suite d’un registre des œuvres citées, sous la rubrique « Citations et emprunts ».

2 Soit, in extenso : « Après Edison, les petites brèves subissent de telles secousses terminologiques que l’on ne sait plus à quelles saintes les vouer. La maxime paraît grillée » (Florence DELAY, Petites formes en prose après Edison, Paris : Hachette, 1987, p. 50).

3 Loccit.

4 Ramón GÓMEZ DE LA SERNA, Total de Greguerías, Madrid : Aguilar, 1962, p. 21. Ramón ne consentit pas à changer le nom de ses créatures, malgré les importunités du directeur du journal, qui, selon ses dires, craignait d’être déserté par ses abonnés. Ce directeur aurait voulu, on le suppose, un nom plus respectable, ayant fait ses preuves, comme celui de « maxime ».

5 Paul ÉLUARD et Benjamin PÉRET, 15 proverbes mis au goût du jour, Paris : La révolution surréaliste, 1925.

6 Les aphorismes de Karl Kraus furent publiés sous le titre de Sprüche et Widersprüche (1909-1914-1923), ce que l’on traduisit en anglais par Dicta et contradicta, et en français, par Dits et contredits. Ils étaient tirés du journal Die Fackel (La Lanterne) que Kraus écrivit en solo à partir de 1899.

7 D’après le Diccionario de la Real Academia Española, le sens créé par Gómez de la Serna (« composición muy breve en prosa, que presenta una visión sorprendente de la realidad mediante el humor y la metáfora ») vient doubler, sans l’effacer, celui de cris confus qui s’élèvent d’un groupe ou d’une foule (gritería, vocerío, algarabía, alboroto, etc.). L’espagnol est particulièrement riche en synonymes de ce mot (chahut ? vacarme ?).

8 Nicolas CHAMFORT, Maximes, pensées et anecdotes […] précédés d’une notice sur sa vie, éd. Pierre-Louis Guinguené : Paris-Londres, 1796. Les conditions particulières de l’édition et la diffusion, auxquelles fait référence Florence Delay, en reprenant mot à mot la description de l’ami de Chamfort, Guinguené, furent la conséquence de la situation historique : on était à peine sorti de la Terreur, dont Chamfort fut l’une des victimes (ibid., p. 62), puisqu’il n’échappa à la guillotine que par un suicide particulièrement sanglant.

9 Lumières, mais sombres ou du moins inquiètes. Sébastien-Nicolas de Chamfort (1741-1794), mêlé à la Terreur révolutionnaire, se suicida. Georg-Christoph Lichtenberg (1742-1799) serait, d’après Jacques Bouveresse, un rationaliste sceptique, un homme qui croit certes aux pouvoirs de la raison, mais non au pouvoir qu’ont les humains d’en user. Voir Christian BONNET, « Lichtenberg ou les Lumières inquiètes », in : Claude TIERCELIN (dir.), La reconstruction de la raison. Dialogues avec Jacques Bouveresse, Paris : Collège de France, 2014.

10 André Breton fit de Lichtenberg l’un des grand maîtres d’étrangeté qu’il recueille dans son Anthologie de l'humour noir (1940, 1966 pour l'édition définitive), livre que l’on aurait attendu parmi les principales sources de l’enquête de Florence Delay sur les petites formes modernes. Il n’y joue qu’un rôle assez effacé et pourtant, dans Zigzag, la préface s'intitule « Paratonnerre », l'idée venant de Lichtenberg, mais sa première application, de l’Anthologie de l'humour noir. L’inspiration surréaliste transparaît dans Georg-Christoph LICHTENBERG, 50 aphorismes traduits en rébus par Claude Ballaré, préface de Michel Butor, postface de Georges Perros, Paris : Balland, 1981.

11 Florence DELAY, La Séduction brève, Mont-de-Marsan : Les cahiers des Brisants, 1987.

12 Id., La Séduction brève, Paris : Gallimard, 1997.

13 José GutiÉrrez Solana, La tertulia del café del Pombo (1920), Museo Español de Arte Contemporáneo (Madrid). Dans ce tableau de groupe, Ramón Gómez de la Serna est représenté entouré de huit amis : personnages parfaitement reconnaissables, posant avec beaucoup de dignité, ou de panache, autour d’une table chargée de verres, de soucoupes et de bouteilles. À la droite de Ramón, assis très droit, le regard posé sur nous, on reconnaît José Bergamín.

14 F. DELAY, Zigzag, Paris : Éditions du Seuil, 2023, p. 25.

15 Raoul DUFY, La fée électricité, Musée d'Art Moderne de la ville de Paris. C’est une peinture réalisée sur deux-cent-cinquante panneaux de bois totalisant 600 m2. Cette décoration monumentale fut créée pour l’Exposition Internationale de 1937 ; entrée au musée d’Art Moderne en 1964, elle fut restaurée en 2020.

16 Fusées est le titre d'un recueil manuscrit de textes en prose (ne dépassant pas en général trois ou quatre lignes) qui furent publiés après la mort de l'auteur dans Charles BAUDELAIRE, Œuvres posthumes et correspondances inédites, précédées d'une étude biographique par Eugène Crépet, Paris : Maison Quantin, 1887, p. 71-91. Ce sont des pensées variées, presque toujours un rien sulfureuses, l’idée fédératrice étant que « dans le mal se trouve toute volupté ».

17 René CHAR, Feuillets d'Hypnos, in : Œuvres complètes, Paris : Gallimard (coll. « La Pléiade »), 1983, p. 175-172. Il s’agit d’une suite de textes en prose, très courts, écrits entre 1943 et 1944, qui mêlent de manière étonnante des notations poétiques, un peu à la manière du haïku, et des témoignages et souvenirs de la Résistance, parfois extrêmement violents, et toujours rédigés de manière froide et incisive.

18 Le beau chapitre trois, « Support Surface », pratique l’anaphore d’une manière particulièrement efficace (comme le dernier chapitre, on le verra), ce qui donne à la prose un rythme secrètement incantatoire : « À la mort de Pascal, on trouva une multitude de feuilles volantes […]. À la mort de Chamfort, la plupart des cartons dans lesquels il avait jeté, jour après jour, les petits carrés de papier sur lesquels il notait […]. À la mort du père Daniel Pezeril […], des amies dont je suis recueillirent dans son bureau près de Saint-Germain-l’Auxerrois de nombreux cahiers d’écoliers où il notait… » (F. DELAY, Zigzag, p. 71-73, c’est moi qui souligne). En vérité, ce troisième paragraphe, qui donne à l’anaphore son caractère lancinant, ne sera incorporé au livre que dans sa seconde version, Zigzag, et pour cause, puisque le père Pezeril mourut en 1998, onze ans après la parution de Petites formes en prose après Edison.

19 F. DELAY, Zigzag, p. 31 : « Quand Amelot de la Houssaye traduit en 1684, trente-cinq ans après sa parution, El Oráculo Manual par L'Homme de cour, ou qu’un de nos contemporains, Benito Pelegrín, le rebaptise en 1978, Manuel de poche d’hier pour hommes politiques d’aujourd'hui, l’un et l’autre (chacun dans l’esprit du siècle) privilégient l’objectif apparent, pragmatique : parvenir. Parvenir à être bon à tout dans le siècle. Or le coup double de Gracián c’est qu'en parvenant on devienne, et qu'en agissant comme un héros dans le monde on devienne un saint dans l’autre. La religion avait fait disjoncter le héros et le saint. Le génie casuistique les rejoncte ».

20 Daniel PEZERIL, Passage des vivants, avec une préface de Florence Delay, Paris : Éditions du Cerf, 2007.

21 Le mot est cher à Ramón : « Todo eso [las greguerías y sus antepasados] ha esparcido después su disolución por toda la literatura, y ha roto, ha roturado, ha dividido las prosas, ha abierto agujeros en ellas, les ha dado un ritmo más libre, más leve, más estrambótico porque el pensamiento del hombre es, ante todo, en la creación, una cosa estrambótica y eso es lo que hay que cargar de razón y sinrazón » (R. GÓMEZ DE LA SERNA, Total de Greguerías, p. 22).

22 James JOYCE, Collected Epiphanies, éd. Sangam MacDuff, Angus McFadzean et Morris Beja, Gainesville : University Press of Florida, 2024. Ces courts textes, d’après les éditeurs, furent écrits entre 1901 et 1904. Jamais publiés du vivant de l’auteur, ils fournirent parfois des matériaux pour les romans de Joyce, Stephen Hero, Portrait of the Artist as a Young Man, Ulysses.

23 Voir J. JOYCE, Épiphanies, traduction de Jacques Aubert, Paris : Trente-trois morceaux, 2016.

24 Ce chapitre, deuxième ou troisième suivant que l’on considère ou non comme un chapitre la préface-paratonnerre, intitulé « Querelle des Anciennes et des Modernes », ne change pas de titre dans Zigzag. Florence Delay s’amuse à féminiser le nom d’une querelle célèbre, chapitre important des histoires de la littérature française, construisant comme un événement (en plusieurs phases successives) un ensemble de pièces polémiques rédigées au tournant du XVIIe et du XVIIIe siècle et où intervinrent Nicolas Boileau et Mme Dacier, du côté des Anciens, et Charles Perrault et Houdar de la Motte, de celui des Modernes. Les deux partis débattirent avec ardeur pour savoir si les Grecs et les Latins nous seraient toujours des maîtres indépassables ou si nous les avions déjà dépassés. La querelle est déplacée par Delay à quelque chose de plus circonscrit, le rapport conflictuel entre les formes brèves à la manière antique, sur le modèle de l’aphorisme, et à la façon moderne, de Baudelaire à Joyce et Ramón Gómez de la Serna (fusée, épiphanie, greguería, etc.). Ce conflit, qu’il conviendrait plutôt d’appeler prise de distance ou divorce, ne s'est jamais exprimé par un échange de textes polémiques et pour cause : les formes brèves, toujours un peu marginales, n’ont jamais été théorisées comme telles, sauf à la marge justement. La transformation qu’elles ont subie a été radicale mais silencieuse. C’est un peu par jeu que Delay semble parler de querelle et pourtant elle pointe de manière très perspicace le caractère de l’ancien aphorisme (un ensemble à peu près cohérent de textes, entre l’Antiquité et la longue Renaissance, avec une terminologie relativement fixée) et de son rejeton et opposé moderne, un fils sans père, anarchique jusque dans la terminologie. Elle force cependant un peu le trait en découvrant ou inventant cette querelle puisque des Modernes comme Juan Ramón Jiménez ont pratiqué l’aphorisme. Voir Juan VARO ZAFRA, « El aforismo, género y concepto », in : Thomas PAVEL (dir.), Les genres littéraires et l'œuvre singulière, Revue Romane, 5 (2), 2010, p. 296-315. Il existe dans la littérature espagnole du XXIe siècle une veine aphoristique qui prolonge les petites formes de l’avant-garde, mais qui est loin de dédaigner les classiques de la forme brève. Voir Paulo Antonio GATICA COTE, « La hibridez por norma: algunas calas en la aforística española contemporánea », Anales de la literatura española contemporánea, 41 (1), 2016, p. 27-44.

25 L’expression revient quatre fois, mais sa clé se trouve dans la seconde occurrence, qui traduit exactement, de l’espagnol, le récit de la naissance de la greguería par son inventeur : « La cosa sucedió en el piso primero derecha de la casa número 11 de la calle de la Puebla, en la villa y corte de Madrid » (R. GÓMEZ DE LA SERNA, Total de Greguerías, p. 23). Il y a là une spirituelle trouvaille, dresser l’acte quasi notarié du « baptême » de la greguería : « aquella tarde de junio en que me di cuenta del género y de su nombre era un día aplastado por una tormenta de verano ». D’où l’idée que développe Florence Delay de la petite forme comme résultant de la rencontre fulgurante d’un auteur (ou de quelqu’un qui deviendra auteur par la suite) avec quelque chose qui le frappe de façon imprévue.

26 F. DELAY, Zigzag, p. 145.

27 Ibid. p. 147.

28 Ibid., p. 153.

29 Ibid., p. 154.

30 Malcolm DE CHAZAL, Sens-plastique, Paris : Gallimard, 1948. Son livre est défini, par Jean Paulhan, comme « un recueil de pensées, ou mieux de métaphores, ou plus exactement, de correspondances, qui tiennent de deux à quarante lignes. » De fait, cela rappelle fortement les greguerías de Gómez de la Serna. Mais celui que Florence Delay préfère est un autre des livres du Mauritien : Id., Sens magique, Tananarive : Société lilloise d'imprimerie, 1957.

31 F. DELAY, Zigzag, p. 157.

32 À propos de Félix Fénéon, voir la belle édition de ses nouvelles : Félix FÉNÉON, Nouvelles en trois lignes, Régine Detambel (éd.), Paris : Mercure de France (« Le Petit Mercure »), 2 vol., 1997-1998. Si le genre ne semble pas avoir eu de continuateurs en France, Max Aub s’en souviendra dans ses Crimes exemplaires, comme le montre Maria ZERARI-PENIN, « Les Crimes exemplaires de Max Aub ou de l’assassinat en mode mineur », Iberic@l, 7, 2015, p. 43-60 : https://hal.science/hal-03811770v1/document. Voir en particulier, p. 48, la description du style de Fénéon que je reprends ici.

33 F. DELAY, Zigzag, p. 109.

34 Ibid., p. 110.

35 Freud explique que l’obscénité n’est pas la caractéristique d’un discours qui se rapporte à la sexualité, car un tel discours peut être parfaitement neutre, moral ou même ennuyeusement savant. Un tel discours ne devient obscène que s’il est adressé à quelqu’un comme une tentative de séduction, une expression de l’excitation dans l’espoir de la communiquer à la personne désirée, en la forçant en quelque sorte par un déshabillage (Entblossung) imposé ; quant au Witz, au mot d'esprit, il est à son tour un habillage du mot qui déshabille, une manière de le rendre acceptable en société, et parfois à la femme même à laquelle il s’adresse. Tout cela se trouve dans l’ouvrage qui est la Bible sur ces questions : Sigmund FREUD, Der Witz und seine Behiehung zum Unbewußten, Leipzig-Viena : Franz Deutike, 1905, p. 79-84. Freud, hardi mais prudent, est spécialement économe d’exemples dans cette partie de son étude.

36 F. DELAY, Zigzag, p. 101.

37 Loccit.

38 Ibid., p. 105 et 117.

39 F. DELAY, Petites formes en prose après Edison, p. 24.

40 Florence Delay désapprouvait le titre de la traduction par Pelegrín de l’Oráculo Manual de Gracián, Manuel de poche d’hier pour hommes politiques d’aujourd'hui (je la trouve également assez malheureuse, par son côté accrocheur et parce qu’elle relève du contresens). Elle n’aimait pas davantage celui qu’il donna à sa traduction d’Agudeza y arte de ingenio, à savoir : Baltasar GRACIÁN, Art et figures de l’esprit, traduction de Benito Pelegrín, Paris : Seuil, 1983. Elle lui préférait celui que donnèrent les traducteurs à la version rivale : Id., La Pointe et l’art du génie, traduction de Pierre Laurens et Michèle Gendreau-Massaloux, Lausanne : L'Âge d'Homme, 1983. Voir F. DELAY, Zigzag, p. 31-34.

41 Ibid., p. 31.

42 Id., Petites formes en prose après Edison, p. 15.

43 Id., Zigzag, p. 19.

44 Ibid., p. 159-160. Il s'agit d'une citation, par Delay, de Ramón Gómez de la Serna, présentée comme telle.

45 Id., Petites formes en prose après Edison, p. 122.

46 Id., Zigzag, p. 160.

47 Mercedes BLANCO, « Gracián reescritor: un análisis comparativo de Arte de ingenio y Agudeza y arte de ingenio », in : Aurora EGIDO, María Carmen MARÍN PINA et Luis SÁNCHEZ LAÍLLA (dir.), Baltasar Gracián IV Centenario (1601-2001). Actas II Congreso Internacional « Baltasar Gracián en sus obras » (Zaragoza, 22-24 de noviembre de 2001), vol. II, Zaragoza : IFC-IEA-Gobierno de Aragón, 2004. p. 97-132.

48 F. DELAY, Petites formes en prose après Edison, p. 59.

49 Id., Zigzag, p. 75.

50 Ibid., p. 14.

51 Ibid., p. 16.

52 Ibid., p. 18-19.

53 Ibid., p. 32.

54 Ibid., p. 80.

55 Ibid., p. 111.

56 Ibid., p. 151.

57 Ibid., p. 54.

58 Ibid., p. 51-52.

59 José BERGAMÍN, Beltenebros y otros ensayos sobre literatura española, Barcelona-Madrid : Noguer, 1973, p. 73-74.

60 Lope de VEGA, Triunfos divinos con otras rimas sacras, Madrid : Viuda de Alonso Martín, 1625, fol. 55 : « A la herida del Serafín con el dardo », v. 9-11.

61 R. GÓMEZ DE LA SERNA, Total de greguerías, p. 25.

62 F. DELAY, Zigzag, p. 39.

63 Ibid., p. 97.

64 Voir Ibid., p. 99-120.

65 Ibid., p. 119.

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Table des illustrations

Titre Fig. 1. Zigzag (2023) et Petites formes en prose après Edison (1987)
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Pour citer cet article

Référence électronique

Mercedes Blanco, « La fée Électricité ou Gracián futuriste. À propos de Zigzag »e-Spania [En ligne], 54 | Juin 2026, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 14 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/e-spania/62350 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16enb

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