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« Le Miracle est notre liberté ». Le Siècle d’or (& Cie) de Florence Delay
Sketches of Spain

Haute couture. Robes de gloire au Siècle d’or (impromptu)

Cécile Guilbert

Résumés

En forme de divagation sur Haute couture, cet impromptu tente de montrer en quoi ce « petit grand chef-d’œuvre » de Florence Delay, méditation libre sur les jeunes saintes de Zurbáran et leurs secrets, se révèle sans doute comme le plus emblématique de son art et le plus révélateur de sa personnalité tout en délicatesse, discrétion, élégance et grâce.

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Texte intégral

  • 1 Florence DELAY, Haute couture, Paris : Éditions Gallimard, 2018.

1Consacrée à une quinzaine de jeunes saintes de l’Antiquité et du Moyen Âge majoritairement martyres, dont Zurbarán a brossé d’admirables portraits énigmatiques visibles au Louvre, au Prado, à New York, à Londres, à Dublin et Gênes, ainsi qu’à Chartres, Montpellier et Strasbourg, Haute couture1 fut dès sa parution saluée pour sa sensibilité et sa délicatesse, sa poésie, sa grâce narrative, son gai savoir qui jamais ne pèse ni ne pose. Dire qu’il résume l’art et l’élégante singularité de Florence Delay serait très juste mais trop peu. Car les qualités que je viens de citer appartiennent à chacun de ses livres qui ne sont pas des romans – et c’est pourquoi il est si difficile d’en parler. Outre qu’ils échappent souvent aux canons des genres littéraires établis, brouillant momentanément les frontières du récit et de l’essai par l’invention d’une zone plus floue et plus rêveuse, les résumer oblige à en omettre les subtilités. Multiplier les citations en brise la fluide narration. Les commenter vous rend pataud devant tant de finesse.

  • 2 Id, La Séduction brève, Paris : Éditions Gallimard, 1997, p. 20.

2Quant à l’activité critique, n’y songeons pas : notre grande hispaniste a dit tout ce qu’il y avait à en dire dans une comparaison avec l’art tauromachique fustigeant le critique qui, selon elle, « prétend être le toréador du texte alors que c’est le texte qui porte l’habit de lumière. »2. Cela donne d’autant moins envie de se lancer que s’il est un livre qui ruissèle de couleurs et de broderies, de mousseline et de dentelles à l’image d’un traje de luces, c’est bien Haute couture, en dépit du fait que le lecteur n’y trouve, curieusement, aucun mot, aucune métaphore, nulle allusion ni suggestion au toreo.

3La plus grande méfiance doit donc être requise. Après tout, son auteur, excellente torera, n’ignore rien des ruses de la séduction ni de l’efficace des leurres formels et rhétoriques. En outre, il est tellement question de silence et de secret – mots qui reviennent de manière obsédante à plusieurs reprises – que l’on est sans cesse tenté de débusquer les uns sous les autres. Haute couture est-il un livre qui recèle un ou plusieurs secrets ? Dissimule-t-il une ruse enjouée ou une malice ? D’ailleurs, qui pourrait nous assurer que dès sa première page, il ne nous envoie pas de la poudre aux yeux à travers les vêtures somptueuses de ce défilé de mode pictural qui aveuglerait pour mieux égarer ?

  • 3 Id., Haute couture, p. 78.
  • 4 Roland BARTHES, S/Z, Paris : Éditions du Seuil, 1970.
  • 5 Voir Honoré de BALZAC, Sarrasine [1830], Paris : Éditions Allia, 2000.
  • 6 « On dit de l’éclair qu’il zigzague parce que le typographe du ciel y dessine, pendant l’orage, la (...)

4À propos d’égarement, une courte notation m’a troublée, quand l’auteur révèle le nom de code qu’elle a donné dans sa tête à son projet littéraire : « Z/S, Zurbarán/Saintes »3. Car c’est l’écho inversé du fameux S/Z4 de Roland Barthes qui décode et recode Sarrasine5, la nouvelle de Balzac où masculin et féminin s’intervertissent puisque Sarrasine est le nom du sculpteur amoureux de Zambinella, le castrat féminisé. Ce drame de la castration et de l’amour trompé a-t-il un rapport avec les saintes mutilées de Zurbarán – ce nom dont la lettre initiale est signée dans la nature, nous dit Delay dans Zigzag, par l’éclair6 ?

5Que de conjectures !

6En attendant, contentons-nous de discerner en quoi et pourquoi Haute couture – qu’on se gardera donc de qualifier d’essai ou de récit – pourrait bien se révéler le plus idiosyncrasique de tous ceux composés par Florence Delay.

  • 7 Id., Catalina, enquête, Paris : Éditions du Seuil, 1994, p. 133.
  • 8 Id., La Séduction brève, p. 12.
  • 9 Loc. cit.

7L’auteur ayant affirmé quelque part que « le goût n’est pas une variation dans le cours des choses, n’est pas une fantaisie, mais la propriété la plus intangible de l’être »7 (il évoquera plus tard les choix dictés par « le caractère, l’agent secret de nos vies »8), il est patent que Haute couture condense au plus haut point son goût et son caractère à la fois par sa forme, ses thèmes et ses motifs : « la famille insistante »9 que Zigzag, Catalina, enquête, Mon Espagne Or et ciel et les essais de La Séduction brève, notamment, nous ont révélée.

8En effet, amoureuse du bref, dont Petites formes en prose après Edison constitue la profession de foi, Delay a trouvé son lieu et sa formule avec ce sujet qui lui va à ravir et comme un gant : un peintre aimé depuis toujours mais dont la biographie est pleine de blancs et d’imprécisions ; une petite quinzaine seulement de jeunes filles ardentes, autant de vies brèves et méconnues dans la droite ligne de sa passion ancienne pour les « femmes de caractère » comme Célestine, Catalina de Erauso, Sor Juana Inès de la Cruz ou encore Gertrude Stein.

  • 10 Voir la quatrième de couverture de Haute couture.

9En résulte un texte bref, léger, concis, composé de courts chapitres remplis d’images frappantes, et dont le principe de composition – « une robe, une vie »10 – sert de conducteur à une double enquête sur un double mystère dont Delay précise le contexte :

  • 11 F. DELAY, Haute couture, p. 14.

Des saintes choisies par Zurbarán, en vérité, j’ignorais tout – à l’exception d’Ursule, dont la vie est connue grâce aux tableaux de Carpaccio. Même celles dont le prénom est accompagné par un pays ou une ville, Casilda de Tolède, Élisabeth de Portugal, Marguerite d’Antioche, j’ignorais dans quel siècle les situer, alors que dire d’Agathe, d’Apolline ou de Marine… Enquêter sur leur vie n’élucide en rien la façon dont Zurbarán les a habillées, mais j’ai trouvé soudain contrariant, à mon âge, d’ignorer les élues d’un peintre aimé depuis ma jeunesse11.

10Cette double enquête concerne donc l’existence d’un peintre à la biographie remplie de zones d’ombres, et les vies de chacune de ses saintes dont n’ont surnagé que les prénoms accolés à leurs contrées d’origine. Quant au double mystère, c’est d’abord celui de tableaux qui les montrent affichant des visages impassibles et des vêtements de luxe qui contredisent les instruments de leurs martyres. Consubstantiel à ce qui précède, forcément, réside le mystère de cette foi chrétienne qui les a conduites au sacrifice. Cette soif brûlante de Dieu qui fascine l’auteur.

11Vite menée, l’enquête sur le peintre consiste en trois petits chapitres disséminés dans le texte, qualifiés de « repères », qui éclairent un peu le parcours opaque de Francisco de Zurbarán dont on sait seulement que né en Estrémadure en 1598, il était fils d’un marchand drapier d’origine basque – puis qu’il fila rapidement à Séville pour y devenir apprenti, ville où il rencontra à 16 ans Velázquez, son cadet d’un an, qui y était né comme Pacheco et Murillo. Marié trois fois et père de neuf enfants dont très peu survivront, Zurbarán n’aurait jamais manqué de commandes mais souvent d’argent. Invité à Madrid par Philippe IV en 1634, afin d’œuvrer au décor de deux salons du nouveau palais, il deviendra, comme Velázquez, « peintre du roi », quoique moins favorisé et honoré que celui des Ménines. Il meurt en 1664. Plus tardive et moins spectaculaire, sa reconnaissance n’en sera pas moins éclatante, faisant de lui et pour l’éternité l’un des plus grands maîtres du Siècle d’or.

  • 12 Ibid., p. 94.
  • 13 Cees NOOTEBOOM, Le Labyrinthe du pèlerin, traduction du néerlandais par Anne-Marie de Both-Diez et (...)

12Delay insiste sur la profession de drapier du père car « c’est dès l’enfance, écrit-elle, que Francesco a découvert le pouvoir des étoffes. »12 Et qu’il se bâtit, grâce au textile qui « n’est plus un accessoire mais une donnée en soi » 13, une réputation de grande virtuosité.

  • 14 F. DELAY, Haute couture, p. 27-28.

13Delay insiste aussi sur l’importance de « Séville, port des Amériques, d’où partent des navires de toutes nationalités vers le Nouveau Monde et où affluent ses richesses, Séville, où se côtoient nobles et marchands, voyous immortalisés par le roman picaresque et futures bienheureuses, Séville, où prospère l’Église triomphante de la Contre-Réforme, regorge de couvents, collèges, monastères et chartreuses »14 qui seront les principaux commanditaires de Zurbarán.

  • 15 Théophile GAUTIER, Poésies complètes, Paris : Charpentier, 1845, p. 297-397.

14Ces deux points – la maestria du peintre dans le traitement des étoffes et l’origine de ses commandes – sont cruciaux parce qu’ils éclairent l’opinion courante selon laquelle Zurbarán serait avant tout le peintre du noir, du brun et du blanc : celui des moines franciscains et dominicains, des robes de bure et des blêmes pénitents condensés dans toute cette imagerie d’ascètes enfiévrés, de saints et de crânes, ce climat d’austérités et de macérations chanté par Théophile Gautier dans son célèbre poème « À Zurbarán », composé à Séville et paru dans son recueil España15.

  • 16 F. DELAY, Haute couture, p. 11.

15Des préjugés et une vision qu’infirment précisément ses portraits de jeunes femmes « prêtes à ressusciter et à entrer au paradis en habit de gala »16, écrit Delay, que la splendeur et les ornements des processions sévillanes ont sans aucun doute influencés.

  • 17 Ibid., p. 96.
  • 18 Théophile GAUTIER, « Collection de tableaux espagnols », La Presse, n° 86, 24 septembre 1837, n. p.

16Intriguée par l’énigme de « cette séparation entre les hommes en blanc et les femmes en couleurs, l’uniforme monastique et l’habit mondain, le tourment des ascètes et la paix des bienheureuses »17, question qui court d’un bout à l’autre de Haute couture sans trouver de réponse, l’auteur avoue avoir été très jeune éblouie, au musée de Séville justement, par ces habits luxueux, complètement intempestifs, anachroniques, inactuels, qui ne correspondent en rien aux canons du XVIIe siècle, et que la plupart des commentateurs ont rapprochés des costumes de théâtre – à commencer par Théophile Gautier qui, rendant compte de la collection de tableaux espagnols présentée au Louvre, compare certains d’entre eux à « des dessins de costume pour une comédie fantastique de Shakespeare.»18

  • 19 F. DELAY, Haute couture, p. 60.
  • 20 Ibid., p. 68.
  • 21 Ibid., p. 38.

17Une débauche de satins damassés, de broderies, de taffetas, d’agrafes et de rubans, perles, colliers, galons incrustés de pierres précieuses où l’œil de notre rêveuse impénitente n’est pas moins charmé par le nouage des étoffes et des bijoux – comme cette « manche couleur citron cerclée de deux bracelets à Cabochon »19 exhibée par Lucie de Syracuse – qu’ébloui par l’accord audacieux des coloris : ceux, par exemple, de la « cape à motifs Renaissance orange et or doublée mauve »20  d’Engrâce de Saragosse, ou encore le « taffetas rouge sur acier bleu »21 dominant le portrait « a lo divino » de Sainte Catherine d’Alexandrie dans sa version de Bilbao.

Francisco de Zurbarán, Sainte Agathe, huile sur toile, 127 x 60 cm, 1635-1640, Musée Fabre.

Francisco de Zurbarán, Sainte Agathe, huile sur toile, 127 x 60 cm, 1635-1640, Musée Fabre.

Crédits : https://fr.wikipedia.org/​wiki/​Sainte_Agathe_%28Zurbar%C3%A1n%29#/​media/​Fichier:Francisco_de_Zurbar%C3%A1n_031.jpg

  • 22 Ibid., p. 54.
  • 23 Ibid., p. 74.
  • 24 Ibid., p. 75.

18Et pourtant, l’auteur finit par avouer que, parmi ceux de toutes ces saintes, l’ensemble qui lui plaît le plus est porté par Agathe de Catane, « sans brocarts ni broderies, à la fois simple et sophistiqué, à quatre couleurs entrechoquées : lilas de la jupe, bleu sombre du corselet, jaune citron des manches bouffantes, rouge cerise de la cape-étole nouée sur l’épaule gauche.»22 Comme elle confesse qu’un nom en particulier l’attire, celui d’Euphémie de Chalcédoine, « celle qui dit de bonnes choses, celle qui chasse les mots durs. Celle qui pratique l’euphémisme, en somme »23 – un prénom que Jacques de Voragine rapproche d’« euphonie, douce sonorité » produite, dit-il, « par la voix, comme dans le chant ; par la vibration, comme dans la cithare ; par le souffle, comme dans l’orgue. »24

  • 25 Ibid., p. 20.
  • 26 Loccit.

19Autant de signes de la dilection bien connue de Delay pour l’intimité et la discrétion que corrobore la légèreté de ses inserts autobiographiques saupoudrés de touches d’humour (ainsi lorsqu’elle s’exclame qu’il n’y a « pas une blonde aux yeux bleus parmi les saintes de Zurbarán ! » 25), distillés en pincées de souvenirs (du tournage, par exemple, du Procès de Jeanne d’Arc de Robert Bresson), d’émotions à l’évocation de l’étymologie d’un nom – comme celui d’Eulalie qui a donné le sien au premier texte de la poésie française, La cantilène d’Eulalie, ou encore celui de Casilda (de Tolède) qu’une seule lettre sépare de casida qui signifie « poésie » en arabe et rappelle à l’auteur qu’elle traduisit à quinze ans, en l’honneur des vieux poètes musulmans de Grenade, son premier poème de Lorca intitulé « Casida des colombes obscures »26.

20Déclinée à travers chaque robe, force est de constater que la splendeur fascinante des matières comme de la manière s’efface aussitôt au profit d’une autre beauté : celle, tout intérieure, de ces femmes aux visages purs et encore juvéniles, rebelles inflexibles qui, vierges ou mariées, filles ou épouses, nobles ou bergères, ont toutes affronté la cruauté de Rome et des hommes souvent travestie par le masque de l’amour. Tantôt convoitées, courtisées, parfois prostituées ou violées mais toutes in fine harcelées, emprisonnées, torturées, mutilées, passées au fil de l’épée ou décapitées.

21Agate de Catane ? Amputée de ses seins comme Lucie de Syracuse de ses yeux. Engrâce de Saragosse ? Le crâne fracassé par un clou. Juste et Rufine de Séville ? Écartelées sur un chevalet. Catherine d’Alexandrie ? Suppliciée par une roue dentée. Apolline ? Dents arrachées par une tenaille. Eulalie de Meruda ? Brûlée vive. Emérentienne ? Lapidée.

  • 27 F. DELAY, Catalina, enquête, p. 19.
  • 28 Id., Haute couture, p. 69.

22Gageons que toutes vêtues qu’elles soient comme pour aller au bal, leur courage indomptable les rend sœurs de toutes les femmes en habit d’hommes telles qu’énumérées longuement dans Catalina – livre où nous lisons aussi cette confidence – « la violence est ce qui me fait le plus peur au monde »27 – et qui explique pourquoi, sans trop s’appesantir sur leurs martyres, la féministe, ferme mais discrète, qu’est Delay préfère s’attarder à cette paix « que transmet Zurbarán en peignant ses saintes apaisées, le martyre passé, dépassé »28 :

  • 29 Ibid., p. 55.

Dans ses tableaux, la mort est derrière, la Passion est franchie. Seul un détail s’en souvient, un instrument de torture tenu avec indifférence, ou dans le cas d’Agathe ses petits seins arrachés. L’indifférence, Zurbarán y tient, pour que triomphe la paix de l’âme sur la barbarie. »29

23C’est pourquoi, soit dit en passant, je trouve que Delay renverse la proposition de Georges Bataille qui prétendait penser « comme une fille enlève sa robe » (manière d’affirmer qu’un corps nu est sans limites et que l’impudeur est le terme de toute pensée) en célébrant l’illimité sacrificiel – et ô combien pudique – de la sainteté en soi. Une sainteté ici toute de douceur et de détachement, de souveraine impassibilité, aussi désirable pour elle que l’arrivée au ciel de Sainte Apolline.

  • 30 Loccit.

24Désir, le grand mot est lâché, il était temps : est-il question d’autre chose dans Haute couture ? Car au-delà du désir violent d’hommes envers des femmes, du désir de ces belles filles de monter au ciel pour y ressusciter ; au-delà même du désir du peintre qui « choisit ses étoffes, ses couleurs, taille, coupe, dans le mystérieux souci de constituer une garde-robe céleste qui vaille pour l’éternité » 30, il y a celui de l’écrivain de tous les récapituler et les dire – surtout le sien.

25Mais quel est-il ? Et vers qui ou quoi est-il dirigé ?

26S’agit-il d’accomplir, avec sa plume, ce cousu main propre à Zurbarán ? Que l’écriture coule de source comme par miracle ? D’accéder à l’au-delà dans l’insouciance de la mort physique ? De connaître la joie et d’ignorer l’angoisse ?

27Nous n’en savons rien, sinon que pas moins couturière que le peintre, le lexique de Delay l’égale en jouissance par sa riche palette de « brocarts » et « brocatelles », « aiguillettes », « basquines », « étole », « corselets », « mantelets » et autres « crevés » qui enchantent ses descriptions et nous délectent. Preuve que si Zurbarán tissait avec ses pinceaux, l’écrivain coud avec sa plume, sur le motif, partageant avec lui ce talent de Haute couture, comme on dirait de « haute école » ou de « haute volée ».

  • 31 Marcel PROUST, Le Temps retrouvé, in : À la recherche du temps perdu, Paris : Gallimard, « Biblioth (...)

28Après tout, souvenons-nous que Proust voulut bâtir son livre « comme une robe »31 et fit de l’Espagnol Mario Fortuny, le grand maître des velours de soie tissés d’or et des caftans orientaux, le seul artiste vivant présent dans les pages de La Recherche.

Francisco de Zurbarán, Sainte Catherine d’Alexandrie, huile sur toile, 125 x 100 cm, 1635-1645, Musée des Beaux-Arts de Bilbao.

Francisco de Zurbarán, Sainte Catherine d’Alexandrie, huile sur toile, 125 x 100 cm, 1635-1645, Musée des Beaux-Arts de Bilbao.

Crédit : https://museotik.euskadi.eus/​auteur-null/​titre-sainte-catherine-d-alexandrie/​objet-peinture/​museotik-ca-94899/​webmus00-contenedor/​fr/​

  • 32 F. DELAY, Haute couture, p. 98.

29Proustienne à sa manière, Florence Delay ne cite qu’un moderne dans son livre, au dernier chapitre : « le plus grand couturier du XXe siècle, Cristóbal Balenciaga »32. Balenciaga, dont la mère de Delay avait porté des toilettes au temps de la deuxième maison de couture espagnole de l’artiste (plus que du modista), baptisée Eisa Costura.

30Un jour, jeune fille déjà éprise de Zurbarán, elle vit le nom de ce dernier accolé à celui du grand couturier dans deux photographies publiées par un magazine de mode :

  • 33 Ibid., p. 100-101.

La première faisait dialoguer le grand jeté de taffetas rose au dos de sainte Émérentienne avec une robe du soir en soie rose de la collection d’hiver 1960 de Balenciaga. La seconde comparait le pli des manches d’un saint François en extase avec le pli des manches d’un manteau beige de la collection de 1950. Ce fut un choc. Deux noms qui habitaient des régions fort différentes de ma vie étaient soudain rapprochés.33

  • 34 Ibid., p. 100.

31À juste titre puisque Balenciaga, « homme pieux, silencieux et mystérieux »34 qui suscitait la dévotion de bon nombre de ses pairs, fut un aussi grand sculpteur de formes textiles que son jumeau austère et secret d’Estrémadure.

32Ainsi, de même qu’il ne faut parfois pas davantage que le contact d’un talon sur un pavé dans la cour d’un hôtel particulier pour déclencher l’écriture de milliers de pages, une gazette de mode peut-être à l’origine d’un petit grand chef-d’œuvre : leçon émouvante autant que fragile, leçon de style, leçon glorieuse et divine comme toute création qui atteint à la perfection.

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Bibliographie

BATICLE, Jeannine, Zurbáran, catalogue, Paris : Galeries nationales du Grand Palais, 1988.

BARTHES, Roland, S/Z, Paris : Éditions du Seuil, 1970.

DELAY, Florence, Catalina, enquête, Paris : Éditions du Seuil, 1994.

DELAY, Florence, La Séduction brève, Paris : Gallimard, 1997.

DELAY, Florence, Mon Espagne Or et Ciel, Paris : Hermann, 2008.

DELAY, Florence, Haute couture, Paris : Gallimard, 2018.

DELAY, Florence, Zigzag, Paris : Éditions du Seuil, 2023.

GAUTIER, Théophile, « Collection de tableaux espagnols », La Presse, n° 86, 24 septembre 1837, n. p.

GAUTIER, Théophile, Poésies complètes, Paris : Charpentier, 1845.

NOOTEBOOM, Cees, Le Labyrinthe du pèlerin, traduction du néerlandais par Anne-Marie de Both-Diez et Philippe Noble, Arles : Actes Sud, 2004 (2e édition).

PROUST, Marcel, Le Temps retrouvé, in : À la recherche du temps perdu, t. IV, Paris : Gallimard, 1989, « Bibliothèque de la Pléiade ».

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Notes

1 Florence DELAY, Haute couture, Paris : Éditions Gallimard, 2018.

2 Id, La Séduction brève, Paris : Éditions Gallimard, 1997, p. 20.

3 Id., Haute couture, p. 78.

4 Roland BARTHES, S/Z, Paris : Éditions du Seuil, 1970.

5 Voir Honoré de BALZAC, Sarrasine [1830], Paris : Éditions Allia, 2000.

6 « On dit de l’éclair qu’il zigzague parce que le typographe du ciel y dessine, pendant l’orage, la dernière lettre de notre alphabet » (F. DELAY, Zigzag, Paris : Éditions du Seuil, 2023, p. 11).

7 Id., Catalina, enquête, Paris : Éditions du Seuil, 1994, p. 133.

8 Id., La Séduction brève, p. 12.

9 Loc. cit.

10 Voir la quatrième de couverture de Haute couture.

11 F. DELAY, Haute couture, p. 14.

12 Ibid., p. 94.

13 Cees NOOTEBOOM, Le Labyrinthe du pèlerin, traduction du néerlandais par Anne-Marie de Both-Diez et Philippe Noble, Arles : Actes Sud, 2004 (2e édition), p. 107.

14 F. DELAY, Haute couture, p. 27-28.

15 Théophile GAUTIER, Poésies complètes, Paris : Charpentier, 1845, p. 297-397.

16 F. DELAY, Haute couture, p. 11.

17 Ibid., p. 96.

18 Théophile GAUTIER, « Collection de tableaux espagnols », La Presse, n° 86, 24 septembre 1837, n. p.

19 F. DELAY, Haute couture, p. 60.

20 Ibid., p. 68.

21 Ibid., p. 38.

22 Ibid., p. 54.

23 Ibid., p. 74.

24 Ibid., p. 75.

25 Ibid., p. 20.

26 Loccit.

27 F. DELAY, Catalina, enquête, p. 19.

28 Id., Haute couture, p. 69.

29 Ibid., p. 55.

30 Loccit.

31 Marcel PROUST, Le Temps retrouvé, in : À la recherche du temps perdu, Paris : Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. IV, 1989, p. 610.

32 F. DELAY, Haute couture, p. 98.

33 Ibid., p. 100-101.

34 Ibid., p. 100.

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Table des illustrations

Titre Francisco de Zurbarán, Sainte Apolline, huile sur toile, 134 x 67 cm, 1636, Musée du Louvre.
Crédits Crédit : https://fr.wikipedia.org/​wiki/​Sainte_Apolline_%28Zurbar%C3%A1n%29#/​media/​Fichier:Sainte_Apolline_-_Francisco_de_Zurbar%C3%A1n_-_Mus%C3%A9e_du_Louvre_Peintures_MI_724.jpg
URL http://journals.openedition.org/e-spania/docannexe/image/62408/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 572k
Titre Francisco de Zurbarán, Sainte Agathe, huile sur toile, 127 x 60 cm, 1635-1640, Musée Fabre.
Crédits Crédits : https://fr.wikipedia.org/​wiki/​Sainte_Agathe_%28Zurbar%C3%A1n%29#/​media/​Fichier:Francisco_de_Zurbar%C3%A1n_031.jpg
URL http://journals.openedition.org/e-spania/docannexe/image/62408/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 648k
Titre Francisco de Zurbarán, Sainte Catherine d’Alexandrie, huile sur toile, 125 x 100 cm, 1635-1645, Musée des Beaux-Arts de Bilbao.
Crédits Crédit : https://museotik.euskadi.eus/​auteur-null/​titre-sainte-catherine-d-alexandrie/​objet-peinture/​museotik-ca-94899/​webmus00-contenedor/​fr/​
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Pour citer cet article

Référence électronique

Cécile Guilbert, « Haute couture. Robes de gloire au Siècle d’or (impromptu) »e-Spania [En ligne], 54 | Juin 2026, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 14 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/e-spania/62408 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16enc

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