Il me faut remercier chaleureusement Madame Maria Zerari, qui m’a fait l’honneur d’une invitation à participer à ce beau projet propre à une hispaniste et écrivain qu’elle a souvent donnée en exemple, ma directrice de thèse, Madame Hélène Thieulin-Pardo, pour sa grande confiance et son invariable soutien, et Madame Florence Delay, qui a assisté à cette rencontre consacrée à son œuvre.
1L’œuvre de Florence Delay est complexe, s’inscrivant dans tous les genres avec une plume remarquable, dans ses deux acceptions de singulière et d’admirable. Le présent article vise à en faire une lecture transversale, qui n’a pas la prétention d’être exhaustive, à la recherche des traces, semées çà et là, d’un Moyen Âge chevaleresque.
2Ma première rencontre avec l’Académicienne passa par la lecture, impressionnante et délectable, d’Il n’y a pas de cheval sur le chemin de Damas. S’il n’y a point de chevalerie dans cette œuvre, il y en a la racine, le cheval… dans un essai qui concourt à démontrer qu’il n’exista point. Saint Paul se convertit donc sans chuter de cheval. Dans l’histoire de l’apôtre, Florence Delay laisse ainsi un trou béant. Le cheval de saint Paul s’est évanoui. Le cheval de saint Paul est devenu chimère…
3Comme un autre cheval, tout aussi irréel, tout aussi inventé, tout aussi chimérique – qui a porté Florence Delay jusqu’à la chevalerie, et plus particulièrement jusqu’à la chevalerie castillane –, Rossinante, tel le cheval de saint Paul, est ce fidèle attribut du chevalier qu’était don Quichotte, archaïque défenseur d’une chevalerie évanescente.
4Sans cheval, point de chevalerie. Sans chevalerie, point de Quichotte, et sans Quichotte, point d’Espagne.
- 1 Florence DELAY, Mon Espagne Or et Ciel, Paris : Hermann, 2008, p. 152 ; c’est le titre qu’elle donn (...)
5L’Espagne arrive donc à Florence Delay au bout de la lance du Chevalier de la Triste Figure, ce don Quichotte, dont elle dit qu’il est son « premier chevalier »1. Il est un peu ironique, sans doute était-ce voulu, que soit ainsi désigné le dernier représentant de la chevalerie castillane, ce fou, arc-bouté à une chevalerie disparue depuis des siècles. Il est folie, dit-on, de croire au XVIIe siècle en la chevalerie, en cet ordre que le XVe siècle voit doucement s’évanouir. Trop souvent, ce sont ces quelque cent-vingt ans d’écart que l’on brandit pour dire le décalage de don Quichotte.
6Il faudrait y ajouter cent cinquante ou deux cents autres. La chevalerie de don Quichotte, exacte transposition de l’idéal chevaleresque dans un monde inadapté, est une chevalerie rêvée, qui n’a plus cours. La chevalerie donquichottesque remonte presque aux XIIIe et XIVe siècles, où l’idéal de chevalerie est né, où l’on a le mieux cherché à respecter cet idéal, à le rendre véritable. Les derniers chevaliers, ceux qui l’ont précédé, ceux du XVe siècle, sont de grands nobles à qui les combats sont bien trop étrangers ; qui n’ont gardé de la chevalerie que le faste et la grandeur, qui en ont brandi la noblesse sans plus jamais la démontrer !… et les romans de chevalerie, auxquels s’est abreuvé le héros cervantin, ne sont déjà que songes ou regrets de leurs lecteurs médiévaux.
7À la recherche de la gloire passée de ce noble métier d’armes, don Quichotte est ainsi bien plus désuet, bien plus naïf, et bien plus innocent que fou.
8Fou, en tout cas, ce n’est pas de la sorte qu’il est d’abord apparu à Florence Delay. En la lisant, en l’écoutant parler de lui : fou, il lui semble ne presque jamais l’avoir été.
9Pareil à Bayard, il est facile de l’imaginer sans peur et sans reproche, peut-être même victorieux. C’est chose facile pour une enfant, dont la rencontre avec don Quichotte est la première rencontre avec un chevalier. C’est chose facile pour une enfant, qui ne le rencontre d’abord qu’avec les yeux.
- 2 Loc. cit. Miguel de CERVANTÈS SAAVEDRA, L’ingénieux hidalgo don Quichotte de la Manche. t. 1, tradu (...)
- 3 Les cinq gravures, tirées du livre susmentionné, qui vont être présentées par la suite, proviennent (...)
10Don Quichotte, Florence Delay l’a en effet rencontré sans le lire, petite, au détour des gravures de Gustave Doré, dans le Don Quichotte de son père, traduit par Louis Viardot et publié par Hachette, en 18692, dont voici quelques planches illustrées3.
Fig 1 : « Son imagination se remplit de tout ce qu’il avait lu. », t. 1, ch. I
Crédit : BnF.
Fig. 2 : « En cheminant ainsi, notre tout neuf aventurier se parlait à lui-même. », t. 1, ch. II
Crédit : BnF.
11Sur toutes les planches où il est armé et à cheval, rien ne pourrait dire qu’il délire.
Fig. 3 : « Il était fort grand matin et les rayons du soleil ne gênaient pas encore. », t. 1, ch. VII
Crédit : BnF.
12Ailleurs, lorsqu’il est dépourvu de ses attributs chevaleresques, il est grotesque ; sans son armure, qui pourrait dire qu’il s’agit du même homme ?
Fig. 4 : « Sancho tourna la bride et se tint pour satisfait. », t. 1, ch. XXV
Crédit : BnF.
13Le don Quichotte armé, guerrier dans ses rêves, a beau être efflanqué, a beau ne pas posséder les traits et l’allure d’un Gauvain ou d’un Lancelot, il semble tout aussi brave qu’eux.
14Son combat contre les moulins, pour ne citer que cet épisode canonique, n’est pas un combat contre des géants, chez Gustave Doré. Le graveur, sans détour, représente l’absurdité du combat de don Quichotte contre une aile ; il ne grave pas le rêve quichottesque, mais cette réalité brutale dans laquelle il évolue… mais cette aile, cette aile gravée, on pourrait la dire, tel un enfant ou un rêveur, aile de dragon. La toile déchirée par endroits, dont dépassent légèrement les traverses du moulin, rappelle la peau fine des ailes griffues des dragons, qui peuplent ces légendes que l’on dit aux enfants.
Fig. 5 : « L’aile emporte après elle le cheval et le chevalier. », t. 1, chap. VII
Crédit : BnF.
15Don Quichotte est-il vraiment fou dans les yeux du rêveur, pour qui le dragon ou toute autre créature peut sillonner, avec les chevaliers, les routes de l’imaginaire médiéval ? Don Quichotte est l’objet du rêve de celui qui le lit, et de celle qui le voit.
- 4 F. DELAY, Mon Espagne…, p. 159.
16Rencontrer don Quichotte avec les yeux, ce n’est pas rencontrer un fou ou le personnage du fou. Le fou, pour Florence Delay, aura été une réalité concrète, une réalité bien distincte de ce chevalier enivré d’idéal. Les patients de Jean Delay, son père psychiatre, étaient des fous, des gens malades, dont la folie n’est pas romancée, ni romantisée, dont la folie n’aura pas manqué d’effrayer la jeune Florence4. Mais, pour elle, don Quichotte n’est pas fou, ou bien pas furieusement, et il ouvre la voie à un cortège de chevaliers qui ont marqué sa vie :
Je pense aujourd’hui que ce qui s’est impressionné le plus profondément en moi est sa folie. Or la folie du premier chevalier de ma vie, donnée pour telle dès le premier chapitre, ne m’a pas effrayée. Elle lui était venue en lisant. Dans mon esprit, rien de mauvais ne pouvait survenir en lisant.5
17Don Quichotte est un modèle ou presque. Florence Delay, dans Mon Espagne, Or et Ciel, confie encore : « N’avais-je pas envie de devenir, moi aussi, ce que je lisais, mousquetaire, cadet de Gascogne, capitaine Fracasse, comédien ? »6. Le chevalier ivre de rêves a enivré sa lectrice. Il est le rêveur qui inspire, celui qui donne l’envie de croire à ses lectures. En dépassant la fausse gloire qu’il a dans les gravures de Gustave Doré, don Quichotte séduit par sa foi.
18Une foi qu’il abjure, à la fin du roman. « Je ne connais rien de plus triste en littérature que la fin de ce livre »7, déplore Florence Delay. La chevalerie disparaît avec la mort d’« Alonso Quijano el Bueno ». Pourtant, renoncer, renier, comme le fait le personnage, l’idéal chevaleresque, est chose presque impensable. Don Quichotte est une poétique de la chevalerie, à laquelle son héros cesse finalement de croire, mais qu’il aura transmis vaillamment à ses lecteurs jusqu’au dernier chapitre de la Seconde partie.
19Florence Delay en est l’héritière.
20De cette première rencontre avec le Moyen Âge – avec un monde de chevalerie tourné en dérision par la folie d’un héros à contretemps –, de cette rencontre avec un Moyen Âge décrié par le Siècle d’or, et plus généralement par l’arrogante Renaissance, naît une relation tendre et bicéphale, toujours entre admiration et parodie.
- 8 Mots de Florence Delay à l’ouverture de la lecture publique mise en scène par Françoise Coupat de s (...)
21L’héritage parodique de Don Quichotte se poursuit en Espagne, c’est à croire que l’Espagne n’a jamais écrit d’histoires de chevaliers qui ne les tournent en dérision !… Cette parodie chevaleresque, qui fait suite à Don Quichotte dans le parcours de Florence Delay, est en réalité une œuvre antérieure à celle de Cervantès. C’est La Célestine de Fernando de Rojas, que le monde a connue à l’extrême fin du XVe siècle, et essentiellement au XVIe. Si Don Quichotte est une lecture de jeunesse, voire d’enfance, maintes fois répétée, La Célestine de Florence Delay est une traduction, ou plusieurs, de l’œuvre de Rojas. En 1989 puis 2011, elle s’attaque à la traduction et à l’abréviation des seize ou vingt-et-un actes de la (tragi)comédie de Calixte et Mélibée, « le plus grand cadeau que l’Espagne ait fait à la littérature occidentale »8 – avec l’inévitable Don Quichotte et le Don Juan de Tirso de Molina.
- 9 F. DELAY, Mon Espagne…, p. 154.
22Au contraire du Chevalier de la Triste Figure, qu’elle n’a ni inventé, ni repris, Florence Delay a réécrit en français le « mélibéen » Calixte. Elle le réécrit ou l’écrit tout court car, selon sa conviction et sa formule, « lire est écrire est traduire »9.
- 10 Fernando de ROJAS, La Célestine : version française, trad. par Florence Delay [1re éd., 1989], 3e é (...)
23Calixte est cet anti-héros, un jeune homme tant épris de Mélibée qu’il la préfère à Dieu, un « mélibéen », donc. Néologisme chez Rojas, néologisme chez Delay. La force de l’hérésie réside bien en ce mot. Les louanges de Calixte pour Mélibée sont dénoncées par Sempronio comme des preuves de son hérésie, en aparté d’abord, puis frontalement. Notre noble chevalier s’enfonce dans l’hérésie, la choisit même lorsqu’à la question « N’es-tu pas chrétien ? » – question fermée en ce sens qu’elle n’admet qu’une réponse entre le « oui » et le « non », encore plus fermée et orientée sur un « oui », dans ce monde médiéval où Dieu règne sans commune mesure –, il répond, plein d’arrogance (on ne peut renier Dieu dans l’humilité) : « Moi ? Je suis mélibéen, j’adore Mélibée »10. Résonne, tant chez Delay que dans l’espagnol de Rojas, le verbe « adorer » qui scelle l’impiété du héros, du faux héros.
24Le choix de cette traduction, de cette conservation du sacrilège, de sa transmission au public français et contemporain, dit bien une chose : l’hérésie calixtienne – si Mélibée a son néologisme, pourquoi pas Calixte ? –, la critique de sa foi détournée, est considérée comme essentielle dans la tragicomédie. Non pas pour l’intrigue, car un amour puissant qui ne remettrait pas la religion en cause pourrait tout aussi bien conduire au trépas des amants. Dans cette scène d’ouverture, la seule reprise de la maladie d’amour aurait fait l’affaire. Mais, élément essentiel pour la construction du personnage, pour définir Calixte : un héros qui n’en est pas un. Dans le portait-type du chevalier, personne ne saurait oublier la foi ! Miséricordieux entre tous, le chevalier est au service de Dieu et à celui de la veuve et de l’orphelin. Reniant Dieu, Calixte renie l’une des essences de la chevalerie. C’est un chevalier – en Espagne, tous les nobles sont chevaliers – de chiffon, la figure d’un triste sire ou d’un pauvre hère.
25Florence Delay, par ce monument de la littérature hispanique, transmet sans détour la critique et la parodie de la chevalerie. Ici, d’une chevalerie courtoise, qui irait outre les frontières de la chrétienté. La pièce est « écrite pour blâmer les amoureux fous »11 ; c’en est même le sous-titre. Sous-titre que reprend à son compte Florence Delay, en le traduisant, bien sûr, et en le mentionnant dans toutes les présentations qu’elle a faites de cette traduction abrégée. Elle rappelle ainsi au public contemporain que cette folie d’amour est la cible de l’Inquisition, qui autorise la diffusion du texte. Un chevalier, de la folie… L’on pourrait alors légitimement se demander si la chevalerie rend nécessairement fou à la sortie du Moyen Âge. En tout cas en Espagne ; car, à leur manière, les deux seuls chevaliers qu’emprunte Florence Delay à l’Espagne le sont en partie.
- 12 Pour réparer l’outrage de la promesse non tenue par Célestine, Sempronio et Pármeno tirent leurs ép (...)
26L’hérésie de cette religion d’amour, c’est une folie qui, comme celle de don Quichotte, dessert la chevalerie. Laquelle n’est pas seulement moquée à cause de sa courtoisie, parodiée à l’extrême, lorsque Calixte réclame à Mélibée un amour charnel, presque immédiat – aucune communion spirituelle ne vient transcender leur relation, ni même la bâtir –, mais aussi pour son rôle militaire, sa noblesse. Au courage dont les romans de chevalerie dotent leur héros, au courage qui définit le chevalier et le noble, s’oppose la lâcheté de Calixte. L’excellence au combat, qui fait gagner aux chevaliers tout leur prestige, Calixte ne la démontre pas ; pire encore, ce sont ses serviteurs, qui, dans la pièce, font connaître leur habileté à l’épée12.
27La tragicomédie se rit de la chevalerie. L’œuvre entière se construit même sur le simulacre d’une scène de chasse : dès l’abord, c’est un faucon qui mène Calixte à Mélibée, comme il mènerait le chasseur à sa proie. Pourtant, il ne s’agit pas d’une chasse, il s’agit d’un rapace échappé, d’un rapace perdu par Calixte. Se fait-il le messager ou le symbole de celui qui ne sait tenir sa maisonnée ? ou tout au moins qui n’a pas de contrôle sur les attributs de sa propre noblesse ? qui ne la mérite pas ? ou la dévoie ?
28C’est un faucon qui mène donc Calixte à Mélibée, qui mène Calixte à sa perte, car les amours grotesques de Calixte le mèneront à sa mort.
29Le regard dur, quoique riant des « temps modernes », du Siècle d’or sur la chevalerie qui en font une chimère superbement littéraire, n’est pas le seul regard de Florence Delay sur les chevaliers. Il faut opposer à Calixte et à don Quichotte, chevaliers de pacotille, d’autres chevaliers qui ont partagé la vie de Florence Delay : les chevaliers de la Table Ronde. Des chevaliers qu’elle a mis en scène, vingt ans durant, dans Graal Théâtre, aux côtés du poète Jacques Roubaud.
- 13 Propos de Jacques Roubaud rapportés dans Jean-Didier WAGNEUR, « Graal Théâtre (F. Delay et J. Rouba (...)
- 14 Sonia DEVILLERS, Entretien avec Florence Delay, « La figure du chevalier traverse les âges », progr (...)
30Pour ce théâtre de chevalerie – nous l’appellerons ainsi pour conjuguer à sa « passion […] pour le théâtre »13 le genre des romans de chevalerie sur lesquels s’appuie Graal Théâtre –, il n’est pas question de se défaire de l’Espagne qui berce Florence Delay, ni de ses influences médiévales et modernes. On ne gardera pas de La Célestine le grotesque de la chevalerie, fort heureusement, mais la forme inédite de la pièce : « on essaie de retrouver [dans Graal Théâtre] le registre médiéval et espagnol, qui ne sépare pas le comique du drame, le comique du tragique, comme dans l’art baroque », « un éventail [d’]émotions »14 typiquement espagnol. Graal Théâtre, s’il a sa part évidente de chevalerie, conserve tout autant sa part d’Espagne.
31La moquerie de la chevalerie espagnole est-elle ainsi le pas nécessaire pour arriver à Graal Théâtre, à cette revisitation volontaire de la matière de Bretagne, pour créer un Moyen Âge plus brillant, sans forcément être sérieux ?
- 15 F. DELAY, Mon Espagne…, p. 161.
32« J’ai eu du mal à convenir que le premier roman des temps modernes ait été écrit pour discréditer les romans de chevalerie, critiquer leur irréalité, leur fantaisie délirante, bref, leur toxicité »15, confie Florence Delay. Comme si lire le chevalier moqué du Siècle d’or avait conduit à l’essence idéale des chevaliers, à ceux de la Table Ronde, que don Quichotte admire infiniment ; comme s’il fallait passer par l’image écornée des chevaliers d’Espagne, pour défendre la grande chevalerie.
33Longue étape donc dans le parcours chevaleresque de Florence Delay que celle qu’elle a passée à Camelot, révisant les aventures de Lancelot, de Gauvain et de leurs compagnons d’armes…
- 16 J.-D. WAGNEUR, art. cit., s. p.
- 17 Philippe CHEVILLEY, « Lancelot, le bien-aimé », Les Échos, 12 décembre 2014.
34En quelques mots, Graal Théâtre, est une aventure intemporelle : composé au XXe siècle par des auteurs contemporains, il reprend ce motif littéraire né de Chrétien de Troyes au XIIe siècle, qui décrit des prouesses que l’on pourrait dater des VIe et VIIe siècles de notre ère ; et cette aventure à quatre mains s’est développée grâce à mille versions qui se sont diffusées au cours des siècles, du Moyen Âge à nos jours. C’est « l’idée d'un cycle théâtral reposant sur la reprise d'un imaginaire médiéval ayant échappé au classicisme, le tout écrit “modernement” »16. Le projet revient à vouloir transmettre au lecteur contemporain une chevalerie non bafouée, à revivifier un mythe fondateur, à remettre au goût du jour ceux qui furent les modèles de don Quichotte, qui offrent chacun à leur manière un idéal humain et collectif. Graal Théâtre, c’est vouloir séduire par le rire. Philippe Chevilley qualifie ainsi cette grande aventure théâtrale de « théâtre érudit et insolent, où le récit des mythes anciens débouche sur une satire acérée du monde »17.
- 18 Lesquelles sont présentées ici selon leur ordre de composition, qui ne correspond pas à l’ordre chr (...)
- 19 J.-D. WAGNEUR, art. cit.
35Pour y parvenir, le défi de Graal Théâtre, c’est de moderniser sans dénaturer. Bien entendu, la forme change. Du roman, de la voix unique, l’on passe au théâtre, soit à la littérature la plus vivante qui soit, qui va venir transcender la mémoire des héros de Chrétien de Troyes. Double défi, avec le théâtre : mettre en mots et en images. Faire de Camelot une sorte de cinéma vivant. Car Graal Théâtre, s’il n’est pas pensé pour des écrans, s’est écrit sur le mode du « feuilleton » : avec des personnages récurrents, que l’on retrouve au gré des péripéties, des aventures, qui s’imbriquent savamment les unes dans les autres, une trame, qui n’admet aucun temps mort. Une tension par l’action, qui fait toute l’armature de Graal Théâtre. Vingt ans, dix pièces : un long travail qui a couru des années 1980 aux années 2000, avant d’être rassemblé chez Gallimard dans le gros tome de Graal Théâtre, compilation organisée par les deux scribes de ce nouveau cycle arthurien18. C’est le fruit d’une construction nécessairement très étudiée par les deux camarades, rigoureuse et poussée, pour que l’arc théâtral tienne debout. C’est une « conjointure », disent-ils, quant à eux, en reprenant Chrétien de Troyes19. Une « conjointure », ou la capacité à donner une cohérence à des histoires, parfois écrites à vingt ans d’intervalle ; une « conjointure », ou l’absolue maîtrise de chaque détail pour obtenir l’harmonie.
36Une « conjointure », c’est aussi le terme qu’il faut leur emprunter pour dire l’assemblage, le patchwork chronologique, de leurs histoires. Graal Théâtre est aussi anachronique que s’il avait été écrit au Moyen Âge. Peu importe la provenance, temporelle ou géographique, des mythes repris par Delay et Roubaud ; peu leur importe, autant qu’au Moyen Âge il importait peu au poète l’origine de ses sources. Les chevaliers de la Table Ronde, au fil des siècles, poursuivent leurs aventures en quête d’un Graal jamais atteint. Florence Delay et Jacques Roubaud, avec Graal Théâtre, inscrivent le XXe siècle dans la tradition multiséculaire de l’histoire des chevaliers d’Arthur.
- 20 TNP Villeurbanne, Le Graal au théâtre : cahier TNP 2014-2015, Villeurbanne : Théâtre National Popul (...)
37Ce XXe siècle, c’est essentiellement par les mots qu’il se révèle. Tout le travail d’écriture de Graal Théâtre s’appuie sur la langue. Dans tous les sens du terme « langue », s’agissant aussi bien de l’organe que du système d’expression verbale ; car Graal Théâtre se veut une œuvre du vivant, du vécu, mais du vécu proche, du vécu vrai : alors, ce français que l’on lit ou que l’on déclame, est un français contemporain. Un français vivant, un français prononcé. Pas une ligne du feuilleton de Graal Théâtre n’a été couchée sur le papier sans avoir été dite20. Les pièces sont des chefs-d’œuvre de construction orale. Est-ce là une reprise de l’oralité médiévale ? une composition forgée au fil des déclamations ?
- 21 Jean-Pierre THIBAUDAT, « Qu’il est beau le Roubaud-Delay », Libération, 8 septembre 2005.
38Quoi qu’il en soit, Graal Théâtre se refuse aux archaïsmes et aux fioritures, se refuse à l’emploi de mots surannés dont l’usage a été galvaudé, employés pour patiner faussement des œuvres qui prennent le Moyen Âge pour décor. C’est une recherche du parler vrai, même s’il est anachronique ; ce n’est, comme le décrit Jean-Pierre Thibaudat, ni une « langue moyenâgeuse, ni un parler trop chébran, mais […] une langue merveilleusement équilibrée entre hier et aujourd’hui »21.
- 22 F. DELAY et J. ROUBAUD, Graal Théâtre, Paris : Gallimard, 2005, p. 83-84.
39Il a fallu dix pièces pour trouver cet exemple qui dise tout à la fois la modernité du langage, l’humour, l’anachronisme et la conjointure… Qui, en effet, sauf Florence Delay et Jacques Roubaud, aurait pu imaginer Merlin se fendant d’un trait d’esprit, à une époque où ces ingrédients n’existent même pas : « “bavard oiseau rhum” égale “bavaroise au rhum” ! »22 ? Une charade dont on prête d’ailleurs la paternité à Victor Hugo.
40La langue du Graal, toujours, est juste et élégante.
41La force de Graal Théâtre, ou l’une de ses forces, c’est donc cette transposition du langage contemporain aux bouches médiévales. Alors, les chevaliers sont tous presque des Quichotte, mais en mieux réussis : résolument modernes, mais toujours chevaliers, réussissant brillamment leurs prouesses – car Dieu merci, leurs ennemis sont, eux aussi, restés médiévaux.
42Alonso Quijano n’a-t-il jamais quitté l’Académicienne ? Graal Théâtre n’est-il pas la preuve de sa folie réussie ? une folie saine, poursuivie par sa lectrice de toujours ? car don Quichotte trouve même sa place parmi les chevaliers de la Table Ronde. Ou près d’eux.
43Armé de toute sa fougue et de ses grands idéaux, don Quichotte offre ses services au mathémythomagicien – quoi que cela soit –, Merlin, tout en espagnol dans le texte. Il prétend le délivrer de la prison d’air de Viviane, ce qu’aucun mortel n’a su faire. « ¿Y tú crees que don Quijote de la Mancha no podría liberarte? »23, clame-t-il, sûr de lui. Malgré toutes ses bonnes intentions, il n’en fera rien. Merlin restera prisonnier. Et don Quichotte, absent.
44Seule sa voix aura résonné dans la pièce, ou sur les planches du théâtre de Villeurbanne, où elle a été montée. Toujours voué à l’échec, mais plein de bonne volonté, don Quichotte est, avec le temps, resté assez attachant, assez symbolique pour trouver sa place dans l’univers de Florence Delay et de Jacques Roubaud. Peut-être, par là même, ont-ils accompli son rêve impossible : don Quichotte, l’anachronique chevalier du XVIIe siècle, est devenu, l’espace d’un instant, (un) personnage des romans de chevalerie. Mis en théâtre.
45Laissons là don Quichotte, pour parler des chevaliers glorieux ! ceux qui, auprès du Roi Arthur, prennent place autour de la Table Ronde.
46Après son premier chevalier, couronné, dans ses entreprises, de bien peu de succès, Florence Delay s’en constitue une petite armée, plus valeureuse.
- 24 Lancelot du Lac, l’un des principaux chevaliers d’Arthur à prendre place autour de la Table Ronde. (...)
47Sous sa plume, on retrouve, par exemple, Lancelot24.
- 25 Galehaut, géant, ou fils de géante s’illustrant par sa très haute taille, fait partie de l’ordre de (...)
48Lancelot, ou l’autre héros des aventures de la Table Ronde. Autre héros car il faut laisser au Roi Arthur la primauté de l’héroïsme. Le chevalier parfait, dit-on aussi ; le meilleur chevalier du monde, jusqu’à ce qu’arrive Galaad. Ce Galaad, d’ailleurs, ne serait-il pas le fils de ses amours avec Galehaut25 ?
- 26 Jacques Roubaud, dans une entrevue donnée avec Florence Delay à l’occasion de la sortie de Graal Th (...)
- 27 « Dans Graal Théâtre, Galehaut se fait psychanalyser : sous les paroles de Pétroine d’Oxford, d’Hél (...)
49Si Lancelot est assurément le père de Galaad – personne ne saurait dire le contraire – son deuxième parent… pourrait bien être Galehaut ; on a pu brandir, pour dire leur parenté, un radical commun, une double voyelle partagée. Chez Delay et Roubaud, sans rien dire de cette filiation éventuelle, l’amour qui unit Galehaut et Lancelot est véritable, l’homosexualité, avérée. « Comme les mœurs ont quelque peu changé, on peut dire ce que les médiévistes ont longtemps tu »26, explique Jacques Roubaud. Une homosexualité explorée dans une séance presque psychanalytique par Galehaut27 ; mais seulement vécue par Lancelot.
50Puissant combattant, valeureux chevalier, le Lancelot de Graal Théâtre n’appartient pas tant aux combats qu’il mène, qu’il est pris dans les filets multiples de l’amour : avec Galehaut, donc, un frère d’armes, pour qui l’amour n’est pas que politique ; avec la reine Guenièvre, aussi, pour laquelle le royaume arthurien sombrera au prix de combats fraternels ; avec Viviane, mère putative ou kidnappeuse, qui fut quinze ans durant son seul monde, là-bas sous le Lac, dont elle est la Dame. Moins brillant que de coutume dans les armes, mais brillant par sa blondeur, un soleil séducteur, le Lancelot de Delay et Roubaud est un chevalier de l’Amour, d’un amour partagé.
- 28 On manque rarement de le citer à la Table Ronde. Son ascendance est incertaine, varie selon les aut (...)
- 29 F. DELAY, entretien avec S. DEVILLERS, cité.
- 30 Loc. cit.
51Il y a aussi Perceval28, le préféré de Jacques Roubaud. Un « anti-héros » dès le départ. Parce que trop simple, trop innocent. « Nisse », comme dit Chrétien de Troyes, son auteur original : « un peu simplet, un peu nigaud »29, résume Florence Delay. Élevé dans l’ignorance des autres hommes et des femmes, de leurs codes, Perceval est en décalage systématique avec le monde. Chevalier par accident, ou presque, puis, évidemment, brave parmi les braves à la Table d’Arthur, Perceval est ce héros, ou cet anti-héros selon la conviction de chacun, « chaste, vierge et pur »30 par essence ; à tel point qu’il atteint presque le Graal – ce sont les conditions pour l’atteindre : chasteté, virginité, pureté –, mais le Graal lui échappe, par excès de politesse peut-être. Il n’ose s’enquérir de cette relique qu’il voit, par peur de déranger, de parler sans y avoir été invité…
- 31 Chevalier parfait ou meilleur chevalier du monde, Galaad est celui à qui, selon Gautier Map dans La (...)
52Celui qui l’atteindra, ce Graal, c’est Galaad31, le meilleur chevalier du monde.
- 32 F. DELAY, entretien avec S. DEVILLERS, cité.
53Et lui, pourtant semblable à Perceval – il ne lui manque que la simplicité d’esprit, il a le reste : chasteté, virginité, pureté –, n’a la préférence ni de Roubaud, ni de Delay. « On déteste Galaad »32, dit-elle, associant à la déclaration l’autre scribe de Graal Théâtre. Trop parfait. Un chevalier pour qui le succès est une mécanique, un accomplissement systématique, à tel point qu’il est un « robot éblouissant » dans Graal Théâtre.
54On aurait aimé le voir échouer, entend-on presque dans les mots de Florence Delay, au micro de Sonia Devillers, en juin 2013. À croire que la chevalerie idéale n’est pas l’idéal de Florence Delay… Il faut peut-être quelques aspérités au héros chevaleresque… Don Quichotte aurait-il laissé, à l’Académicienne, le goût du héros imparfait ?
55À Galaad, elle préfère Gauvain, « modèle du chevalier courtois et de la courtoisie, [qui] illustre les cinq vertus qu’exalte le Moyen Âge, à savoir la modestie, la générosité, la gaieté, la courtoisie et la compassion »33. En quoi n’est-il pas parfait, lui aussi ?!… pourrait-on légitimement se demander.
- 34 Neveu du roi Arthur, il est l’un des meilleurs chevaliers de la Table Ronde dans son exercice de la (...)
56En évoquant Gauvain34, Florence Delay ne dit rien de ses qualités militaires. Pourtant, chevalier, c’est avant tout un métier d’armes ; mais ce n’est pas par manque de bravoure qu’il pèche. Être chevalier à la Table Ronde suffit à dire le mérite et les prouesses militaires. Lorsque Florence Delay parle de Gauvain, c’est le caractère chevaleresque du personnage qu’elle brandit. Un caractère courtois, qui s’exprime dans l’amour des dames. L’imperfection de Gauvain est peut-être ici : irréprochable dans son comportement auprès d’elles, Gauvain n’en demeure pas moins inconstant, allant en toute courtoisie de dame en dame. Aucune n’est l’objet unique de ses amours… et les amours sont une distraction du service absolu au Roi Arthur, à la quête du Graal.
- 35 F. DELAY, Entretien avec S. DEVILLERS, cité.
57C’est un bien petit défaut que celui de Gauvain… mais il suffit à plaire à Florence Delay. Gauvain, incorrigible romantique, pourrions-nous dire. Tout le contraire d’un Espagnol bien connu en France, à tel point qu’il a donné son nom à tous les séducteurs sans scrupules : don Juan. L’admiration de Delay pour Gauvain renvoie à don Juan comme écho. Et même, comme contre-écho : « Don Juan séduit les femmes et il les méprise. Alors que Gauvain, il les adore toutes ! Et il ne fait souffrir personne. […] Dès qu’une femme le hait, il est au bord de la mort »35, explique-t-elle. Ainsi, amoureux du bel amour plus que des femmes, Gauvain est l’incarnation de la courtoisie chevaleresque.
- 36 F. DELAY, Mon Espagne…, p. 159.
58De la préférence qu’a pour lui Florence Delay, on pourra remarquer sa constance dans son goût des chevaliers : l’expression du combat chevaleresque, par la hargne et la souffrance, la séduit moins que les amours, tourmentées ou non, des chevaliers. L’exploit, bien sûr, enchante ; mais ses à-côtés inévitables, les coups qui blessent, le sang qui coule, les méchants, qui en sont vraiment et qui rivalisent de cruauté, horrifient. De Don Quichotte, déjà, elle aimait mieux les « récits d’amour de la bergère Marcelle, de la belle Dorotea, du Curieux Malavisé »36, intermèdes, à la rudesse du parcours du guerrier éponyme. Des compagnons d’Arthur, c’est l’homme qui se révèle peut-être le plus doux, qui interrompt le plus souvent sa quête chevaleresque par des babillages d’amour, dont s’éprend Florence Delay.
59Sa chevalerie, si elle en a une, se dessine : une chevalerie poétique, légère, amoureuse, faite d’autres choses que de la stricte définition du chevalier, du militaire. Celui qui combat à cheval et c’est tout. Il faut à Florence Delay un peu plus que ce seul métier d’armes.
60En s’attachant à Gauvain, en écrivant sa figure glorieuse, triomphatrice de don Juan, Florence Delay se saisit enfin d’une chevalerie idéale, sans parodie ni critique, laissant à l’Espagne le soin d’un regard moqueur sur les chevaliers…
61Et à la France, l’idéal de la chevalerie ! car, s’il est une figure chez Florence Delay qui ne subit aucune altération, c’est le chevalier le plus connu du royaume de France, chevalier que l’Église a faite sainte : Jeanne d’Arc. Comment dire le parcours chevaleresque de Florence Delay sans dire celle qu’elle a incarnée ? Laissons l’Espagne un instant.
62Jeanne d’Arc, ce n’est pas une histoire d’écriture. Bien sûr, on a écrit sur elle bien des histoires, et des discours. Florence Delay elle-même l’a fait, avec Jeanne ou la langue de France ; ouvrage tiré du discours d’hommage qu’elle a prononcé le 3 juin 2007 à Rouen. Un hommage à ce chevalier féminin, premièr(e) du genre. Un hommage rendu en toute légitimité, car, de tous les chevaliers du monde, Jeanne d’Arc est peut-être celle avec qui Florence Delay a noué la relation la plus intime. En 1962, à vingt ans, Florence Delay est Jeanne d’Arc.
63Sur les planches – on peut le dire car, bien qu’il s’agisse de cinéma, Florence Delay a dû jouer sur les planches, celles d’un bûcher –, sous la direction de Robert Bresson, Delay a prêté son visage, son corps et sa voix à la Pucelle d’Orléans. De ses quelques rôles au cinéma, Jeanne est de loin le plus grand. Il est rare en effet de trouver personnage plus noble, plus valeureux et plus charismatique, que celle qui, originellement bergère et non combattante, a le mieux protégé le royaume de France pendant la Guerre de Cent Ans.
64Le film, c’est son procès. Le Procès de Jeanne d’Arc est un film sur une femme, condamnée pour son exercice de la chevalerie, condamnée parce que chevalier ennemi, condamnée parce que messagère des volontés de Dieu. Le Procès de Jeanne d’Arc, c’est un film qui se veut au plus proche du réel, qui reprend les mots de ces quelques mois de 1431, prononcés par la suppliciée et ses bourreaux. Le Procès de Jeanne d’Arc, c’est l’histoire la plus vraie qu’on ait donnée à Jeanne, au cinéma. Ce qui fait donc de Florence Delay la plus Jeanne d’Arc de toutes les Jeanne, de toutes les actrices qui ont pu l’incarner.
65Jeanne, en douceur, prend les traits de Florence Delay dans le film de Bresson, dont on savoure aujourd’hui les parasites sur la bande-son, les grésillements de l’image, et ce jeu savoureux, si typique des années soixante.
66L’assurance, l’effronterie dont Florence Delay a doté la Pucelle, sont charmantes. Le mythe national vibre, on a envie de la suivre, de la voir ailleurs que dans les geôles, ailleurs que sur le bûcher. On a envie de réécrire l’histoire avec elle, avec cette Jeanne vibrante de foi, et de conviction ; cette Jeanne qui prend chair en Florence Delay puisque ce sont ses mots à elle, les mots de la Pucelle, que Florence Carrez – injonction paternelle, elle a dû pour ce film prendre le nom de sa mère – prononce.
67Ce sont des mots anciens qui sont dits, les vrais mots de Jeanne d’Arc, et l’émotion est vive. Peut-être l’est-elle seulement pour les médiévistes… mais, de fait, elle l’a été pour d’autres ; si bien qu’on décerna au film le Prix du Jury du Festival de Cannes, en 1962, année de sa sortie.
68Elle qui rêvait d’être Fracasse fut Jeanne, et elle fit autant rêver que le Sigognac de Jean Marais.
69Avec Jeanne, on perd un peu, c’est vrai, l’Espagne, mais pas autant que l’on pourrait le penser, car l’Espagne berce Florence Delay. Après avoir incarné la sainte-chevalier de France, Florence Delay a découvert, au détour de recherches sur les saintes de Francisco de Zurbarán, deux figures admirables, qui auraient compté parmi les visites à la Pucelle d’Orléans : sainte Marguerite d’Antioche et sainte Catherine d’Alexandrie. Jeanne s’en est remise à leurs voix, et à celle de saint Michel, pour prendre les armes face aux Anglais et tenir, au fil de leurs interrogatoires brutaux.
- 37 Florence DELAY, Haute couture, Paris : Gallimard, 2018, p. 48.
70En découvrant ces deux saintes, si populaires au Moyen Âge et si présentes chez Jeanne d’Arc, dont elle a joué la mort, Florence Delay écrit dans Haute Couture : « Revint l’été de mes vingt ans, le tournage du film de Robert Bresson, Procès de Jeanne d’Arc. Oui, avec la voix de saint Michel, ce sont les voix de ces deux saintes [que Jeanne] entendait, elles qui la conseillaient, c’est à elles qu’elle obéissait. Revinrent des bribes d’interrogatoire »37.
Fig. 6 : Francisco de Zurbarán, Santa Margarita de Antioquía (1631), huile sur toile, 194 x 112 cm, National Gallery, Londres.
Crédit : Wikimédia Commons
71D’abord, sainte Marguerite d’Antioche, dont le regard, chez Zurbarán, aurait pu rappeler celui de la Jeanne de Bresson. L’histoire la veut avalée par un dragon, gisant à ses pieds, transpercé par la foi car c’est en se signant que sainte Marguerite a transpercé ses flancs et s’en est libérée. On la voit pourtant chez Zurbarán, la main ferme sur une arme, dont l’histoire dit qu’elle n’a pas existé. Ce bâton de berger dit la profession, l’activité de Marguerite, bergère, comme Jeanne ; mais il est surmonté d’un croc, en lieu et place de la croix qui accompagne généralement la sainte. C’est une arme, qui en fait ainsi une sainte guerrière. Beau modèle, pour la Jeanne de Florence Delay, elle aussi sainte et armée.
72Ensuite, sainte Catherine d’Alexandrie, sainte savante par excellence, visiteuse elle aussi de Jeanne, dont l’arme fut sa connaissance inépuisable et qui, pourtant, chez Zurbarán, porte, tel un chevalier, l’épée, l’épée de son supplice, dont on ne devine pas qu’elle l’a décapitée. C’est en combattante qu’on la perçoit de prime abord, au contraire de saint Denis, au martyr semblable, céphalophore. Par l’épée et la foi, elle rappelle Jeanne, chevalier par antonomase.
Fig. 7 : Francisco de Zurbarán, Santa Catalina de Alejandría (v. 1640), huile sur toile, 124 x 100 cm, Museo de las Bellas Artes, Bilbao.
Crédit : Wikimédia Commons
73Sur la relation qui unit les trois femmes, on lit dans Haute couture, ouvrage que consacre Florence Delay aux saintes de Zurbarán, ces quelques phrases, d’une éblouissante poésie : « On se prend à rêver. Et si la très savante Catherine d'Alexandrie, qui fit s'incliner les docteurs, avait guidé la petite Lorraine qui ne savait ni lire ni écrire ? Et si la bergère d'Antioche avait conféré à celle de Domrémy la force de sa résistance ? »38.
74Florence Delay fut, en un sens, l’espace d’un film, une combattante de leur trempe : sainte et valeureuse. Et chevalier.
75Ce rôle fait à lui seul le pont entre les rêves d’enfance, engendrés par don Quichotte, et les œuvres d’adulte, peuplées par Arthur et ses braves. C’est la pièce manquante d’un long chemin continu, un long chemin de chevalerie sur lequel Florence Delay s’est toujours trouvée.
76Ainsi, Florence Delay a été un chevalier presque véritable, avant de le devenir, au figuré : chevalier des Arts et des Lettres, ordre duquel elle est aujourd’hui commandeur – comme l’hôte de don Juan, d’ailleurs.
77La chevalerie est une continuité multiforme, chez Florence Delay, de la lecture à l’écriture, en passant par le jeu. Polifacético, pour emprunter à la langue de Cervantès, entre les parodies espagnoles, les idéaux bretons et la réalité française, la chevalerie est un fil conducteur aux émotions multiples.
- 39 F. DELAY, Entretien avec S. DEVILLERS, cité.
- 40 Florence Delay fut élue à l’Académie française le 14 décembre 2000 au fauteuil de Jean Guitton (10e(...)
78Un fil si conducteur que celle qui incarna au cinéma « le premier chevalier femme »39, comme elle le dit avec fierté, est devenue pionnière, elle aussi, en étant l’une des premières femmes à entrer à l’Académie française – la quatrième pour être exact ; mais la première (pour faire comme Jeanne) du XXIe siècle ou presque40.
- 41 F. DELAY, « Discours de réception de Florence Delay, et réponse de M. Hector Bianciotti », Académie (...)
79Comme Jeanne d’Arc avant elle, comme Calixte et don Quichotte, comme Gauvain et don Juan, Florence Delay a ceint l’épée, celle des Académiciens. Florence Delay semble toutefois n’avoir jamais oublié l’Espagne dans sa quête chevaleresque… Dans le pommeau de son épée d’Académicienne se trouve un morceau d’Espagne, un morceau de « corne évoquant le “berceau des cornes” où le torero doit se placer à la “minute de vérité” »41 : combat bien espagnol, que cette corrida fixée dans une épée.
80En toute discrétion, l’Espagne a donc accompagné Florence Delay dans le sacro-saint de la langue française, par le biais, tout médiéval, de l’épée, symbole par excellence de la chevalerie.