Le crime de poison dans la production hispanique médiévale (XIIe-XVe siècle) – Introduction
Texte intégral
1Le poison occupe une place singulière dans les sociétés médiévales. À la croisée de la médecine, du droit, de la religion, de la magie et du politique, il constitue l’un de ces objets dont les contours semblent se dérober à toute définition stable. Substance susceptible de guérir autant que de tuer, procédé criminel difficilement démontrable, métaphore du mal, instrument de pouvoir ou encore ressort narratif privilégié, le poison échappe aux catégories modernes qui tendent à distinguer nettement le remède du toxique, la maladie du crime ou le naturel du surnaturel.
- 1 Franck Collard, Le crime de poison au Moyen Age, Paris : PUF, 2003, p. 3.
2Cette difficulté explique sans doute la place paradoxale qu’il occupe dans l’historiographie. Longtemps, l’empoisonnement a été perçu comme un phénomène essentiellement associé à l’Antiquité impériale ou à la Renaissance italienne. L’imaginaire historique a ainsi retenu les figures de Locuste ou Agrippine la jeune, ou encore celles de Catherine de Médicis ou du pape Alexandre VI, reléguant souvent le Moyen Âge au rang de parenthèse entre ces deux grands âges du poison. Pourtant, comme l’a magistralement montré Franck Collard, « l’ère médiévale n’est en rien une parenthèse entre Néron et les Borgia »1. Loin d’être marginal, le poison apparaît dans les sources médiévales comme un objet omniprésent, à la fois redouté, imaginé, dénoncé et parfois effectivement employé.
- 2 Charles Victor Langlois, Saint-Louis, Philippe le Bel, les derniers Capétiens directs, dans Ernest (...)
- 3 Expression de Miret i Sans citée par M. McVaugh, Medicine before the plague: practitioners and thei (...)
3Dès le début du XXe siècle, certains historiens avaient perçu cette importance. Charles-Victor Langlois évoquait ainsi les princes du XIVe siècle vivant dans un climat de suspicion permanent, entourés de récits de faux, de complots, de sortilèges et d’empoisonnements2. Dans le domaine ibérique, Joaquim Miret i Sans allait jusqu’à qualifier le XIVe siècle de « siècle des poisons »3. Ces intuitions anciennes sont aujourd’hui confirmées par les recherches récentes consacrées à l’histoire du crime, de la justice et des pratiques médicales.
- 4 Franck COLLARD, « Veneficiis vel maleficiis. Réflexion sur les relations entre le crime de poison e (...)
4Les travaux fondateurs de Franck Collard ont profondément renouvelé notre compréhension de la question4. En montrant combien les catégories médiévales du veneficium et du maleficium demeuraient étroitement imbriquées, ils ont déplacé l’attention des historiens de la simple réalité matérielle du poison vers les systèmes de représentation qui lui donnent sens. L’empoisonnement apparaît alors moins comme une catégorie criminelle clairement délimitée que comme une zone de contact entre plusieurs univers de pensée : médecine, magie, religion, justice et politique.
- 5 Jean-Patrice BOUDET, Entre science et « nigromance ». Astrologie, divination et magie dans l'Occide (...)
- 6 Claude GAUVARD, De grace especial. Crime, État et société en France à la fin du Moyen Âge, Paris : (...)
5Cette perspective rejoint les travaux de Jean-Patrice Boudet consacrés aux savoirs occultes et aux formes de causalité invisibles5. Elle rencontre également les analyses de Claude Gauvard sur les mécanismes médiévaux de la preuve et de la réputation6. Dans des sociétés où les moyens d’établir matériellement les causes d’une mort demeurent limités, la vérité judiciaire repose largement sur des régimes de crédibilité, sur la fama, sur les témoignages et sur l’enquête. Or, peu de crimes se prêtent autant que l’empoisonnement à l’incertitude probatoire. Invisible dans son administration, souvent indiscernable de la maladie dans ses effets, le poison occupe une position privilégiée dans l’économie médiévale du soupçon.
6Cette question du soupçon apparaît aujourd’hui comme l’un des enjeux historiographiques majeurs des recherches consacrées au poison. Il ne s’agit plus de considérer les accusations d’empoisonnement comme les manifestations d’une crédulité médiévale supposée, mais comme des mécanismes de production du sens social. Face à une mort inexpliquée, à une maladie soudaine ou à une crise dynastique, l’hypothèse du poison permet d’introduire une causalité là où menace l’arbitraire du hasard. Elle transforme l’accident en intention, le malheur en crime, la contingence en responsabilité.
- 7 Corinne Péneau, « Les venins imaginaires », Cahiers de recherches médiévales, 17, 2009, p. 71-102, (...)
7En permettant d’attribuer une cause intentionnelle à des événements dont l’origine demeure incertaine, il transforme l’accident en crime et le désordre en responsabilité. Comme l’a montré Corinne Peneau pour le cas de la Suède médiévale, cette causalité du soupçon fonctionne également comme un mécanisme de cristallisation des peurs collectives : les accusations d’empoisonnement concentrent sur des figures souvent marginales ou ambiguës – médecins, étrangers, juifs, guérisseuses ou femmes de pouvoir – les tensions politiques, religieuses et sociales qui traversent les sociétés médiévales7.
- 8 Dans l’introduction au volume qu’il dirige sur le poison et ses usages au Moyen Âge, Franck Collard (...)
8Si ces perspectives ont profondément renouvelé l’histoire du poison médiéval, elles ont jusqu’à présent porté principalement sur les espaces français, italiens ou plus largement occidentaux8. La péninsule Ibérique demeure relativement peu étudiée malgré la richesse exceptionnelle de sa documentation. Cette situation est d’autant plus paradoxale que les royaumes hispaniques constituent un observatoire privilégié pour analyser les représentations du poison.
9L’espace ibérique médiéval se caractérise en effet par la rencontre de traditions culturelles, religieuses et linguistiques multiples. La circulation des savoirs gréco-arabes, le développement des grands centres de traduction, l’essor des encyclopédies savantes, la richesse des productions historiographiques alphonsines ou encore l’intensité des conflits dynastiques créent un contexte particulièrement favorable à la multiplication des discours sur le poison. À la fois objet de savoir, motif littéraire, élément juridique et instrument politique, celui-ci y apparaît sous des formes particulièrement variées.
10C’est précisément cette pluralité que ce dossier entend explorer. Les contributions réunies ici ne cherchent pas à reconstituer une histoire matérielle du poison dans les royaumes hispaniques médiévaux, elles en interrogent plutôt les usages sociaux, intellectuels, narratifs et politiques. Leur point commun réside dans une interrogation fondamentale : qu’appelle-t-on « poison » au Moyen Âge ?
11Le volume s’ouvre sur trois études consacrées au poison et aux savoirs qui lui sont associés. Corinne Mencé-Caster montre que l’ambivalence du poison est inscrite au cœur même du langage. L’analyse lexicale des termes désignant le toxique révèle un univers sémantique dans lequel remède et poison demeurent étroitement liés. L’énantiosémie des termes hérités du latin et du grec révèle, selon l’autrice, une conception médiévale dans laquelle remède et poison ne constituent pas deux réalités opposées mais les deux pôles d’un même continuum. Amaia Arizaleta déplace ensuite la réflexion vers les milieux de production du savoir en étudiant la manière dont les clercs castillans du XIIIe siècle s’approprient le motif de l’empoisonnement d’Alexandre le Grand pour élaborer un discours savant sur les substances toxiques. Le poison apparaît ici comme un savoir collectif produit au sein d’une élite, c’est-à-dire avant tout comme une construction savante et intellectuelle. María Fernanda Nussbaum analyse enfin les fonctions narratives du poison dans la prose exemplaire castillane, où il apparaît tantôt comme symbole du mal, tantôt comme instrument de crime.
12Un deuxième ensemble s’intéresse aux réécritures médiévales de l’Antiquité. La contribution de Penélope Cartelet montre que le traitement du poison varie considérablement selon la nature des textes : objet de qualification criminelle dans les œuvres juridiques, où il relève essentiellement de l’homicide, il devient dans les textes historiographiques un puissant opérateur narratif permettant de penser les conflits politiques, les transmissions dynastiques ou encore les savoirs féminins hérités de l’Antiquité. Le deuxième article de cette section, rédigé en collaboration avec Clara Pascual-Argente ce dernier point et montre comment les récits mythologiques deviennent des laboratoires de réflexion sur le poison. À travers les figures de Médée, d’Hercule ou de Déjanire, les textes médiévaux interrogent les rapports entre savoir, pouvoir, genre et violence. Le poison n’y apparaît plus seulement comme une substance mortelle mais comme un outil d’analyse des hiérarchies sociales et des constructions de la masculinité.
13Un troisième ensemble s’intéresse aux pratiques médicales et aux savoirs toxicologiques, révélant l’émergence progressive de formes d’observation et d’expertise qui participent à l’élaboration d’une pensée empirique des phénomènes toxiques. Il est constitué de deux articles : l’un étudie la naissance d’un savoir théorique sur les poisons dans les traités médicaux et encyclopédiques ; l’autre montre comment ce savoir est mobilisé dans les tribunaux, les enquêtes criminelles et la pratique médicale quotidienne. Julia Roumier met en effet en évidence la constitution progressive d’un savoir savant sur les poisons. À partir de l’étude des antidotaires médiévaux, elle montre que la peur de l’empoisonnement favorise l’élaboration de savoirs fondés sur l’observation, le diagnostic et l’expérimentation. Le poison cesse alors d’être seulement un motif narratif ou une source de soupçon pour devenir un véritable objet de connaissance médicale. Ana E. Ortega Baún prolonge cette réflexion en observant les usages concrets de ces connaissances dans les enquêtes criminelles, les pratiques thérapeutiques et les procédures d’expertise. Ensemble, ces deux contributions montrent que la peur du poison contribue paradoxalement à l’émergence de formes d’observation et de raisonnement empiriques.
14Enfin, les deux dernières études abordent le poison comme instrument politique. Jean-Pierre Jardin analyse les accusations formulées par Aliénor de Castille à la cour de Navarre et montre comment la menace d’empoisonnement devient une ressource dans les stratégies de pouvoir. Refusant de réduire Aliénor à l’image d’une femme craintive ou paranoïaque, l’auteur montre au contraire que cette rhétorique du danger sert aussi une stratégie politique. Sophie Hirel s’intéresse quant à elle à la fabrication même des accusations de poison et d’ensorcellement dans l’entourage de Jean Ier d’Aragon. À travers les figures de Bonanada et de Sibylle de Fortià, elle met en lumière les mécanismes par lesquels certaines morts sont progressivement réinterprétées comme des crimes, révélant ainsi la dimension profondément construite des causalités attribuées. Ce dernier article souligne comment l’historiographie elle-même fabrique le poison puisque le crime n’existe pas nécessairement au départ ; il se construit par couches successives de récits, de rumeurs, de chroniques et de réécritures littéraires.
15Au terme de ce parcours, une conclusion s’impose : le poison médiéval ne saurait être réduit à une simple substance. Tantôt remède, tantôt crime, tantôt accusation, tantôt métaphore ou instrument politique, il apparaît comme une notion polysémique produite par des discours, des savoirs et des pratiques sociales. Son intérêt pour le chercheur réside précisément dans cette instabilité. Parce qu’il se situe à la frontière du visible et de l’invisible, du naturel et du surnaturel, du médical et du politique, le poison constitue un observatoire privilégié des manières dont les sociétés médiévales construisent la causalité, attribuent les responsabilités et donnent sens aux événements qui menacent leur ordre symbolique.
16Au-delà des crimes, des substances et des accusations, le poison révèle donc sans doute avant tout la manière dont les sociétés médiévales pensaient l’invisible : non comme l’absence de cause, mais comme la nécessité toujours renouvelée d’en construire une.
Notes
1 Franck Collard, Le crime de poison au Moyen Age, Paris : PUF, 2003, p. 3.
2 Charles Victor Langlois, Saint-Louis, Philippe le Bel, les derniers Capétiens directs, dans Ernest LAVISSE, Histoire de France depuis les origines jusqu’à la Révolution, tome troisième, II, Paris : Hachette, 1901, p. 216 : « […] au commencement du XIVe siècle les hommes publics, et surtout les princes, incessamment assaillis d’affreuses confidences, inquiétés par des histoires de faux, de poison, de sortilèges et de complots, ont vécu dans un cauchemar ».
3 Expression de Miret i Sans citée par M. McVaugh, Medicine before the plague: practitioners and their patients in the Crown of Aragon, 1285–1345, Cambridge : Cambridge University Press, 1993, p. 158.
4 Franck COLLARD, « Veneficiis vel maleficiis. Réflexion sur les relations entre le crime de poison et la sorcellerie dans l’Occident médiéval », in : Le Moyen Age, CIX, 2003, p. 9-57 ; id, Le crime de poison, op. cit., 2003 ; id., Pouvoir et poison. Histoire d’un crime politique de l’Antiquité à nos jours, Paris : Seuil, 2007 ; id., « Le poison et ses usages dans l’Occident médiéval », Cahiers de recherches médiévales, 17, 2009, URL : https://journals.openedition.org/crm/11489.
5 Jean-Patrice BOUDET, Entre science et « nigromance ». Astrologie, divination et magie dans l'Occident médiéval (XIIe-XVe siècle), Paris : Publications de la Sorbonne, coll. « Histoire ancienne et médiévale », n° 83, 2006.
6 Claude GAUVARD, De grace especial. Crime, État et société en France à la fin du Moyen Âge, Paris : Publications de la Sorbonne, 1991, 2 vol.
7 Corinne Péneau, « Les venins imaginaires », Cahiers de recherches médiévales, 17, 2009, p. 71-102, URL : https://journals.openedition.org/crm/11506.
8 Dans l’introduction au volume qu’il dirige sur le poison et ses usages au Moyen Âge, Franck Collard déplore l’absence d’études sur le monde byzantin et arabo-musulman : « Il reste donc beaucoup à dire et à écrire sur le venenum et la venenatio dans la civilisation de l’Occident médiéval. Signalons d’ailleurs qu’une ouverture du regard vers le monde byzantin et l’aire arabo-musulmane aurait été très profitable au comparatisme et aurait permis de faire encore mieux ressortir l’identité occidentale en la matière ». Cf. Franck COLLARD, « Des poisons au Moyen Âge », Cahiers de recherches médiévales, 17, 2009, p. 1-5, ici p. 1. Dans le cadre de ce travail, nous soulignons quant à nous la sous-représentation de l’aire ibérique médiévale dans les travaux sur les poisons en Occident, comme il apparaît dans le par ailleurs très bel ouvrage de Lydie BODIOU, Frédéric CHAUVAUD et Myriam SORIA (éd.), Le corps empoisonné. Pratiques, savoirs, imaginaire de l’Antiquité à nos jours, Paris : Classiques Garnier, 2014. L’ouvrage dirigé par Sarah Voinier et Guillaume Wintzer fait quant à lui la part belle à l’espace ibérique, mais concerne le Siècle d’Or et non le Moyen Âge : Sarah Voinier et Guillaume Wintzer (dir.), Poison et antidote dans l’Europe des XVIe et XVIIe siècles, Arras : Artois Presses Université, 2011.
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Référence électronique
Sophie Hirel et Hélène Thieulin-Pardo, « Le crime de poison dans la production hispanique médiévale (XIIe-XVe siècle) – Introduction », e-Spania [En ligne], 54 | Juin 2026, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 14 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/e-spania/62637 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16emn
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