- 1 Cette phrase, qui peut être perçue comme ironique, remet en cause le mythe américain selon lequel l (...)
1Dans la phrase inaugurale de The Selfless Act of Breathing, le narrateur homodiégétique annonce sur un mode performatif la trajectoire qu’il compte suivre : « I quit my job, I am taking my life savings—$9,021—and when it runs out, I am going to kill myself » (Bola 3). La phrase au rythme haché et haletant est structurée en deux temps, symbolisés par les tirets qui non seulement isolent la somme d’argent mais suggèrent aussi le peu de temps qu’il reste au protagoniste en manque de souffle (« runs out » évoque implicitement « running out of breath »). Le roman de JJ Bola, paru en 2021, fait écho à la phrase répétée par Eric Garner en 2014 et par George Floyd en 2020 avant qu’ils ne meurent asphyxiés par des policiers aux États-Unis, « I can’t breathe », qui devint l’un des slogans du mouvement « Black Lives Matter ». Dans The Selfless Act of Breathing, Bola dépeint la vie des personnes noires au sein de métropoles occidentales à travers l’histoire du protagoniste, Michael Kabongo, enseignant britannico-congolais et ancien réfugié, qui souffre d’une dépression sévère se manifestant principalement par son incapacité à respirer pleinement. Son mal-être résulte en partie de sa vie en tant qu’homme noir immigré au Royaume-Uni. En effet, le protagoniste ne se reconnaît pas comme étant chez lui à Londres : il se sent perpétuellement étranger, ne parvient pas à nouer des relations avec les personnes qui l’entourent et se sent globalement déconnecté de l’endroit où il vit. Sa vie prend un tournant décisif après le décès d’un de ses élèves, noir lui aussi, Duwayne, lors d’une rixe qui survient dans le quartier où ils ont tous deux grandi. Il décide alors de quitter un Londres suffocant pour rejoindre une terre, une atmosphère qu’il idéalise : les États-Unis — « Why America ? […] the only land I know that calls itself free1 » (Bola 281) — dans l’espoir d’expérimenter ce que veut dire respirer librement avant de mourir.
2JJ Bola est un poète, éducateur et romancier britannique d’origine congolaise : son travail dans le secteur de la santé mentale et son histoire de réfugié politique influencent son œuvre et constituent les thèmes centraux de ses livres. The Selfless Act of Breathing est son deuxième roman après No Place to Call Home : Love, Loss, Belonging, un récit d’apprentissage qui suit la vie du jeune Jean, lui aussi réfugié, qui tente de s’adapter à sa nouvelle vie londonienne. Dans The Selfless Act of Breathing, Bola explore une version adulte de Jean au travers du personnage de Michael Kabongo dont la quête de sens traverse le roman. Si aucun travail universitaire sur The Selfless Act of Breathing n’a encore été produit, le roman a tout de même fait l’objet de nombreuses critiques dans la presse. Le livre est souvent perçu comme une forme de parabole (Bola 2023) : la diégèse est comparée à un voyage initiatique que le lecteur est invité à entreprendre aux côtés du protagoniste. Selon la journaliste Marie Richeux, le titre anglais impliquerait automatiquement « l’idée d’une tension vers l’universel » (Bola 2023). Le recours au registre lyrique est particulièrement souligné et parfois jugé grandiloquent (Anderson). Le traitement de la vulnérabilité chez les jeunes hommes noirs est également mis en lumière, notamment au travers des figures paternelles et des nuances dans les expériences émotionnelles présentées (McAloon).
3Le roman s’inscrit dans un ensemble d’œuvres écrites par des Britanniques noirs, traitant de questions similaires. Dans Open Water (2021) par exemple, Caleb Azumah Nelson explore le thème de la santé mentale et de l’influence du racisme systémique sur la vie londonienne du personnage : « […] the protagonist […] struggles to communicate the depth of his suffering […] prompted by the racialised inequities of his south-east London neighbourhood » (Donkor). Natasha Brown examine également la question de l’identité au travers du récit fragmenté de son héroïne dans Assembly (2021) (Siccardi 1). Confrontée quotidiennement au racisme ambiant de la société britannique, la narratrice tente de regagner une forme de liberté en choisissant de ne pas soigner son cancer (Siccardi 7). Si Michael choisit initialement une issue similaire à celle de la narratrice de Assembly, The Selfless Act of Breathing diffère par sa fin et examine la possibilité d’une autre voie au travers d’un voyage vers le dernier souffle du protagoniste qui constitue un espace réflexif où le temps est suspendu.
4L’état transitoire dans lequel se trouve le protagoniste et la transformation qui en résulte ne sont pas sans rappeler le concept d’atemwende, mot allemand inventé par le poète Paul Celan qui signifie le retour (wende) du souffle (atem). Le retour du souffle désigne précisément le moment où la bascule du souffle s’opère dans le corps, c’est-à-dire lorsque l’on passe d’une inspiration à une expiration. S’opère alors dans cet espace de transition, une transformation — un renversement. Le traducteur Jean-Pierre Lefebvre précise que Paul Celan étend cette définition à tout mouvement similaire, au-delà de la seule respiration (128). Nous souhaitons ici proposer une lecture de The Selfless Act of Breathing à travers le prisme de ce concept d’atemwende où le voyage transitoire entrepris par le protagoniste constitue un retour du souffle et une stratégie d’émancipation de l’atmosphère qui l’étouffe.
5À la manière du souffle, cet article marquera les trois temps qui en composent le cheminement transitoire. Nous examinerons tout d’abord les causes de la rupture qu’opère Michael avec son environnement en entreprenant ce voyage : nous analyserons en quoi le sentiment général d’asphyxie du protagoniste est causé par une atmosphère toxique, similaire à l’atmosphère « anti-noirs » (« antiblackness ») théorisée par Christina Sharpe (80). Nous étudierons ensuite la façon dont le voyage de Michael peut être envisagé à travers le prisme du concept d’atemwende, rapprochant ainsi sa fuite vers les États-Unis d’une tentative d’échapper à l’atmosphère irrespirable à laquelle il est soumis à Londres. Enfin, nous analyserons les conséquences de ce retour du souffle : quels renversements ont été opérés — dans le silence et le secret puisque rien n’est expliqué — et en quoi ces derniers participent à offrir l’espoir de s’affranchir d’atmosphères asphyxiantes, dessinant ainsi une alternative au désespoir, « au silence et [à] l’absurde » (Lefebvre 128).
6The Selfless Act of Breathing est avant tout le récit d’une asphyxie grandissante subie par le protagoniste Michael Kabongo, vécue comme une transition entre la vie et la mort anticipée. L’utilisation du souffle comme outil narratif permet d’en rendre compte dans le texte : le climat dans lequel Michael baigne devient irrespirable pour lui mais aussi pour les autres personnes racisées. C’est en raison de cette incapacité à prendre l’air qu’il décide de transitionner en dehors de l’atmosphère de Londres, dans l’espoir de trouver une atmosphère respirable ailleurs — dans son cas, les États-Unis.
7Une attention particulière est donc portée à l’atmosphère, et la nature de l’air qui entoure les personnages et entre dans leurs poumons est très régulièrement dépeinte et analysée. L’air que Michael respire, bien qu’invisible, semble avoir une texture dense, rendant son absorption difficile : « I feel like I’m breathing in this smog, its dark and grey. I can’t see it. But I know it’s there. I feel it on my skin, in my lungs. I cough it up, I spit it out. It never goes » (Bola 208). L’asphyxie est rendue par le rythme du passage qui est composé de phrases plus ou moins longues. Notamment, la rupture marquée par un point entre « I can’t see it » et « But I know it’s there » entrave la fluidité de la phrase. L’image du « smog » souligne que cette atmosphère irrespirable provient de la ville spécifique dans laquelle il vit. En effet, le « smog » est historiquement lié à la ville de Londres et c’est en raison de son atmosphère particulière — polluée à cause de la révolution industrielle — que le terme a été créé (Javed et al. 1). Cette métaphore permet de rendre compte de la toxicité générale (métaphorique et littérale) de l’air londonien. La nature de l’air, pourtant insaisissable, est ici palpable.
8L’utilisation de la notion d’atmosphère pour décrire les conditions des personnes noires n’est pas chose nouvelle, notamment outre-Atlantique : Christina Sharpe utilise le concept de « weather » (80) pour souligner le fait que les personnes racisées sont soumises à une atmosphère excluante : « the atmosphere of antiblackness » (80). Cette atmosphère engendre une asphyxie à la fois environnementale et politique. Dans The Selfless Act of Breathing, la cause politique est particulièrement mise en avant, alors que les crises d’asphyxie de Michael interviennent à des moments où sa propre vie mais aussi celles des personnes qui l’entourent et qui lui ressemblent sont menacées. Dans Breathing Aesthetics, Jean-Thomas Tremblay définit le souffle comme ce qui est à la fois commun à tous et dématérialisé, et qui médiatise des histoires d’asphyxie : « Breath, even defined as “that which is both ungrounded and our common ground” or “that which we hold in common”, mediates histories of asphyxiation » (13). En prenant appui sur l’analyse de Tremblay, nous pourrions conclure que l’air devient le médium par lequel l’état d’asphyxie de Michael est matérialisé.
9Cette atmosphère particulièrement irrespirable n’est pas commune à tous les Londoniens : l’impossibilité de respirer semble ne concerner qu’une partie de la population à laquelle le narrateur fait référence par le pronom « us ». Après avoir été témoin d’une violente attaque sous l’un des ponts de la capitale situé dans le quartier où il a passé son enfance et à laquelle son élève Duwayne participait, le protagoniste fuit l’atmosphère violente et trouve refuge chez lui, se rendant compte qu’il a retenu son souffle jusqu’à son domicile : « I had been gasping for air the whole time » (Bola 181). Plus loin, il décrit Londres, ville qui rejette les gens « comme eux » :
Maybe this is it, all hell, all fire, all fury […]. This city doesn’t love us. It imprisons us, condemning us to sentences that we do not know we serve; our cells are the streets, the blocks, the tower buildings, the back-alleys, the underground tunnels, the canals, the swamps […] (Bola 182)
- 2 La description de Londres comme un enfer convoque des représentations blakiennes de la capitale com (...)
10Cet extrait souligne que les sujets marginalisés et/ou racialisés sont souvent relégués dans certaines parties de la capitale britannique. La syntaxe reflète elle-même ce processus d’entassement à travers l’accumulation des lieux. Les allitérations en « b » et « t » participent également à créer un rythme implacable où chaque lieu vient sceller un peu plus le sort des personnes racisées. Ces endroits peuvent se trouver à la périphérie de la ville — là où les barres d’immeubles se trouvent — ou être des espaces de transition dans lesquels on ne s’arrête pas, tels que les ruelles ou encore les tunnels souterrains2. Bien que différents par leur nature, ces espaces sont décrits d’une manière similaire, mettant en avant les atmosphères violentes et menaçantes. Le narrateur les compare en outre à d’autres espaces publics qui sont quant à eux jugés plus sûrs. Ainsi, lorsque le protagoniste quitte le lieu où la bagarre s’est produite, il rejoint la rue principale et décrit la transition entre les espaces comme un retour à la civilisation : « I reached the high street, relieved I had just returned to civilisation » (Bola 181). Par contraste, l’atmosphère dans laquelle Michael se trouve plongé est connotée négativement par le biais d’un groupe ternaire qui reflète un emprisonnement total, « all hell, all fire, all fury » (Bola 182). Selon Andreas Philippopoulos-Mihalopoulos, ces différences d’atmosphères soulignent le fait que les espaces et leurs atmosphères sont compartimentés comme autant de dômes atmosphériques qui composent la ville et qui affectent les corps de manière variée (9). Selon lui, les atmosphères sont des corps d’air dans lesquels les organismes sont plongés et par lesquels ces derniers sont affectés. Les atmosphères diffèrent en fonction de l’endroit qu’elles recouvrent et sont construites selon des instructions spécifiques :
Atmosphere is often the result of dubious political, legal and architectural action, such as neighbourhood cleansing, legally encouraged ethnic homogeneity through immigration policies, walled communities, CCTV and so on. Security is a fragile, fully engineered atmosphere that relies on exclusion and purification […] (Philippopoulos-Mihalopoulos 9)
11En s’appuyant sur cette analyse, nous pouvons conclure que l’atmosphère de la rue principale que Michael rejoint après l’attaque est construite de manière à renvoyer un sentiment de sécurité en confinant ce qui n’est pas jugé comme étant sûr à d’autres espaces. En ce sens, l’atmosphère de la ville de Londres est compartimentée entre zones sûres et dangereuses, atmosphères respirables et irrespirables — les espaces dangereux étant dévolus aux communautés marginalisées et racialisées.
12Le souffle est également présenté comme une ressource rare ou, à tout le moins, limitée. En effet, le souffle est traité à la manière d’un capital : une ressource limitée, privatisée qui peut s’épuiser. Il y a donc un prix à payer pour vivre. Cette image renforce la menace d’asphyxie qui plane sur le personnage principal et contribue à son angoisse et à son désespoir grandissants. Au cours de la narration, le marqueur de progression est un geste — vérifier l’état de son compte en banque — couplé à une respiration. Cette association apparaît dans le passage suivant où deux phrases sont juxtaposées et où l’on ne peut s’empêcher de voir une corrélation entre les deux propositions : « Exhausted, he breathes out and feels a little bit of life leaving him. He withdraws $200 » (Bola 151). Chaque proposition principale est centrée autour d’un verbe qui marque la sortie, le départ, le rejet — un mouvement vers l’extérieur en somme (« breathe out », « leaving », « withdraws »), permettant au lecteur d’associer ces actions dans son esprit : lorsque l’argent part, le souffle et donc la vie — comme tient à le préciser la dernière proposition — s’évaporent également. Ces juxtapositions du souffle et de l’argent restant agissent comme autant de moments de pause ou de transition lors de la narration et permettent d’évaluer l’état mental du personnage principal.
- 3 Dans Breathing Aesthetics, Jean-Thomas Tremblay expose les manières dont l’air est privatisé, voire (...)
13Selon le philosophe Peter Sloterdijk, cette association entre l’argent et l’air est à rapprocher d’un changement de paradigme qui se serait produit au début du xxe siècle. Dans Foams: Plural Spherology, il souligne que les combats et les traumatismes apparus lors de ce début de siècle (le gaz moutarde de la première guerre mondiale, les chambres à gaz de la seconde, puis l’arme nucléaire) ont contribué à envisager l’air non pas comme une ressource commune mais comme un bien à exploiter (notamment à des fins guerrières et meurtrières), à restreindre ou à manipuler (Sloterdijk 84). Plus récemment, la dégradation de la qualité de l’air due à la pollution a poussé des industriels à vendre de l’air pur3, en faisant ainsi un bien de consommation qui a un prix.
14Dans The Selfless Act of Breathing, afin de pouvoir respirer pleinement, le personnage doit se libérer de l’espace et de l’atmosphère qui lui est attachée, d’où la décision de quitter Londres. Cette rupture nécessaire constitue le temps du voyage, agissant comme un espace de transition qui ne peut être conditionné et qui suit le chemin du souffle.
- 4 La condition de Michael est particulièrement mise en lumière dans le titre du roman, au travers du (...)
- 5 La politique migratoire du Royaume-Uni a pu dépasser la simple hostilité. Le scandale Windrush (201 (...)
15Michael oscille entre deux états, maintenu dans une perpétuelle transition entre la vie et la mort. En effet, si le personnage existe toujours et vit à peu près normalement (il assure son travail de professeur, continue de voir son ami Jalil, va à l’église), il respire à peine, constamment asphyxié, au bord de la mort psychique4. Cet état est aussi accentué par son statut politique : citoyen britannique sur le papier, rejeté dans la pratique par une atmosphère hostile. Vanessa Montesi rapproche ce climat de la volonté de Theresa May de créer un « environnement hostile » (86) à la venue d’immigrés illégaux au Royaume-Uni5. Dans son poème « Refuge », Bola résume cette inhospitalité générale par la formule suivante : « everything was foreign. unfamiliar. uninviting. even the air in my lungs left me short of breath » (2015, 25). Le protagoniste a donc pour espoir de quitter cet état transitoire pour un autre, stable et définitif. Cette situation absurde fait écho au statut politique des personnes noires au sein de la société britannique qui sont marquées par la notion de « déportabilité » en raison de leur couleur de peau : « Deportability […] is not only a feature of the migrant and the poor, but also and always affects the Black British body » (Montesi 89). Cette condition est valable pour tous les Britanniques noirs et se trouve être magnifiée dans le roman à cause du statut d’ancien réfugié du protagoniste. De ce point de vue, la vie de Michael est caractérisée par une condition de perpétuelle transition : à la fois vivant et mort, britannique et non-britannique.
16Le motif du voyage en littérature est souvent utilisé pour souligner un moment de transformation dans la vie d’un personnage. Dans The Selfless Act of Breathing, le voyage est littéral (un séjour aux États-Unis), mais il est aussi un voyage d’exploration personnelle (lors duquel le protagoniste réfléchit sur sa propre vie) qui suit un itinéraire particulier que l’on pourrait rapprocher de celui d’un cycle respiratoire. Le récit s’ouvre sur une grande inspiration de la part du protagoniste. Essoufflé d’avoir couru pour ne pas rater son avion, une hôtesse de l’air lui intime de prendre une grande inspiration : « Please take a breath and make your way through » (Bola 6). Cette phrase et l’inspiration qui en résulte marquent le début de son voyage vers son dernier souffle — période transitoire que nous rapprochons du concept d’atemwende de Paul Celan. Hans-Georg Gadamer définit ce phénomène de la manière suivante : « the breath turn indicates the sensuous experience of the silent, calm moment between inhaling and exhaling » (73). Il s’agit d’un moment de pause ou de transition qui se produit au cours de chaque cycle respiratoire et donc de manière régulière. Il signe un instant hors du temps, où le corps dialogue avec le monde extérieur au travers du souffle qui est aspiré, transformé puis rejeté. À la manière du moment biologique, le récit constitue une pause dans la vie du protagoniste et occupe un espace transitoire entre deux moments charnières de celle-ci : le choix de mourir et l’exécution de cette décision — en d’autres termes, l’inspiration et l’expiration.
17La narration elle-même est prise dans un entre-deux temporel et confère au récit une dimension réflexive qui va de pair avec le moment méditatif construit par le retour du souffle. Le roman oscille en effet entre les souvenirs de la vie du personnage à Londres et son exploration des États-Unis, ainsi qu’entre la troisième et la première personne du singulier : le récit à la première personne est majoritairement utilisé pour détailler les moments de sa vie londonienne tandis que la troisième personne est employée pour suivre son voyage aux États-Unis. Ces changements dans la narration permettent au lecteur d’être témoin des différents états de Michael : à la fois dans et hors de l’atmosphère londonienne. Le passage à la troisième personne pour raconter le présent en transit du protagoniste renforce la mise à distance du personnage vis-à-vis de lui-même et met en lumière la dimension réflexive du voyage. À la fin du roman, l’aboutissement de la réflexion de Michael est symbolisé par l’utilisation du présent dans la narration de son retour à Londres.
18L’espace où se produit le retour du souffle possède des propriétés particulières selon Andreas Philippopoulos-Mihalopoulos : souvent décrit comme un abysse, il s’agit avant tout d’un espace qui ne connaît aucune délimitation, aucune construction (14) et est libéré de toute norme légale. Il s’agit simplement d’un espace au sens premier du terme, c’est-à-dire un endroit où l’on peut évoluer sans influence extérieure, ce qui correspond à ce à quoi aspire le protagoniste du roman comme il le souligne à plusieurs reprises : « An act such as this is prepared in the quiet of the heart. To disappear into the ether, erased from earth’s eternal memory, any space I previously filled replaced with a void, an emptiness. I wanted it, I longed for it […] » (Bola 73). Dans cet extrait, le narrateur souligne sa volonté de s’extraire d’espaces déterminés et d’habiter des espaces aux atmosphères non conditionnées où il serait libre de toute influence extérieure sur son corps et son être, à l’image de l’éther qui est un espace pur et insaisissable.
I had been thinking about death and dying more and more. Not the actual physical act, but the act of not existing: of not inhabiting a body, a name, an identity; the act of existing but somewhere in the unseen, somewhere in the forgotten. (Bola 79-80)
- 6 Le voyage entrepris par le protagoniste pourrait se rapprocher de la philosophie de la dérive de Gu (...)
19C’est le caractère intentionnel de la transition vers la mort qui est mis en valeur dans cet extrait, comme le souligne le processuel « dying ». La mort est également décrite comme une action (« the act of not existing ») et non pas comme un état, marquant ainsi le caractère conscient de la décision de Michael et faisant écho à la définition de Pascal Chabot, pour qui la transition est un « changement désiré » (Chabot 6). Son désir est moins de mourir que de trouver un mode d’existence qui puisse lui permettre de vivre pleinement en étant lui-même. Le protagoniste souhaite se débarrasser des caractéristiques qui le catégorisent socialement et ainsi échapper à l’atmosphère et aux maux qui y sont associés. La recherche d’un tel espace transitoire est ce qui le pousse à entreprendre son voyage aux États-Unis, pays dans lequel il n’a jamais vécu et où il ne connaît personne (où il est donc libre de simplement exister en tant qu’individu) : « And live through a place I’m going to for the first time. A place where I have no memory, no association, no connection, where I know no soul6 […] » (Bola 283). Si les États-Unis abritent également des atmosphères « anti-noirs » (Sharpe 80) comme Michael le remarque à plusieurs reprises — regards insistants des vigiles dans les magasins (Bola 27), arrestations par la police (Bola 120), violence à l’encontre des personnes noires (Bola 140) —, la différence fondamentale dans l’expérience que Michael fait de ces deux pays réside dans un changement prépositionnel : ici, le protagoniste souhaite ne pas s’ancrer quelque part (« in a place ») et n’être que de passage (comme le souligne la préposition « through » dans « live through a place »). C’est donc bien l’aspect transitoire de l’espace qui l’attire et non l’expérience d’une vie quotidienne dans le pays. Le voyage constitue un espace neutre, sûr et libre en raison même de son caractère transitoire : il ne s’agit pas d’un espace destiné à être un chez-lui. Ces caractéristiques sont notamment soulignées dans le roman au travers d’images qui suggèrent la légèreté : « Here he carries no weight. He is blown in the wind like dandelion seeds » (Bola 185). La voix passive souligne l’absence de contrôle et donc la forme de liberté ressentie par le protagoniste, tandis que l’image des graines de pissenlit montre sa fragilité retrouvée. Ainsi, un changement dans la manière dont l’air est perçu s’est opéré : l’air n’est plus ce que l’on respire et qui nous tue mais un élément dans lequel on est enveloppé, par lequel le personnage est soutenu, porté.
20Le temps du voyage crée un espace réflexif dans lequel le protagoniste peut engager une réflexion sur ce que signifie vivre véritablement en s’extrayant de l’espace et de l’atmosphère londoniens et en investissant un lieu transitoire — le voyage aux États-Unis —, lui permettant ainsi de se retrouver seul avec ses pensées et d’envisager une suite possible à sa vie. La transformation opérée par ce retour du souffle est livrée dans les dernières pages du livre, sans explication aucune.
21À la fin du roman, le protagoniste revient finalement à Londres. Ce retour se déroule dans le secret d’une ellipse, sans transition, et les raisons qui le poussent à rentrer ne sont pas données, sinon de manière cryptique. L’auteur lui-même a indiqué pourquoi il ne jugeait pas nécessaire de fournir cette information au lecteur : « I think it would have been presumptuous and almost condescending to explain the why and how » (Bola 2022). Selon JJ Bola, les raisons de ce retour doivent être ressenties et comprises par le lecteur à la suite du voyage que ce dernier a effectué avec le protagoniste en lisant son histoire. Le fait que cette transition intervienne hors de la narration semble correspondre à ce qu’il se passe lors d’un retour du souffle. Paul Celan décrit en effet ce phénomène comme un processus secret (van der Heiden 227). Le retour du souffle est le moment où le souffle n’est pas seulement redirigé mais aussi transformé — quand le souffle inhalé change et ressort dans une expiration. La définition biologique de cette transformation pourrait aussi être qualifiée de positive : en effet, l’oxygène inhalé est absorbé par le corps tandis que le gaz carbonique est rejeté. Le retour de Michael marque un renversement dans la manière dont il conçoit l’existence. Sa transition de la vie à la mort est interrompue mais une autre a eu lieu : une transition d’un désespoir asphyxiant à un espoir renouvelé et libérateur.
- 7 Nous reprenons la traduction de Jerry Glenn.
22Cette transformation positive est soulignée dans le roman. En effet, le narrateur explique que le but recherché dans ce voyage vers la mort est paradoxalement de trouver un moyen de vivre une vie respirable : « Listen to my words. I want to die, yet I speak not as a man who wants to die, but as a man who wants to live, and dying is the only way I know how » (Bola 66). Ainsi, la disparition souhaitée est moins la sienne que celle de l’atmosphère irrespirable de Londres qui le tue à petit feu. Le résultat de cette transformation est cristallisé dans les dernières pages du roman où le narrateur s’adresse directement au lecteur et utilise le pronom « we » dans un texte lyrique, porté par un souffle poétique, que l’on pourrait qualifier de poème en prose. Dans son discours du Méridien, Paul Celan explique que la littérature ou toute œuvre poétique peut renfermer un retour du souffle : « Literature/poetry [Dichtung] […] : that can signify a turn-of-breath [Atemwende7] » (2005, 195). Selon Nieuwenhuis, le rapprochement que Celan opère entre le retour du souffle et la poésie réside dans leur capacité commune à créer une rupture, à s’émanciper — de l’air pour le souffle, du langage normé pour la poésie : « A turn of breath suspends and ruptures the unconscious routine of breathing similarly to poetry’s breaking with the meaning and taken-for-granted abstraction of language » (177). L’œuvre littéraire qui en résulte signe le résultat de ce processus réflexif par le souffle. Gert-Jan van der Heiden explique que le texte qui résulte du retour du souffle poétique est offert à la libre interprétation du lecteur. Il avance que l’expérience individuelle qui a été transmise dans un texte donné disparaît et laisse au lecteur le loisir de se reconnaître dans ce qui est décrit s’il le souhaite : « In this moment, the reader discovers in the text possibilities that concern his or her own situation and which therefore belong to the text as well as to the situation » (van der Heiden 227). L’œuvre agit comme un « réservoir de peut-être » (van der Heiden 227) en permettant au lecteur qui partage la situation décrite d’accéder à un monde de nouvelles possibilités. Une telle suggestion serait une manière de transmettre une forme d’espoir aux personnes qui se sentiraient concernées par les situations dépeintes dans l’œuvre et ainsi d’envisager un changement dans leur propre vie. La page finale de The Selfless Act of Breathing se présente comme apportant une « révélation » (Bola 292) au lecteur.
And this is life’s journey, though we understand it not. We move, in our stillness, from solitude, from loneliness, and longing. We move, from fear, from the times we forget ourselves, because there is no one to tell us who we are. We move, from sinking, from drowning, from trapped beneath, from trapped within, to the moment you realise this is not how it has to be; there is always another way […]. This is the redemption, reconciliation, revival. The revelation that you are not driftwood, you are the ocean […]. The new beginning that comes with the end, from day to night, darkness to light. This is […] the poet and the poem […]. This is radical hope. (Bola 292)
23Le rythme du passage donne l’impression d’un souffle qui se déploie, notamment au travers des anaphores (« We move »). Les phrases qui se déploient laissent entendre une respiration de plus en plus libérée. Par le biais de la répétition de la préposition « from », le texte se concentre sur l’idée de transition d’un espace, d’un sentiment, d’une situation à une autre, plus favorable, à la manière du retour du souffle qui associe un espoir ténu à chaque retour : « a subdued hope [leise Hoffnung] to every return » (van der Heiden 216). En effet, le roman a montré qu’il existait une autre voie (« another way ») et a embarqué le lecteur lors du voyage qui a mené à cette révélation. C’est la raison pour laquelle on pourrait considérer le texte comme un atemkristall (un cristal de souffle) destiné aux lecteurs. Le roman — et ses dernières pages plus spécifiquement — pourrait être considéré comme le produit du retour du souffle expérimenté par Michael et qui est offert au lecteur. Comme Michael, le texte est « en route » et explore une réalité possible comme le souligne Celan lui-même : « [the text is] en route […] toward something open, inhabitable, an approachable you, perhaps, an approachable reality » (van der Heiden 216). L’œuvre ouvre de nouvelles perspectives au lecteur, notamment à ceux et celles qui se trouveraient dans la même situation d’asphyxie que celle dans laquelle est plongé le protagoniste. Cette révélation correspond à ce que Christina Sharpe désigne par le besoin d’une « aspiration » : « What is the word for keeping and putting breath back in the body? […] . The word that I arrived at for such imagining and for keeping and putting breath back in the Black body in hostile weather is aspiration » (81). Ici, l’aspiration désigne aussi bien le fait d’attirer l’air extérieur en soi que « le désir de dépasser sa condition actuelle » (CNRTL).
24Cette autre voie pourrait constituer une de ces aspirations qui permettent de recouvrer le souffle et de le garder — ici dans le corps d’une personne noire. Telle une aspiration, le roman dessine une autre voie, en dehors des atmosphères irrespirables. Le pouvoir de la littérature et du retour du souffle est par ailleurs étayé dans un premier passage du roman lorsque Michael assiste à une représentation de spoken word lors de son passage à Chicago. À la manière du personnage principal de The Selfless Act of Breathing, le poète évoque le sentiment de désespoir qui l’a poussé à créer le poème qu’il s’apprête à déclamer et termine son poème avec une adresse au public : « So, this is to all those with wings for feet who keep on running, please do not run. Fly » (Bola 154). À la fin de la performance, le protagoniste éprouve une sensation de sérénité qu’il avait perdue jusqu’alors : « Michael looks around the room for the poet, but he is gone. The poet is gone, but the words remain. ‘I feel light, man; a weight has been lifted,’ Michael says to Banga […] » (Bola 156). Si le poème ne livre pas de sens clair, son message a pourtant été entendu par ceux qui en avaient le plus besoin, comme c’était le cas de Michael à ce moment de la narration et comme semblent le prouver les ressentis de Michael à la sortie du café-bar : le poids qui le comprimait se trouve envolé, et son corps devient si léger qu’il a l’impression de flotter — de voler. Les mots entendus, venus à la rencontre de Michael, permettent, le temps de leur expression ou de leur lecture, une respiration et plantent l’espoir d’atmosphères plus respirables.
- 8 Ainsi, la perte de soi (« self-less ») se transforme en acte généreux (« selfless »).
25The Selfless Act of Breathing est un roman de transitions entre le Royaume-Uni et les États-Unis, entre la vie et la mort, le désespoir et l’espoir. En suivant l’itinéraire du dernier souffle de Michael, le roman constitue un espace où le temps est suspendu avant son ultime expiration. L’espace offert par le retour du souffle — un vide, dépourvu de normes et de délimitations, où le protagoniste peut simplement être et expérimenter une forme de liberté — permet de créer une rupture avec l’atmosphère étouffante de Londres et de s’en émanciper, le temps du voyage. Le cristal de souffle qui en résulte est décrit de la manière suivante par Alexander Crist : « It is an offering up of one’s lived, embodied, historical singularity with a contingent and precarious hope that this gift will be taken up by the truthful hands of another » (409). On peut y voir une interprétation de l’expression « the selfless act of breathing » : l’acte d’offrir son expérience d’un retour du souffle au travers de la littérature en espérant que l’expérience de cet espace silencieux par le lecteur et la transformation qui en résulte affecte en retour les personnes qui se reconnaissent dans l’impossibilité de respirer librement8.