Fukuzawa Yukichi, Contre La Grande Étude des femmes. Textes de Fukuzawa Yukichi sur le couple et la famille, traduits et présentés par Marion Saucier
Fukuzawa Yukichi, Contre La Grande Étude des femmes. Textes de Fukuzawa Yukichi sur le couple et la famille, traduits et présentés par Marion Saucier, Paris, Les Belles Lettres, 2023, 266 p.
Texte intégral
- 1 N’ont pas été inclus les articles publiés par Fukuzawa au milieu des années 1870, à propos desquels (...)
1La liste des écrits de Fukuzawa Yukichi 福沢諭吉 (1835-1901) traduits en français, déjà importante, s’enrichit d’un élément essentiel avec la publication par Marion Saucier de ce volume contenant les principaux textes de Fukuzawa sur le couple, depuis une lettre de 1870 jusqu’au livre de 1899 qui donne son titre à l’ensemble, en passant par trois essais publiés entre 1885 et 18881.
2S’il ne fut pas le seul à aborder ces questions, Fukuzawa s’en soucia assez tôt et assez durablement pour qu’on puisse voir là une singularité, même parmi les auteurs contemporains qui s’attachèrent à définir la modernisation en mettant l’accent sur les aspects socioculturels et les mentalités, davantage que sur la transformation des institutions politiques. Si l’on en croit les indications données par ses collaborateurs en 1899, les premières réflexions de Fukuzawa sur le sujet dateraient de 1860. Aux observations qu’il avait pu faire lors de son séjour aux États-Unis s’ajoutait une histoire familiale particulière, sa mère ayant dû, à la mort de son mari, diriger la maison et s’occuper de l’éducation de cinq enfants, sans avoir été préparée pour cela.
3Certes, Fukuzawa dit et répète que l’amélioration de la condition féminine est indispensable à l’augmentation de la puissance nationale, et le lecteur un peu familier de son œuvre n’est guère surpris de le voir situer la question dans cette perspective. Il souligne par exemple les effets délétères pour le corps des femmes, et donc pour celui de leurs enfants, du délaissement et de la frustration qui sont trop souvent leur lot, ou de la transmission des maladies infectieuses que favorise l’infidélité des maris. Certes, Fukuzawa ne cesse par ailleurs de déplorer les mœurs conjugales du Japon en les comparant à celles de l’Occident, très inquiet de la mauvaise image que son pays pourrait donner à cet égard lorsque la révision des traités permettra aux étrangers de circuler librement dans le pays. Et pourtant, comme le souligne Marion Saucier, il est visiblement sincère dans son souci du sort des femmes et son plaidoyer pour l’égalité au sein du couple.
4L’égalité requiert bien sûr que les femmes reçoivent une éducation complète qui non seulement les prépare à leur rôle spécifique, mais également les rende capables de prendre la place de leur mari à la tête de la maison si les circonstances l’imposent, comme dut le faire la mère de Fukuzawa. Il faut donc qu’elles aient les compétences nécessaires pour cela, ce qui veut dire notamment qu’elles doivent posséder des notions de droit et d’économie, et qu’elles participent à la gestion du foyer même lorsque leur mari est en vie. Le domaine militaire est finalement le seul que Fukuzawa exclut de l’éducation des femmes, ce qui n’empêche pas qu’elles doivent bénéficier elles aussi d’une éducation physique.
- 2 Le texte de 1888 faisait suite à de nombreux ouvrages et articles traitant du couple parus en 1887, (...)
5Toutefois, l’égalité ne suppose pas seulement que l’éducation rapproche la condition des femmes de celle des hommes. On découvre en effet dans ces textes que Fukuzawa développe une critique des privilèges masculins qui finit par occuper autant de place que ce qui concerne uniquement les femmes. L’un des essais s’intitule du reste « Les hommes japonais » (1888). Cette critique vise sans doute d’une manière générale la conduite autoritaire des hommes au sein de la maison, mais elle porte en grande partie sur le concubinage et le recours à la prostitution, que Fukuzawa dénonce à longueur de pages2.
6De ce point de vue, l’égalisation des conditions féminine et masculine n’implique donc pas seulement que les femmes aient largement accès à l’éducation et qu’on leur laisse jouer un rôle aussi important que leurs époux dans la maison. Il faut en outre, simultanément, que les hommes imitent les femmes. Fukuzawa va jusqu’à écrire que le Japon, s’il a peu de sujets de fierté vis-à-vis des pays occidentaux, peut du moins s’enorgueillir de la vertu des Japonaises. Il recommande également que les pères prennent une part active à l’éducation des enfants, y compris à celle des filles, et cela dès les soins aux nouveau-nés.
7Si l’amélioration de la condition féminine est à la fois désirable en elle-même et cruciale pour l’avenir du Japon, c’est que Fukuzawa voit dans la relation du mari et de l’épouse le fondement de la société. Contre ceux qui placent la source de toutes les vertus dans la piété filiale, il soutient en effet que « le couple est le fondement de toutes les vertus » (p. 133). Toujours habile à prendre ses adversaires conservateurs à revers, il érige là en modèle le couple mythologique d’Izanagi et Izanami, ou bien recourt à la notion confucianiste de sympathie ( jo 恕) pour appuyer sa démonstration. C’est dans le couple que se forme l’esprit qui détermine le reste des relations sociales. Si la relation conjugale est déséquilibrée, alors toutes les relations sociales seront pareillement des relations hiérarchiques. La transformation des rapports conjugaux serait donc la clé du problème que Fukuzawa soulevait dans ses grands textes des années 1870. Ce serait, entre autres, la clé de la modernisation politique. Qu’attendre des futurs députés, écrit-il en 1885, s’ils sont encore incapables de partager le pouvoir domestique et continuent de mépriser leurs épouses ? Afin de se dégager plus rapidement des façons de penser et d’agir traditionnelles, il suggère que les jeunes couples
n’habitent pas sous le même toit que les parents.
8Malgré tout ce qu’il avait de novateur, le plaidoyer de Fukuzawa nous semble aujourd’hui assez conforme à l’idéologie générale des décennies ultérieures, c’est-à-dire à l’idéal de la « bonne épouse, mère avisée » dont les limites sont celles du foyer. Il n’est pas vraiment question d’une égalité qui s’étendrait à l’espace public, sinon de manière indirecte, à travers l’effet sur les mœurs masculines que Fukuzawa attend d’une évolution dans les relations conjugales. On peut bien sûr considérer que cette égalité au sein du foyer préparait une égalisation plus générale des conditions, à laquelle il semble faire allusion lorsqu’il affirme travailler pour son époque et laisser aux générations futures le soin de plus grandes réalisations (p. 217).
- 3 De nombreux et larges extraits en sont cités dans le texte de Fukuzawa. Une traduction complète exi (...)
- 4 Il contenait en outre des dispositions plus favorables pour les hommes au sujet de l’adultère et du (...)
- 5 Une des rares mentions qu’il en fait en 1899 souligne le décalage entre ce que prévoyait désormais (...)
- 6 Il est certain que Fukuzawa souhaitait depuis longtemps consacrer un essai à La Grande Étude des fe (...)
9Une dizaine d’années sépare le dernier essai des années 1880 de celui dans lequel Fukuzawa concentre son propos sur La Grande Étude des femmes (Onna daigaku 女大学), texte d’inspiration confucianiste datant du milieu de l’époque d’Edo et qui servait de manuel pour l’éducation des jeunes filles3. Il y a là une preuve supplémentaire que la question lui tenait à cœur, mais aussi une occasion de s’interroger sur les limites de son engagement. Le Code civil qui venait d’être promulgué (1898) donnait certes un statut juridique aux épouses, les protégeant dans une certaine mesure, mais sans leur accorder le droit de posséder un patrimoine4. Or il n’en dit rien et l’on peut trouver cela décevant de la part d’un auteur qui avait affirmé que l’éducation des filles aurait peu d’effets si aucun droit ne garantissait l’indépendance économique des épouses (p. 27-29, p. 125). Au soir de sa vie, Fukuzawa préféra, semble-t-il, considérer que le Code tant attendu était dans l’ensemble satisfaisant5. Afin de rester optimiste quant à l’avenir du Japon, certainement, mais aussi parce qu’il évitait les affrontements directs avec le gouvernement et parce qu’il pensait que le principal moteur de l’évolution sociale se trouvait dans la sphère privée. Qu’il ait été déçu par le Code civil, on peut l’imaginer pourtant, et se demander s’il ne se déchaîne pas contre La Grande Étude des femmes précisément parce qu’il ne conçoit pas de critiquer la loi6.
- 7 Voir le compte rendu de Souyri Pierre-François, « Fukuzawa Yukichi, L’Appel à l’étude, traduit, ann (...)
10Le texte de 1899 est donc dans le droit fil des précédents. Les imprécations, de nouveau, contre la débauche masculine laissent penser que Fukuzawa n’avait constaté aucune amélioration à cet égard depuis la fin des années 1880, tandis que La Grande Étude des femmes, dont il avait déjà dénoncé l’influence, continuait d’être lue. Mais on n’y trouve pas, comme le regrette Marion Saucier, de perspective nouvelle. On y retrouve en revanche le côté « donneur de leçons7 » et une tendance, pour servir son propos, à idéaliser l’Occident (laquelle, au sujet du couple, n’était probablement pas sans lien avec sa longue fréquentation de missionnaires étrangers).
11Les textes sont traduits dans un style fluide, celui de la causerie plutôt que du traité, qui les rend très accessibles, conformément à ce que recherchait leur auteur, et qui permet au lecteur de progresser facilement dans les longs, souvent très longs paragraphes de Fukuzawa. La présentation de Marion Saucier, en postface, précise très utilement plusieurs points essentiels. Peut-être, étant donné la masse de l’ensemble et la difficulté de se repérer au moyen de la seule table des matières, un index thématique aurait-il été appréciable pour celles et ceux à qui ce volume offre, outre des réflexions qui n’ont pas toutes perdu leur intérêt, une nouvelle porte d’entrée dans l’œuvre de Fukuzawa.
Notes
1 N’ont pas été inclus les articles publiés par Fukuzawa au milieu des années 1870, à propos desquels on peut lire : Saucier Marion, « Le débat sur le couple dans la Revue de l’an 6 de l’ère Meiji », in Galan Christian & Lozerand Emmanuel (dir.), La Famille japonaise moderne, Arles, Éditions Philippe Picquier, 2011. De cette époque date aussi un passage du livre VIII de L’Appel à l’étude (1872-1876) traitant du même sujet (voir la traduction de Christian Galan, publiée en 2020 par Les Belles Lettres).
2 Le texte de 1888 faisait suite à de nombreux ouvrages et articles traitant du couple parus en 1887, cette vague étant probablement due en partie aux écrits de Fukuzawa publiés peu auparavant, « Les femmes japonaises » (1885) et « Des relations entre les femmes et les hommes » (1886), ainsi qu’à la présence remarquable de quelques femmes dans le Parti de la liberté à cette époque (sur ce dernier point, voir Souyri Pierre-François, Moderne sans être occidental, Paris, Gallimard, 2016 : 145-155).
3 De nombreux et larges extraits en sont cités dans le texte de Fukuzawa. Une traduction complète existe par ailleurs, due à Claire Dodane (Tokyo, Maison franco-japonaise, 1994).
4 Il contenait en outre des dispositions plus favorables pour les hommes au sujet de l’adultère et du divorce. Sur les divers aspects de l’inégalité juridique dans le Code civil de 1898, voir Konuma Isabelle, « Le statut juridique de la femme mariée pendant l’ère Meiji », La Famille japonaise moderne, op. cit.
5 Une des rares mentions qu’il en fait en 1899 souligne le décalage entre ce que prévoyait désormais la loi et ce que prônait La Grande Étude au sujet du divorce (p. 182).
6 Il est certain que Fukuzawa souhaitait depuis longtemps consacrer un essai à La Grande Étude des femmes. Néanmoins, c’est après la promulgation du Code civil qu’il s’est véritablement attelé à sa rédaction. Comme il l’avait indiqué dès 1888 (p. 162), son intention n’était pas de réfuter intégralement les articles de La Grande Étude. Il entendait aussi montrer que certaines recommandations étaient pertinentes pour peu qu’on ne les adressât pas seulement aux femmes. De fait, tous les commentaires de 1899 ne visent pas le contenu même des recommandations. C’est souvent leur effet discriminatoire qui est souligné.
7 Voir le compte rendu de Souyri Pierre-François, « Fukuzawa Yukichi, L’Appel à l’étude, traduit, annoté et présenté par Christian Galan », Ebisu. Études japonaises, 55, 2018 : 254-260.
Haut de pagePour citer cet article
Référence papier
Morvan Perroncel, « Fukuzawa Yukichi, Contre La Grande Étude des femmes. Textes de Fukuzawa Yukichi sur le couple et la famille, traduits et présentés par Marion Saucier », Ebisu, 62 | 2025, 379-383.
Référence électronique
Morvan Perroncel, « Fukuzawa Yukichi, Contre La Grande Étude des femmes. Textes de Fukuzawa Yukichi sur le couple et la famille, traduits et présentés par Marion Saucier », Ebisu [En ligne], 62 | 2025, mis en ligne le 31 décembre 2025, consulté le 06 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/ebisu/12282 ; DOI : https://doi.org/10.4000/162a2
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