1Dans ce numéro spécial, nous posons un regard à la fois rétrospectif et prospectif sur le multiculturalisme canadien, cinquante ans après le discours du Premier Ministre Pierre-Elliott Trudeau, le 8 octobre 1971 à la Chambre des communes qui annonçait que le multiculturalisme serait désormais la nouvelle ligne directrice pour repenser la société canadienne, et particulièrement la place de ses multiples communautés ethnoculturelles issues de l’immigration. Le Canada était alors le premier pays à faire le choix du multiculturalisme, en reconnaissant que tout immigrant pouvait ressentir deux sentiments d’attachement, à ses racines et à son pays d’accueil, sans qu’il y ait de conflit, et que cela faciliterait son inclusion dans l’espace civique de la nation. Le multiculturalisme allait à l’encontre et à contre-courant des politiques assimilatrices pratiquées dans les sociétés occidentales qui réclamaient des immigrants l’abandon progressif de leur culture d’origine pour adopter les valeurs du pays d’accueil.
2Quel bilan et quelle perspective pouvons-nous tirer de cinquante ans de multiculturalisme canadien, qui d’une idéologie au départ est devenu rapidement l’arc-boutant du projet national ? Comment ce multiculturalisme d’État a-t-il pu survivre à l’alternance des gouvernements libéraux et conservateurs, ainsi qu’aux crises de l’immigration dans le reste du monde et au rejet du multiculturalisme par plusieurs pays en Europe ? Pourquoi ce projet de société semble-t-il aujourd’hui plébiscité par une majorité de Canadiens, anciens et nouveaux venus ? Qu’en est-il de la place des groupes dits majoritaires, culturellement ou historiquement, dans ce projet qui semble davantage mettre en avant les groupes ethnoculturels minoritaires.
- 1 Lire à ce sujet l’article de Daniel Meister dans ce volume.
3De nombreux livres et essais ont été publiés entre 2018 et 2023 qui tentent d’apporter une nouvelle perspective sur le multiculturalisme au Canada aujourd’hui, comme le montre la bibliographie sélective à la fin de ce texte. Dans l’ensemble, les auteurs issus des domaines de la sociologie, de la sciences politique ou de la philosophie semblent moins critiques des effets du multiculturalisme sur l’intégration des groupes minoritaires que dans les décennies précédentes (FORBES 2019 ; BERRY & FENG 2021 ; KYMLICKA 2022). Dans la littérature récente, on ne s’attarde plus sur le danger du communautarisme ou sur la nécessité de revoir les politiques du multiculturalisme, ou sur le danger de se partager entre deux « cultures », comme au cours des années 2000 à 2017. On cherche plutôt à évaluer ce que représente l’identité canadienne aujourd’hui pour les groupes minoritaires ou ce que seraient les valeurs du Canada (FORBES 2019 ; FINDLAY 2022). Cependant, plusieurs chercheurs s’intéressent au point de vue des groupes qu’ils appellent « majoritaires » en raison de leur présence historique sur le territoire, comme les communautés autochtones (MACDONALD 2014) ou le Québec francophone (MAY 2022). Ces groupes culturels ne participent pas au multiculturalisme ou n’en approuvent pas les principes. Le Québec francophone a fait le choix de l’interculturalisme et les communautés autochtones ne font a priori pas partie de la « mosaïque » de la population issue de l’immigration (FLERAS & MAAKA 2005). Certains observateurs contemporains du multiculturalisme critiquent non pas le principe mais le récit du multiculturalisme, qu’ils identifient comme un stratagème pour attirer au Canada des migrants sélectionnés. Il est identifié comme « un mythe d’inclusivité » qui « dissimule les aspects totalement opportunistes du multiculturalisme » (BISCAHIE 2019, 27). D’autres cherchent à identifier l’origine de l’idéologie du multiculturalisme au Canada avant 1971, en remontant jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale (MEISTER 2021)1, ou encore à examiner les travaux de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme (LAPOINTE-GAGNON 2018), ou en explorant les racines du concept de pluriculturalisme (BANTING 2023). Globalement, dans la littérature scientifique récente, les observateurs de la société canadienne convergent vers une analyse globale positive des résultats du multiculturalisme en termes d’intégration et de cohésion sociale (FORBES 2019 ; KYMLICKA 2021 ; BANTING et al. 2022). Nous reviendrons sur les nuances à apporter à cet apparent succès dans les paragraphes qui suivent.
- 2 Lire à ce sujet les articles d’Ariane Le Moing, Laurence Delpérié et de Christophe Premat dans ce v (...)
4Parmi les opposants au multiculturalisme dans la sphère politique, on compte le parti majoritaire au Québec (Coalition Avenir Québec) et le Bloc Québécois au niveau fédéral qui défendent les choix de société de la province qui visent à l’intégration des immigrants sur le principe de l’interculturalisme2. Lors d’un débat autour d’un projet de loi (C-226) sur l’exemption de la province du Québec de l’application du multiculturalisme, déposé par Luc Thériault, un député du Bloc Québécois, en juin 2021, ce dernier avait exprimé à la Chambre le point de vue du Bloc sur le multiculturalisme soutenu par le fédéral : « Le Québec refuse de se faire imposer une idéologie politique qui n’a réussi qu’à ghettoïser la différence. Le multiculturalisme ne convient pas au Québec car il ne reconnaît ni ses valeurs communes (notamment le français, l’égalité des sexes et la laïcité de l’État), ni son histoire, ni sa façon de vivre ensemble. Les Québécoises et les Québécois sont les seuls à pouvoir légitimement décider de l’aménagement de leur propre société » (THÉRIAULT 2021).
5Le Québec, bien que n’approuvant pas le modèle du multiculturalisme, ne rejette néanmoins pas les principes sous-jacents de la société canadienne, à savoir l’accueil d’immigrants et leur intégration progressive dans la société d’accueil. C’est ici la querelle permanente entre les décisions du fédéral versus ceux de la « société distincte » qu’est le Québec qui est posée sur la table. En revanche, le seul parti politique, très minoritaire pour l’instant, qui rejette le multiculturalisme en déclarant la « guerre culturelle » contre les nouveaux immigrants est le Parti populaire du Canada qui rassemble des populistes inspirés du trumpisme. Son leader Maxime Bernier souhaite démanteler le multiculturalisme d’État. Il le décrit comme le « culte de la diversité » porté par Justin Trudeau qui serait, selon lui, fasciné par un projet de Canada postnational, sans aucune identité propre (PARTI POPULAIRE DU CANADA 2022).
6Il apparaît donc que dans l’ensemble peu de critiques se font entendre au niveau fédéral et que le modèle multiculturaliste canadien semble clairement entériné. Même le Parti conservateur du Canada, et particulièrement ses membres néo-conservateurs dont le fonds de commerce consistait à critiquer les politiques multiculturalistes considérées comme le projet des Libéraux, ne semblent plus s’attaquer clairement au principe du multiculturalisme, conscient que les opportunités économiques apportées par l’immigration sélective et l’intégration réussie de ces immigrants sont primordiales pour le pays. L’adhésion au multiculturalisme semble donc avoir gagné le soutien de l’ensemble des principaux partis fédéraux, à l’exception du Bloc Québécois. Pour preuve, à l’approche de la prochaine échéance électorale fédérale, l’opposition conservatrice dirigée actuellement par Pierre Poilièvre, ne semble pas critique à l’égard du multiculturalisme, mais plutôt envers les politiques d’immigration du gouvernement actuel, et notamment le recrutement de certaines catégories professionnelles qui ne répondrait pas suffisamment aux besoins économiques du Canada aujourd’hui. Le parti conservateur semble plutôt occupé à courtiser les communautés ethniques du pays qui sont davantage réceptives aux idées conservatrices sur la loi et l’ordre. Poilièvre ne cherche pas à critiquer les fondements du multiculturalisme, ce qui est peut-être dû au fait qu’en 2015, lors des élections fédérales, le Parti Conservateur, mené par Stephen Harper, avait proposé de réviser les principes du multiculturalisme d’État, notamment la liberté religieuse, donnant l’impression de vouloir limiter les droits des immigrants d’origine musulmane, en interdisant le port du niqab durant la cérémonie de citoyenneté. Comme le rappelle Kymlicka, ce choix radical avait vraisemblablement coûté des voix au parti, vaincu dans les urnes, face aux promesses du Parti Libéral de soutenir le multiculturalisme comme choix de société (2021). Malgré tout, d’ici aux prochaines élections, le Parti Conservateur pourrait être amené à courtiser les électeurs tentés par le Parti Populaire, en radicalisant sa position sur le multiculturalisme, comme cela a pu être observé dans le cadre de certaines élections partielles récemment.
7Pour organiser notre propos, nous commencerons par un regard rétrospectif et un rappel de la mise en place du multiculturalisme au Canada sur les cinq décennies, pour observer la manière dont les principes directeurs posés en 1971 ont progressivement été entérinés dans la loi, au point de devenir aujourd’hui un élément essentiel de l’identité canadienne pour les Canadiens. Dans un deuxième temps, nous nous intéresserons à l’adhésion des Canadiens, à la fois des citoyens récemment immigrés ou des citoyens dits de souche, au multiculturalisme, qui semble régulièrement plébiscité dans les enquêtes nationales. Nous nous pencherons sur une enquête publiée en 2022, réalisée à la suite du recensement de 2021 qui révélait une nouvelle répartition dans la population canadienne, indiquant que certains groupes dits majoritaires perdaient progressivement leur représentation numérique. Pour terminer ces quelques réflexions sur cinquante ans de multiculturalisme au Canada, nous regarderons vers l’avenir en nous interrogeant sur la montée des discours racisés au Canada, et sur la place des Autochtones dans ce projet multiculturaliste.
8Pour comprendre l’origine du multiculturalisme en tant que politique d’État, de nombreux analystes remontent à la déclaration du Premier ministre Pierre-Elliot Trudeau annonçant à la Chambre des communes du Canada les raisons, désormais bien connues, qui motivaient la décision de son gouvernement d’introduire « le multiculturalisme comme une voie politique nécessaire pour la nation » (8 octobre 1971). Ce discours s’inscrivait dans le sillage des recommandations de la Commission royale sur le Bilinguisme et le Biculturalisme (volume IV), visant à prendre en compte le « pluralisme culturel et ethnique » des nombreuses communautés issues de l’immigration au Canada. En introduisant le multiculturalisme comme nouveau principe fondateur et directeur de la société canadienne, P-E. Trudeau remettait en question le modèle traditionnel binational-bilingue-biculturel qui était l’héritage du colonialisme au Canada. Cela remettait aussi en question la place prépondérante des deux groupes culturels majoritaires, Canadiens français et anglophones, dont les tensions étaient au cœur de crises récurrentes au pays. Trudeau déclarait en octobre 1971 que tout en reconnaissant qu’il fallait maintenir un pays bilingue, trace de l’héritage des deux pays fondateurs, il ne pouvait pas y avoir un des deux groupes culturels qui affirmait des demandes particulières dans l’espace fédéral : « Car s’il y a deux langues officielles, il n’y a pas de culture officielle, et aucun groupe ethnique n’a la préséance sur les autres. »
9Trudeau préférait retenir les recommandations de la Commission royale qui suggéraient de prendre en compte la contribution « des autres groupes ethniques à l’enrichissement culturel du Canada » en prenant des mesures politiques pour « sauvegarder cette contribution ». La nouvelle politique de multiculturalisme du Canada s’inscrirait alors « dans un cadre bilingue », dans le but « d’assurer la liberté culturelle des Canadiens ». Il s’agissait donc désormais de valoriser l’apport des groupes ethnoculturels au Canada, car l’immigration était essentielle au pays, en permettant aux immigrants de préserver leur culture d’origine, tout en s’intégrant progressivement au Canada bilingue, seule concession à l’intégration, par le travail et grâce à leur engagement civique. Les partisans du multiculturalisme estimaient alors que chaque individu pouvait avoir une « origine ethnique » au cœur de son identité individuelle, mais que cette loyauté ethnique ne l’empêcherait pas de développer une nouvelle loyauté envers son pays d’accueil, en tant que citoyen du Canada.
10Le multiculturalisme était présenté par P-E. Trudeau comme un nouveau récit national efficace et polyvalent pour un Canada moderne. Le Premier Ministre mettait clairement en avant l’idée que le principe du multiculturalisme serait un excellent outil pour attirer de nouveaux immigrants dans une nation moderne et inclusive. Pour tous les Canadiens, anciens et nouveaux, le nouveau principe était la promesse d’une nation plus équitable et plus juste (« fair play for all »), dans une « société inclusive », en travaillant à l’intégration sociale des immigrants, avec pour objectif ultime de favoriser « l’unité nationale ». Enfin et surtout, bien qu’il ne l’ait pas exprimé clairement, Trudeau pensait que le principe du multiculturalisme pouvait être une tactique pour contourner une fois pour toutes les aspirations nationalistes des Canadiens français, suggérant que la nouvelle politique « aiderait à briser les attitudes discriminatoires et les jalousies culturelles » (TRUDEAU 1971).
11Convaincre les détracteurs que « l’identité canadienne ne serait pas minée par le multiculturalisme » a été le tout premier défi de la première décennie qui a suivi la mise en œuvre du multiculturalisme au Canada. Le multiculturalisme était présenté comme un outil politique pour faciliter l’intégration des nouveaux immigrants dans la société canadienne. Le multiculturalisme semblait sans danger pour l’identité canadienne, car les fondements ou valeurs de celle-ci étaient très abstraits en 1971, à savoir l’attachement à la Couronne, au principe dit de « good government » et au bilinguisme. Par ailleurs, bien avant l’introduction du multiculturalisme en 1971, une commission parlementaire avait déjà commencé à réviser les symboles nationaux canadiens afin de les rendre aussi détachables que possible de l’histoire des deux nations dites fondatrices, afin de permettre une identification plus immédiate à des symboles nationaux communs, que tous les groupes ethniques pouvaient partager. Ainsi en 1965, le choix de la feuille d’érable comme symbole neutre mais distinctif pour le nouveau drapeau canadien s’ancrait dans cette nouvelle tendance pluriculturaliste. Ces principes étaient peu partagés par l’autre groupe majoritaire, particulièrement au Québec. Quant aux communautés autochtones, elles étaient alors exclues de la conversation.
12En 1971, l’idéologie multiculturaliste s’est déployée par la mise en place de politiques soutenues par le gouvernement fédéral, par le vote d’un budget dédié à soutenir les groupes culturels minoritaires qui démontraient « un désir et un effort pour continuer à se développer » et leur capacité « de croître et de contribuer au Canada ». En d’autres termes, le gouvernement établissait un contrat moral et civique, lié à l’allocation d’aides aux groupes ethnoculturels qui s’engageaient à préparer leurs membres déjà installés au Canada ou les futurs immigrants de ce groupe ethnoculturel, à s’engager dans leur préparation à la citoyenneté. Un soutien financier leur serait accordé pour valoriser leurs activités culturelles si, en retour, ces groupes ethniques montraient un certain intérêt à promouvoir l’enseignement du français ou de l’anglais auprès des membres du groupe et à les engager à suivre des cours de citoyenneté (« pour surmonter les obstacles culturels à la pleine participation à la société canadienne »).
13Ce contrat moral devait donc être initié et soutenu par chaque groupe ethnoculturel car il était rappelé que le gouvernement ne pouvait pas et ne devait pas « prendre sur lui la responsabilité de la viabilité continue de tous les groupes ethniques ». En d’autres termes, tous les groupes ethniques qui souhaitaient être « parrainés » devaient d’abord montrer leur dynamisme et surtout leur volonté de s’organiser en association ou communauté (par un « effort personnel ») et ainsi manifester un certain intérêt pour la promotion de la citoyenneté et de l’engagement civique parmi leurs membres. En retour, le gouvernement encouragerait des moments d’échange entre tous les Canadiens, afin de favoriser une meilleure compréhension entre eux et de promouvoir l’unité nationale. Le contrat libéral de P-E Trudeau avec les groupes ethniques avait été clairement énoncé lors du débat. L’annonce de ces nouvelles politiques fédérales avaient alors recueilli le soutien du Parti Conservateur et du Nouveau Parti Démocratique. Tous semblaient approuver la finalité du multiculturalisme pour le pays, qui en encourageant « la diversification culturelle dans un cadre bilingue » visait à développer « l’identité canadienne, en renforçant la participation citoyenne, en renforçant l’unité canadienne » (CHAMBRE DES COMMUNES 1971).
14En 1982, les principes du multiculturalisme étaient inscrits dans la nouvelle Charte des Valeurs et des Libertés, garantissant aux individus et aux groupes ethniques le respect des différences culturelles au Canada, et faisant du multiculturalisme une valeur centrale, en l’inscrivant dans l’identité canadienne. Puis en 1988, sous le gouvernement conservateur de Brian Mulroney, la loi sur le Multiculturalisme canadien fut votée officiellement, qui stipulait que le gouvernement du Canada reconnaissait que « la diversité des Canadiens sur le plan de la race, de l’origine nationale ou ethnique, de la couleur et de la religion » constituait « une caractéristique fondamentale de la société canadienne » et s’engageait à mener « une politique de multiculturalisme visant à préserver et à mettre en valeur le patrimoine multiculturel des Canadiens ». Tous les groupes, et tous les citoyens individuellement, étaient concernés, y compris les communautés autochtones dont les droits ancestraux et traditionnels étaient aussi reconnus par la Charte. Par la loi de 1988, les gouvernements du Canada s’engageaient alors à travailler « à la réalisation de l’égalité de tous les Canadiens dans la vie économique, sociale, culturelle et politique du Canada » (SITE WEB DE LA LÉGISLATION 1988) La nation canadienne avait clairement construit son dénominateur commun autour du multiculturalisme et ses principes d’équité et de protection des citoyens semblaient indéboulonnables. De nombreux pays européens, américains et l’Australie furent alors inspirés par les résultats positifs de ces politiques multiculturalistes au Canada, et particulièrement par les résultats obtenus en termes d’attractivité des immigrants et d’adhésion, somme toute rapide, de ces nouveaux citoyens au projet national. Le multiculturalisme était devenu une source d’inspiration pour les sociétés occidentales, à la recherche d’un nouveau modèle d’intégration pour les immigrants de première et seconde générations (KYMLICKA et BANTING, 2017).
15Cependant dans le contexte global de la montée du terrorisme, nourri par une certaine radicalisation religieuse contre les valeurs libérales des pays occidentaux, et ce au sein même de ces pays d’accueil, un vaste mouvement de critique contre les politiques multiculturalistes dites d’État (« backlash »), menèrent à un véritable rejet de celles-ci et un retour en arrière des gouvernements européens à partir de 2007-2008, vers des politiques plus fermement assimilationnistes, nourries par des discours néoconservateurs, dont la cible était les immigrants de première ou deuxième générations d’origine musulmane (VERTOVEC et WESSENDORF, 2009).
16Le Canada n’était pas exempt de controverses liées aux craintes de la montée d’un discours religieux musulman, jugé intégriste. Un groupe ethnoculturel, dont le Canada se devait de respecter les croyances religieuses quoi qu’elles soient, selon les principes d’équité inscrits dans la Charte des Libertés, pouvait-il mettre en péril les libertés et valeurs occidentales du Canada ? Tel était l’état du débat au moment où, en 2007, un nouveau gouvernement mené par le conservateur Stephen Harper, arrivait au pouvoir. Les débats de l’époque portaient sur les dangers du communautarisme, particulièrement lorsque celui-ci était porté par des leaders religieux, dans le cadre d’un Canada multiculturaliste que certains trouvaient trop laxistes vis-à-vis des libertés accordées aux groupes minoritaires. (KYMLICKA 2021)
17Le gouvernement Harper, sous l’influence de Jason Kenney, nommé secrétaire d’État au multiculturalisme en 2007, puis ministre de la Citoyenneté et de l’Immigration, s’était d’abord inscrit dans une politique multiculturaliste assumée, pour encourager l’immigration sélective vers le Canada. Mais au fur et à mesure des années, et vraisemblablement influencé par la pression de mouvement néoconservateurs aux Etats-Unis et en Europe, avait de manière « furtive » (ABU LABAN 2014) resserrer l’application du multiculturalisme et le soutien aux groupes minoritaires, en mettant l’accent progressivement sur le contrat de citoyenneté comme finalité du multiculturalisme au Canada (GRIFFITH 2013). Suite aux tensions suscitées par les « accommodements religieux », le gouvernement conservateur de Stephen Harper avait progressivement révisé la présentation du contrat moral et civique proposé aux nouveaux citoyens, pour insister sur les devoirs de ceux-ci davantage que sur les droits multiculturels de ces derniers, en introduisant, dès 2011, l’interdiction du port du voile intégral lors de la cérémonie de citoyenneté.
18Jason Kenney avait également révisé la brochure Look at Canada destinée aux futurs immigrants et rédigée sous le gouvernement libéral de Jean Chrétien, dans le but de promouvoir un nouveau programme Discover Canada à partir de 2009. La nouvelle version du guide pour les immigrants mettait l’accent sur les devoirs des nouveaux arrivants envers le Canada, qui leur étaient conférés par l’obtention de la citoyenneté canadienne. L’accent était clairement mis sur les « valeurs du Canada » (la monarchie, l’armée et l’ordre public) que les nouveaux arrivants devaient désormais intégrer et professer pour réussir leur examen de citoyenneté (GRIFFITH 2013). On comprend mieux le qualificatif de « furtive » apposé par la chercheuse Yasmeen Abu-Laban à la tactique du gouvernement conservateur à l’égard du multiculturalisme (2014), car cette tentative de limiter l’inspiration libérale du projet national, afin de resserrer le contrat moral et civique entre l’État et les futurs citoyens, avait été prise sans véritable consultation par Jason Kenney, contre les recommandations des haut-fonctionnaires du ministère de l’immigration (GRIFFITH 2013).
19Le Parti Conservateur du Canada semblait s’attaquer en quelque sorte aux fondements du multiculturalisme. La cour fédérale du Canada saisie par une requérante, Zunera Ishaq, avait d’ailleurs fait une lecture en ce sens de l’interdiction du port du niqab lors de la cérémonie de citoyenneté. Cette lecture critique avait été confirmée par la Cour d’appel du Canada, en septembre 2015, lorsque les juges interpellés par le gouvernement Harper suite à la décision de la cour fédérale, avaient considéré que cette interdiction portait bien atteinte à la liberté religieuse de la requérante, et mettait en péril la Charte des Droits et des Libertés du Canada. L’affaire du niqab avait déstabilisé la campagne électorale de 2015, les Conservateurs ayant promis, s’ils étaient élus, de légiférer sur les droits et devoirs des immigrants pour éviter que le discours intégriste religieux ne s’immisce au Canada, en ciblant ainsi les Musulmans. Comme le rappelle Will Kymlicka qui analyse très bien cet événement, une victoire du parti aurait pu mener à une révision du multiculturalisme au Canada, puisque le premier ministre de l’époque avait promis d’envisager « toutes les options juridiques » puisque la Cour suprême n’approuvait pas l’interdiction du niqab (2021). Le philosophe conclut que cette tentative d’attaquer les droits fondamentaux des Canadiens, notamment le principe d’équité et d’égalité quelles que soient leur culture, leur race ou leur religion, avait mené à la défaite des Conservateurs face aux électeurs. Cela avait également montré la « résilience » du multiculturalisme, près de cinquante ans après sa conception (KYMLICKA 2021).
- 3 On peut aussi consulter le projet de recherche de Kymlicka et Banting qui comparent et mesurent ann (...)
20La « résilience » du multiculturalisme au Canada, l’apparent succès de ce projet de société, envers lequel nous allons analyser l’adhésion des citoyens eux-mêmes, ne doit pas nécessairement nous amener à clamer l’existence d’un exceptionnalisme canadien. La réussite du multiculturalisme tient en grande partie aux politiques d’immigration du pays, qui sont très sélectives. Clairement, les politiques d’immigration du Canada sont les fourches caudines à travers lesquelles tout immigrant doit d’abord passer, avant de prétendre à candidater à une résidence permanente et finalement au statut de citoyen. Le recrutement d’immigrants compatibles avec les projets économiques et sociétaux du pays est donc l’étape préalable au succès du multiculturalisme d’État (KYMLICKA et BANTING, 2016)3.
21Contrairement aux nations européennes ou aux États-Unis, où les crises migratoires depuis les années 2010, et la montée inexorable du nombre de réfugiés remettent en question les principes d’intégration ou d’interculturalisme à la base de nombreuses démocraties libérales occidentales, le Canada n’a jamais cessé de sélectionner ses immigrants, jusqu’aux réfugiés que le pays choisit de parrainer ou non, avant qu’ils ne s’installent au Canada. Pour les migrants potentiels, souvent issus d’Amérique latine, le statut de travailleurs étrangers temporaires qui ne donne pas accès à la résidence permanente facilement, ou à des classes en français ou en anglais, a été mis en place. Le succès de ces migrants pour obtenir la résidence permanente et éventuellement la citoyenneté, est donc ralenti par de nombreux obstacles imposés par les autorités. La fermeture en mars 2023 du Chemin Roxham, porte d’entrée de l’immigration illégale au Canada depuis plusieurs années, marque également un resserrement des politiques d’accueil vis-à-vis des migrants.
22Du point de vue du gouvernement, on pourrait également considérer que l’échec de ces travailleurs temporaires à obtenir la résidence permanente, est dû à l’absence d’une communauté culturelle déjà présente et bien intégrée au Canada. Dans le contrat civique avec les communautés ethnoculturelles, le soutien à leurs propres immigrants (« self-support ») est la contrepartie pour obtenir l’engagement de l’État. Dans le cas de la communauté latino-américaine, elle ne représente que 1,6% de la population totale du Canada (RECENSEMENT 2021) de sorte que les migrants issus des pays sud-américains se retrouvent souvent sans soutien collectif pour défendre leurs droits et pour les aider dans les étapes vers l’intégration (BINFORD 2019).
23À l’inverse, les immigrants qui bénéficient du soutien d’une communauté ethnique déjà bien implantée, franchissent plus facilement les étapes vers la résidence permanente, à la condition d’avoir un emploi stable au Canada, vers le rassemblement familial et en enfin vers la préparation à la citoyenneté qui requiert un test de connaissances des valeurs du Canada et des droits des citoyens (Discover Canada), et un test de langue réussi (en français ou en anglais). Irene Bloemraad a montré comment les politiques de multiculturalisme au Canada tendent à permettre aux groupes d’immigrants de participer plus rapidement et plus efficacement aux institutions politiques ou provinciales, grâce aux programmes de multiculturalisme, en facilitant d’abord l’intégration dans la communauté culturelle, puis la préparation des nouveaux arrivants dans le groupe (2006). Sans communauté culturelle en soutien, l’intégration est plus difficile.
24Les fourches caudines imposées à l’immigration au Canada rappellent à l’immigrant potentiel qu’il n’y a pas de contrat de citoyenneté immédiat, même dans un pays qui promet le « multiculturalisme » comme projet de société. Comme l’expliquent Anna Triandafyllidou et ses collègues, « la perspective de l’établissement, de l’intégration et de la naturalisation, conçue comme un processus quasi linéaire dans le cadre de la citoyenneté multiculturelle, n’est plus disponible ou, du moins, n’est plus considérée comme la norme », même au Canada (2017). Le Canada a toujours cherché en premier lieu la compatibilité avec ses valeurs et ses besoins dans le recrutement des nouveaux arrivants, selon un certain nombre de critères qui correspondent d’abord aux besoins économiques du pays. Nous avons vu qu’une fois au Canada, plusieurs années s’écoulent avant que les immigrants puissent prétendre à la résidence permanente, avant de demander la citoyenneté.
25Ce qui différencie le Canada de nombreuses démocraties occidentales dont les valeurs identitaires sont ancrées dans des racines culturelles et linguistiques profondes, fondées sur une « approche centrée sur la nation » (TRIANDAFYLLIDOU 2017), c’est le fait que le contrat de citoyenneté à proprement dit n’est pas fortement fondé sur l’intégration à une culture, mais davantage sur un contrat moral basé sur l’engagement civique du citoyen à respecter et à protéger les « valeurs » du pays d’accueil, en échange d’une protection des libertés civiques et multiculturelles des citoyens (les « droits »).
26Le serment de citoyenneté prononcé, puis signé, dans le cadre d’une cérémonie présidée par un juge ou un officier de l’État, permet au futur citoyen de contractualiser et de sacraliser son engagement vis-à-vis du Canada. Aujourd’hui, les nouveaux citoyens doivent prêter serment d’allégeance au monarque, en jurant qu’ils obéiront aux lois, qu’ils rempliront leurs devoirs envers le Canada et qu’ils reconnaîtront les droits ancestraux issus des traités des peuples autochtones, en échange de la protection par le Canada de leurs libertés, en tant qu’individus et en tant que membres d’un groupe ethnoculturel. Ainsi, parmi ses « valeurs » fondamentales, le Canada liste le multiculturalisme qui représente l’identité principale du pays, et depuis 2021, s’est ajoutée la réconciliation avec les peuples autochtones (Serment de citoyenneté 2021). En d’autres termes, le multiculturalisme est l’outil politique qui facilite l’accueil d’immigrants issus de cultures diverses en facilitant leur intégration progressive au Canada, et en même temps une valeur fondamentale auquel les immigrants doivent adhérer pour devenir citoyens.
27Observons maintenant autour de quels principes se développe cette adhésion, en analysant les résultats d’une enquête récente (ENVIRONICS 2022) sur le sentiment d’appartenance au Canada, et la place du multiculturalisme parmi les symboles ou valeurs que les répondants identifient comme canadiens.
28Comment peut-on mesurer l’adhésion des Canadiens au multiculturalisme aujourd’hui ? Si l’adhésion est forte, est-il possible d’inférer que le multiculturalisme est partagé par tous et donc un succès pour le pays ? La question est complexe car le multiculturalisme revêt deux dimensions, à la fois une dimension politique et une dimension plus sentimentale. Que mesure-t-on alors ?
29Soutenir le multiculturalisme peut indiquer d’une part que les citoyens adhèrent aux politiques d’État liées à la promotion du multiculturalisme au Canada, c’est-à-dire au recrutement actif et sélectif d’immigrants, à la promotion du Canada comme destination multiculturelle, au soutien de l’État à des projets communautaires, à l’organisation de cours destinés aux immigrants (de langue, ou de préparation à la citoyenneté), au financement de services aux personnes dans plusieurs langues… La mise en place de ces politiques implique le vote d’un budget qui peut varier selon les choix politiques des gouvernements en place. On pourrait donc mesurer le soutien des Canadiens sur ce point, à la couleur politique de leur vote lors des élections fédérales. En septembre 2021, lors du dernier scrutin fédéral, le Parti Libéral, clairement pro-multiculturalisme, a recueilli 32,62% des voix, contre 33,74% pour le parti Conservateur du Canada, devenu plus modéré dans ses critiques des politiques multiculturalistes depuis la défaite de 2015. Quant aux partis anti-multiculturalisme, le Bloc Québécois a recueilli 7,64% de voix, et le Parti populaire 4,94%. Au vu de ces résultats, il est donc difficile de se baser sur le suffrage populaire en faveur de l’un ou l’autre des parties pour décrypter un quelconque rejet du multiculturalisme par les citoyens, ou en déduire une forte adhésion, d’autant que les budgets dédiés à ce volet restent relativement stables depuis 2010, et ce quel que soit le gouvernement en poste (autour de 3 millions de dollars CAN par an).
30Il est sans doute plus intéressant de s’appuyer sur des enquêtes d’opinion pour mesurer l’autre dimension du multiculturalisme, à savoir l’attachement plus personnel et sentimental des Canadiens à ce projet de société, basé sur l’équité entre les groupes culturels minoritaires et la valorisation de leurs contributions dans l’espace publique. Nous prendrons donc en compte une enquête réalisée auprès de la population en 2022, par l’institut de sondage Environics. L’enquête porte sur l’identification des Canadiens aux valeurs de la nation, c’est-à-dire à une sorte de « nationalisme multiculturel » (KYMLICKA 2021).
31Pour mesurer le niveau de cohésion sociale au Canada et donc d’intégration dans la société d’accueil, Soroka, Johnston et Banting ont examiné plusieurs variables relatives à la perception de l’identité nationale, qu’ils analysent comme un ensemble de valeurs et d’attitudes sociales qui seraient partagées par les Canadiens. Parmi ces variables, la participation sociale et politique des groupes culturels leur semble important à mesurer pour évaluer le niveau de cohésion sociale et d’intégration, dans une nation multiculturelle (2007). L’institut Environics s’appuie entre autres sur cette variable.
32L’enquête sur l’identité canadienne de 2022 s’inscrit dans le cadre du projet « Focus Canada », confié à l’institut de sondage Environics au milieu des années 1980 (ENVIRONICS 2022). Depuis cette date, des sondages sur l’identité canadienne et sur la cohésion de la nation sont réalisés par l’institut. Ces enquêtes régulières mesurent l’auto-identification (self-identification) des sondés, tous citoyens canadiens, à l’identité canadienne. En septembre 2022, 2000 Canadiens, de troisième, seconde ou première générations, ont donc été invités à identifier ce qui pour eux représentaient les symboles et les valeurs du Canada. L’objectif de ces sondages est de tester l’évolution de la représentation de l’identité nationale, par les Canadiens eux-mêmes. Au fil des années, les participants sont donc invités à répondre à des questions mesurant leur « sentiment d’appartenance », et leur « fierté » d’être canadiens. En 2022, une liste de symboles et de valeurs étaient proposés auxquels ils ont pu s’identifier ou non, parmi eux : le drapeau, la reine qui venait de décéder (pas la monarchie), le hockey, le système de santé, le système scolaire, l’hymne national, la Charte des droits et libertés, le bilinguisme, le multiculturalisme et la reconnaissance des groupes autochtones, ajout récent à la liste des symboles et valeurs. Les répondants ont été identifiés par leur âge, leur ville, leur sexe, la date de leur immigration, et leur « race » (blanc ou racisé), qui est une catégorie récemment ajoutée.
33Selon l’institut de sondage, « l’enquête récente confirme que la force de cette fierté est quelque peu inférieure à celle des décennies précédentes », et que l’adhésion à certaines valeurs a évolué. Par exemple, l’adhésion au multiculturalisme, une valeur nationale, est en très nette hausse, alors que l’identification aux symboles plus traditionnels du Canada (la reine, l’hymne national, le hockey) décline. En 2022, la Charte des droits et libertés, le système de santé et le système d’éducation du Canada ont reçu le plus grand soutien des personnes interrogées, comme dans les années précédentes. Mais, pour la première fois, trois autres éléments ressortent également comme étant « très importants » dans leur auto-identification aux symboles et valeurs du Canada : le drapeau, le multiculturalisme et les peuples autochtones (ENVIRONICS 2022, focus 3), ce qui amène les analystes à conclure que « les éléments relatifs à la diversité du Canada - tels que le multiculturalisme, la Charte des droits et libertés, et les peuples autochtones - sont tous de plus en plus susceptibles d’être considérés comme très importants pour l’identité canadienne » (ENVIRONICS 2022). En 2022, ce sont donc les valeurs collectives du multiculturalisme, du projet social du Canada (système d’éducation et système de santé) et du projet de réconciliation avec les Autochtones, qui recueillent l’adhésion des sondés.
34Dans toutes les réponses aux questions sur les symboles pris individuellement, les chiffres d’adhésion sont toujours supérieurs à la moyenne, mais il atteint 64% pour le multiculturalisme, (question 6E), puisque les répondants estiment qu’il est « très important » dans leur processus d’identification au Canada. Le terme est utilisé de manière générique, sans que ne soit réellement détaillé s’il s’agit d’un soutien pour les politiques d’accueil multiculturelles, ou bien du fait que la société valorise tous les groupes culturels. Les Canadiens « racisés » sont les plus enthousiastes : 75 % des immigrants récents, désormais citoyens, soutiennent le multiculturalisme et le considèrent comme « très important » pour leur identité. C’est également le cas de 72% des Canadiens de la seconde génération contre 57 % des Canadiens de la troisième génération (ENVIRONICS 2022, focus 13). Cette dernière génération rassemble davantage de Canadiens de souche, ou d’origine européenne.
- 4 Lire à ce sujet l’article de Lindsey Paek sur les jeunes Coréens-Canadiens dans ce numéro.
35Si l’on considère l’âge des répondants, 78% des 18-29 ans estiment que le multiculturalisme est « très important »4, contre 62% pour les 45-59 ans et 54% pour les 60 ans et plus. Enfin, si l’on considère la répartition des réponses par « race » : 79% des personnes identifiées comme « racisées » soutiennent le multiculturalisme, contre 59% pour les « Blancs ». De même, les chiffres reflétant l’opinion des première et seconde générations sur le drapeau et la Charte des droits indiquent un soutien important, supérieur à la moyenne, pour les participants « racisés », avec un chiffre record de 81% qui font l’éloge de la Charte des droits et des libertés, qui est le symbole de la reconnaissance de la diversité et de l’équité entre les groupes ethnoculturels et entre les citoyens du Canada, en garantissant le multiculturalisme.
36Selon Environics, depuis la date à laquelle cette enquête a été menée pour la première fois, la proportion de Canadiens affirmant que le multiculturalisme est très important est passée « de 35 % en 1994 à 64 % aujourd’hui » (ENVIRONICS 2022, focus 7). L’enquête nationale de 2022, 50 ans après la mise en place du multiculturalisme, montre qu’une grande partie de la population considère que cette politique et ce projet de société sont typiquement canadiens, puisque le multiculturalisme apparaît comme le premier marqueur identitaire du Canada à leurs yeux. Il est en particulier soutenu et plébiscité par les répondants « racisés », ceux qui viennent de bénéficier de ce contexte multiculturaliste pour progressivement s’intégrer à la société d’accueil, à savoir les citoyens issus de la première ou deuxième génération. Les chiffres semblent donc montrer une réussite de la politique de la diversité culturelle, favorisant l’installation et l’intégration des groupes ethnoculturels, encouragée par le Parti Libéral depuis 2015. De même, de manière prospective, le fait que le multiculturalisme et la Charte des droits et des libertés soient ainsi plébiscités par la génération Z, qu’ils soient nouveaux Canadiens ou Canadiens de naissance, comme deux symboles du Canada auxquels ils s’identifient en priorité, semble annoncer une adhésion soutenue au multiculturalisme dans les années à venir.
- 5 Le recensement de 2021 a identifié les catégories suivantes comme « racisées » : Asie du Sud / Amér (...)
37Cette enquête est particulièrement intéressante par rapport à la diversité de la population canadienne dans les années à venir. Elle a été réalisée après la publication du recensement de 2021 qui marque un tournant dans l’histoire de la population au Canada. En effet, le dernier recensement montre que la démographie du Canada évolue progressivement vers un renversement des rapports numériques entre groupes culturels, notamment entre groupes traditionnellement majoritaires et minoritaires. Les groupes européens qui constituaient la principale base de la population au XXème siècle sont désormais en déclin, tandis qu’un Canadien sur quatre est désormais « racisés » (racialized), c’est-à-dire « non blanc » (27,3%)5. Il est donc intéressant de constater qu’en une décennie, l’évolution vers une plus grande diversité de la population canadienne, avec l’arrivée de nouveaux groupes ethnoculturels d’Asie du Sud, du Moyen-Orient ou d’Afrique, a été confirmée par le recensement, ce qui a conduit l’institut de sondage à diversifier ses 2000 répondants, en tenant compte du pourcentage de citoyens dit « racisés ». Des projections récentes, dans le sillage des derniers chiffres du recensement, montrent également que la population devrait continuer à se diversifier dans les années à venir (de 29,1% à 34,0% d’ici 2041) (STATISTIQUE CANADA 2022). L’enquête prend donc en compte les opinions de cette nouvelle société canadienne.
- 6 Voir le texte du nouveau serment de citoyenneté (2021) dans le guide d’études « Découvrir le Canada (...)
38Les sondés issus de la première et seconde générations semblent donc être satisfaits de cette intégration à la société canadienne. Les répondants défendent ce qu’ils reconnaissent comme de nouveaux symboles identitaires : « Le multiculturalisme et les peuples autochtones »6 qui sont « à leur plus haut niveau historique, par rapport aux symboles traditionnels d’identification nationale tels que le drapeau, l’hymne ou la Reine » (ENVIRONICS 2022). Les résultats de l’enquête de 2022 font écho à l’analyse de Kymlicka sur celle de 2019, quand il observait déjà « une convergence de vues entre les Canadiens de naissance et les immigrants sur les niveaux élevés de fierté et d’identification à une conception multiculturelle de la nation canadienne. » (KYMLICKA 2021). Mais cette adhésion à certaines valeurs du Canada comme la Charte des libertés, le multiculturalisme et pour les plus jeunes, la reconnaissance des droits des autochtones, suffit-elle à réellement marquer une adhésion à la nation ? Ou bien cette enquête révèle-t-elle qu’il y a bien adhésion aux valeurs attachées au multiculturalisme, mais que les symboles dits traditionnels ou identitaires du Canada régressent dans le soutien des nouveaux citoyens ? Il apparait que le « nationalisme » traditionnel, identifié comme le ciment de la cohésion sociale par les partis conservateurs et le Bloc québécois, est désormais remplacé par du « nationalisme multiculturel », tendance que Kymlicka avait observée suite à l’enquête d’Environics de 2019 (KYMLICKA 2021).
39Il semble donc, à la lecture globale de cette enquête, que cinquante ans après son introduction dans la société canadienne, le « multiculturalisme » est devenue une valeur fondamentale pour une majorité de Canadiens. Ce projet de société participe à la définition de l’image du Canada en tant que pays « accueillant », « libéral », « ouvert d’esprit » et « diversifié », auprès des jeunes et des nouveaux Canadiens. L’enquête révèle un apparent « plébiscite de tous les jours » envers le principe du multiculturalisme en tant que projet national (pour paraphraser Ernest Renan dans sa conférence « Qu’est-ce qu’une nation » en 1882), qui semble montrer que cinquante ans après son « invention », ce projet de société est très bien ancré dans la vie quotidienne des anciens et des nouveaux Canadiens, qui ne semblent pas douter de l’importance de ses principes pour intégrer les nouveaux citoyens et donc promouvoir la cohésion sociale.
- 7 Lire à ce sujet, l’article d’Andrew Ives dans ce volume.
- 8 Le positionnement du ministre (ou du secrétaire d'État) chargé du multiculturalisme a changé réguli (...)
40Ces résultats valident donc les objectifs du gouvernement actuel, à savoir la promotion du multiculturalisme comme une valeur centrale pour l’identité du pays, et comme marque de fabrique en quelque sorte7. Ce discours s’adresse aux futurs immigrants, notamment dans les brochures récentes (Discover Canada) produites par le ministère de l’Immigration, des Réfugiés et de la Citoyenneté (2023)8 qui gère aussi le dossier du multiculturalisme. Ce discours confirme que le multiculturalisme a une visée « intégrative », qu’il s’agit d’un tremplin vers l’intégration économique, politique ou sociale « dans les divers réseaux et espaces de la société civile ». Ce discours créé en quelque sorte un cercle vertueux en faveur du multiculturalisme, puisque l’unique attente des immigrants est bien celle d’une intégration facilitée dans le pays d’accueil, et pas forcément l’adhésion aux autres valeurs ou symboles canadiens plus traditionnels. Ceci pourrait à terme amener les Canadiens à ne plus reconnaître le roi (la monarchie) ou l’hymne national ou le drapeau, comme des symboles identitaires du Canada.
41Dans cette dernière partie, la réflexion de l’auteur se fait plus personnelle. Nous prendrons en compte la montée du racisme au Canada d’une part, en analysant la réponse du gouvernement actuel qui semble entériner les divisions raciales, inspiré du wokisme venu des États-Unis, ce qui pourrait fragiliser les fondements d’équité du projet multiculturaliste. Nous reviendrons également sur la place des communautés autochtones dans le projet de société pour réfléchir à leur contribution à l’espace de la nation. Sont-ils un des groupes ethnoculturels de la mosaïque canadienne ou bien faudrait-il les considérer comme un groupe majoritaire, à part, dans le projet multiculturaliste ?
42L’enquête d’Environics pourrait, par certains aspects, confirmer que les nouveaux citoyens canadiens ne s’identifient pas aux symboles traditionnels, aux yeux des partisans de la fin du multiculturalisme d’État, ceux dont la référence est un modèle nationaliste assimilationniste, comme le Bloc Québécois ou le Parti populaire du Canada, qui défendent en priorité les valeurs traditionnelles du Canada ou du Québec, à savoir la langue, la culture du groupe majoritaire, le drapeau, l’hymne, et la monarchie pour le Parti populaire.
43Le déclin de l’adhésion aux valeurs dites traditionnelles, le glissement ou l’effacement de celles-ci en faveur d’une idéologie, le multiculturalisme, identifiée parfois comme « wokiste » par ses détracteurs, peut alors expliquer la montée d’un discours raciste au Canada de la part de certains populistes ou de manière plus systémique dans les services de l’État. Depuis plusieurs années, les Canadiens dits « racisés » et les Autochtones se plaignent que les services aux citoyens (police, justice, santé, éducation…) tendent à les discriminer, comme l’attestent plusieurs exemples choquants, relayés dans les médias ces dernières années et les rapports parlementaires sur le sujet du racisme systémique (MCKAY 2021).
44Il faut donc tenir compte de cette montée du racisme, source de divisions insidieuses, malheureusement présent au cœur de nombreuses sociétés occidentales, dans notre analyse prospective sur le multiculturalisme. Cependant, dans le cas du Canada multiculturaliste, on peut s’étonner de voir apparaître dans le discours de l’État qui est censé considérer l’apport des groupes ethniques au Canada uniquement du point de vue de leur culture (en y incluant la religion), un nouveau paradigme, la « race », qualificatif ou catégorie qu’on pensait avoir banni des discours progressistes et humanistes depuis le XXème siècle, et qui est désormais inscrit dans le vocabulaire officiel du multiculturalisme avec l’adjectif « racisé ».
45En 2021, les questions à réponses multiples ont conduit les recenseurs à identifier 450 origines ethniques et culturelles, 200 lieux de naissance, 100 religions et 450 langues parmi la population du Canada (STATISTIQUE CANADA 2021). La différence entre ce recensement et le précédent en 2016, est que le concept de « minorité visible » qui était utilisé auparavant dans la loi sur l’équité en matière d’emploi, ou bien dans la Charte des droits et libertés, est maintenant remplacé par le concept de « groupe racisé » pour désigner les personnes « autres que les Autochtones, qui ne sont pas de race blanche ou qui n’ont pas la peau blanche ». C’est donc bien la catégorie de la race qui entre dans le discours du multiculturalisme. Les personnes qui appartiennent à des « groupes racisés » sont identifiées comme étant « sud-asiatiques, chinoises, noires, philippines, arabes, latino-américaines, sud-est asiatiques, ouest-asiatiques, coréennes et japonaises ». Le rapport du recensement de 2021 insiste sur l’idée d’individualité, « chaque personne possède un ensemble unique de caractéristiques qui la distinguent des autres.». Parmi ces caractéristiques, la couleur de la peau qui était placée sous le chapeau plus général de « minorité visible » depuis toujours, est désormais prise en considération et associée au concept essentialiste de race.
- 9 Extraits des discussions sur le choix de la terminologie d’octobre 2023 : « Le terme « racisé » éta (...)
46Le recensement de 2021 indique que les « groupes racisés » au Canada sont en croissance formant 16,1% de la population. (STATISTIQUE CANADA 2021) Le choix du terme « racisé » contre « minorité visible », utilisé dans les discours politiques et dans les médias depuis 2020 au Canada, semble être entériné par Statistique Canada a posteriori, lors d’une consultation de la population organisée en octobre 2023 sur la terminologie à utiliser. Statistique Canada explique que le terme « racisé » utilisé dans certaines questions du recensement, avait choqué plusieurs recensés. Selon l’organisme, la consultation récente n’a pas vraiment débouché sur un consensus, loin de là, puisqu’il indique que le choix du terme « racisé » était « l’option la plus controversée ». Le terme semble offensant pour les « francophones » consultés qui préfèrent « groupe de population », mais aucun autre vocabulaire n’a satisfait les consultés. Le terme « racisé » semble donc validé à la condition de l’accoler au terme « groupe », et ce malgré l’absence de consensus, car selon Statistique Canada: « un certain nombre de participants préfèrent le terme « groupes racisés ». Ils ont fait remarquer que le terme « racisé » est déjà utilisé par divers ministères, par les gouvernements provinciaux et municipaux et dans les médias. Ils ont également fait valoir que ce terme présentait plus précisément la race en tant que construction sociale en mettant l’accent sur le processus de « racisation »9. En d’autres termes, il semble que l’incursion graduelle de ce concept relativement clivant pour catégoriser la population, fait simplement écho à son utilisation par les médias et les politiques nord-américains, sans réelle réflexion préalable sur son impact sur la politique multiculturaliste.
47L’évolution du vocabulaire en faveur d’une inflexion sur les questions raciales au sein de la société canadienne est en fait observable dans les discours annuels du premier ministre Justin Trudeau lors de la journée du Multiculturalisme, le 27 juin. En 2016, dans son premier discours en tant que Premier Ministre, Trudeau évoquait le fait que tous les Canadiens étaient égaux, « Quels que soient notre religion, notre lieu de naissance, la couleur de notre peau ou la langue que nous parlons, nous sommes des membres égaux de ce grand pays. » Certes la « couleur de peau » était mentionnée mais il n’insistait pas particulièrement sur la question de discrimination. Il soulignait l’importance du multiculturalisme comme faisant partie du « tissu national ». Il le plaçait sur un pied d’égalité avec le drapeau, parmi les valeurs et symboles du Canada. En juin 2019, Trudeau revenait sur les tensions racistes qui étaient visibles en Europe, où la montée de discours discriminatoires vis-à-vis des populations de religion musulmane faisait l’actualité. Pour Trudeau, le multiculturalisme immunisait en partie le Canada et le plaçait comme un exemple à suivre, car la tolérance et le dialogue interculturel étaient au cœur de son projet de société : « Nous ne sommes pas non plus à l’abri de l’extrémisme violent et haineux qui sévit dans le monde. En dénonçant les discours et les actes qui sèment la discorde et en nous y opposant, nous nous présentons comme un exemple – comme des personnes qui traitent les autres avec respect, qui défendent les droits de tous et qui considèrent la diversité comme une force ». Pourtant la tuerie de la grande mosquée de Québec en 2017 avait largement démontré que les discours interculturels ne prémunissaient pas le pays du racisme.
48Puis en juin 2020, à l’occasion de la Journée canadienne du multiculturalisme, un mois à peine après la mort de George Floyd aux Etats-Unis, qui avait ravivé le mouvement Black Lives Matter et donné lieu à plusieurs manifestations d’ampleur dans les grandes villes américaines, et quelques villes canadiennes, Trudeau commençait par réaffirmer dans son discours les caractéristiques du multiculturalisme : « Tous les Canadiens – indépendamment de leur appartenance ethnique, de leur religion, de leur culture ou de leur langue – ont le droit d’être fidèles à leur identité et de vivre en paix en tant qu’amis, voisins et collègues ». Mais il introduisait ensuite pour la première fois l’adjectif « racisé » dans le vocabulaire officiel, un concept utilisé aux Etats-Unis par la population noire, les premières victimes du racisme systémique, désormais devenu endémique dans ce pays. Trudeau emprunte le terme devenu « à la mode », en indiquant que : « Beaucoup trop de Canadiens racisés, y compris les Autochtones, les Noirs et les Asiatiques, sont confrontés au racisme systémique et à la discrimination comme une réalité vécue chaque jour » (TRUDEAU 2020). Il faisait écho aux attaques racistes contre la population asiatique à Vancouver ou Toronto, apparues lors de la crise du Covid. Le gouvernement promettait la mise en place d’un plan (Stratégie Antiracisme, 2019-2022) pour lutter contre le racisme dans les institutions et au pays, qui inclurait des critères pour mesurer la montée du racisme et mieux s’en prévenir.
- 10 Voir par exemple la stratégie du gouvernement canadien, « Construire une fondation pour le changeme (...)
49Ce faisant, le Premier Ministre introduisait et insistait sur ce nouveau paradigme, la « race », comme faisant partie de la nouvelle donne du projet multiculturel. Depuis juin 2021, Trudeau utilise régulièrement l’expression « Canadiens racisés » dans ses discours de la journée du Multiculturalisme. Le gouvernement du Canada définit la « racisation » comme suit : « Le processus par lequel des groupes en viennent à être socialement construits comme des races, sur la base de caractéristiques telles que l’ethnicité, la langue, l’économie, la religion, la culture, la politique » (STRATEGIE ANTIRACISTE DU CANADA index)10. À la lecture de cette définition, on note que le multiculturalisme, défini originellement comme valorisant les différences culturelles (ethnicité, culture, langue), est révisé pour donner ici la priorité à la race, et non plus à la culture, comme catégorie englobante et essentialiste d’un groupe de population. C’est une catégorie qui était absente du projet initial comme le prouve ce discours donné en 1977, dans le cadre d’une cérémonie de la citoyenneté, par Pierre-Elliot Trudeau qui rappelait les valeurs égalitaires et équitables du multiculturalisme, en évoquant le concept de race pour mieux le rejeter : « Canadians believe in the equality of people without distinction of sex or language or racial origin or religious origin or colour or creed » (BLAKE & WHYTE 2021).
50De fait, Trudeau fils semble introduire une tension dans la cohésion sociale, une division marquée entre les Canadiens « blancs » qui s’opposeraient aux Canadiens « racisés ». Était-ce nécessaire ? N’était-il pas suffisant de dénoncer vigoureusement le racisme systémique et de le combattre dans les institutions grâce au plan d’action (Stratégie Antiracisme), sans introduire une catégorie supplémentaire entre les groupes et les citoyens, qui plus est une catégorie plus discriminante qu’inclusive ? L’image globalement positive du multiculturalisme a donc été, de l’aveu du Premier Ministre, remise en question au cours des dernières années par les critiques de racisme à l’encontre d’un Canadien sur quatre dit « racisé » et vis-à-vis des peuples autochtones. Le multiculturalisme aurait-il atteint ses limites ? Le projet initialement conçu comme valorisant la diversité culturelle pour créer une cohésion harmonieuse au sein de la nation, peut-il continuer à exister, à partir du moment où on introduit une nouvelle catégorie opposant les groupes de population entre eux, en suggérant que les Canadiens blancs oppresseraient les Canadiens racisés ?
51Plusieurs personnalités publiques, comme Tara Henley, une journaliste vedette de Radio Canada, ont fait part de leur incompréhension face à cette nouvelle emphase sur la « race » dans les discours officiels et sur les nouvelles recommandations qui en ont découlé dans les organismes et agences de l’État pour mettre un terme au racisme systémique. Par exemple, Henley indiquait dans son courrier de démission à Radio Canada en 2021, qu’elle se refusait « d’accepter l’idée que la race est la chose la plus importante chez une personne et que certaines races sont plus pertinentes que d’autres dans la conversation publique ». Elle adressait une critique directe aux médias et au gouvernement contre « l’influence de l’idéologie woke » venue des Etats-Unis, en ajoutant que « l’agenda politique radical qui a pris naissance sur les campus de l’Ivy League aux États-Unis s’est propagé sur les plateformes de médias sociaux américains qui monétisent l’indignation et attisent la division sociétale » (HENLEY 2022).
52Introduire cette discrimination basée sur la race, d’inspiration woke ou non, au sein même d’une société multiculturelle où tous les groupes de population sont considérés comme égaux entre eux, et dont l’inspiration initiale en 1971 visait à démontrer qu’aucun groupe n’était prioritaire sur les autres, peut apparaître comme un élément fragilisant pour la stabilité du projet et de la société canadienne à long terme. Cela montre-t-il une forme d’essentialisme racial qui serait introduit anachroniquement dans les politiques du gouvernement canadien ? L’histoire du Canada n’est pas tout à fait similaire à l’histoire des États-Unis, une société marquée par cent cinquante ans de racisme, et ce sans vouloir ici nier les discours et politiques racistes qui ont émaillés l’histoire du Canada. L’identification d’un groupe comme racisé pour mieux suivre ses « progrès » sert-elle vraiment l’objectif d’intégration globale dans la société canadienne ? Ou au contraire sert-elle l’objectif de souligner leurs différences, au point d’entraîner un manque d’équité entre les groupes ? Toutes les cultures se valent, la discrimination d’une culture majoritaire vis-à-vis d’une culture minoritaire n’est pas tolérable, mais la mise en avant d’une culture minoritaire, construite autour du concept de race, ne l’est pas davantage vis-à-vis des autres groupes de population.
53Un dernier point important à aborder concernant le futur du multiculturalisme au Canada, cinquante ans après son introduction, est la place des groupes autochtones dans la société canadienne. Leur visibilité croissante dans l’espace civique, d’un point de vue culturel particulièrement, suffit-elle à inférer qu’ils participent et qu’ils acceptent les principes d’un Canada multiculturaliste ? Où se trouve leur place dans ce projet ?
54En 1971, les groupes autochtones n’étaient pas considérés comme faisant partie des cultures minoritaires à célébrer, à l’inverse des groupes ethnoculturels issus de l’immigration. Leurs cultures distinctes et leurs langues étaient à peine évoquées dans le rapport de la Commission sur le biculturalisme et le bilinguisme. Quant à leurs revendications sur la reconnaissance de leurs droits ancestraux et la révision des traités, adressées au gouvernement du Canada, elles avaient clairement été critiquées dans le Livre blanc de Trudeau de 1969, qui encourageait l’assimilation des groupes autochtones à la société canadienne. Peu d’attention a été accordée à leur place dans le projet multiculturaliste dans les années 1970 et encore moins à leur propre point de vue sur l’ensemble des valeurs du Canada. Pourtant l’activisme autochtone des années 1970 et 1980 avait explicité leur positionnement en réaction au Livre blanc. Les communautés autochtones du Canada étaient des communautés culturelles, différentes des groupes issus de l’immigration. Elles devaient être reconnues comme « premières nations » et non réduites à une des cultures composant la mosaïque multiculturelle. Dans leur analyse du sentiment d’appartenance des Autochtones au Canada, en 2007, Soroka, Johnston et Banting ont observé l’ambivalence des Autochtones à l’égard du Canada pour des raisons profondément ancrées dans l’histoire du pays. Ils concluaient que le Canada pourrait être confronté à l’avenir à un défi consistant à intégrer ses communautés plus anciennes, notamment les peuples autochtones et les Québécois, perçus comme les « minorités nationales » selon Kymlicka ou des « groupes majoritaires », culturellement et historiquement, du moins pour les groupes autochtones (FLERAS et MAAKA 2005).
55Depuis l’article de Soroka et al. (2007), la réconciliation est à l’ordre du jour, et il convient donc de réexaminer la relation des groupes autochtones avec le Canada aujourd’hui. Suite aux excuses du gouvernement canadien aux rescapés des pensionnats indiens, en 2008, et la publication du rapport de la Commission Vérité et Réconciliation en 2015, il semble que le gouvernement du Canada prenne en considération les centaines de cultures autochtones qui ont survécu au « génocide culturel ». (T&RC 2015). Le recensement de 2021 a souligné l’augmentation de la population autochtone de près d’1% par rapport à 2016. Les communautés autochtones représentent près de 5% de la population du Canada. En plus de reconnaître et de réparer la douleur causée à des milliers de familles qui ont été affectées par le système des pensionnats, la célébration de leurs cultures par la société canadienne participe à ce processus de réconciliation. La création de la journée Vérité et Réconciliation, depuis 2021, conçue comme un moment de recueillement et de partage avec les Canadiens, célébrée le 30 septembre, contribue à donner une place à part aux groupes autochtones dans la société.
56Par contre, si la promesse du multiculturalisme est l’équité et l’égalité de tous les citoyens pour l’accès à tous les services (sociaux, éducatif, juridique), pourquoi les peuples autochtones du Canada en seraient-ils exclus, ou seraient-ils victimes d’une fracture sociale ? MacDonald parle d’un « multiculturalisme colonial » lorsqu’il étudie les différences de services reçus par les communautés autochtones, par rapport aux services proposés aux « nouveaux Canadiens » (2014). En parallèle, les discours du Premier Ministre lors de la journée du Multiculturalisme, sont hésitants. Il y souligne annuellement la place des « Autochtones » comme à part des autres groupes ethnoculturels, mais dans la promotion du Canada au pays et à l’étranger, il donne l’impression que le gouvernement positionne les cultures autochtones comme faisant partie intégrante de la mosaïque multiculturelle.
57Mais les groupes autochtones souhaitent-ils être traités comme une des cultures du Canada ? Selon la chercheuse Audrey Vols, le multiculturalisme représente les peuples autochtones et les nouveaux arrivants en tant que membres d’une minorité et les intègre au nom de la société dominante par le biais du cadre multiculturel (2020). Mais si on prend en compte leur perspective, pourquoi souhaiteraient-ils s’inscrire dans cette idéologie du multiculturalisme qui tend à mettre toutes les cultures, tous les groupes ethnoculturels sur un même pied d’égalité ? Pourquoi accepteraient-ils d’être placés au même niveau que les cultures des communautés « immigrées », qui sont à leurs yeux des « colons » ? En d’autres termes, les fondements du multiculturalisme doivent-il être révisés pour prendre en compte la place des cultures et langues autochtones qui sont historiquement prioritaires (FLERAS et MAAKA 2005), dans l’espace canadien ? En adoptant la posture du discours décolonial, on pourrait se poser légitimement la question.
- 11 Macdonald définit le multiculturalisme syncrétique comme « un processus de création d’un équilibre (...)
58Lorsqu’on fait le point sur la littérature publiée avant le début de la réconciliation, plusieurs solutions étaient proposées pour réinventer la cohésion de la nation, en donnant leur place aux communautés autochtones, sans pour autant qu’elles soient traitées sur le même plan qu’une des 450 cultures des Canadiens issus de l’immigration. Macdonald critiquait le fait que le modèle multiculturel des années 2000 se concentrait surtout sur certains marqueurs culturels (danse, nourriture, musique, festivals) pour suggérer que ce partage entre groupes ne suffirait pas à mettre en place la réconciliation. Plusieurs chercheurs affirmaient qu’un véritable multiculturalisme devrait établir des relations authentiques et respectueuses entre les groupes autochtones et non-autochtones « tels que le respect intergroupe, la confiance, l’harmonie, la cohésion sociale, la coexistence, la justice et la paix » (MATHUR et DEGAGNÉ 2011 ; McKONE 2015). MacDonald (2014) avançait un argument similaire, en soutenant que la société canadienne reposait en 1971 sur une équation complexe, entre deux groupes dit majoritaires (francophones et anglophones), qu’il identifiait comme colonialistes et une collection de groupes ethniques minoritaires. Il critiquait le fait que les peuples autochtones étaient traités comme une minorité ethnique, divisés en 600 groupes culturels, plutôt que comme un groupe souverain préexistant à l’arrivée des colons, doté de droits politiques distincts et inhérents, et ce de plein droit. Les recommandations vers davantage de réconciliation mettaient alors en avant des points de vue très divers, entre la nécessité du changement structurel du multiculturalisme pour soutenir un binationalisme nuancé, ou bien un renforcement de l’attention porté à la discrimination sociale envers les communautés autochtones particulièrement, très ostracisées au sein de la population. Accepter pleinement que les communautés autochtones forment un groupe majoritaire dans la société canadienne, de par leur relation historique avec le territoire, reviendrait à mettre en place une société biculturelle et binationale selon le modèle néozélandais Pakeha-Maori (FLERAS et MAAKA 2005). Cela reviendrait à bouleverser radicalement le projet multiculturaliste. Selon Macdonald, le « multiculturalisme syncrétique » (2013)11 pourrait être une solution, mais cela impliquerait que les immigrants admis au Canada soient conscients des « valeurs et traditions » autochtones, parmi les valeurs du Canada. Une telle réforme pourrait impliquer une refonte ou une réinvention des symboles nationaux (FLERAS et MAAKA 2005).
59Néanmoins, depuis l’amorce de la réconciliation initiée dans le sillage de la Commission Vérité et Réconciliation, en 2015, des initiatives ont été prises, comme nous l’avons vu, pour permettre aux nouveaux Canadiens et aux plus anciens, de reconnaître les cultures autochtones et de donner une place à part aux Premières Nations, aux Inuits et aux Métis, à travers la refonte du serment de citoyenneté (2021), la révision des programmes Discover Canada vers la citoyenneté, le remaniement des programmes scolaires rappelant les étapes historiques du génocide culturel, la célébration d’une journée nationale de partage à la mémoire des victimes des pensionnats… Cette démarche vise à faire connaître et à valoriser la place des cultures autochtones et la mémoire de la violence coloniale à leur encontre auprès de tous les Canadiens.
60En tout état de cause, cette démarche semble positive, à la lecture de la récente enquête sur l’identité canadienne de 2022 qui révèle que les jeunes Canadiens de la première et de la deuxième générations sont enthousiastes et empathiques à l’égard de la situation difficile des Autochtones et de leur besoin d’être entendus et reconnus par la société. Les jeunes sondés placent d’ailleurs la réconciliation parmi les premières valeurs du Canada, à laquelle ils s’identifient (ENVIRONICS 2022) De même le pays reconnaît désormais la « citoyenneté différenciée » des Autochtones, inscrite dans la Charte des Droits et libertés et maintenant dans la Déclaration universelle des droits des peuples autochtones portée par les Nations Unies, par la loi C-262 ratifiée par le Canada en 2021. Les discours officiels prêtent également attention à leur « ostracisation » puisqu’ils sont également considérés comme « racisés » et à ce titre leurs plaintes sont suivies avec vigilance par l’organisme Stratégie antiracisme. Quant au soutien aux cultures autochtones, la Loi sur les Langues Autochtones votée en 2019, suite à la recommandation de la Commission Vérité et Réconciliation vise à soutenir l’apprentissage et la dissémination des soixante-dix langues autochtones toujours répertoriées au Canada. Cette mesure donne donc une place à part aux langues autochtones, par rapport aux langues pratiquées par les différentes communautés ethniques issues de l’immigration, qui ne bénéficient pas de cette protection et de cet encouragement du gouvernement, car l’obligation du bilinguisme leur est imposée. Parmi cette liste de mesures progressives apportées à la relation entre la nation canadienne et les groupes autochtones, on observe la volonté du gouvernement de reconnaître les cultures autochtones comme ayant une place à part dans le multiculturalisme, en le faisant savoir aux Canadiens, nouveaux et anciens, par les canaux institutionnels et lors de la journée nationale de la Vérité et de la Réconcilation.
- 12 Élections Canada note également dans la rubrique « Attitudes à l’égard de la démocratie et du vote (...)
61Quant au dialogue entre deux nations, dans une conception plus binationale entre deux groupes souverains que seraient les Canadiens et les Autochtones, on pourrait s’appuyer sur l’analyse de la participation à la société civique par le vote, pour mesurer l’engagement des Autochtones dans la société. La participation des Autochtones lors des élections fédérales de 2021 montre une participation globale de 81%, par rapport à 93% des électeurs non-autochtones. Ce nombre est en progression par rapport à 60,7% en 2015 (ELECTIONS CANADA 2021). Cela marque sans doute un besoin de s’impliquer dans les affaires nationales pour peser sur les choix liés aux questions autochtones, et non un soutien particulier à la démocratie canadienne (64% en 2021)12. Les taux de participation plus élevés concernent notamment les circonscriptions à forte population autochtone, et notamment urbaine, par exemple là où au Manitoba ou en Saskatchewan, les communautés ont la possibilité d’élire un représentant autochtone dans l’un des trois principaux partis (GRIFFITHS 2018). Par ailleurs, le dialogue de nation à nation, a pu aussi être observé lors de l’élection de la cheffe Cindy Woodhouse à la tête de l’Assemblée des Premières Nations, en décembre 2023, puisque son premier coup de téléphone était avec le Premier Ministre du Canada, tandis que son premier discours officiel s’adressait aux Canadiens. La société canadienne semble donc évoluer progressivement vers un multiculturalisme qui s’appliquerait aux Canadiens, un des groupes majoritaires formé de quatre cent cinquante groupes ethniques, qui dans un dialogue binational, reconnaitrait l’autre groupe majoritaire, les Premières Nations, formées de six cent cinquante groupes culturels, pour entamer une réforme de la gouvernance plus collective, pour redéfinir les valeurs du Canada.
62À travers ces réflexions sur l’état du multiculturalisme, ou son bilan, cinquante ans après sa mise en place au Canada, nous avons vu plusieurs points se dessiner. Dans un premier temps, il semble que le multiculturalisme, conçu comme un contrat moral et social au Canada, favorise l’intégration des nouveaux Canadiens, au point de devenir la valeur par laquelle se crée un véritable sentiment d’attachement identitaire des anciens et des nouveaux Canadiens. Le soutien à ce projet de société qui valorise les identités distinctes et leur contribution à la richesse de la nation, qui permet aux gens de vivre dans deux cultures aussi longtemps qu’ils le souhaitent, semble recueillir un plébiscite parmi les Canadiens sondés en 2022, et est reconnu par les observateurs éclairés comme un modèle de société à suivre pour d’autres sociétés (FORBES 2019 ; BERRY & FENG 2021 ; KYMLICKA 2022). Cependant, nous avons noté que les symboles et valeurs traditionnels du Canada pourraient s’éroder progressivement pour être remplacés par de nouvelles valeurs, comme le multiculturalisme, et des propositions de révision des principes de 1971 comme le bilinguisme, car 79% des Canadiens racisés de la première génération mettent en effet en avant le multilinguisme comme important pour leur identité (ENVIRONICS 2022). Ce risque semble assumer par ceux qui mettent en avant un Canada postnational, comme le répète le Premier Ministre actuel.
63Nous avons également observé que le multiculturalisme n’empêchait pas les discours et actes discriminatoires vis-à-vis de certains groupes ethniques, et des Autochtones, contre lesquels le gouvernement et les Canadiens doivent se prémunir en mettant en place des mesures de répression contre les discours ou pratiques racistes. Cependant, nous avons mis en doute l’utilisation récente et répétée de l’adjectif « racisé », lié à une catégorie qui n’a jamais fait partie du discours sur le multiculturalisme canadien. L’expression « groupe racisé » semble être le produit de diverses importations d’idéologie en provenance des États-Unis, dans le sillage du mouvement Black Lives Matter. Nous avons noté que l’introduction de cette catégorie, plus clivante que rassembleuse, risquait de mettre en péril le projet du multiculturalisme. Le besoin d’observer la montée des actes racistes, très louable et nécessaire, ne peut pas imposer une révision des principes de la société canadienne, jusque-là basés sur l’équité entre les groupes.
64Dans un dernier temps, nous avons évoqué la place des Autochtones dans le projet de société multiculturelle au Canada. D’exclus en 1971, ils ont progressivement gagné davantage de visibilité dans la sphère publique en imposant aux Canadiens l’urgence de la réconciliation pour leurs communautés. Nous avons pu observer un progrès dans les relations entre les Canadiens et les Autochtones depuis 2015. Dans la littérature précédant cette date, les réflexions des chercheurs portaient sur l’absence des Autochtones du projet national. Ils mettaient en avant la nécessité de revoir les principes du multiculturalisme, qui semblaient encourager des vagues de « nouveaux colons » à s’installer au Canada, en leur donnant même la priorité dans les services de l’État pour mieux les intégrer, en négligeant les communautés autochtones. D’autres recommandaient la remise à plat complète des symboles et des valeurs du Canada, pour mettre en place des politiques binationales et biculturelles inspirées par les relations Pakeha-Maoris en Nouvelle-Zélande. Aujourd’hui, même si la route semble encore longue pour les communautés autochtones, on note la volonté de part et d’autre d’un « dialogue entre nations » que semblait pourtant refuser Trudeau père en 1969, qui va progressivement donner une place à part, distincte des autres groupes culturels, à ceux qui apparaissent comme un groupe majoritaire au Canada.