1Lors du colloque international sur la Révolution tranquille tenu en novembre 2021, organisé par des collègues de l’Université du Québec à Montréal et qui s’est déroulé virtuellement en novembre 2021 à partir de Montréal, des chercheurs affirment qu’il est possible de définir la Révolution tranquille comme un cadre d’analyse pour comprendre les changements culturels, idéologiques, politiques et socio-économiques, survenus au Québec, mais aussi dans d’autres régions de la planète, pendant les années 1960. Une des caractéristiques de ce cadre d’analyse est que les changements qui se produisent dans les sociétés concernées sont profonds et représentent même un moment de rupture, d’où l’usage du terme « révolution ». Par ailleurs, ces moments de rupture surviennent dans une relative tranquillité, dans la mesure où il existe un important consensus social favorisant ces changements, ce qui explique pourquoi ces transformations suscitent relativement peu d’opposition dans les sociétés qui connaissent une Révolution tranquille (CARLOS et SAVARD 2024 ; WARREN 2016).
2Serait-il possible d’utiliser la Révolution tranquille comme cadre d’analyse pour expliquer les changements dans d’autres sociétés, notamment les communautés francophones en situation minoritaire au Canada ? Par exemple, Louis Robichaud, premier ministre du Nouveau-Brunswick de 1960 à 1970, a mis en place plusieurs réformes, particulièrement la loi sur les langues officielles et le programme de Chances égales pour tous qui réforme le système d’éducation et celui de la santé ainsi que les municipalités et la justice (BELLIVEAU et BOILY 2005 ; COUTURIER 1996). Ces réformes ont transformé la province, ont contribué à l’amélioration des conditions sociales et économiques des Acadiens et ont modifié la manière dont la société se définit puisque le bilinguisme fait maintenant partie du capital symbolique du Nouveau-Brunswick. Comme le lecteur le découvrira dans ce texte, la référence à la Révolution tranquille est utilisée par certains chercheurs pour expliquer cette période de changement social, politique, économique et idéologique au Nouveau-Brunswick. Par ailleurs, est-ce que l’expression est devenue une référence mémorielle chez les Acadiens de cette province ?
3Les rapports entre les Canadiens français et les Acadiens sont particuliers. Lorsque les Canadiens français, les Franco-Américains et les Acadiens se réunissent à Québec lors des congrès de la langue française au Canada, tenus respectivement en 1912, 1937 et 1952, les membres de l’élite nationaliste canadienne-française reconnaissent que les Acadiens forment une nation dotée de sa propre identité, en dépit du fait qu’ils partagent une langue, une culture et une religion avec les Canadiens français. Les Acadiens possèdent leurs références symboliques, notamment une fête nationale, qui a lieu le 15 août et qui est différente de celle des Canadiens français, qui se déroule le 24 juin (BELLIVEAU et POPLYANSKY 2021 ; POPLYANSKY et BELLIVEAU 2021). De plus, ils ont une histoire qui les distingue des Canadiens français, surtout avant 1867, et des événements traumatiques qui façonnent différemment la mémoire collective, la Déportation dans le cas des Acadiens et la Conquête chez les Canadiens français. Si la Confédération et l’intégration du Nouveau-Brunswick, de la Nouvelle-Écosse et de l’Île-du-Prince-Édouard amènent les Acadiens, notamment leurs élites, à cohabiter avec les Canadiens français, les Acadiens n’en ont pas pour autant renoncé à leur identité et à leur « conception de soi communautariste » (BELLIVEAU 2020, 239). Ils ont créé de nombreux organismes attestant de cette volonté de faire société et de vivre en français (MARTEL 1997 ; HARVEY et BEAULIEU 2000).
4Mon texte comporte trois parties. La première porte sur la Révolution tranquille comme un cadre d’analyse. Est-ce que les chercheurs ont utilisé la Révolution tranquille comme un cadre d’analyse pour expliquer les changements culturels, identitaires, idéologiques, politiques et sociaux survenus chez les Acadiens du Nouveau-Brunswick au cours des années 1960 ? Par ailleurs, dans quelle mesure ce cadre d’analyse est-il utilisé à l’extérieur des milieux de la recherche ? Pour ce faire, la seconde partie du texte analyse le contenu des programmes d’enseignement de l’histoire dans les écoles du Nouveau-Brunswick. Est-ce que les débats entre les chercheurs ont influencé la manière dont l’histoire est enseignée dans les écoles secondaires de cette province, surtout lorsque les enseignants s’intéressent aux années 1960 ? La dernière partie du texte traite de la Révolution tranquille dans l’espace public néo-brunswickois. Elle s’intéresse à la commémoration des individus et des événements associés à cette période historique ainsi qu’à la toponymie.
5Jusque dans les années 1990, la Révolution tranquille n’est pas une référence chez les auteurs qui publient des ouvrages sur les Acadiens, particulièrement ceux du Nouveau-Brunswick, et qui traitent de leur histoire. Aucun des ouvrages, consultés pour cette étude et publiés entre 1970 et 1990, n’inclut de références à cette expression. Les mots « Révolution tranquille » n’apparaissent ni dans le chapitre de Léon Thériault sur l’histoire acadienne de 1763 à 1978 ni dans celui de Philippe Doucet sur la politique et les Acadiens (THÉRIAULT 1980; DOUCET 1980). Ces deux chapitres ont été publiés dans Les Acadiens des Maritimes. Dans l’essai La question du pouvoir en Acadie (THÉRIAULT 1982), Thériault ne mentionne pas les réformes mises en place par le gouvernement Robichaud. Il ne les considère pas comme des événements marquants dans le développement de la collectivité acadienne.
6Dans la seconde version de l’ouvrage L’Acadie des Maritimes : études thématiques des débuts à nos jours, publiée en 1993, l’expression de la Révolution tranquille n’apparaît pas dans le chapitre de Léon Thériault. Son chapitre traite des Acadiens dans chacune des provinces des Maritimes. Il note l’ampleur des changements initiés par « les gouvernements des Maritimes » depuis les années 1960. Thériault reconnaît l’importance de ces changements puisqu’ils affectent « la gouverne de certaines institutions qui relevaient jadis d’organismes privés, notamment de l’Église catholique ». Le système éducatif et celui de la santé « relèvent désormais des instances gouvernementales » (THÉRIAULT 1993a, 84). Dans son article publié dans la revue Égalité (THÉRIAULT 1993b), il compare l’Acadie et le Québec, en particulier pendant les années 1960. Thériault relève des parallèles, nommément la transformation de la pensée nationaliste au Québec et dans les communautés acadiennes, la création de nouveaux partis politiques, soit le Parti québécois et le Parti acadien, qui sont des véhicules dans lesquels s’exprime cette nouvelle pensée nationaliste, ainsi que le recours à l’État provincial comme un outil de développement économique et social. Pourtant, l’expression la « Révolution tranquille » n’apparaît pas dans l’analyse de Thériault.
7Faut-il s’étonner de cette situation ? Dans la biographie consacrée au premier ministre Louis J. Robichaud, Michel Cormier rapporte que Robichaud n’utilisait pas les mots « Révolution tranquille » pour caractériser les réformes mises en place par son gouvernement, surtout celles dans le cadre du programme Chances égales pour tous. Lorsque Robichaud était interrogé sur l’ère de réformes au Québec appelée la Révolution tranquille et celle initiée par son gouvernement, il répondait qu’il poursuivait ses propres objectifs. Il s’agissait d’une « évolution » et non pas d’une révolution. L’expression « Révolution tranquille » ne faisait pas partie de son vocabulaire (CORMIER 2004, 152 ; LE DEVOIR 1966, 7).
8La situation change à compter des années 1990. Deux synthèses d’histoire canadienne sont publiées en 1996. Dans chacun de ces ouvrages, les auteurs utilisent l’expression « Révolution tranquille ». Cependant, ce changement n’est pas général, comme en attestent les deux éditions de l’ouvrage sur l’histoire de l’Acadie de Nicolas Landry et Nicole Lang dans lesquelles l’expression de la Révolution tranquille n’apparaît pas (LANDRY et LANG 2001, 2014).
9Dans Un passé composé. Le Canada de 1850 à nous jours (1996), les chercheurs Jacques Paul Couturier, Wendy Johnston et Réjean Ouellette utilisent l’expression « Révolution tranquille » pour caractériser les réformes introduites par le premier ministre Louis Robichaud. L’expression est choisie pour expliquer les changements survenus au Nouveau-Brunswick. Les auteurs reconnaissent que les transformations, notamment dans le domaine de l’éducation, se produisent dans les autres provinces des Maritimes pendant les années 1960. Ces réformes sont toutefois qualifiées « de changement » (COUTURIER 1996, 331).
10Pour leur part, les historiens Jean-François Cardin et Claude Couture, avec la collaboration de l’historien Gratien Allaire, utilisent également l’expression de la Révolution tranquille dans leur synthèse historique intitulée Histoire du Canada : Espace et différences (1996). À l’instar des auteurs de la précédente synthèse, Cardin et Couture réservent l’usage de cette expression aux lois adoptées et aux mesures administratives mises en place par le gouvernement dirigé par Robichaud. Ils justifient l’utilisation de cette expression par l’importance de l’action étatique, « comme au Québec et à Ottawa », mais aussi par le fait que le zeitgeist était favorable à cet interventionnisme, car il survenait au cours d’une période plus « propice » (CARDIN et COUTURE 1996, 315).
11Trois années plus tard, soit en 1999, l’historien Gratien Allaire publie à son tour une synthèse historique portant, contrairement aux deux précédentes, uniquement sur les francophonies canadiennes. L’expression de la Révolution tranquille apparaît dans l’ouvrage. Par ailleurs, l’auteur réserve cette expression aux réformes et aux changements provoqués par les actions législatives du gouvernement Robichaud. La principale caractéristique de cette Révolution tranquille est le remplacement de l’Église par l’État « en éducation et dans les affaires sociales ». Allaire ne précise toutefois pas l’ampleur de ces changements ni les réactions de la population (ALLAIRE 1999, 50).
12À ce stade-ci de mon analyse, il est pertinent de noter les éléments de convergence dans ces trois synthèses. D’abord, ces auteurs s’entendent sur le point de départ et le moment qui marque la fin de cette Révolution tranquille au Nouveau-Brunswick. La Révolution tranquille se déroule entre 1960 et 1970, c’est-à-dire qu’elle débute avec l’élection des libéraux dirigés par Louis Robichaud et elle se termine avec leur défaite électorale, survenue dix ans plus tard. Cette révolution est associée à un individu, soit l’Acadien Robichaud. Les membres de son cabinet, de son équipe parlementaire et ses conseillers ne sont pas mentionnés comme des acteurs de cette révolution par les auteurs de ces trois synthèses. Enfin, la Révolution tranquille est circonscrite dans un espace géographique précis, car elle ne touche que la communauté acadienne du Nouveau-Brunswick.
13Si ces synthèses historiques fournissent peu de détails sur les origines et les conséquences de la Révolution tranquille survenue au Nouveau-Brunswick, il en est autrement avec l’article de Joel Belliveau et Frédéric Boily, publié dans la revue Recherches sociographiques en 2005 (BELLIVEAU et BOILY 2005). Belliveau et Boily utilisent le concept de la Révolution tranquille pour expliquer le changement social, politique et idéologique. Selon eux, la Révolution tranquille n’est pas un phénomène qui est unique au Québec et aux francophones de cette province. Au contraire, les Acadiens du Nouveau-Brunswick ont vécu leur Révolution tranquille. Dans leur analyse, les deux auteurs comparent le Québec et le Nouveau-Brunswick. Selon eux, l’État provincial au Nouveau-Brunswick, à l’instar de l’État québécois, lance d’importantes réformes qui transforment profondément la société acadienne de cette province.
14Après la publication de l’article de Belliveau et Boily, l’expression entre dans le vocabulaire de nombreux chercheurs (BELLIVEAU et MARTEL 2021). Selon Google scholar, site que j’ai consulté en avril 2024, cet article a été cité plus de 52 fois. Par contre, une certaine transformation s’opère depuis les dernières années. En effet, des études récentes situent la Révolution tranquille acadienne néo-brunswickoise dans le contexte des années 1960, comme cadre d’analyse et comme air du temps.
15Dans sa monographie portant sur l’esprit contestataire et revendicateur associé à la décennie des années 1960, l’historien Joel Belliveau conclut à l’influence de ce mouvement idéologique sur les Acadiens du Nouveau-Brunswick. Il écrit que la contestation qui secoue cette société est d’une « ampleur » comparable « toutes proportions gardées, aux crises soixante-huitardes qui ont alors secoué le Québec et le Canada ‘anglais’ » (BELLIVEAU 2014, 11). En utilisant le cadre théorique des Sixties années 1960, Belliveau démontre comment le brouillement idéologique associé à l’idéologie de la cette décennie soixante affecte également le déroulement de la Révolution tranquille. D’ailleurs, l’historien élargit les horizons de la Révolution tranquille en se permettant d’identifier certains acteurs de cette révolution. Ces derniers ne se limitent plus seulement à la classe politique. Au côté de Louis Robichaud, il y a maintenant Clément Cormier et Jean Cadieux, individus associés à la création et au développement de l’Université de Moncton. D’ailleurs, Cormier est nommé le premier recteur de cette université. Belliveau frustre toutefois les lecteurs de son ouvrage, car il ajoute la locution « etc. » après l’identification de ces trois individus. L’auteur laisse sous-entendre qu’il y aurait d’autres acteurs de la Révolution tranquille survenue au Nouveau-Brunswick sans toutefois les identifier (BELLIVEAU 2014, 67).
16À l’extérieur de la recherche universitaire, l’expression de la Révolution tranquille est utilisée en lui donnant toutefois une autre signification. C’est ce que fait l’auteur Michel Cormier. Dans sa biographie sur Robichaud, Cormier compare le Nouveau-Brunswick au Québec pendant les années 1960. Il inclut l’expression de la Révolution tranquille dans le titre de son ouvrage en la qualifiant toutefois de « révolution si peu tranquille ». Dès les premières pages de sa biographie, Cormier affirme que la Révolution était tranquille au Québec, car il y avait un consensus favorable aux réformes mises en place par le gouvernement dirigé par Jean Lesage. Ce n’était pas le cas au Nouveau-Brunswick. Cormier avertit le lecteur que Robichaud est confronté à une forte opposition dans la mise en place du programme Chances égales pour tous. Le premier ministre d’origine acadienne subit des injures, fait face à l’hostilité des médias ainsi qu’à l’opposition des milieux industriels, notamment celle de Kenneth Colin Irving. Enfin, il a reçu des menaces de mort et des appels téléphoniques l’avertissant que ses enfants pourraient être enlevés. Les forces policières lui assurent une protection pendant cette période (CORMIER 2004, 10, 198).
17Des chercheurs critiquent toutefois l’utilisation du concept de la Révolution tranquille. Je signale notamment le chapitre de Julien Massicotte et de Philippe Volpé. Ces auteurs contestent l’usage de cette expression. Selon eux, la Révolution tranquille est un phénomène québécois. Par conséquent, ces mots ont une signification particulière dictée par la spécificité du développement historique de cette société. L’expression Révolution tranquille est un concept importé qui ne peut expliquer les changements survenus chez les Acadiens du Nouveau-Brunswick (MASSICOTTE et VOLPÉ 2024). Il est impossible d’imposer un concept, décrivant une réalité québécoise, à la société acadienne néo-brunswickoise dont le développement historique, la mémoire collective ainsi que les aspirations politiques et nationalistes diffèrent du Québec.
18Les critiques de ces deux auteurs rejoignent celles de l’historien Ronald Rudin. Réfléchissant sur le développement de la recherche chez les Acadiens, en particulier dans le domaine de l’histoire, Rudin observe :
En l’absence d’un enracinement institutionnel fort, les historiens acadiens (tout comme leurs collègues d’autres disciplines) se sont laissé emporter par des modèles explicatifs importés du Québec (RUDIN 2014, 246).
19Il ajoute :
Il ne s’agit pas de laisser entendre que les historiens de métier de l’Acadie sont à la remorque de leurs vis-à-vis du Québec. Vu le contexte, ils avaient de bonnes raisons de choisir certains modèles explicatifs (RUDIN 2014, 247).
20Pour Rudin, cette influence des modèles québécois démontre « la fragilité de la profession historienne en Acadie » (RUDIN 2014, 247). Bien que son texte ne porte pas spécifiquement sur la Révolution tranquille, l’utilisation de ce concept par certains chercheurs que j’ai identifiés précédemment constitue un exemple de ce que Rudin caractérise d’importation « de modèles explicatifs » d’origine québécoise. Par ailleurs, s’agit-il véritablement d’une faiblesse de la recherche en milieu acadien ? Après tout, les chercheurs s’inspirent, utilisent, transforment et adaptent des concepts développés par de nombreux spécialistes des sciences humaines et sociales pour expliquer le changement social. Il est possible d’affirmer que les emprunts au concept de la Révolution tranquille par certains chercheurs dont les travaux portent sur l’Acadie attestent de cette manière de faire.
21Ce survol historiographie démontre l’influence de la « Révolution tranquille » comme un modèle d’analyse pour comprendre et expliquer les changements culturels, idéologiques, politiques et sociaux survenus dans la communauté acadienne du Nouveau-Brunswick. Les ouvrages identifiés dans ce bilan accordent beaucoup d’importance au travail du premier ministre Robichaud et aux réformes initiées par son gouvernement. Les réformes les plus importantes sont sans contredit le programme Chances égales pour tous. Peu des ouvrages mentionnés dans ce survol historiographique traite de la loi sur les langues officielles, adoptée en 1969. De plus, ceux qui ont écrit sur cette période ne reprennent pas un des thèmes de la Révolution tranquille au Québec, celui de la brisure et de la disparation du Canada français comme référence identitaire, politique et nationaliste.
22Pendant la Révolution tranquille, les Québécois se débarrassent de trois aspects du Canada français : son attribut identitaire, son projet politique et sa pensée nationaliste. D’abord, ils optent pour l’identité québécoise pour ainsi marquer la fin de l’identité canadienne-française. En même temps, le Canada français cesse d’être une référence politique et un projet de société au Québec, affectant ainsi d’autres aspects de l’éclatement du Canada français. Enfin, la théorie des deux peuples fondateurs, qui a nourri les aspirations nationalistes des Canadiens français en réclamant le bilinguisme institutionnel et le respect de leurs droits linguistiques, ne répond plus aux revendications politiques des Québécois. Ces derniers reconfigurent le projet nationaliste, car, depuis la Révolution tranquille, certains Québécois réclament un statut particulier pour le Québec alors que d’autres militent en faveur de l’indépendance politique (MARTEL 1996, 1997).
23Si la disparition du Canada français comme référence identitaire, politique et nationaliste affecte surtout les rapports entre le Québec et les communautés francophones en situation minoritaire à l’ouest du Québec, qu’en est-il chez les Acadiens ? Serait-il possible d’affirmer qu’il y a eu une rupture au sein de l’Acadie, comme référence pour l’ensemble des communautés acadiennes des Maritimes ? Quels en seraient les signes ? Avec la création du Parti acadien, certains Acadiens rêvent d’une province acadienne qui résulterait de la modification des frontières du Nouveau-Brunswick (THÉRIAULT 1982 ; OUELLETTE 1992 ; POPLYANSKY 2021, 2018). Malgré les insuccès du Parti acadien, les Acadiens du Nouveau-Brunswick, à l’instar des Québécois, investissent leur État provincial. Grâce à leurs actions, le gouvernement du Nouveau-Brunswick adopte notamment la loi sur les langues officielles en 1969, la loi reconnaissant l’égalité des deux communautés linguistiques officielles, adoptée en 1981 et enchâssée dans la constitution canadienne en 1993. Ces gains ne sont pas accessibles aux Acadiens de l’Île-du-Prince-Édouard ni à ceux de la Nouvelle-Écosse. Ceci démarque le cheminement historique récent des Acadiens du Nouveau-Brunswick de celui des deux autres provinces des Maritimes. Malgré ces changements importants, le thème de la rupture n’apparaît pas dans les études sur les Acadiens au Nouveau-Brunswick.
24Malgré des voix discordantes, certains experts en sciences humaines répandent l’usage de la Révolution tranquille comme un cadre d’analyse pour comprendre les changements survenus au Nouveau-Brunswick pendant les années 1960. Il est pertinent de se demander si les chercheurs qui ont retenu le concept de Révolution tranquille ont influencé le contenu des programmes scolaires, particulièrement ceux utilisés par les enseignants du Nouveau-Brunswick.
25Pour accéder aux programmes scolaires du gouvernement néo-brunswickois, j’ai consulté le site Thinking Historically for Canada’s future, un site bilingue. On retrouve sur ce site les programmes scolaires pour l’enseignement de l’histoire dans différentes provinces canadiennes.
26Pour le Nouveau-Brunswick, il y a trois cours d’histoire donnés en français. Ceux consacrés à l’histoire du monde et à l’histoire du Canada sont obligatoires tandis que celui sur l’histoire de l’Acadie est optionnel. Le cours 42311/42312 Histoire du Canada couvre la période du XVIIe siècle jusqu’à l’aube du XXIe siècle. Il compte cinq parties. Intitulée « le Canada du milieu du 20e siècle à l’aube du 21e siècle », la cinquième et dernière partie de ce cours inclut six thèmes. L’un de ces thèmes est appelé « La Révolution tranquille acadienne ». Le document décrit ainsi ce thème :
La même perspective axée sur les droits s’applique aux Acadiens. Leur cause progresse grandement à partir des années 1960, à la suite à l’élection du gouvernement de Louis J. Robichaud, mû par un activisme politique et social inconnu jusqu’alors. Tout comme les Québécois, les Acadiens vivent une véritable révolution tranquille grâce à l’application du programme de Chances égales pour tous et au réaménagement du monde de l’éducation et des municipalités qui s’en suit, à la création de l’Université́ de Moncton et à l’adoption d’une loi sur les langues officielles. Ici encore, l’occasion est belle pour amorcer une réflexion sous forme de bilan du chemin parcouru par la société́ acadienne et sur la question des droits de la collectivité́ acadienne (DIRECTION DES SERVICES PÉDAGOGIQUES, MINISTÈRE DE L’ÉDUCATION 2006, 86).
27Ce paragraphe identifie les réformes importantes de la Révolution tranquille : le programme de Chances égales pour tous, l’adoption du bilinguisme officiel, les réformes dans les domaines de l’éducation et des municipalités ainsi que la création de l’Université de Moncton. Ces réformes affectent l’ensemble de la population néo-brunswickoise, bien que la création de l’Université de Moncton profite surtout aux Acadiens.
28À l’instar des autres thèmes prévus dans la cinquième partie du cours 42311/42312 Histoire du Canada, les enseignants peuvent utiliser des sources primaires dans la salle de classe. Voici la description de celle portant sur le thème de la Révolution tranquille :
Louis J. Robichaud, Déclaration sur l’égalité des possibilités linguistiques (1968) - L’élection de l’Acadien Louis J. Robichaud au poste de premier ministre du Nouveau-Brunswick en 1960 marque le début d’une ère de profonds changements économiques, sociaux et politiques dans la province. Parmi toutes les mesures réformistes du gouvernement Robichaud, l’adoption de la Loi sur les langues officielles en 1968 [sic] joue certainement un grand rôle dans le cheminement des Acadiennes et des Acadiens vers l’égalité des droits linguistiques. Ce texte est intéressant à divers points de vue. Il expose les grandes lignes de la pensée de Robichaud en matière de droits linguistiques. Il permet notamment de voir que celle-ci est fortement imprégnée du contexte pancanadien. Il montre aussi comment le gouvernement est conscient des défis qui sont les siens quant à l’adoption d’une loi sur l’égalité linguistique, comme l’illustrent les éléments du texte destinés à rassurer les anglophones de la province. Concepts : assimilation et acculturation, droits et libertés, minorités. Contenu : Révolution tranquille (DIRECTION DES SERVICES PÉDAGOGIQUES, MINISTÈRE DE L’ÉDUCATION 2006, 87).
29L’autre cours d’histoire canadienne porte spécifiquement sur l’Acadie. Le programme du cours 42411 Histoire de l’Acadie couvre la période coloniale française jusqu’à l’aube du XXIe siècle. Tout comme pour le cours d’histoire canadienne, il compte cinq parties. La cinquième partie porte sur la période depuis 1914 et il y a onze thèmes. Parmi ces thèmes, les enseignants traitent des Acadiens pendant les guerres mondiales, « l’Acadie et la francophonie », « la place des femmes en Acadie » et « les mouvements contestataires ». Par contre, aucun de ces thèmes ne porte spécifiquement sur la Révolution tranquille acadienne, contrairement au cours d’histoire canadienne. Dans la description des différents thèmes de la cinquième partie du cours, le nom de Louis Robichaud est mentionné, mais il n’y a aucune référence à l’expression de la Révolution tranquille :
Durant la deuxième moitié du 20e siècle, les Acadiens et les Acadiennes exercent une certaine influence politique à Ottawa et dans les trois provinces maritimes. Sur la scène provinciale autant que fédérale et ce, pour l’ensemble de l’Acadie des Maritimes, aucun politicien ne marque autant cette période que Louis –J. Robichaud. En juin 1960, les Néo-Brunswickois le portent au pouvoir à titre de premier Premier ministre acadien élu. Cet événement politique est à l’origine de l’engagement progressif de l’État fédéral envers les régions canadiennes défavorisées, dont les régions acadiennes (DIRECTION DES SERVICES PÉDAGOGIQUES, MINISTÈRE DE L’ÉDUCATION 2006, 109).
30À l’instar des autres thèmes prévus dans la cinquième partie du cours 42411 Histoire de l’Acadie, les enseignants peuvent utiliser des sources primaires dans la salle de classe, y compris celle prévue dans le cours 42311/42312 Histoire du Canada. La description de cette source primaire est similaire à celle mentionnée auparavant. Par contre, il n’y a aucune mention de l’expression de la Révolution tranquille.
31Qu’en est-il des connaissances que les jeunes qui fréquentent les écoles de langue française du Nouveau-Brunswick ont de l’histoire acadienne ? Est-ce que la Révolution tranquille est associée à leur compréhension des années 1960, années au cours desquelles la société acadienne subit d’importantes transformations ? Dans une étude, inspirée par l’historien Jocelyn Létourneau sur le récit mémoriel québécois (LÉTOURNEAU et MOISAN 2004), Marc Robichaud a distribué un questionnaire demandant à 96 jeunes francophones de la 12e année de décrire l’histoire acadienne. Le questionnaire invite les participants à « présentez ou racontez, comme vous la percevez, la savez ou vous en souvenez, l’histoire de l’Acadie depuis le début ». Il est distribué dans six écoles du Nouveau-Brunswick à l’hiver 2008. La majorité des participants à l’enquête, soit 82 d’entre eux, n’ont toutefois pas suivi le cours 42411 Histoire de l’Acadie (ROBICHAUD 2011, 35-38).
32Les résultats de l’enquête de Robichaud démontrent que Louis Robichaud est parfois mentionné comme un acteur de la société. Ce sont plutôt des individus de l’époque coloniale française que les jeunes incluent dans leurs récits. En ce qui concerne les événements, c’est la Déportation de 1755 qui est l’événement historique, mais aussi la référence mémorielle qui apparaissent dans 83 des 96 récits formulés par les jeunes sur l’histoire de l’Acadie. L’élection de Louis J. Robichaud et la fondation de l’Université de Moncton apparaissent dans seulement trois récits et la mise en place du programme Chances égales pour tous l’est que dans un seul texte rédigé par les participants (ROBICHAUD 2011, 45-46). Au terme de son étude, Robichaud synthétise ainsi le récit de l’histoire de l’Acadie par les élèves qui ont pris part à l’enquête :
la naissance et le développement d’une Acadie prospère ; une période de grand bouleversement, marquée par la Déportation ; le retour des Acadiens après de nombreuses années en exil ; et le début d’une longue lutte pour l’Egalité linguistique, ponctuée, entre autres, par la loi scolaire de 1871, la renaissance acadienne au 19e siècle et les réformes de Louis J. Robichaud (ROBICHAUD 2011, 68).
33Cette étude date et il faudrait la refaire pour découvrir quelles sont les composantes du récit mémoriel chez les jeunes depuis les dernières années.
34L’analyse des programmes scolaires démontre que le cours d’histoire du Canada inclut des références à la Révolution tranquille, ce qui n’est pas le cas pour le cours d’histoire de l’Acadie. Il m’est impossible d’expliquer pourquoi la Révolution tranquille est incluse dans l’un et non pas dans l’autre. Les chercheurs associés au développement des programmes scolaires ne sont pas identifiés sur le site consulté pour mon étude. Par ailleurs, les résultats de l’étude de Robichaud démontrent que l’expression de la Révolution tranquille comme référence aux transformations survenues dans les années 1960 apparaît peu. Si la Révolution tranquille est enseignée aux jeunes qui s’inscrivent au cours d’histoire du Canada, elle ne semble pas être retenue par eux comme un événement marquant du développement de la société acadienne au Nouveau-Brunswick.
35Y a-t-il des références à la Révolution tranquille dans l’espace public néo-brunswickois ? Bien entendu, je ne m’attendais pas à découvrir des monuments, des noms de rue ou des édifices nommés Révolution tranquille. Par ailleurs, qu’en est-il des individus tels que Louis Robichaud, Clément Cormier et Jean Cadieux que certains chercheurs, notamment Belliveau, ont associés à la Révolution tranquille ?
36L’ancien premier ministre Louis Robichaud est présent dans l’espace public néo-brunswickois. Sa commémoration prend toutefois différentes formes, et ce, dans diverses régions de la province. D’abord, il y a des édifices publics : soit une école secondaire polyvalente à Shediac et un centre sportif à l’Université de Moncton. Ensuite, un monument, sur lequel sont gravés les mots « Chances égales. Equal Opportunity », est érigé à Saint-Antoine, qui est le village natal de Robichaud. Ce monument a été inauguré en 2007 (MONUMENT COMMÉMORATIF LOUIS J. ROBICHAUD). Une rue est également nommée en son honneur dans cette localité.
37Que soulignent ces commémorations ? Robichaud, l’acteur de la Révolution tranquille ? Robichaud, le politicien dont les réformes ont favorisé les Acadiens ? Robichaud, le premier ministre du Nouveau-Brunswick ? Dans la description du monument dédié à Robichaud qui se retrouve sur le site web de la municipalité de Champdoré, les mots Révolution tranquille n’apparaissent pas. Par contre, le texte mentionne que Robichaud est « un fils de Saint-Antoine ». Il a été un acteur politique important, car il a transformé l’ensemble du Nouveau-Brunswick et non pas spécifiquement la population acadienne.
38Louis J. Robichaud aura marqué la scène politique par sa fougue et sa vigueur et il a changé la situation socio-économique de la province par une foule de réformes novatrices, parmi lesquelles sa plus célèbre, le programme Chances égales pour tous. C’est aussi sous sa gouverne que fut adoptée la première Loi sur les langues officielles qui faisait du Nouveau-Brunswick, une province officiellement bilingue (MONUMENT COMMÉMORATIF LOUIS J. ROBICHAUD).
39Sans contredit, il y a de l’ambiguïté dans l’acte de commémoration de Robichaud. Il est possible de proposer diverses interprétations à la présence de l’ancien premier ministre dans l’espace public. On commémore l’homme, le politicien, les réformes mises en place par son gouvernement et la transformation du capital symbolique de la province.
40À l’instar de Robichaud, Clément Cormier fait l’objet de commémoration. Il y a une école nommée en son honneur à Bouctouche. Pour sa part, l’Université de Moncton a désigné un édifice et une rue pour éterniser son souvenir. Mais ces édifices et cette rue rappellent-ils la contribution de Cormier à la Révolution tranquille acadienne ou au développement de l’Université de Moncton ? Le site de l’Université de Moncton est catégorique au sujet de Cormier. On rappelle son rôle de « père fondateur de l’Université de Moncton » (UNIVERSITÉ DE MONCTON, CAMPUS DE MONCTON). Pour sa part, la partie du site web portant sur l’historique de l’école Clément-Cormier précise qu’on célèbre la contribution de Cormier « au système d’éducation francophone au Nouveau-Brunswick », mais également « ailleurs » sans toutefois préciser cet ailleurs (ÉCOLE CLÉMENT-CORMIER). S’agit-il de localités au Nouveau-Brunswick ou dans d’autres communautés acadiennes des Maritimes ? Tout comme dans le cas de Robichaud, il y a de l’ambiguïté dans l’acte de commémoration.
41Dans l’examen de la commémoration dans l’espace public, j’ai analysé les noms des établissements scolaires de langue française au Nouveau-Brunswick. Puisque ces établissements sont contrôlés par et pour les francophones, leurs dirigeants prennent-ils la peine de commémorer des acteurs ou des événements associés à ce que certains experts en sciences humaines appellent la Révolution tranquille ? Il y a trois districts scolaires francophones dans cette province en 2023, selon le ministère de l’Éducation et du Développement de la petite enfance du Nouveau-Brunswick. Le district du Sud compte 37 écoles et deux d’entre elles, comme je l’ai déjà mentionné, rappellent le souvenir d’acteurs associés aux réformes survenues pendant les années 1960. Il y a l’école Clément-Cormier à Bouctouche, inaugurée en 1970, plusieurs années avant le décès de Cormier en 1987. Il en est de même pour Louis-J.-Robichaud dont l’inauguration de l’école a eu lieu en présence de Robichaud à Shediac en 1969 (DISTRICTS SCOLAIRES FRANCOPHONES. MINISTÈRE DE L’ÉDUCATION ET DU DÉVELOPPEMENT DE LA PETITE ENFANCE).
42Les deux derniers districts sont ceux du Nord-Ouest et du Nord-Est. Celui du Nord-Ouest compte 19 écoles. Un seul établissement scolaire porte le nom d’un acteur de la société acadienne qui pourrait être associé à la Révolution tranquille en raison de son rôle dans le réseau associatif. C’est la polyvalente Alexandre-J.-Savoie située à Saint-Quentin (Savoie avait participé au réseau institutionnel acadien et était membre de l’Ordre de Jacques-Cartier). Celui du Nord-Est, regroupe 35 écoles qui sont situées dans la péninsule acadienne. Toutefois, aucun des noms de ces établissements ne fait référence aux acteurs de la Révolution tranquille (DISTRICTS SCOLAIRES FRANCOPHONES. MINISTÈRE DE L’ÉDUCATION ET DU DÉVELOPPEMENT DE LA PETITE ENFANCE).
43Que l’on inclue ou pas Savoie, dont l’implication dans Révolution tranquille pourrait être contesté par certains lecteurs, peu d’établissements scolaires portent les noms d’individus associés à la Révolution tranquille. Par ailleurs, quels seraient un nombre adéquat ? Est-ce que deux ou trois sur les 91 écoles que l’on retrouve dans les trois districts en 2023 témoignent d’une volonté de rappeler la Révolution tranquille ? Est-il possible d’affirmer que les acteurs de la Révolution tranquille font l’objet d’une importante commémoration ? Certes, les noms de Robichaud et de Cormier sont mentionnés, mais il existe de l’ambiguïté autour de la commémoration de ces deux personnes. Par contre, il s’agit de deux individus parmi plusieurs autres noms sélectionnés par ces districts scolaires pour rendre hommage à des membres de la communauté.
44Poursuivons l’exploration de l’espace public néo-brunswickois en s’intéressant, cette fois, aux établissements de soins de santé. Le Nouveau-Brunswick compte 23 hôpitaux en 2023 répartis dans deux réseaux de la santé : Vitalité et Horizon. La majorité des établissements de soins de santé portent les noms des localités où ils sont construits. Un seul de ces hôpitaux a un nom qui pourrait être associé à la Révolution tranquille. C’est le Centre hospitalier universitaire Dr-Georges-L.-Dumont, qui est situé à Moncton. En désignant cet hôpital du nom de Dumont, est-ce que ceux associés à cette commémoration souhaitaient rappeler le souvenir du ministre dans le cabinet Robichaud ou un acteur de la communauté acadienne ? La réponse est ambivalente, selon le site de l’établissement de soins de santé. Lorsque le lecteur consulte la section consacrée à l’histoire sur le site web de l’institution, il apprend que l’hôpital connu sous le nom de l’Hôtel-Dieu a été acheté par la province du Nouveau-Brunswick en 1967. Cette prise de possession par l’État entraine une modification du nom de l’établissement :
L’hôpital porte désormais le nom de Hôpital régional Dr-Georges-L.-Dumont à la mémoire d’un grand patriote acadien, médecin de carrière et ministre de la Santé, qui est décédé en 1966 (CENTRE HOSPITALIER UNIVERSITAIRE DR-GEORGES-L.-DUMONT).
45Je termine ce bref panorama de l’espace public néo-brunswickois en m’intéressant à l’Université de Moncton et à ses trois campus, situés respectivement à Edmundston, à Moncton, et à Shippagan. Puisque cette institution est présentée comme l’une des réalisations du gouvernement Robichaud, que révèle l’analyse de la toponymie et des noms des édifices construits sur les trois campus ? Le campus de Shippagan compte six bâtiments en 2023 dont quatre d’entre eux rappellent le souvenir d’individus qui ont marqué le développement de l’institution, dont Irène Léger, Acadienne qui a joué un rôle important dans l’enseignement supérieur de langue française au Nouveau-Brunswick. Aucun de ces individus n’est toutefois associé à la Révolution tranquille. Celui d’Edmundston abrite cinq édifices en 2023, dont trois honorent le souvenir d’acteurs de la communauté acadienne. À l’instar du campus de Shippagan, aucun de ces noms n’est associé à la Révolution tranquille. Enfin, le campus de Moncton, qui est le plus important de l’institution, a 23 édifices en 2023. Seize d’entre eux honorent différents acteurs de la communauté. Trois de ces seize édifices soulignent le rôle de Jean Cadieux, Clément Cormier et J-Adrien Cormier dans l’histoire institutionnelle du campus de Moncton. Cadieux et Clément Cormier ont exercé la fonction de recteur de l’établissement dans les années 1960 et 1970 tandis qu’Adrien J.-Cormier a « joué un rôle important lors de la fondation et des premières années d’existence de l’Université » (UNIVERSITÉ DE MONCTON, CAMPUS DE MONCTON). Comme je l’ai déjà mentionné précédemment, le centre sportif est nommé en l’honneur de Robichaud.
46Ce bref tour d’horizon de l’espace public en 2023 démontre l’ambiguïté de l’acte de commémoration. Des individus tels que Robichaud et Cormier sont présents, mais je ne peux affirmer qu’ils le sont parce qu’ils étaient des acteurs de la Révolution tranquille. Si certains chercheurs ont utilisé le concept de Révolution tranquille pour expliquer les changements économiques, idéologiques, politiques et sociaux qui ont affecté la société acadienne au Nouveau-Brunswick pendant les années 1960, je constate que la capacité de faire de cette expression une référence présente dans l’espace public, est plutôt faible.
47Quelle est la profondeur sociale de ce travail sur la mémoire collective acadienne du Nouveau-Brunswick ? Les chercheurs tentent d’influencer la compréhension des sociétés qui constituent leur objet d’étude. Un changement s’opère dans le domaine de la recherche portant sur les Acadiens. Jusque dans les années 1990, les chercheurs ne retiennent pas l’expression de la Révolution tranquille pour caractériser les changements survenus dans cette communauté. Ils ne croient pas que la Révolution tranquille puisse être un cadre d’analyse pour expliquer les changements affectant les Acadiens pendant les années 1960. Par contre, la Révolution tranquille comme expression et comme cadre d’analyse est retenue par certains chercheurs depuis les années 1990, malgré les critiques formulées à l’égard de l’usage de cette expression.
48Mon étude permet de suivre l’émergence de la Révolution tranquille comme référence et comme cadre d’analyse. Ce processus se déroule sur plus de 60 ans et il n’est pas terminé. L’expression de la « Révolution tranquille » se retrouve dans le contenu du cours d’histoire du Canada, mais pas dans celui de l’histoire de l’Acadie. Si la référence à la Révolution tranquille se retrouve dans un des cours d’histoire offerts dans les écoles du Nouveau-Brunswick, sa présence dans l’espace public est fort limitée. J’ai identifié seulement quelques établissements, monuments et rues qui commémorent des acteurs associés par certains chercheurs à la Révolution tranquille, mais sans que le terme lui-même apparaisse clairement dans l’espace commémoratif. Est-ce suffisant pour affirmer que la Révolution tranquille est une référence mémorielle ? Si c’est le cas, qu’apprenons-nous sur ces références mémorielles ? Il y a une certaine ambiguïté mémorielle. En effet, les mentions de Robichaud et de Cormier rappellent-elles le rôle de ces individus dans le développement de la province, de la Révolution tranquille, de la communauté acadienne, les trois ou l’un de ces rôles ? L’examen de la commémoration dans l’espace public démontre la diversité des références, ce qui indique une volonté d’éterniser le souvenir de nombreux individus qui ont été des acteurs de la société acadienne au Nouveau-Brunswick à différents moments de son histoire.