1En Tunisie, alors que les origines rurales de la « Révolution » ont été identifiées (Gana, 2013), la pandémie de Covid-19 (Elloumi, 2020), l’inflation liée au conflit en Ukraine, et les effets du changement climatique, ont rappelé la crise persistante du secteur agricole et des territoires ruraux, ainsi que la vulnérabilité économique et alimentaire des ménages les plus modestes. Si la Tunisie se doit alors de réinventer son modèle agricole, notamment afin de répondre aux attentes de la « Révolution » en matière d’emplois et de fourniture de denrées alimentaires accessibles aux classes populaires, les territoires ruraux périurbains – qui désignent les espaces agricoles situés à la périphérie des villes et dont les recompositions sont associées à la métropole (Chaléard, 2014) – méritent une attention particulière. Ayant fait l’objet ces dernières années d’un intérêt majeur aux Suds (Aubry et al., 2012 ; Valette et Dugué, 2017 ; Bertrand et Bon, 2022), ils constituent des cadres d’analyse privilégiés des capacités d’adaptation des agricultures familiales à la croissance urbaine et aux changements environnementaux actuels. Ainsi, porter le regard sur les périphéries des villes est l’occasion de mener une réflexion plus large sur les perspectives de transition des territoires ruraux en Tunisie, et notamment sur la capacité des petits exploitants à s’organiser pour mener des pratiques agricoles durables et diversifiées afin d’approvisionner les centres urbains. C’est ici l’objectif de cet article, qui s’articule autour de la question suivante : dans quelle mesure la transition des territoires ruraux périurbains en Tunisie peut-elle être engagée et répondre aux aspirations de la « Révolution » de 2011 ?
2Pour y répondre, nous proposons d’abord de présenter les mutations des territoires ruraux tunisiens lors des dernières décennies marquées par l’orientation libérale des politiques publiques. Nous insistons sur la spécificité des territoires ruraux périurbains, en nous intéressant à la manière dont la littérature scientifique les a abordés. Puis, en se focalisant sur le contexte « post-révolution », notre texte apporte des éléments de discussion sur la transition des territoires ruraux aux Suds. Nous présentons ensuite la méthodologie employée au cours d’un travail de terrain à Mahrès, dans la périphérie de Sfax. Nous revenons en particulier sur les entretiens réalisés auprès de divers acteurs (représentants des services agricoles, agriculteurs, émigrés) pour analyser les dynamiques récentes et actuelles de ce territoire agricole. Enfin, nous exposons les résultats de ce travail en procédant notamment à la confrontation des points de vue des acteurs interrogés. Cela nous conduit, entre autres, à identifier, certains freins à la transition des territoires ruraux périurbains en Tunisie.
3Depuis la fin des années 1980, dans un contexte d’« ajustement structurel » et de libéralisation de l’économie, la Tunisie a mené des politiques de « modernisation agricole », principalement orientées vers les régions de plaine de sa façade orientale. Cette stratégie a reposé sur la concession de terres domaniales de l’État (Elloumi, 2013), l’extension de périmètres irrigués et le renforcement de filières « stratégiques » pour soutenir le secteur agro-industriel national et assurer la croissance des exportations. L’accaparement des ressources foncières et hydriques par les acteurs privés (élites urbaines et entreprises agricoles, entre autres) a conduit à la marginalisation croissante des éleveurs, dépossédés de leurs terres de parcours, et à l’aggravation de la vulnérabilité des agriculteurs familiaux (Elloumi et al., 2006 ; Jouili et al., 2013 ; Ben Saad et Elloumi, 2015 ; Fautras, 2021). Les reconfigurations des territoires ruraux ont également entraîné une pression accrue sur l’eau et le creusement des inégalités entre exploitations, certaines d’entre elles, mieux dotées économiquement, s’appropriant plus massivement la ressource (Fautras, 2019 ; Gana et Khemiri, 2021). De manière constante, la littérature a mis en évidence que les territoires ruraux tunisiens étaient traversés par de fortes inégalités, à différentes échelles, et que les mesures de compensation destinées aux agriculteurs familiaux n’avaient eu que des effets limités (Bouju et al., 2016 ; Gharbi et al., 2018 ; Rebaï et Swayhi, 2022). Ces inégalités, entre périphéries « de l’intérieur », à l’ouest et au sud, et régions orientales « intégrées » (Daoud, 2011), entre petits fellahs et grands propriétaires, ont finalement constitué l’élément déclencheur de la « Révolution » de 2011, marquée par les slogans populaires réclamant, entre autres, une redistribution des ressources, parmi lesquelles, les terres agricoles (Fautras, 2015 ; Gana et Taleb, 2019).
4Dans ce contexte, les territoires ruraux périurbains en Tunisie ont fait l’objet de publications, comme dans le reste des Suds, où les périphéries rurales des grandes villes ont connu des recompositions complexes ces dernières décennies. En effet, de nombreux travaux ont signalé que, souvent, les acteurs agroindustriels privilégiaient l’installation de leurs activités aux portes des métropoles afin de tirer profit des équipements urbains (routes, ports, aéroports) pour faciliter l’exportation de leurs produits et leur insertion dans la mondialisation (Dureau et Gouëset, 2010 ; Calas, 2011). D’autres ont proposé des analyses sur les stratégies d’acteurs et les réseaux d’approvisionnement alimentaire des villes (Chaléard, 1996 ; Temple et Moustier, 2004 ; Moustier et al., 2010 ; Raton, 2010 ; Le Gall, 2014 ; Rebaï, 2014 ; Berger et Chaléard, 2017), ou sur la mobilisation des petits exploitants pour la valorisation de l’agriculture et la conservation des ressources (Leloup, 2015 ; Geoury et Leray, 2017). À l’inverse, et c’est à souligner, les études sur les périphéries rurales des villes tunisiennes ont été globalement plus limitées dans leurs approches. En effet, quand ils n’ont pas été appréhendés, « depuis la ville », comme des réserves foncières pour le déploiement des activités de la métropole tunisoise (Bennasr 2003 ; Dlala, 2007 et 2011), l’État tunisien faisant le choix, depuis les années 1960, de concentrer son action sur l’aménagement de la capitale et des villes du Sahel (Daher, 2010), les territoires ruraux périurbains ont principalement fait l’objet d’analyses centrées sur la valeur et les usages du sol (Elloumi, 2011 ; de Lattre-Gasquet et al., 2017), et les caractéristiques des systèmes de production. Plusieurs travaux ont alors décrit la mise sous pression des terres agricoles et la vulnérabilité des petites exploitations dans les périphéries de Tunis (Bouraoui, 2003 ; Elloumi et al. 2003 ; Hammami et Sai, 2008 ; Taleb 2021), de Sousse (Houilmi, 2008), et Gabès (Ben Saad et Paoli, 2019), tandis que la question foncière a également été centrale à Mahdia, ville moyenne du littoral, où seule l’intensification en capital des petites exploitations a, semble-t-il, été identifiée comme facteur de leur maintien face à l’urbanisation (Cherif, 2013).
5Ainsi, de l’ensemble de ces travaux ressort l’absence du discours des acteurs, et notamment celui des agriculteurs. Toutefois, alors que s’est ouvert ces dernières années le débat sur la multifonctionnalité de l’agriculture périurbaine en Méditerranée (Fleury, 2004 ; Jouve et Padilla, 2007), en Tunisie, des travaux récents ont traité des fonctions paysagères et nourricières (Vidal et Toumi, 2012), ainsi que de la valeur patrimoniale (Saied et Rejeb, 2016 ; Carpentier, 2019) de l’agriculture en périphérie des villes. Leur démarche a en partie reposé sur l’analyse des perceptions et des pratiques quotidiennes des exploitants, comme d’autres travaux récents (Riaux et al., 2015 ; Fautras, 2017 ; Rebaï, 2022) qui, en raison de l’intérêt qu’ils ont accordé aux discours des populations locales, ont opéré un basculement dans la manière d’appréhender la dynamique des territoires ruraux en Tunisie. De fait, ces écrits ont ouvert la voie à de nouvelles réflexions sur la transition des territoires ruraux périurbains en Tunisie.
6C’est dans un contexte de crise alimentaire, de perturbations environnementales, et de dégradation des conditions de vie des agriculteurs familiaux liées à la domination du modèle agro-industriel (Gana et al., 2019), que le débat sur la transition des systèmes agricoles et des territoires ruraux aux Suds a émergé (Piraux et al., 2010 ; Girard, 2017 ; Côté et al., 2019). La transition des territoires ruraux est entendue comme le développement de formes d’organisation sociale des agriculteurs devant permettre l’entretien durable des ressources, notamment par l’adoption de pratiques agroécologiques, le maintien d’emplois stables et rémunérateurs, et la production de denrées agricoles suffisantes pour satisfaire les besoins alimentaires des populations rurales et urbaines (Lamine, 2012 ; Duru et al., 2014 ; Meynard et al., 2017). Elle incite, dès lors, à identifier les leviers d’action pour le renouvellement des pratiques agricoles, en accordant une attention aux collectifs d’agriculteurs porteurs de projets de territoires devant constituer une alternative au modèle productiviste et répondre aux défis de sécurité alimentaire, de gestion durable des ressources, et d’adaptation au changement climatique, communs aux pays des Suds. La notion de collectif renvoie à tout groupe d’individus agissant de façon coordonnée pour protéger, gérer ou valoriser une ressource ou un ensemble de ressources afin de contribuer au développement durable de son territoire (Raimbert et Rebaï, 2017). De taille variable, ils se caractérisent par leur autonomie, bien qu’ils puissent être soutenus par des institutions publiques ou des organismes de développement, et par la singularité de leurs règles de fonctionnement et de leurs objectifs, suivant la vision d’Ostrom (1990) sur la gouvernance des communs.
7Dans les pays des Suds, le rôle des collectifs a bien été souligné. En Amérique latine, par exemple, à contre-courant de la tendance libérale, des politiques publiques ciblant l’agriculture familiale ont été mises en place (Sabourin et al., 2014). Dispositifs constitutionnels et programmes de développement rural ont alors favorisé la formation de collectifs d’agriculteurs. Dans ce contexte, des expériences ont signalé que l’émergence d’associations de petits producteurs facilitait l’adoption de pratiques agroécologiques et la structuration de circuits courts capables de nourrir les villes à bas prix, tout en assurant des revenus stables aux exploitations familiales (Moruzzi Marques et Freitas Le Moal, 2013 ; Girard et Rebaï, 2022). Au Maghreb, tandis que les pratiques collectives ont historiquement marqué l’organisation des espaces ruraux (Bourbouze, 2000 ; Romagny et Riaux, 2007 ; Amsidder et al., 2021), la « modernisation » agricole des dernières décennies a contribué à la déliquescence des relations entre agriculteurs (Alary et El Mourid, 2007 ; El Jihad, 2016 ; Mourou et al., 2018 ; Otmane, 2019). Cependant, des publications récentes ont bien signalé la résilience, ou la réinvention, parfois dans le cadre de programmes d’appui aux communautés rurales, de pratiques collectives déterminantes pour la production agricole, l’entretien des agrosystèmes, le développement économique des territoires ruraux (Auclair et Alifriqui, 2012 ; Braiki et al., 2022), ou pour légitimer le rôle de la petite agriculture familiale dans la gestion des ressources hydriques (Collard et al., 2019).
8En Tunisie, il peut être rappelé que dans les années 1960, avant les orientations libérales de la fin du XXe siècle, la voie collectiviste a été promue par l’État pour parvenir à la modernisation technique et organisationnelle de l’agriculture. Cependant, les résultats médiocres des coopératives mises en place ont rapidement mis fin à cette expérience dont les agriculteurs conservent souvent un souvenir douloureux (Bessaoud, 2013 ; Rebaï et Swayhi, 2022). Les dernières années ont quant à elles été marquées par l’absence de l’agriculture familiale et des enjeux spécifiques du périurbain dans le débat politique. Par exemple, les Constitutions de 2014 et 2022 n’y font pas mention et ne sont donc en rien « révolutionnaires ». Il n’y est pas question de garantir des droits spécifiques aux agriculteurs, ni de promouvoir leur organisation, ou d’instituer toute autre innovation qui viserait à la transition des systèmes agricoles vers plus de durabilité. Par ailleurs, depuis 2011, alors que les relations entre communautés rurales et services agricoles se sont dégradées (Rebaï et Swayhi, 2022 ; Rebei, 2022), l’administration n’a pas fait évoluer ses pratiques (Hasnaoui et Krott, 2019 ; Saied et al., 2023) et certains de ses représentants reconnaissent un « retard » dans la mise en œuvre de nouvelles orientations pour l’agriculture périurbaine et les relations ville-campagne (Rebaï, 2022). Ses agents entendent toujours favoriser des « approches participatives », en s’appuyant sur les Groupements de Développement Agricole (GDA), mis en place dans le contexte des réformes libérales des années 1990 pour la gestion décentralisée des ressources en eaux et des périmètres irrigués publics. Toutefois, les GDA, plutôt que de stimuler l’autonomie et la coordination des agriculteurs, permettent en réalité de mieux les « contrôler » (Canesse, 2009).
9Toutefois, il serait erroné, ou fataliste, de croire que les territoires ruraux tunisiens sont dans une impasse. En effet, les récentes mobilisations populaires qui ont donné lieu à la mise en marche de projets d’économie sociale et solidaire (Ben Slimane et al., 2020 ; Kerrou, 2021 ; Jouili et Elloumi, 2021), tout comme le renouveau du tissu associatif en milieu rural (Carpentier et Dutour, 2020), et l’éclosion de formes alternatives de collecte et de commercialisation agricoles (Ayari, 2019 ; Rebei, 2019), indiquent l’apparition récente de formes singulières d’organisation, et font poindre des perspectives de transition des territoires ruraux en Tunisie. Cette transition, technique et organisationnelle, puisqu’elle doit théoriquement favoriser l’émancipation de groupes d’agriculteurs, est donc à considérer comme une concrétisation des aspirations de la « Révolution » de 2011. Ainsi, étudier la transition des territoires ruraux périurbains, où se jouent plus particulièrement l’intégration économique des agriculteurs familiaux, la création d’emplois, et la restructuration des réseaux commerciaux, afin de mieux répondre aux besoins alimentaires du pays, constitue tout autant un enjeu scientifique que politique. Il s’agit à la fois de participer au renouvellement des travaux sur la Tunisie, et d’évaluer dans quelle mesure le contexte « post-révolution » a permis l’essor de stratégies visant à réduire les inégalités et les formes de vulnérabilité inhérentes aux régions rurales.
10Pour traiter de la transition des territoires ruraux périurbains en Tunisie, nous avons mené une recherche dans le gouvernorat de Sfax, entre les mois d’octobre 2021 et juin 2022. Nous justifions ici le choix de cette zone d’étude et présentons nos réalisations sur le terrain.
- 1 La Tunisie est divisée en 24 gouvernorats (wilayas), eux-mêmes divisés en 264 délégations (mouatamd (...)
11La région sfaxienne connaît depuis plusieurs années une évolution singulière. En effet, bien que le gouvernorat (wilaya)1 de Sfax se situait au deuxième rang national pour le maraîchage en 2005, avec 18 500 hectares, soit 11,4 % des superficies du pays, ces superficies n’ont cessé de décliner, pour ne représenter en 2020 que 7 069 hectares, soit 6,2 % des surfaces à l’échelle nationale (Direction Générale des Études et du Développement Agricole – DGEDA, 2005 et 2020). Certes, cette trajectoire correspond à la tendance nationale, les superficies maraîchères ayant diminué de 29,5 % depuis le début du siècle, en passant de 161 800 à 114 053 hectares. Cependant, il faut également indiquer que durant la même période, l’oléiculture a fortement augmenté dans la région sfaxienne, en passant de 419 600 à 442 863 hectares (DGEDA, 2005 et 2020).
- 2 L’agglomération du « Grand Sfax » regroupe les secteurs de Sfax ville, Sfax ouest, Sfax sud, Sakiet (...)
12L’intérêt de sélectionner la région sfaxienne était alors de déterminer pourquoi le maraîchage, ordinairement destiné au marché urbain régional, avait décliné au profit de l’oléiculture, en bonne partie destinée à l’exportation, alors même que la population du « Grand Sfax2 » a augmenté de 25 % entre 2004 et 2023, en passant de 529 976 à 662 598 habitants (Institut National de la Statistique – INS, 2004 et 2023). L’enjeu était alors de comprendre les choix que les agriculteurs avaient opérés – ou avaient été contraints d’opérer – pour aboutir à cette transformation. Cela devait permettre de comprendre ce que cette trajectoire d’évolution régionale traduisait en réalité de la relation entre la deuxième ville tunisienne et ses périphéries. L’analyse allait être d’autant plus intéressante que dans le gouvernorat de Sfax, comme dans le reste du pays, 75 % des exploitations ont une superficie moyenne de moins de 10 ha et n’occupent que 27 % des superficies agricoles (DGEDA, 2006). La région sfaxienne allait donc constituer un cadre d’analyse pertinent pour étudier les stratégies des petits agriculteurs et les perspectives de transition des territoires ruraux périurbains en Tunisie.
13Cela étant, c’est plus précisément dans la délégation (mouatamdia) de Mahrès (430 km²), située à 30 km au sud de Sfax (illustration 1), et qui comptait 34 257 habitants en 2022, dont 15 878 agglomérés dans la commune de Mahrès, que notre travail de terrain s’est déroulé. « Typiquement sfaxienne », notre zone d’étude se caractérise par une structure foncière duale et un paysage agraire dominé par l’olivier mais néanmoins occupé par des parcelles maraîchères, plus visibles d’ailleurs dans les secteurs (imadas) d’Aithet Echelaïa, de Chaffar et de Mahrès, dans le nord-est, que dans ceux d’Essamara, de Sidi Ghrib et de Mahrès Sud, dans le sud-ouest (illustration 2).
Illustration 1 - Carte de localisation de Mahrès
Sources : Carte du relief de la Tunisie (1 : 2 000 000) de l’Office de la cartographie et de la topographie (1999) ; Philcarto © ; Google Earth 2023 ; © Openstreetmap contributors. Réalisation : N. Rebaï, J. Desbonnet.
14La délégation de Mahrès a également retenu notre attention en raison du fait qu’il s’agit d’une zone anciennement dominée par la présence l’élite économique sfaxienne (Fakhfakh, 1976 ; Lahmar, 1994), et marquée par une émigration importante depuis les années 1960 (Simon, 1979). L’intérêt était alors de voir dans quelle mesure ces deux dynamiques influençaient l’activité agricole locale et constituaient des facteurs favorables ou défavorables à la transition de ce territoire de la périphérie de Sfax.
15Notre travail de terrain a débuté par une exploration de plusieurs jours de la délégation de Mahrès afin d’observer les usages du sol dans les différents secteurs, ainsi que les éléments singuliers du paysage (présence de systèmes d’irrigation, de serres, de panneaux solaires, ou de tracteurs dans certaines exploitations). Cette reconnaissance a permis de rencontrer des agriculteurs avec qui des discussions informelles, sur les productions, le climat, l’eau, les prix, l’histoire locale et régionale, ou les relations avec Sfax, ont été engagées. Avec certains, des rendez-vous ont été pris pour mener, par la suite, des entretiens plus approfondis.
16Entre temps, nous avons pris contact avec les services agricoles. Afin de recueillir le discours d’agents situés à différents niveaux, nous avons conduit des entretiens avec deux responsables du Commissariat Régional au Développement Agricole (CRDA), à Sfax, et avec le chef de la Cellule Territoriale de Vulgarisation Agricole (CTVA), à Mahrès. Les échanges avec ces fonctionnaires devaient répondre à deux objectifs. D’abord, discuter de l’évolution récente de l’agriculture et des exploitations familiales dans l’arrière-pays sfaxien, et plus précisément à Mahrès, et du rôle des pouvoirs publics dans cette évolution. Puis, d’échanger sur les perspectives de transition, en tâchant de savoir si, depuis 2011, et notamment au regard d’initiatives connues en Tunisie, ou ailleurs dans les Suds, des stratégies étaient mises en œuvre ou envisagées pour favoriser les capacités collectives des agriculteurs mahressiens en matière de production, de commercialisation ou d’insertion dans l’économie régionale.
17Le lien établi avec la CTVA de Mahrès a été très utile. Il a permis d’élargir notre réseau local de connaissances et de prendre contact avec des agriculteurs aux profils variés, situés dans les différents secteurs de Mahrès (illustration 2), afin de mieux nous saisir de la diversité des exploitations à l’échelle locale (agriculture pluviale ou irriguée, oléiculture ou association oléiculture et maraichage).
Illustration 2 - Carte de localisation des entretiens réalisés à Mahrès en 2021 et 2022
Sources : Travail de terrain (2021-2022) ; ©OpenStreetMap contributors. Réalisation : J. Desbonnet, N. Rebaï.
- 3 Il s’agit ici d’une catégorie pratique pour désigner ceux qui vivent une partie de l’année dans l’h (...)
18Notre panel d’étude regroupe ainsi 20 chefs d’exploitations, dont l’âge varie de 31 à 75 ans (tableau 1). Bien sûr, il était important de compter sur différentes générations d’agriculteurs, et notamment sur des chefs d’exploitations relativement âgés, pour bien comprendre l’évolution historique du territoire mahressien ces dernières décennies. C’est la raison pour laquelle notre échantillon d’étude est composé à 75 % d’agriculteurs de plus de 50 ans. Par ailleurs, et comme dit plus haut, il était nécessaire d’appréhender au mieux les caractéristiques foncières et agricoles locales. Nous avons donc interrogé des chefs d’exploitations qui possédaient entre 0,1 et 130 hectares en 2022 (tableau 1). Nous nous sommes d’abord orientés vers des agriculteurs disposant de peu de ressources foncières (moins de 10 hectares), pratiquant soit une agriculture pluviale peu diversifiée (plutôt au sud-est de Mahrès), soit une agriculture plus intensive (dans le nord-ouest de la délégation), incluant oléiculture et maraîchage irrigués. Puis, nous avons mené des entretiens auprès d’agriculteurs possédant des exploitations dépassant 15 hectares, et certaines beaucoup plus importantes, équipés de systèmes d’irrigation, soit pour l’oléiculture, soit pour des cultures diversifiées. Enfin, nous nous sommes entretenus avec trois « émigrés3 », de 48 à 75 ans, vivant une partie de l’année à Mahrès, ou étant régulièrement présents sur le territoire, pour mettre en valeur leur patrimoine foncier (1,7 à 6 ha) en se consacrant principalement à l’oléiculture.
Tableau 1 - Résumé des entretiens réalisés avec les chefs d’exploitation mahressiens
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Taille de l’exploitation
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Nombre d’entretiens
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Âges en 2021-2022
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Moins de 10 hectares
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13
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31-75 ans
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17-41 hectares
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5
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51-71 ans
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65-139
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2
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51-68 ans
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Total
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20
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Source : travail de terrain.
19Les entretiens conduits avec les chefs d’exploitation ont duré au minimum une heure et demie, le plus court ayant été celui réalisé avec un grand propriétaire de Chaffar qui, nous ayant d’abord reçu avec méfiance, a finalement répondu à nos questions. Le reste des agriculteurs mahressiens nous a accueilli chaleureusement. Plusieurs d’entre eux nous ont même parfois consacré une matinée entière pour nous parler de leurs activités, en nous montrant leurs parcelles, ou en nous invitant à prendre le thé. Dans ces conditions très favorables, les entretiens ont souvent été très riches, et se sont structurés en quatre temps.
- Tout d’abord, les discussions avaient pour but de connaître les évolutions et les dynamiques actuelles de l’agriculture à Mahrès, à l’aide de questions ouvertes (« les cultures, le paysage ont-ils changé ces dernières décennies ? » ; « la manière de travailler des agriculteurs a-t-elle évolué ? », « l’usage et la propriété du sol ont-ils changé depuis votre enfance ? »).
- D’autres questions (« que cultivez-vous ? » ; « d’où vos terres viennent-elles ? » ; « comment vendez-vous vos productions ? ») devaient permettre ensuite d’identifier les pratiques individuelles des agriculteurs, l’originalité de leurs stratégies et les contraintes auxquelles ils doivent faire face.
- Puis, de nouvelles questions étaient formulées pour savoir si des dynamiques collectives avaient existé à Mahrès (« les agriculteurs se sont-ils organisés dans le passé ? » ; « pour quelle(s) raison(s) ? ») et si, depuis la Révolution, la population locale avait cherché à se mobiliser, comme ailleurs en Tunisie – nous citions alors l’exemple de Jemna, à l’écho médiatique international, pour illustrer nos questions.
- Enfin, les échanges ont porté sur les perspectives (« comment l’agriculture évoluera-t-elle dans le futur ? » ; « Les agriculteurs devront-t-ils s’organiser ? » ; « Quelle seront les relations avec l’État ? »), ce qui a permis d’évaluer la question du collectif et d’évaluer les possibilités de transition à Mahrès.
20À ce stade, il peut être précisé que si notre panel est de taille moyenne, notre recherche n’a pas pour objectif, toutefois, de produire une base de données statistiques sur l’agriculture à Mahrès, même si notre article présente plus loin certaines données quantitatives qui permettent de caractériser, en partie, les dynamiques agricoles actuelles de notre zone d’étude. En revanche, le fait d’avoir mené de longs entretiens auprès de chefs d’exploitation aux profils variés, et de relais institutionnels importants, nous permet de disposer d’éléments d’analyse plutôt denses sur la trajectoire d’évolution de Mahrès depuis soixante ans. La confrontation des points de vue (Bourdieu, 1993) des acteurs interrogés donne lieu à une analyse qualitative originale des problématiques actuelles des territoires ruraux périurbains en Tunisie, en rendant compte du décalage entre les visions des agriculteurs et celles des services agricoles. Cela permet d’identifier de manière précise les leviers et les freins à la transition territoriale et de mieux ancrer la question rurale périurbaine en Tunisie dans le champ de la géographie sociale. De fait, notre démarche contribue au renouvellement en cours des études rurales en Tunisie, dans la continuité de travaux pluridisciplinaires mentionnés plus haut ayant montré l’intérêt méthodologique d’intégrer les discours des populations locales pour mieux appréhender les problématiques agricoles, foncières et de gestion des ressources « naturelles », en particulier dans le contexte post-révolution.
21La partie qui suit présente la trajectoire d’évolution de Mahrès depuis les années 1960. Mutations des usages du sol, redéfinition des rapports sociaux et des relations avec Sfax sont analysées à partir des entretiens réalisés, et au regard des grands changements que connaît la Tunisie depuis soixante ans. Cette perspective historique permet de caractériser la vulnérabilité actuelle de l’agriculture à Mahrès, et d’identifier les freins à la transition de ce territoire rural périurbain.
- 4 De quelques milliers de mètres carrés, parfois plus, les jnanes étaient des parcelles cultivées de (...)
22Au cours du XXe siècle, Mahrès connaît comme l’ensemble de l’arrière-pays sfaxien un fort développement de l’oléiculture sous l’influence des fermes coloniales (Poncet, 1962 ; Fakhfakh, 1976 ; Lahmar, 1994). Au lendemain de l’Indépendance, le territoire est marqué par de fortes inégalités foncières. Plusieurs grandes familles se sont constituées de grandes exploitations, en rachetant la terre des Européens (Rebei, 2019), et coexistent localement avec de nombreuses familles paysannes qui, au début du XXe siècle, ont procédé au partage d’anciennes terres collectives délaissées par les colons (Lahmar, 1994). Dans les années 1960 et 1970, le territoire est cependant plutôt varié sur le plan agricole. Plusieurs agriculteurs interrogés, adolescents ou déjà adultes à l’époque, se souviennent de « rangées d’oliviers entre lesquels, orge et blé [sont] cultivés » pour la consommation locale. Après les récoltes, en été, « les chaumes [complètent] l’alimentation des animaux » qui, le reste de l’année, sont guidés sur les parcours qui conduisent vers les steppes intérieures et jusque dans le nord-ouest du pays. Les arbres fruitiers sont également « très nombreux ». Les exploitations ont une couverture végétale plutôt dense et forment pour certaines de véritables jardins (jnanes4) composés d’oliviers, d’amandiers, de pommiers, de pêchers, de figuiers, et de grenadiers. Les échanges ou les dons de fruits entre familles sont alors « fréquents » et permettent d’entretenir de bons rapports dans un contexte où « tout le monde se connaît ». Si cette abondance est peut-être à relativiser, Mahrès dispose néanmoins, à cette époque, d’une solide réputation de terroir arboricole : « à Sfax, sur le marché, on sentait arriver le parfum de la pomme de Mahrès qui était très connue » précisent les agriculteurs les plus âgés que nous avons interrogés. De petits commerçants locaux mobilisent alors des réseaux de connaissance intra et interfamiliaux pour regrouper les productions au souk de Mahrès, avant de les transporter vers la grande ville.
23Toutefois, la situation évolue à partir de la fin des années 1970. La période marque les agriculteurs mahressiens qui, pour 14 d’entre eux, adultes à l’époque, parlent de manière récurrente de « sécheresse » (jafef) et d’un « changement » du climat local d’ailleurs bien documenté par la littérature (Daoud et Dahech, 2012 ; Beltrando et al. 2013). Les années 1980 sont alors marquées par une transformation progressive des usages du sol. Afin de garantir l’eau aux oliviers, et de maintenir leur culture de rente héritée de la période coloniale, les agriculteurs réduisent les superficies dédiées aux arbres fruitiers tandis que les superficies dédiées aux céréales et aux cultures fourragères baissent, avec pour effet direct la réduction des petits élevages familiaux. Si l’activité agricole connaît un basculement, dans le même temps, l’augmentation des emplois urbains, en lien avec le processus de modernisation et de diversification de l’économie nationale (Belhedi, 1992a et 1992b), bouleverse les pratiques des exploitations familiales. De nombreux mahressiens sont désormais salariés à Sfax, à la SIAPE (groupe chimique) par exemple, ou obtiennent des postes dans la fonction publique. S’ils continuent de vivre à Mahrès, ils finissent cependant par se détacher de l’activité agricole. En parallèle, l’émigration vers la France se poursuit alors que les secteurs du bâtiment et de l’industrie dans l’Hexagone continuent de recruter, grâce au réseau migratoire local construit depuis l’Indépendance.
24Avec la diversification des emplois et des revenus, et la progressive spécialisation du territoire en oléiculture, Mahrès change et se transforme. D’autres éléments contribuent par ailleurs à la mutation du territoire pendant les années 1980. Attirés par la fertilité des terres situées dans la zone d’épandage de l’oued Chaffar (illustration 3), des Sfaxiens procèdent à des locations de terres auprès de fellahs pauvres ou dont les enfants sont désengagés de l’activité agricole. Ils cultivent alors la tomate, en plein champ, puis sous serre, en équipant les parcelles louées de puits superficiels et de matériel d’irrigation déjà performant. Cette logique intensive s’avère rentable et permet aux Sfaxiens d’acheter de la terre, lot par lot, et de commencer à se constituer un patrimoine foncier important. Leur arrivée à Chaffar déclenche la diffusion du maraîchage dans le secteur (Rebei, 2019) et constitue le prélude à la « modernisation » du secteur agricole à Mahrès. Au cours des années 1990, cette modernisation se renforce sous l’impulsion pouvoirs publics qui, dans le contexte d’ouverture libérale, promeuvent l’irrigation et le développement des cultures intensives auprès des moyens et grands producteurs, mais également auprès de certains petits fellahs de Chaffar installés sur de bonnes terres. Ils bénéficient alors de subventions de l’Agence de Promotion des Investissements Agricoles (APIA) pour se doter « de puits, de matériel et de semences pour produire des tomates et des pommes de terre », précise un petit exploitant de Chaffar de 68 ans ayant reçu ces appuis. Les systèmes de production évoluent et le recours aux intrants devient la norme tandis que les céréales finissent par disparaître des exploitations.
25On assiste alors à la production d’un nouveau paysage. D’après plusieurs chefs d’exploitation de plus de 40 ans, « de nombreux puits » apparaissent tandis que les parcelles maraichères s’intercalent au milieu des rangées d’oliviers. Les agriculteurs adoptent des logiques de plus en plus individuelles en cherchant à disposer de revenus réguliers pour entretenir leur système de production basé sur l’usage intensif des eaux souterraines et la spécialisation sur des cultures (tomate, piment, oignon, concombre, en particulier) destinées au marché urbain. Dans ce processus de « modernisation », les liens avec Sfax évoluent également. Des intermédiaires qui disposent de liquidités concentrent les achats et fixent les prix. Soutenus par le secteur bancaire, ils organisent le ravitaillement de la ville en même temps que la dynamique agricole et l’organisation spatiale des périphéries rurales. Les agriculteurs mahressiens se retrouvent ainsi dans une situation de subordination à l’égard de ces acteurs économiques au cœur de la dynamique territoriale régionale.
26Au cours des années 2000, ce modèle agricole continue de croître. Les fellahs des secteurs d’Aithet Echelaïa, de Sidi Ghrib et de Mahrès Sud cherchent à élever leurs revenus quand l’oléiculture pluviale, sur 1, 2 ou même 5 hectares, les contraint à une « pluriactivité précaire » (Auclair et al., 2004). Dans ce contexte, et sans possibilité d’appui public ou des banques privées, le soutien de parents salariés en ville ou, mieux, travaillant en France, est décisif, et permet de procéder à des forages, qui augmentent « partout dans la délégation », selon les services agricoles. Les « émigrés » plus anciens jouent un rôle plus important encore dans la dynamique foncière locale. Désormais à la retraite, leurs économies, en euros, leur permettent de se constituer des exploitations de plusieurs hectares. Actifs, ils suivent la tendance à l’intensification et se dotent de systèmes d’irrigation pour augmenter leur production d’huile d’olive et se constituer une rente solide maintenant qu’ils vivent une partie de l’année « au pays ». Cette « augmentation des investissements fonciers » mentionnée par les services agricoles a gagné en intensité « depuis la Révolution », d’après tous les agriculteurs. Alors que le pays traverse une crise économique depuis 2011, l’agriculture s’est également convertie en activité refuge pour les urbains, et particulièrement pour « les Sfaxiens ». Investir dans la terre est devenu pour eux, comme pour les « émigrés », un moyen de placer leur argent et de se constituer une rente, et ce d’autant plus facilement que depuis trente ans, l’État encourage le développement de la filière oléicole pour l’exportation. De cette manière, l’histoire d’une élite urbaine qui domine sa périphérie rurale se répète (Sethom, 1992).
27Ainsi, le contexte des dernières décennies a fortement contribué à la recomposition du territoire de Mahrès (illustration 3). À Chaffar, surtout, mais aussi à Aithet Echelaïa, se concentrent désormais des unités de production intensives en capital, parfois de plusieurs dizaines d’hectares, associant maraîchage et oléiculture irrigués, et à la tête desquelles se trouve la vielle élite économique sfaxienne (illustration 4). À côté d’elles, des exploitations bien plus petites, mais diversifiées, tentent de suivre cette tendance « modernisatrice » en s’appuyant sur des systèmes de production intensifs en capital, en intrants et en eau (illustration 5). La moitié nord-orientale de Mahrès correspond ainsi à un bassin de production sous l’influence de Sfax et de ses acheteurs intermédiaires qui, en situation de monopole, commandent les filières régionales d’approvisionnement. Pour les agriculteurs mahressiens, et pour les plus petits en particulier, ces acteurs forment un « lobby », contre lequel il n’y a rien à faire puisqu’il n’existe pas d’autre option pour écouler la production locale. La partie sud-ouest compte également de grandes exploitations intensives en capital, parfois diversifiées, à côté desquelles se trouvent les exploitations des « émigrés », bien équipées pour l’irrigation des oliviers. Elles se distinguent des nombreuses petites exploitations des secteurs d’Essamara, Mahrès Sud et Sidi Ghrib, sous-équipées, et dédiées, elles, à l’oléiculture en sec (illustration 6).
Illustration 3 - Carte des formes d’occupation du sol à Mahrès en 2020
Source : CRDA de Sfax ; Bing imagerie ; ©OpenStreetMap contributors. Réalisation : J. Desbonnet, N. Rebaï.
Illustration 4 - Une grande exploitation dans le secteur de Chaffar en 2022
Ici, l’irrigation de la parcelle permet de cultiver des melons entre les rangées d’oliviers.
Source : N. Rebaï.
Illustration 5 - Une petite exploitation dans le secteur de Chaffar en 2022
Derrière la parcelle de concombres, au premier plan, se trouvent plusieurs serres où sont cultivés des piments.
Source : N. Rebaï.
Illustration 6 - Petite exploitation dédiée à l’oléiculture pluviale à Sidi Ghrib en 2021
Source : N. Rebaï.
28En bref, depuis quarante ans, les inégalités se creusent à Mahrès, mais, au-delà, le plus clair est que les exploitants, peu importe leur taille, développent des stratégies individuelles visant à élever leurs rendements. « L’augmentation des forages depuis les années 1990 », mentionnée par tous les acteurs, confirme cette course à l’intensification. La multiplication des puits est d’ailleurs plus rapide ces dernières années en raison du fait que, « depuis la Révolution, l’État n’a plus les moyens de contrôler les pratiques des agriculteurs qui procèdent à des forages illégaux », comme l’indique un représentant de l’administration agricole. Bien sûr, cette dynamique pose question. Les fellahs aux ressources foncières limitées procèdent à des investissements élevés, atteignant 3 000 dinars [900 euros] pour cultiver 150 m2 de tomates ou de piments sous serre, et jusqu’à 20 000 dinars [6 000 euros] pour 1 hectare de melons en plein champs avec un système de goutte à goutte. Mais leurs marges sont réduites puisque les acheteurs sfaxiens, qui profitent du faible niveau d’organisation des agriculteurs locaux, fixent des prix bas et font jouer la concurrence d’autres bassins de production, comme celui de Sidi Bouzid (Fautras, 2021). Les revenus des petits agriculteurs sont d’autant plus limités que le coût des intrants a beaucoup augmenté récemment en raison d’une inflation élevée (Chebbi, 2019). L’un d’eux, âgé de 31 ans, et vivant dans le secteur d’Aithet Echelaïa, précise qu’« à la fin de l’année, il ne me reste que 7 000 dinars [2 100 euros] en poche, et nous vivons à quatre ici, avec mes parents et ma sœur », et signale, in fine, la situation de grande précarité des plus jeunes agriculteurs qui, ces dernières années, tentent de reprendre l’exploitation familiale.
29De fait, l’organisation de la filière maraîchère, depuis Sfax, conditionne la vulnérabilité économique des petites exploitations mahressiennes. Endettés, des petits fellahs sont même contraints de vendre leur terre. Un autre jeune agriculteur d’Aithet Echelaïa, âgé de 40 ans, rapporte même que d’anciens petits exploitants sont désormais « ouvriers chez les nouveaux propriétaires de la terre qui leur appartenait ». Dans ce contexte, les superficies maraîchères connaissent une forte baisse, passant de 1989 à 600 hectares entre 2011 et 2020 (DGEDA, 2011 et 2020). Pourtant, à l’échelle de la délégation, l’irrigation augmente, avec des forages toujours plus nombreux, mais surtout plus profonds, signe de l’épuisement progressif de la nappe. Les exploitants aux capitaux importants jouent un rôle clé dans cette dynamique. Leurs parcelles sont équipées de systèmes de goutte-à-goutte, alimentés en énergie électrique par des panneaux photovoltaïques, pour un arrosage quasi permanent des oliviers (illustration 7). Moyens et grands propriétaires, « émigrés » et « Sfaxiens », travaillent pour renforcer leur rente, en témoigne d’ailleurs la densification des oliveraies avec l’introduction de nouvelles variétés capables de rapidement entrer en production (illustration 8). Dans un contexte régional semi-aride, où les précipitations ne dépassent pas 220 mm/an en moyenne, la nappe, exploitée à 124 % (CRDA de Sfax), ne se recharge pas. L’usage intensif de l’eau engendre également la salinisation des sols, mais, surtout, une forte tension sociale. Désespéré, un petit exploitant de 55 ans de Mahrès Sud, pratiquant « depuis toujours » une agriculture pluviale, a voulu nous montrer les dérives du modèle intensif : « regardez mon voisin, il irrigue ses oliviers, il prend l’eau du sol qui est à tout le monde et mes arbres s’assèchent ».
Illustration 7 - Une exploitation « moderne » située dans le secteur de Mahrès sud
Source : N. Rebaï.
Illustration 8 - L’intensification de l’oléiculture dans une exploitation du secteur de Mahrès sud
Entre les rangées d’oliviers, de variété chemlali, dominante dans la région sfaxienne et dans le reste de la Tunisie, les exploitants plantent depuis plusieurs années la variété arbosana importée d’Andalousie.
Source : N. Rebaï.
30Ainsi, Mahrès apparaît comme un territoire en crise. Les petits agriculteurs, pris dans une filière commandée par l’aval, sont fortement précarisés. La production maraîchère destinée à la ville de Sfax, décroissante, est surtout le fait de moyens et grands producteurs. En parallèle, le territoire renforce sa spécialisation oléicole, sous l’influence de nouveaux propriétaires en quête de rentabilité, ce qui occasionne d’importantes dégradations environnementales. Enclencher un processus de transition territoriale semble donc nécessaire, en organisant les agriculteurs, notamment pour favoriser leur meilleure intégration économique et repenser la relation avec Sfax.
31Pourtant, les services agricoles régionaux ne semblent pas vouloir œuvrer dans ce sens. Les représentants du CRDA, à Sfax, estiment que « les agriculteurs ne veulent pas s’organiser », et rejettent ainsi la responsabilité sur les fellahs et leur supposée absence de volonté ou incapacité à « faire collectif ». On retrouve ici une forme de violence dans le discours de l’institution publique à l’égard d’une population historiquement peu considérée et pour laquelle presque aucune initiative publique n’a été menée ces dernières décennies pour renforcer ses capacités collectives. À l’évocation de l’exemple de Jemna, le discours des fonctionnaires évolue, certes, mais la spécificité de l’oasis est vite rappelée pour signifier qu’un processus comparable serait difficile à mettre en œuvre à Mahrès : « à Jemna, le contexte local a beaucoup joué, le foncier [qui relève du domaine de l’État] a permis de mobiliser la population, alors qu’ici, chaque agriculteur a sa propre stratégie ». Il y aurait donc une sorte de fatalité à ce que les agriculteurs de la périphérie de Sfax agissent seuls. Mais ce point de vue éclipse le fait que c’est bien l’État tunisien qui, depuis quatre décennies, encourage la mise en concurrence des agriculteurs. D’ailleurs, pour les représentants du CRDA, « la mission des services agricoles est de garantir la pérennité des périmètres irrigués », et d’assurer le suivi du niveau des nappes, en procédant, quand ils le peuvent, au contrôle des forages. Leur démarche est donc technique, en partie centrée sur le « contrôle » des agriculteurs (Rebaï, 2022), mais surtout pleinement inscrite dans une logique libérale.
32En ce qui les concerne, les agriculteurs mahressiens se montrent plutôt sceptiques à l’évocation du « collectif ». Ils précisent, en grande majorité, que dans le contexte actuel de précarité économique, il n’y a « pas de confiance », et insistent sur le fait que, tôt ou tard, les intérêts individuels prendront le pas sur le collectif : « dans une association, certains chercheront toujours à vendre de leur côté en cas de meilleur prix ». Par ailleurs, et bien qu’ils ne l’aient pas vécu localement, plusieurs agriculteurs, en particulier les plus âgés, rappellent l’échec de l’expérience collectiviste des années 1960. Ils signalent ainsi leur appréhension de travailler avec l’État, alors que paradoxalement, en pointant le coût élevé des intrants et les prix bas imposés par les intermédiaires, ils appellent à « plus d’aides ». Le choix de la modernité technique, et du prestige individuel qui l’accompagne, en possédant une exploitation bien équipée, productive et rentable, semble l’emporter sur celui de s’organiser, et ce d’autant plus dans une localité où la réussite individuelle des grands exploitants et des « émigrés » s’affiche ouvertement. Ce constat est d’ailleurs plus net chez les agriculteurs les plus jeunes qui n’ont connu que le modèle intensif des dernières décennies. Pourtant, comme à Jemna, où le foncier a servi de catalyseur pour la mobilisation, la domination des intermédiaires et la proximité du marché sfaxien pourraient stimuler le rapprochement des fellahs. C’est donc peut-être davantage le manque d’expérience et de savoir sur comment « faire collectif » qui agit comme un obstacle à toute initiative qui irait dans ce sens, et qui fait dire à l’un des agriculteurs rencontrés qu’il « n’existe pas d’esprit pour monter une association de producteurs ».
33Toutefois, la situation ne semble pas immuable. Avec la libération de la parole au cours des entretiens, plusieurs agriculteurs, de différents âges, indiquent qu’ils seraient finalement ouverts à l’idée d’appartenir à une association de producteurs si cela leur permettait de « réduire les coûts » ou de « vendre à un meilleur prix ». La plupart insistent d’ailleurs – et c’est à souligner – sur le besoin de règles pour que la dynamique du collectif dure. Du côté des services agricoles, le changement d’approche, qui viserait à soutenir la construction d’un collectif à Mahrès, semble possible au niveau de la CTVA, dont le chef insiste sur le besoin d’« encourager la dynamique associative ». En raison de moyens « limités », il s’agira, « pour commencer, de former un petit groupe d’agriculteurs motivés, de les réunir régulièrement, de les informer sur l’intérêt d’une association. En plus de l’aspect économique, cela doit permettre de former les agriculteurs à des pratiques plus durables, notamment pour la gestion de l’eau ». Engager la mue des systèmes de production et repenser dans le même temps les relations entre agriculteurs pour tisser de nouveaux liens avec la ville de Sfax correspond bien à un processus de transition territoriale qui, cependant, nécessitera du temps pour être enclenché.
34Le travail de terrain mené à Mahrès rend compte de la complexité des problèmes que traversent les territoires ruraux périurbains en Tunisie. Les recompositions spatiales qui ont cours à différentes échelles, au niveau des exploitations, de la Délégation, mais aussi dans les relations ville-campagne, témoignent du déséquilibre dans les rapports sociaux, de la vulnérabilité économique des plus petits agriculteurs et de l’essoufflement d’un modèle agricole impulsé il y a plus de trente ans. La prise en compte des discours des différents acteurs du territoire a mis en évidence comment l’organisation des circuits commerciaux et le choix opéré par les services agricoles auprès des fellahs a conduit, de nos jours, à une situation qui n’est pas sans rappeler celle qui fut à l’origine du mouvement populaire de 2011. L’inertie des pratiques institutionnelles comme la reproduction des formes de domination des acteurs économiques urbains sur les agriculteurs nous autorisent finalement à penser que, dans la périphérie de Sfax, comme dans d’autres régions du pays où la précarité des agriculteurs familiaux reste la norme, la révolution n’a pas encore eu lieu. Toutefois, le travail de terrain à Mahrès a permis de constater que des perspectives intéressantes se dessinent, malgré tout. La récente démarche envisagée par la CTVA est révélatrice d’une redéfinition des rapports entre services agricoles et agriculteurs au niveau local et d’une prise de conscience par les acteurs de terrain de la nécessité d’engager un processus de transition territoriale. Ces dernières semaines ont d’ailleurs permis d’accompagner le travail de la Cellule en participant à l’organisation de réunions publiques faisant dialoguer agriculteurs et pouvoirs publics. Les prochains mois devraient favoriser l’organisation de nouvelles réunions visant à soutenir la CTVA dans la mise en place d’une association de petits producteurs dédiés à la vente de produits maraîchers en circuit court. À termes, il s’agira d’envisager comment le collectif mis en place pourra également intégrer de nouvelles pratiques visant à réduire les pressions sur les ressources naturelles et faire face au changement climatique. Dans ce contexte, les « émigrés » pourraient également jouer un rôle important. Les plus jeunes, nés en France, sensibles à la précarité des agriculteurs et à celle de l’environnement, pourraient être les agents de diffusion de nouveaux savoirs ou de nouveaux moyens. Les discussions, déjà engagées, avec certains membres de la diaspora mahressienne, pour contribuer à l’émergence d’un collectif et favoriser la transition feront bientôt l’objet d’une analyse plus poussée.