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La dimension socio-politique des infrastructures minières bauxitiques en Guinée

The socio-political dimension of bauxite mining infrastructures in Guinea
Roberta Rubino

Résumés

Cet article se propose d’illustrer les dynamiques socio-politiques déclenchées par la construction des infrastructures minières bauxitiques en Guinée. À travers une analyse anthropologique des infrastructures, ce texte permet de saisir la manière dont les infrastructures minières participent au façonnement du territoire de la Guinée ainsi qu’à celui de son État, à travers l’influence inéluctable qu’elles exercent sur la redéfinition de ses espaces physiques mais aussi sociopolitiques et de leur institutionnalisation. L’importance du cadre législatif pour réguler le processus d’installation des infrastructures minières dévoile leur dimension socio-politique. De plus, les données de terrain montrent comment la pluralité de ces cadres normatifs finit par produire des trajectoires différentes dont le prolongement engendre à son tour des espaces sociopolitiques tout aussi divergents. La variété de ces spatialités démontre que les infrastructures ne sont pas des dispositifs techniques gouvernés de l’intérieur par des contraintes fortes qui, seules, déterminent leur évolution, ni des processus impersonnels, donc universels. Elles représentent des formes vivantes du social.

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Texte intégral

Introduction

1À partir des années 2000, en Guinée, le développement de projets bauxitiques connaît une impulsion sans précédent. Déjà, en 2013, l’extraction de la bauxite dans la région de Boké avait enregistré des chiffres record, s’élevant à environ 16 millions de tonnes. En 2020, elle grimpe à 88 millions de tonnes. Pendant ces années, le gouvernement du président Alpha Condé fait de la Guinée le deuxième producteur mondial de bauxite, et le principal exportateur de ce minerai vers la Chine.

2L’ouverture libérale accélérée du secteur bauxitique, propulsée aussi par les deux derniers codes miniers (Code 1995 et 2011), tient également à l’intérêt stratégique que revêt la mise en place d’infrastructures logistiques de grande envergure – routes, chemins de fer minéraliers, ports en eau profonde – indispensables à l’acheminement du minerai depuis les zones d’extraction jusqu’aux terminaux d’exportation. Dès lors, il ne s’agit pas seulement pour l’État d’attirer des investisseurs pour exploiter la bauxite, mais surtout de les inciter à construire les infrastructures dont le pays a cruellement besoin.

3Néanmoins cette croissance fulgurante des projets bauxitique, soutenue par un afflux massif d’investissements étrangers, s’accompagne d’une dérèglementation profonde du secteur.

4Le pays voit affluer une multitude d’acteurs miniers aux profils variés – entreprises asiatiques, américaines, russes, émiraties, indiennes, françaises ou guinéennes – qui négocient leur implantation sur la base de référentiels techniques, juridiques et environnementaux très hétérogènes. Faute d’un cadre réglementaire fort et cohérent, chaque entreprise applique normes différentes, notamment en matière d’évaluation des impacts sociaux et environnementaux.

5À cette période, la situation de la Guinée semble s’inscrire dans une dynamique plus large, décrite par Campbell, lorsqu’elle souligne que l’intensification de la libéralisation économique, accompagnée par des mesures de dérèglementation et de privatisation, semble aller de pair avec une approche de plus en plus fragmentaire des questions environnementales. Parallèlement, on observe une externalisation de plus en plus marquée du processus d’élaboration des politiques dans le domaine de la gestion des ressources naturelles, qui fait que les infrastructures, la technologie et les financements fournis par l’étranger sont appelés à jouer un rôle de plus en plus grand, voire décisif (Campbell, 2010).

6Dans le domaine bauxitique guinéen, ce désordre réglementaire favorise l’opacité et alimente une série de tensions et de conflits, qui participeront à délégitimer le régime d’Alpha Condé jusqu’à son renversement par un coup d’État en 2021. Mon enquête de terrain débute précisément une semaine après ce renversement, dans un moment de transition politique marqué par l’incertitude. Cette période intermédiaire, en apparence plus ouverte, voit se multiplier les mobilisations et les prises de parole : libérées de la peur de la répression, longtemps incarnée par le régime d’Alpha Condé, les communautés, les travailleurs, saisissent cet entre-deux pour exprimer leurs revendications et faire éclater des conflits longtemps contenus.

7Le coup d’État du 5 septembre 2021 bouleversera complètement la configuration du secteur minier telle qu’elle avait été conçue par Alpha Condé. En fait, dans l’élan du succès de la bauxite, les entreprises se mobilisent pour relancer l’extraction des gisements de fer de Simandou. Néanmoins, face à la dérèglementation généralisée du secteur bauxitique – marqué par la multiplication exponentielle de sociétés minières s’appuyant chacune sur des systèmes normatifs distincts pour encadrer leur implantation –, le projet de Simandou devient le terrain sur lequel la junte militaire, nouvellement arrivée au pouvoir, cherche à affirmer son autorité et sa capacité de régulation. Elle y incarne une volonté de reprise en main étatique et esquisse les contours d’un nouveau modèle de gouvernance du secteur minier, tout en consolidant un virage autoritaire de l’appareil d’État. Dans cette logique, le lancement des travaux d’exploitation du gisement de fer est conditionné à la création d’une co-entreprise associant l’État guinéen aux deux géants du secteur extractif actifs dans le pays : l’entreprise australienne Rio Tinto et le consortium sino-singapourien Winning, porteurs de visions entrepreneuriales et de cultures institutionnelles profondément différentes. Cette dynamique de centralisation et de recomposition s’exprime également dans le champ réglementaire. Après avoir initié l’élaboration d’un texte législatif unifié, visant à articuler les standards internationaux en matière de gestion des impacts sociaux et environnementaux avec les dispositions de la législation nationale, l’État guinéen présente désormais le corridor minier de Simandou comme un « corridor vert ». Cette qualification, largement performative, participe à redéfinir l’image du projet à l’échelle internationale, en lui conférant une légitimité environnementale inédite, tout en consolidant la posture volontariste et souveraine de la junte au pouvoir.

La bauxite de Guinée : une faible teneur en silice et un haut contenu géopolitique

8La Guinée détient les plus importantes réserves de bauxite au monde, concentrées principalement dans la région de Boké, au nord-ouest du pays. Ce territoire recèle près de 25 milliards de tonnes de bauxite, représentant à lui seul un tiers des réserves mondiales. Faiblement chargée en silice, la bauxite guinéenne se distingue par sa grande qualité.

9Cependant, en raison de la faible valeur unitaire du minerai, son exploitation ne devient rentable qu’à condition de mobiliser d’immenses volumes. La valorisation de la bauxite repose donc avant tout sur la quantité.

10La centralité du volume dans la chaîne de valeur implique la mise en place d’un appareil logistique colossal – routes, chemins de fer, terminaux portuaires – sans lequel aucune filière bauxitique n’est envisageable. Cette exigence matérielle emporte également des conséquences sociales et politiques majeures. En effet, contrairement à l’or ou aux diamants, la bauxite ne peut être ni extraite, ni commercialisée de manière artisanale. Quelques pierres, ou même quelques sacs, n’ont aucune valeur économique. Ce minerai ne devient monnayable qu’à l’échelle industrielle, en milliers voire en millions de tonnes.

11Par ailleurs, la localisation et la quantification des gisements requièrent des compétences techniques spécifiques – analyses géologiques, cartographie, évaluation de la teneur en silice – que l’État guinéen ne maîtrise pas encore en propre. Ainsi, la valorisation de la bauxite repose entièrement sur des dispositifs techniques et des savoir-faire extérieurs. Cependant, le processus d’extraversion que l’extraction de ces ressources engage est essentiel aussi pour comprendre leur valeur stratégique et géopolitique et, donc, le type de rapports sociopolitiques qu’elles structurent.

12En fait, si l’on regarde l’histoire économique et politique de son exploitation, on verra qu’en Guinée la bauxite n’a jamais relevé seulement du domaine économique ou géologique. Depuis plus de soixante-dix ans, la bauxite est la base matérielle sur laquelle la Guinée a construit non seulement ses alliances externes mais aussi et surtout le pouvoir politique et économique qui a orienté ses gouvernements. Les partenariats transnationaux avec les entreprises d’extraction étrangères ont participé au façonnement du territoire de la Guinée ainsi qu’à celui de son État, à travers l’influence que ces entreprises ont su exercer dans la redéfinition des relations politiques locales avec les populations et les groupes sociaux qui habitent et gouvernent ces espaces.

13Les différentes contributions sur le sujet convergent en reconnaissant l’importance de cette tendance qui parcourt en filigrane l’histoire politique entière de la Guinée (Campbell 2010 ; Knierzinger, 2019 ; Diallo, 2020 ; Rey et Mazalto 2020 ; Barry, 2021).

14Dans le prolongement de cette posture, cet article se propose de montrer comment les entreprises minières bauxitique, à travers la mise en place d’une série d’innovations dans le domaine de la logistique et du transport, agissent non seulement sur la morphologie physique du territoire, mais aussi sur sa morphologie sociale et politique, puisque le système qui organise leur mise en place touche la structure des rapports sociaux de la Guinée ainsi que leur médiation symbolique et institutionnelle. En fait, au-delà du processus de réaménagement du territoire que ces nombreux programmes de construction des infrastructures de transport impliquent, cet article porte son attention sur les cadres juridiques, économiques et politiques dans lesquels s’inscrivent les infrastructures, pour ensuite saisir l’ampleur des effets sociopolitiques qu’ils produisent.

15En dépit de toute croyance sur l’autonomie de la technique, cet article entend appréhender les infrastructures comme un « système technologique » (Leroi-Gourhan, 1945 ; Creswell, 1983) c’est-à-dire comme l’imbrication de différents éléments associant connaissances scientifiques, dispositifs techniques mais aussi éléments juridiques, politiques, sociaux et économiques.

16Ainsi, l’approche de cet article ne saurait se confondre avec le point de vue techniciste des spécialistes, puisqu’il entend défendre l’idée selon laquelle « la technologie est sociale avant d’être technique » (Deleuze, 1986, p. 47). Dans cette recherche, l’attention s’est focalisée notamment sur la technologie humaine qui précède et qui suit toute technologie matérielle. La technologie matérielle a été questionnée surtout dans sa capacité à transformer les rapports de force et, donc, à modifier les relations sociales de pouvoir ou à en générer d’autres.

Méthode et terrain de la recherche

17Les données sur lesquelles ce texte s’appuie ont été collectées au cours d’une enquête ethnographique qui s’est déroulée entre septembre et décembre 2021 et novembre et décembre 2022, en Guinée, principalement sur les sites de Conakry et de Boké. Pendant cette étude de type qualitative, 13 entreprises minières bauxitiques ont été consultées à travers un questionnaire semi-directif, portant sur cinq volets thématiques : 1) la construction d’infrastructures de transport par le projet minier ; 2) le type de convention minière et des relations politiques établies avec l’État ; 3) les rapports socio-économiques instaurés avec les communautés riveraines ; 4) les modalités de recrutement de la main-d’œuvre salariale et 5) les processus de sélection des entreprises locales sous-traitantes. L’objectif était de caractériser et, ensuite, de comparer les modalités de territorialisation de différents projets miniers bauxitiques aux profils variés. Le processus de territorialisation a été entendu notamment comme l’ancrage des pratiques techniques, sociales et politiques que les projets miniers, par leur activité, déploient sur le territoire, en lui donnant du sens ainsi que les transformations qu’elles engendrent dans la structure des rapports sociaux.

18Dans une approche matérielle, l’analyse de la construction des infrastructures nécessaires aux activités a été le point de départ de l’enquête. En parallèle, des entretiens semi-directifs ont été conduits auprès des autres acteurs impliqués dans les projets miniers (communautés locales, salariés, entreprises locales sous-traitantes, syndicats, ONG, fonctionnaires du gouvernement, administrateurs locaux), pour un total de 47 entretiens. Des moments de concertation entre les parties prenantes de projets miniers ont pu être observés ainsi que des activités sur les sites de production et de transport de la bauxite.

19Pour la réalisation de cette enquête, une méthode à l’intersection de l’anthropologie matérielle et de l’anthropologie des techniques a été choisie : la méthode des itinéraires. Appliquée aux projets miniers, elle a consisté à analyser, puis à croiser deux types d’itinéraires : 1) le cycle vie de l’objet (Appadurai, 1986 ; Kopytoff, 1989) qui a permis de suivre le chemin que parcourt la ressource, depuis le moment de son extraction, en passant par les étapes de son transport et de son évacuation, jusqu’à celles de sa transformation et de sa vente ; 2) l’itinéraire de vie du projet minier (Alami et al., 2009), par lequel il s’agissait de reconstruire les différentes étapes du processus conduisant à la création du projet (création de l’actionnariat ou montage de l’entreprise) jusqu’au démarrage des activités d’extraction. À chaque étape de ces itinéraires, les pratiques ont été appréhendées en s’attachant à décrire, d’abord, les instances de type matériel (les contraintes économiques ou physiques d’un territoire). Ensuite, pour chacune de ces phases, les interactions avec les autres acteurs ont été identifiées (Crozier et Friedberg, 1977), ainsi que leurs implications sociopolitiques, tout en tenant compte du sens attribué à ces pratiques par les acteurs.

20En reconstruisant les différentes étapes de l’itinéraire de vie des entreprises minières, les capacités financières et techniques relatives à la construction des infrastructures de transport sont apparues comme directement liées aux cadres juridiques qui vont réguler leur installation sur le territoire. En fait, les études d’impacts sociales et environnementales, rendues obligatoires par le Code minier de 2011, ont eu le mérite de montrer comment, en Guinée, les sociétés minières bauxitiques de nationalités variées (chinoise, américaine, russe, émiratie, indienne, française, guinéenne), en fonction de leurs disponibilités financières, utilisent différents systèmes normatifs pour évaluer les risques sociaux et environnementaux associées à leur activité extractive. Par exemple, les entreprises chinoises qui se présentent sous la forme de chaînes de production intégrée arrivent en Guinée avec des capitaux propres assez conséquents. Cela leur permet de construire leurs infrastructures de manière autonome, sur la base des lois nationales guinéennes, contrairement, à d’autres entreprises minières qui, suite à la demande de prêts auprès des organismes financiers internationaux, sont contraintes de respecter aussi leurs normes en matière de règlementation des impacts socio-environnementaux.

21En partant de ce constat, j’ai essayé de poursuivre et développer une analyse anthropologique des infrastructures, comme méthode capable de saisir toute corrélation entre « système technologique », morphologie du territoire, structure des rapports sociaux et leur médiation symbolique et institutionnelle. Dans ce cadre, les infrastructures de transport ont été envisagées telles que des objets agissants, des « actants », comme le dit Latour (Latour, 2012), qui viennent donner une nouvelle matérialité aux relations sociales, en renforçant certaines interactions et en en affaiblissant d’autres.

22Cet article entend montrer comment ces différents cadres normatifs finissent par produire des trajectoires différentes dont le prolongement engendre à son tour des espaces sociopolitiques tout aussi divergents. Ensuite, une anthropologie topologique des activités minières bauxitiques permettra de représenter et de caractériser cette variété des formes d’inscription dans l’espace de la Guinée contemporaine.

Comment la valeur politique de la bauxite produit une arène minière quadrangulaire

23Dans la Guinée contemporaine, l’imbrication des autorités politiques clanique et étatique, typique des États dites « lignagers » (Balandier, 1967, p. 145), persiste. Elle se matérialise par une forme de société qui combine l’existence des communautés, organisées sur la base des rapports de parenté où la possession du sol est commune, avec le pouvoir d’un État qui s’affiche comme une institution de niveau supérieur les englobant toutes. Dans cette structure, les communautés ont un droit d’usage du sol, alors que l’État s’en réserve la propriété et, donc, le droit d’exploiter les ressources minières du sous-sol dans l’intérêt national.

24Lorsque les entreprises minières s’implantent dans ce pays, elles doivent composer avec cette double structure politique et socio-économique et se créer une place à la fois territoriale et sociale dans une spatialité qui ne le prévoyait pas. Néanmoins, si les entreprises minières atterrissent dans les interstices structurels du territoire politique guinéen, il n’en reste pas moins qu’elles participent à leur constante redéfinition, puisque leurs pratiques ont des conséquences matérielles et normatives, mais aussi symboliques. Ainsi, les relations tissées au sein de l’État, avec les entreprises minières et les communautés locales, ainsi que les différentes configurations qu’elles peuvent sous-tendre ont été au centre de nombreuses réflexions et études produites dans le domaine. Les infrastructures fournies par les entreprises minières sont reconnues comme le pivot autour duquel ces relations s’organisent.

25Ressource hautement stratégique, la bauxite a très tôt été inscrite dans des logiques d’appropriation géopolitique. Si ses premiers projets d’extraction prennent forme dans le cadre de la colonisation française (Knierzinger, 2019), elle devient ensuite, dans les années 1960, un levier central dans la diplomatie économique de la Guinée indépendante, mobilisée comme monnaie d’échange dans la construction de partenariats internationaux.

26Ce processus d’extraversion, rendu inévitable par la dépendance à des techniques, des savoir-faire et des capitaux extérieurs, fait des infrastructures et des financements étrangers des instruments déterminants dans l’orientation des politiques publiques et dans la définition des alliances.

27La bauxite devient ainsi un moyen de paiement, notamment dans les relations nouées avec l’ex-URSS en échange de la construction d’infrastructures industrielles (Campbell, 2010 ; Knierzinger, 2019 ; Diallo, 2020). Pour Barry (2021), l’organisation des exploitations bauxitiques durant la guerre froide incarne le choix du non-alignement. Dans sa lecture, l’apparition simultanée à Boké et à Kindia de deux principaux sites d’extraction de bauxite, en collaboration pour le premier avec des sociétés nord-américaines et pour le deuxième avec des entreprises soviétiques, est le symbole de la double loyauté de la Guinée envers ces deux puissances.

28En revanche, du point de vue de la politique interne, selon Penda Diallo (2020), en Guinée, les revenus miniers bauxitiques auraient permis la structuration d’un équilibre entre des régimes politiques autoritaires et des communautés locales relativement paisibles, bien que maintenues dans un état de subsistance. Le contrat social que les entreprises auraient passé, d’un côté, avec le gouvernement et, de l’autre, avec les communautés locales est présenté comme le dispositif qui aurait permis à la Guinée d’esquiver un conflit armé, à différence de ses voisins du Libéria ou de la Sierre Lion. En fait, dans l’établissement des relations sociales avec les communautés riveraines, la fourniture d’électricité, d’eau ou d’autres infrastructures participe non seulement à augmenter l’acceptabilité sociale des entreprises minières, mais aussi leur légitimité et donc leur pouvoir.

29Certains auteurs (Emel et al., 2011) soutiennent que, par leurs infrastructures, les entreprises minières finissent par entrer en compétition avec l’État dans l’exercice de la souveraineté territoriale. En ce sens, la Guinée est représentée comme un cas typique de « gouvernance hybride » (Greenen, 2016 ; Hönke, 2013), où l’État opère à côté d’organisations non étatiques dans l’exercice de l’autorité publique et la prestation des services. D’autres études suggèrent que l’État guinéen cède de manière délibérée une partie de ses fonctions aux entreprises, en suivant le mécanisme de la « décharge » (Hibou, 1999 ; Mbembe, 2000, Honke 2010 ; Williams 2010) ou du « sacrifice politique » (Bolay et Knierzinger, 2021). Dans les faits, en Guinée, les sociétés minières jouent un rôle central dans la fourniture des infrastructures, au point que, pour satisfaire leurs besoins, les populations locales désormais s’adressent plus aux entreprises minières qu’aux politiciens locaux considérés comme impuissants (Rey et Mazalto, 2020).

30Par un changement d’échelle, Bonnie Campbell (2010) élargit le champ d’observation et souligne l’influence des institutions internationales de développement dans la gestion des ressources bauxitiques guinéennes. Dans la droite ligne de la restructuration majeure que l’économie guinéennes subit dans les années 1980, la bauxite devient prétexte à ériger le projet néolibéral diligenté par les pays du Nord et les institutions monétaires internationales. Dans la pratique, cela se fait non seulement à travers la mise en place d’une législation minière nationale ouvertement libérale supervisées par le FMI et la Banque mondiale (avec les Codes de 1995 et 2011), mais aussi à travers la construction d’un vaste maillage normatif de conditionnement de prêts voulu par ces mêmes institutions internationales. En fait, la nécessité de construire d’imposantes infrastructures aurait obligé les projets miniers bauxitiques à passer par les institutions de crédits internationales et, donc, à appliquer aussi leurs normes dans la gestion des risques sociaux et environnementaux. Loin d’être simplement des directives techniques et économiques, ces règles sont un ensemble de prescriptions qui façonnent les relations politiques et socio-économiques avec les autres acteurs du domaine : l’État, les communautés locales, les entreprises locales sous-traitantes et les travailleurs.

31Ces initiatives peuvent être interprétées comme étant calquées sur le contexte mondial plus général, processus par lequel la fin du bipolarisme a favorisé l’essor d’une « spatialisation déterritorialisée » (Badie, 1995 ; Ferguson et Gupta, 2002) dans laquelle les fonctions de gouvernement des États ont été progressivement remplacées par l’articulation d’espaces multiples et spécialisés, mais assujettis à la politique néolibérale internationale.

32Dans cette perspective, la configuration contemporaine de l’arène minière n’est donc plus triangulaire mais quadrangulaire. Elle s’élargit pour inclure les organisations internationales, mais aussi leurs normes et leurs codes. En suivant Pierre-Yves Le Meur, on peut reconnaitre ces acteurs comme partie intégrante de ce quatrième groupe, composé par des agences multilatérales, codes, normes, pratiques, ONG internationales, bureaux d’étude, dont le point commun réside dans leur capacité à « agir à distance » sur l’arène minière (Le Meur, 2021, p. 147).

La dimension socio-politique des infrastructures

Les espaces de la centralisation

33À partir des années 2000, l’objectif d’attirer des projets d’envergure, diligenté par les organisations internationales, semble se matérialiser ; la Guinée connaît une croissance sans précédent de ses projets d’exploitation de bauxite.

34L’entrée de la Chine dans l’OMC, en 2001, et leur inégalable compétitivité dans la construction des infrastructures permettent à ses entreprises de devenir les protagonistes incontestées de cette nouvelle ère du secteur minier bauxitique guinéen. L’engouement des entreprises asiatiques pour le secteur bouleverse complètement le projet néolibéral, puisque celles-ci s’installent dans le pays en suivant d’autres modalités de territorialisation, et en se faisant porteuses d’un autre modèle de développement. Ce modèle qui va complètement à l’encontre de celui prôné par les organisations internationales est basé sur : 1) un apport massif en infrastructures, 2) un partenariat gagnant-gagnant, 3) le principe de non-ingérence.

35Ainsi, les entreprises asiatiques deviennent les principaux protagonistes de cette nouvelle vague d’exploitation bauxitique. Elles arrivent à s’implanter très rapidement et à produire sur des périodes de développement très courtes. Néanmoins, au-delà de ces aspects techniques et économiques, il est aussi important de replacer les activités des entreprises asiatiques dans le contexte plus large des relations contemporaines entre l’Asie et l’Afrique. En fait, les années 2000 signent le début d’une nouvelle ère dans la coopération sino-africaine, et le dynamisme des entreprises asiatiques en Guinée s’inscrit aussi dans cette nouvelle mouvance.

36Au début de septembre 2017, la Chine et la Guinée signent un Accord Cadre de financement de projets d’infrastructures prioritaires (la construction de la route Coyah-Mamou-Dabola, la réhabilitation des voiries et de l’assainissement de Conakry, la reconstruction de quatre universités, l’interconnexion du réseau électrique avec la Haute-Guinée) pour une enveloppe de 20 milliards de dollars américains qui seront débloqués sur les vingt prochaines années.

37Ce financement se présente sous la forme d’un prêt chinois à la Guinée ; en échange, cette dernière s’engage à assurer aux entreprises chinoises des concessions minières permettant d’en assurer le remboursement. À cet effet, trois concessions minières sont accordées à des entreprises chinoises. Il s’agit de l’exploitation des blocs de Boffa Sud et Boffa Nord par Chalco, du bloc de SPIC, toujours dans la préfecture de Boffa, et celui de CDM-Henan Chine à Boke. Dans l’accord, il est convenu que les revenus fiscaux et les taxes minières de ces trois sociétés chinoises seront utilisés exclusivement pour rembourser la dette de 20 milliards. Cet Accord Cadre s’inscrit dans l’accord de coopération stratégique global conclu en Chine lors de la visite d’Alpha Condé, en 2016.

38Au-delà des entreprises publiques chinoises, implantées dans le cadre d’accords-cadres interétatiques, les entreprises privées chinoises se distinguent par leur structuration en chaînes de production intégrées et par la solidité de leurs capitaux propres. Cette autonomie financière leur permet de se soustraire aux circuits classiques de financement dépendant des bailleurs internationaux tels que le FMI ou la Banque mondiale, dont les prêts dans le secteur minier sont conditionnés au respect de standards environnementaux et sociaux, comme les Principes de l’Équateur ou les normes de performance de la SFI. Dotées de capacités logistiques et financières importantes, ces entreprises minières bauxitiques sont ainsi en mesure d’organiser elles-mêmes l’évacuation du minerai, et engagent de longues négociations avec le gouvernement guinéen, après lui avoir transmis des études d’impact environnemental et social fondées sur les seules normes nationales.

39Ces premiers éléments soulignent l’impact de ce type d’entreprises sur le processus de centralisation politique. D’abord, en faisant de l’État leur seul et unique interlocuteur, de fait, ces entreprises légitiment son autorité. Ensuite, en prenant les lois nationales guinéennes comme référentiel, elles reconnaissent ses dispositifs de pouvoir tout en les actualisant.

40En Guinée, les entreprises que j’appelle « centralisatrice » les plus anciennes sont celles d’origine russe dont l’influence sur leur démarche et leur stratégie est inévitable. Elles reproduisent un rapport aux institutions politiques qui est propre à leur pays d’origine et qui parfois résonne jusque dans leur mode de fonctionnement, leur culture organisationnelle et l’organisation de leurs dispositifs techniques.

  • 1 Pour une étude des conflits et tensions sur le site de Fria, voir Knierzinger, 2016.

41Les difficultés consécutives à ce style de management et leur culture d’entreprise relativement rigide sont particulièrement visibles dans les sociétés russes qui administrent des sites bauxitiques historiques, comme celui de Kindia et de Fria, jadis exploités par l’État guinéen et par la France1. Avec ces sites, les entreprises russes ont aussi hérité du système de transport et acheminement de la bauxite. Le chemin de fer que l’entreprise russe, la Compagnie de Bauxite de Kindia, CBK utilise pour transporter son minerai de Kindia à Conakry est une des plus anciennes lignes ferroviaires qui traverse la Guinée. Une fois par jour, CBK permet à un train de voyageurs de rouler sur ces rails.

  • 2 C’est le cas de la SMB qui, dans son consortium, intègre l’entreprise leader de la logistique en Gu (...)

42En revanche, les sociétés bauxitiques chinoises sont presque toutes construites autour d’une matrice commune, représentée par une entreprise spécialisée dans le domaine de la logistique et du transport, jadis opérationnelle dans le pays2. Un consortium sino-singapourien d’entreprises de transport maritime et terrestre, la Société Minière de Boké-Winning (SMB-Winning) conçoit, pour la première fois en Guinée, un système de transbordement sur barges permettant d’utiliser le transport fluvial pour acheminer la bauxite jusqu’à son port en eau profonde. Cette innovation ouvre la voie à d’autres entreprises chinoises dont la particularité réside justement dans leurs compétitivité et rapidité à construire d’imposantes infrastructures de transport. Elles deviennent les protagonistes incontestés de la croissance fulgurante de l’exploitation bauxitique que la Guinée connaît à partir des années 2000.

43En moins de deux ans, le consortium SMB-Winning construit deux pistes d’environ 50 km, deux ports fluviaux et une station flottante de transbordement. En 2021, dans le cadre du projet d’exploitation Boffa-Boké, le consortium construit une ligne ferroviaire de 135 km dans un corridor s’étendant du terminal fluvial de Dapilon aux zones minières de Santou II et Hounda. Parallèlement, dans le corridor de Boffa, l’entreprise étatique chinoise Chalco construit un port fluvial et un convoyeur aérien de 27 km qui demeure le seul exemple de ce type de technologie en Guinée et, probablement, dans toute l’Afrique de l’Ouest. Toujours dans la zone de Boffa, l’entreprise étatique chinoise State Power Investement Corp, Spic, trace une piste minière de 75 km et érige ex nihilo un port à Cap Verga.

44Les importantes capacités logistiques et financières de ces projets séduisent le gouvernement pour qui l’exploitation de bauxite demeure surtout une occasion de développer ses infrastructures. Ainsi, au cours des négociations entre les entreprises chinoises et l’État, les infrastructures deviennent une sorte de monnaie d’échange. La construction du système de transport envisagé par le projet peut influencer le type de convention minière que l’entreprise signe avec l’État, et donc les exonérations fiscales, formelles ou informelles, accordées à ces projets. De son côté, l’État se réserve la décision d’octroyer ou de retirer un permis minier sur la base des capacités du projet à financer et à construire des infrastructures.

45Ces transactions ouvrent la voie à un arrangement informel, qu’un employé d’une de ces entreprises décrit comme « à la guinéenne », entre le gouvernement et l’entreprise :

« CDM Chine travaille toujours avec l’État guinéen, comme la compagnie est étatique, elle est au compte de l’État chinois, donc la société évolue avec le gouvernement guinéen, ils ont dû signer une convention avec lui, je ne sais pas comment elle est élaborée » (entretien avec un employé guinéen d’une entreprise minière chinoise, Boké, novembre 2021).

46Si d’un côté, les entreprises centralisatrices sont prêtes à reconnaitre la légitimité de l’État, de l’autre, en contrepartie, elles s’attendent à ce que l’État fasse aussi preuve de tout son pouvoir et de son autorité, notamment pour réguler les différents conflits sociaux qui peuvent entraver le déroulement normal des activités extractives.

47Pour ces entreprises centralisatrices (à l’exception de la SMB), à capital majoritairement étatique (chinois ou russe), les rapports avec le gouvernement guinéen débordent constamment le domaine de l’économie pour entrer dans la sphère des relations politiques internationales. L’État guinéen assume une posture de garant envers ces entreprises. Il les accompagne activement dans l’ensemble de leur processus de territorialisation.

48L’accompagnement de l’État guinéen s’étend aussi à la gestion de relations avec les communautés locales. De manière générale, tous les rapports que les entreprises centralisatrices nouent avec les communautés locales passent par l’intermédiaire des préfets et des gouverneurs qui sont aussi impliqués directement dans la définition de la grille de compensations :

« Les autres sociétés passent par des bureaux d’études ou de cabinet privés, mais nous on passe par le gouverneur et c’est le gouverneur qui vient rencontrer la communauté et discute avec eux sur les grilles, quand il y a un programme de compensation. Ils discutent sur le prix des plantes et s’il doit y avoir un cabinet, c’est l’État qui nous l’envoie…nous on assiste, mais on ne sait pas sur quelle base ils concluent leurs accords » » (entretien avec un employé guinéen d’une entreprise minière chinoise, Boké, novembre 2021).

49De la même façon, le recrutement de la main-d’œuvre locale pour les travaux non spécialisés se fait par le biais de listes nominatives fournies par le chef du village ou par les préfets. Au chef du village ou du district est laissée aussi la responsabilité de régler le désordre social lié aux migrations. Ce sont eux qui vont certifier la véritable résidence des individus et régler les conflits qui vont découler de leur décision.

50Un consensus préalable entre les communautés, leurs représentants et le chef de district est une condition pour la mise en œuvre des politiques d’aide que ces entreprises destinent aux communautés, notamment sous forme de dons pour la construction d’une mosquée, pour les célébrations des fêtes religieuses ou de nourriture (souvent du riz). Dans certaines préfectures, comme celles de Télémelé, des comités de veille rassemblant les chefs de secteur, les chefs de villages et le président de district ont été mis en place et, depuis, les conflits communautaires semblent avoir considérablement diminué.

51Comme plusieurs employés l’affirment, dans ces entreprises centralisatrices, la plupart des conflits sociaux ont pour objet les relations de travail :

« En ce qui concerne la gestion communautaire, il y a moins de problèmes, tous les problèmes sont entre employé et employeur mais en ce qui concerne l’approche communautaire, le vent passe bien » (entretien avec un employé guinéen d’une entreprise minière chinoise, Conakry, décembre 2021).

52Plus que d’autres, les ouvriers des entreprises centralisatrices mesurent la distance qui les sépare de la culture et de l’organisation du travail de ces structures relevant de contextes politiques plus autoritaires :

« Effectivement, les Chinois voulaient appliquer une politique chinoise : si tu fais une erreur, on coupe sur ton salaire, on travaille les jours fériés, pas de grilles salariales, pas de syndicat. Mais, même chez eux, il n’y en a pas… Mais ici ça ne marche pas comme ça » (entretien avec un employé guinéen d’une entreprise minière chinoise, Conakry, décembre 2021).

53Dans une approche pragmatique et productiviste, les salaires modestes des sociétés chinoises sont complétés par des primes de voyage et des primes de non-grève, octroyées respectivement aux transporteurs et aux employés (mais aussi aux communautés).

54Lorsque des conflits éclatent à la mine, c’est le préfet qui intervient pour endosser le rôle de médiateur entre les salariés et la société. De son côté, l’entreprise, sur la base du droit de protection des expatriés, peut réclamer l’intervention de l’armée, si son personnel et la mine sont mis en danger, ce qui est arrivé pendant la grève de novembre 2021 à CDM Chine.

55Cependant, un ouvrier plus compréhensif affirme :

« Il faut les amener à connaître nos réalités et à s’adapter, ils viennent juste d’arriver » (entretien avec un employé guinéen d’une entreprise minière chinoise, Boffa, novembre 2021).

56De fait, travaillant de l’intérieur, certains employés parviennent parfois à faire évoluer ces sociétés dans ce sens.

57Un autre domaine sur lequel les entreprises centralisatrices semblent en retrait est celui qui concerne le marché de la sous-traitance, encore très peu développé dans son contenu local. Les entreprises centralisatrices semblent ne pas répondre à l'injonction à participer au développement du pays à travers le recrutement des entreprises locales. Cette caractéristique n’est guère surprenante quand on considère que ces entreprises sont l’émanation d’un capitalisme d’État toujours soucieux de soumettre l’économie au bien de leur propre nation. Dans ces économies centralisées et nationalistes, la délocalisation représente aussi et, surtout, l’occasion de multiplier l’offre de travail pour leurs compatriotes. Ainsi, ces entreprises préfèrent importer leurs propres sous-traitants, ce que souligne très explicitement un employé guinéen d’une entreprise minière chinoise rencontré en entretien :

« Là il y a un souci, tous nos sous-traitants, ce sont des Chinois 100%, camion cantine, 100 % et ça c’est un problème, il n’y a pas de plus-value, on n’a pas d’impact sur Boffa, on n’achète rien à Boffa et je dirais même en Guinée, même pas un stylo » (entretien avec un employé guinéen d’une entreprise minière chinoise, Conakry, décembre 2021).

58Lorsque ces entreprises décident de recruter des sous-traitants locaux, elles préfèrent mobiliser les entreprises bureaucratiques, appartenant aux élites politiques de Conakry, toujours dans le double souci de développer et de consolider des relations, à la fois, économiques et politiques.

59L’observation du processus de territorialisation de ces entreprises montre comment ces projets miniers offrent potentiellement à l’État l’occasion de consolider son pouvoir centralisateur et une gouvernance de type vertical. D’abord, grâce aux infrastructures qu’elles financent et qui, par nature, sont un instrument qui favorise le contrôle sur le territoire. Mais aussi, et peut-être surtout, grâce aux modalités particulières de la mise en place des infrastructures. En se calquant sur la législation nationale, elles finissent par renforcer à la fois cette législation et les autorités qui l’administrent (Lund, 2002).

Les espaces segmentés

60Par rapport aux entreprises centralisatrices, la territorialisation des projets miniers qui ne possèdent ni les capitaux ni l’expertise nécessaires pour organiser de manière autonome le transport de la bauxite suit une autre trajectoire, dont les effets sur les espaces socio-politiques de la Guinée sont différents.

61À capital mixte privé, ces entreprises se caractérisent par des temps de développement assez longs, souvent provoqués par le manque d’anticipation de l’ampleur des investissements que requiert la construction des infrastructures. Cette impréparation par rapport aux coûts élevés de la logistique entraine, par conséquence, une forte mobilité de l’actionnariat. Une illustration parlante est fournie par la Guinea Aluminia Corporation (GAC), une filiale de l’Emirates Global Aluminia, qui, si elle signe sa convention minière en 2004, ne débute véritablement les travaux de construction qu’en 2017, l’exploitation en 2019 :

« Il y a eu beaucoup de partenaires qui se sont suivis, beaucoup de changements d’actionnaires, de stratégies et de directives qui ont aussi amené une nomenclature différente de la structure... » (entretien avec des employés de GAC, Conakry, octobre 2021).

62Les projets d’Alliance Mines Commodities, société australienne, et de Dynamic Mining, d’actionnariat indien, s’inscrivent dans des temporalités tout aussi étendues. À l’automne 2021, au moment de cette enquête, toutes les deux sont encore en phase de construction, malgré l’ancienneté de leur présence en Guinée qui date, respectivement, de 2010 et 2013.

63Pour résoudre la contrainte du financement des infrastructures, ces projets miniers décident alors de se tourner vers les institutions monétaires internationales comme le FMI ou la Banque Mondiale. Une fois ces acteurs financiers internationaux impliqués, tout un dispositif normatif de conditionnalité des prêts se met en place.

64Dans les années 1980 et 1990, le service de prêt au secteur privé de la Banque Mondiale, la Société Financière Internationale (SFI), a élaboré des lignes directrices appelées normes de performance, visant à prévenir les impacts négatifs des projets qu’elle finance. Lorsqu’une société minière accepte le soutien financier de la SFI ou de banques qui ont ratifié les Principes de l’Equateur, elle est censée respecter ces normes qui règlementent plusieurs secteurs : la réinstallation involontaire, la pollution, la protection des droits des communautés, les mécanismes de compensation pour les activités économiques affectées par les projets miniers, mais aussi la question du recrutement de la main-d’œuvre et les conditions de travail. Cette orientation a été consolidée et étendue à l’accès aux marchés financiers internationaux avec les principes de l’Equateur développés par la Banque mondiale à partir de 2003 (Dashwood, 2012).

65Conçues au niveau international, ces normes prescrivent des pratiques et influencent les rapports que les groupes sociaux entretiennent entre eux et avec l’environnement qui les entoure. Elles opposent, à une gouvernance verticale et étatique, une autre de type de gouvernance plus horizontale. Ce type d’intervention s’inscrit dans un contexte plus vaste de « spatialisation déterritorialisée » (Badie, 1995 ; Ferguson et Gupta, 2022), dans lequel l’État n’est plus le seul protagoniste ni le seul gestionnaire de son territoire. Au contraire, il est concurrencé dans l’exercice de ses fonctions par des acteurs multiples assujettis à la politique financière internationale.

66Ainsi, à la différence des entreprises centralisatrices, ces projets miniers ne sont pas censés entretenir des relations privilégiées ni exclusives avec l’État. Au contraire, les entreprises qui mènent ces projets sont vivement encouragées à faire preuve de transparence dans les relations qu’elles entretiennent avec les acteurs politiques. Ainsi pour prévenir toute opacité, leur convention minière est publiée sur le site du ministère, tout comme les études sociales et environnementales de leurs projets qui sont réalisées par des bureaux d’études internationaux.

67Les règles de l’investissement international visent explicitement à contrer le pouvoir centralisateur de l’État. On peut donc considérer à cet égard que les entreprises qui suivent les normes de performance SFI sont des entreprises que j’appelle « fragmentatrices ». Les projets de ces entreprises génèrent ou intensifient la fragmentation politique et socio-économique tout au long de leur trajectoire de territorialisation, y compris lorsqu’elles s’adressent aux communautés. Puisque les normes de performance règlent aussi les conduites que les projets miniers doivent adopter envers les communautés riveraines, les individus affectés par leur activité et les travailleurs, les entreprises fragmentatrices développent des relations particulières avec ces acteurs, qui sont spécifiques aux situations locales et qui s’établissent sans l’intermédiaire de l’État ou de ses administrateurs.

68Néanmoins, les normes de performance SFI présentent des nombreuses limites dues aux contenus socio-culturels dont elles sont implicitement porteuses. Elles peuvent être comprises comme des « modèles voyageurs » (Rottemburg, 2009 ; Behrends et al., 2014 ; Le Meur, 2021). Comme tout modèle voyageur, elles prévoient des formes d’intervention standardisées et planifiées qui ne correspondent pas toujours aux réalités locales. Par exemple, au contraire des normes du ministère de l’Agriculture et de l’Élevage guinéen, elles ne reconnaissent comme activités économiques que les activités liées à une agriculture de type sédentaire, laissant ainsi en dehors de tout système de compensation les éleveurs et les pêcheurs. De la même manière, elles invitent à compenser la perte de terre, par la terre, alors que les acteurs concernés affirment que le manque de terres disponibles en Guinée rend illusoire ce type d’opération (Levacher et Le Meur, 2022).

69De plus, les règles internationales supposent de normaliser les différents domaines d’intervention, de les rationaliser et donc de les penser séparément. Ainsi, les entreprises qui les suivent abordent les questions de la biodiversité, de la gestion durable des ressources naturelles, ainsi que celles des impacts sur ce qu’elles appellent le patrimoine culturel, comme s’il s’agissait de compartiments fractionnés du reste de l’existence sociale, économique et politique des groupes sociaux concernés.

70Au-delà de ces limites qui ont été analysées dans de nombreux travaux, par exemple (Campbell, 2012), les normes de performance de la SFI véhiculent aussi une certaine représentation imaginaire de l’autre, c’est-à-dire de la communauté, de ses besoins et de son organisation.

71À ce morcellement économique s’ajoute un morcellement politique. Dans la construction des relations sociales avec les communautés, ces entreprises fragmentatrices utilisent des pratiques destinées à esquiver non seulement l’État et ses administrateurs, mais aussi les pouvoirs communautaires.

72Construites sur la base d’un ensemble de valeurs et de représentations qui demeurent étrangères à la communauté, les activités promues par ces projets miniers sont reçues comme extrêmement normatives. Contrairement aux entreprises centralisatrices, les entreprises fragmentatrices sont donc plus exposées à des conflits sociaux avec les communautés riveraines, alors qu’avec les travailleurs les relations semblent plus apaisées, au moins en apparence. En réalité, pendant l’enquête, d’autres formes de résistance ont été observées chez les travailleurs de ces entreprises. Ici, la contestation ne prend pas la forme de la grève collective mais celle d’une série d’actions individuelles, allant du détournement de l’argent et des matériaux de l’entreprise à un ensemble de comportements contraires aux intérêts de la société. Ce genre de comportement peut être assimilé à une sorte de résistance passive et silencieuse, témoignant notamment d’un écart entre l’éthique de l’entreprise et celle des travailleurs.

73Les conflits sociaux avec les riverains dérivent en partie de la plus faible collaboration de ces entreprises avec l’État mais aussi d’un système d’instabilité politique qu’elles-mêmes alimentent. Pour les apaiser, ces entreprises fragmentatrices ont conçu un système de recrutement de la force de travail extrêmement focalisé sur le local. Ce type de recrutement, qu’elles désignent souvent sous le terme de « local-local », s’effectue dans certains cas par tirage au sort, puisque comme l’affirme une employée d’une entreprise anglo-américaine :

« Nous, on disait, on ne veut pas travailler avec les chefs, parce que ça va être toujours les mêmes dix personnes et après les gens vont se révolter, et nous, on veut la paix sociale qui est aussi une garantie pour nos activités minières » (entretien avec une employée d’une entreprise anglo-américaine, Conakry, octobre 2021).

74En fait, dans ce type de relations, les pouvoirs locaux sont systématiquement contournés à travers l’usage de pratiques censées favoriser une forme de justice sociale ou d’égalité tout aussi artificielle qu’irréaliste. De la même manière, en contrevenant à l’organisation des règles de résidence, il arrive que ces projets décident de réinstaller un village fondateur sur les terres d’un village érigé ultérieurement. Ou qu’ils acceptent d’indemniser les migrants ou les parents des anciens résidents retournés au village seulement pour obtenir des compensations. De surcroît, ce système extrêmement focalisé sur le local est également présent dans le recrutement de la sous-traitance et de la force de travail, l’appartenance géographique et ethnique primant sur les compétences :

« Il faut qu’ils soient des Soussou de Boffa, même s’ils sont moins qualifiés et non des Malinkés venus de Conakry » (entretien avec une employée française d’une entreprise minière anglo-américaine, Conakry, octobre 2021).

75En réalité, ces initiatives, y compris les petits projets de développement complémentaires, génèrent une sorte d’« économie de l’apaisement », puisqu’elles aussi ne semblent avoir aucune autre fonction ou rationalité que celle de maintenir la paix sociale avec les populations riveraines. Mais ces projets miniers peuvent refuser de financer la construction des mosquées en tant que projet communautaire, soulignant le caractère laïque de leur institution et, en revanche, privilégier la mise en place d’activités génératrices de revenus. De la même manière, après avoir décidé du montant des compensations (sur la base de grilles fournies par leurs bureaux d’études internationaux), ces entreprises minières se réservent le droit d’accompagner les groupes ou les individus dans la gestion de cet argent de manière intrusive. Ainsi, des échéances plus ou moins espacées sont instituées pour discipliner le décaissement de cet argent, des directives plus ou moins rigides données sur son utilisation.

76Ces pratiques s’accompagnent bien souvent d’un regard moralisateur constant. Elles demandent implicitement l’adhésion à des valeurs particulières considérées comme universelles. Ces entreprises, présentées parfois de manière redondante et autoréférentielle comme paternalistes (Murard et Zylberman, 1976 ; Noiriel, 1988), se comportent en réalité comme de véritables « génitrices », dans leur tentative de bâtir une société tout entière, selon leurs valeurs et, surtout, autour d’intérêts particuliers qui demeurent ceux d’une entreprise privée.

77L’économie de l’apaisement ainsi que la dé-légitimation systématique des autorités communautaires et des règles qui ordonnent la vie politique et sociale dans les villages engendrent un désordre qui est à la fois social et politique. De surcroît, ils décomposent ces espaces en segments qui finissent inéluctablement par se rendre de plus en plus dépendants des entreprises minières.

Les espaces de la recomposition

78À partir des années 2010, l’État guinéen encourage la mutualisation des projets d’infrastructures, avec pour objectif de répondre au besoin des entreprises minières de réduire les coûts de leur construction et, en même temps, de limiter la prolifération de lignes ferroviaires desservant des zones proches les uns des autres. Le cas sans doute le plus intéressant de cette forme expérimentale de partage est celle dont l’État guinéen s’est porté lui-même garant. Il s’agit de la mutualisation, entre la CBG, la Compagnie des Bauxites de Guinée, entreprise à capitaux guinéens et internationaux, GAC, Guinea Alluminium Corporation, à capitaux émiratis, et COBAD, Compagnie de bauxite et d’aluminium de Dian Dian, une entreprise russe, du chemin de fer qui relie les mines de Sangaredi au port de Kamsar. Cette infrastructure ferroviaire a été construite en 1968 par la CBG, grâce à un prêt de la Banque mondiale, puis elle a été rétrocédée à l’État qui, aujourd’hui, l’administre à travers l’Agence nationale des infrastructure minières (ANAIM).

79Ce qui rend cette mutualisation intéressante, c’est qu’elle transforme ce chemin de fer en un point de jonction entre trois entreprises minières aux nationalités et aux cultures d’entreprise différentes. Avec un capital principalement occidental et américain, la CBG crée sa propre règlementation minière sur les normes SFI comme l’émiratie GAC. En revanche, la compagnie des bauxites de Dian-Dian, COBAD, à l’actionnariat russe, appuie son processus de territorialisation sur la législation nationale guinéenne.

80Les projets de GAC et COBAD étant à l’arrêt depuis longtemps à cause d’un problème de financements, l’État leur propose cette solution pour accélérer le démarrage des activités d’exploitation, en sous-estimant, peut-être, l’importance de la dimension socio-politique des infrastructures minières bauxitiques. Comme on a pu le voir, la construction des infrastructures n’est pas seulement une question technique ou économique. Le nouveau code minier de 2011 prévoit que parallèlement aux enjeux technologiques, les questions d’impact environnemental et social, de sécurité, de santé et de développement communautaire soient étudiées. Ainsi, leur évaluation conduit à l’élaboration d’un certain type de pratiques qui, à son tour, influence les relations avec l’État, les communautés locales, les entreprises sous-traitantes et les travailleurs.

81Questionné sur l’expérience de la mutualisation, un agent de GAC répond :

« C’est un combat de tous les jours » (entretien avec un employé guinéen d’une entreprise minière émiratie, Conakry, octobre 2021).

82Après avoir souligné qu’en dépit de la perception populaire, ce chemin de fer appartient à l’État et non à la CBG, il admet que cette utilisation commune a exigé une mise au point d’abord technique, notamment du système de signalétique. Néanmoins, ce qui rend cette cohabitation plus compliquée, c’est l’absence de coordination avec les communautés riveraines. Les grilles de compensation utilisées par ces entreprises divergent, comme les catégories des personnes concernées auxquelles elles s’adressent. Contrairement à la CBG et GAG, les sociétés russes indemnisent aussi les éleveurs et les pêcheurs ; en revanche, leurs taux de compensation apparaissent beaucoup plus bas que ceux des deux autres entreprises.

83Mais si les entreprises ne sont pas homogènes dans leurs rapports avec les communautés locales, en revanche, elles sont toutes également concernées lorsque celles-ci décident de se révolter contre l’une d’entre elles. Pour manifester leur mécontentement, les populations riveraines ont pris l’habitude d’attaquer les infrastructures, puisque, dans le secteur minier bauxitique, elles représentent la matérialité la plus tangible par laquelle les entreprises minières apparaissent concrètement dans l’espace. Ainsi, lorsqu’une population décide d’occuper les rails ou de bloquer la route, tout le monde est inéluctablement concerné.

84Cette situation a vite révélé la nécessité de doubler la collaboration technique entre ces trois entreprises d’une harmonisation des pratiques sociales et environnementales. Ces entreprises ont entrepris, avec la médiation de l’État, une série de concertations avec pour objectif d’aligner leurs pratiques sur les mêmes standards. C’est ainsi que cette expérience de mutualisation est en train de transformer, par les pratiques, les différents lieux traversés par ce chemin de fer en autant d’espaces de recomposition.

Conclusion

85En suivant les projets miniers bauxitiques dans leur processus de territorialisation, il a été possible d’observer la façon dont ils participent, par la construction de leurs infrastructures, à la redéfinition du territoire guinéen. La dimension socio-politique des infrastructures a montré que cette influence n’est pas seulement physique ou technologique mais aussi sociale et politique. Les différents espaces sociaux qui se créent autour de ces entreprises et de leurs infrastructures ont été appréhendés comme indissociables des pratiques qui s’y déroulent et qui leur donnent du sens. À l’aide d’une analyse anthropologique des infrastructures, il a été possible de décrire et situer le processus d’installation des infrastructures minières et d’observer la manière dont leur inscription dans les lieux du politique parvient à moduler trois différents types d’espaces : les espaces de la centralisation, les espaces de la fragmentation et les espaces de la recomposition. La variété de ces spatialités démontre que les infrastructures ne sont pas des dispositifs techniques gouvernés par l’intérieur par des contraintes fortes qui, seules, déterminent leur évolution ni des processus impersonnels.

86Au contraire, les infrastructures apparaissent comme des formes vivantes du social, spécifiques aux rapports socio-économiques et politiques qui les ont fabriquées et régulées. Parallèlement, les pratiques juridiques, économiques, sociales et politiques qui accompagnent leur implantation sur le territoire, en lui donnant du sens, produisent inéluctablement des espaces sociaux qui vont influencer et transformer la structure des rapports entre les acteurs et, en conséquence, leur institutionnalisation politique.

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Notes

1 Pour une étude des conflits et tensions sur le site de Fria, voir Knierzinger, 2016.

2 C’est le cas de la SMB qui, dans son consortium, intègre l’entreprise leader de la logistique en Guinée, UMS, Unité mixte de Guinée. C’est le cas aussi de CDM, la Compagnie de Développement des Mines Internationale qui est une filiale d’Henan Chine, déjà active en Guinée dans le secteur de la construction routière. C’est le cas enfin du partenariat AGB2A, qui associe une entreprise guinéenne et une entreprise chinoise spécialisée dans le transport.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Roberta Rubino, « La dimension socio-politique des infrastructures minières bauxitiques en Guinée »EchoGéo [En ligne], 72 | 2025, mis en ligne le 30 juin 2025, consulté le 14 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/echogeo/29519 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14dl2

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Auteur

Roberta Rubino

Roberta Rubino, robertarubino@hotmail.it, est postdoctorante à Mines Nancy de l’Université de Lorraine, UMR7359 GéoRessources et Mines ParisTech, Centre de Sociologie de l’innovation (CSI). Elle a récemment publié :
- Rubino R., 2022. Ce que les dynamiques de reterritorialisation de trois entreprises franchisées au Burkina Faso, au Niger et en Éthiopie nous apprennent sur la complexité de l’entrepreneuriat africain. Annales des Mines - Gérer & comprendre, vol. 150, n° 4, p. 18-30.
- Rubino R., 2022. Les bogolans bio-équitables du Mali. Du Tapis Rouge à la colline de l’Espoir de Bamako, aller-retour. Apparence(s) [En ligne], n° 12. URL: http://journals.openedition.org/apparences/4334 - DOI: https://doi.org/10.4000/apparences.4334
- Rubino R., 2021. L’« économie de la survie » à Ouagadougou. ONG et acteurs locaux dans la transformation agroalimentaire. Anthropologie et développement, n° 52/2021, p. 207-222. URL: http://journals.openedition.org/anthropodev/1623 - DOI: https://doi.org/10.4000/anthropodev.1623

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