Nous tenons à remercier l’ensemble des habitants du quartier précaire de Doujani, pour leur disponibilité et leur accueil. Un merci tout particulier à ceux qui ont accordé de leur temps pour répondre à nos questions, qui ont endossé le rôle de traducteur et qui ont ouvert les portes de leur domicile. Un grand merci également à tous les acteurs qui ont accepté de participer à notre recherche : Solidarité Internationale, l’ARS de Mayotte, la Croix-Rouge ainsi que les principaux des établissements scolaires de Doujani et Mtsapere. Nous exprimons tout notre soutien à l’ensemble des habitants de Mayotte dans le drame matériel et humain consécutif au passage du cyclone Chido et de la tempête Dikeledi.
1« La crise de l’eau qui se dessine a un goût de déjà-vu pour de nombreux habitants de l’île », titre Mayotte Hebdo le 18 avril 2023. Cette première mention dans la presse mahoraise d’une crise de l’eau en devenir fait écho à celle de 2016-2017. Ces deux crises hydriques sont liées à des saisons des pluies déficitaires dans un contexte de forte variabilité interannuelle des précipitations. Elles se traduisent par un rationnement de l’eau distribuée et une perte de potabilité impactant autant les habitants que la production des services marchands et non marchands.
- 1 35 % de pertes dans le réseau de distribution sous forme de fuites.
- 2 L’usine de dessalement de Petite-Terre ne produit que 1 300 m3 par jour jusqu’en décembre 2023 à la (...)
2Ce déficit de précipitation couplé à la vulnérabilité territoriale de Mayotte forme un terreau propice aux situations de crises hydriques (Galaitsi et al., 2016). Les crises hydriques y sont favorisées par trois faiblesses dans la production et la gestion de l’eau potable (Loïzzo, 2024) : (i) le manque d’infrastructures de prélèvement, de production et de distribution d’eau potable ; (ii) la défaillance de ces infrastructures1 (Mayotte Hebdo, 2023a) et leur manque de productivité en dépit des investissements2 (Mayotte Hebdo, 2023b) ; (iii) le manque de mise en application des dispositifs législatifs sur l’eau malgré l’instauration d’un Plan sur l’eau en 2017 et la création d’un Office de l’eau en 2022 (Peyen, 2023). De plus, la forte croissance démographique récente a contribué à augmenter la consommation d’eau. Ainsi, en 2024, sur ses 374 km², Mayotte compte 321 000 habitants (858 hab./km2, sept fois plus qu’en Hexagone, INSEE, 2024), soit près de 69 000 de plus qu’en 2017. L’arrivée assez récente de l’eau au robinet pour une large partie des foyers a modifié les pratiques et usages de l’eau (lavage de voitures, piscine…), contribuant à cette hausse de la consommation.
3Cette forte croissance démographique est liée à l’immigration en provenance des Comores. En effet, parmi les quatre îles de l’archipel des Comores, Mayotte est la seule à avoir décidé de rester française lors du référendum sur l’indépendance vis-à-vis de la France en 1975. En 2011, Mayotte obtient le statut de département français. Si les politiques publiques creusent les inégalités socio-économiques avec son environnement régional, Mayotte a un IDH semblable à celui d’un Sud, soit 0,637 en 2022 (Féry, 2024). Pour autant, la différence de niveau de vie, la proximité géographique, l’habitude des circulations et les liens familiaux entre les habitants des quatre îles de l’archipel comorien favorisent une forte immigration à Mayotte (Cottereau, 2021 ; Roinsard, 2014 ; Sturma, 2022). Ainsi, la part d’étrangers dans la population de Mayotte (principalement Comoriens) est passée de 15 % en 1990 à 48 % en 2017 (Chaussy et al., 2019). Cette situation est à l’origine d’une profonde crispation identitaire entre les Mahorais et les habitants des quartiers précaires informels (Cottereau, 2021), considérés dans leur globalité comme étant issus de l’immigration irrégulière, dans un contexte où 77 % de la population vit sous le seuil national de pauvreté (INSEE, 2024). Les Mahorais reprochent aux étrangers l’insécurité quotidienne, mais aussi la saturation des infrastructures et des services publics (sanitaires, éducatifs, routiers, hydriques). Pour répondre aux revendications sociales virulentes de la population mahoraise, le ministère de l’Intérieur a mis en place différentes opérations de lutte contre l’immigration et les migrants en situation administrative irrégulière, comme Shikandra depuis 2019, Wuambushu en 2023 et Place nette en 2024. Ainsi, en 2023, près de 24 500 personnes ont été reconduites à la frontière par les forces de l’ordre (Préfet de Mayotte, 2023a). Les personnes en situation administrative irrégulière évoluent dans un climat d’anxiété, avec une pratique de l’espace public limitée par les risques d’interpellation, les contraignant dans leur capacité à subvenir à leurs besoins de base (eau, nourriture, logement, emploi) et restreignant leur accès aux services sociaux.
4Ce manque d’intégration se traduit spatialement par la présence de nombreux quartiers précaires adjacents aux zones urbaines (Idaroussi, 2022 ; Sturma, 2022). En 2017, ces habitats précaires représentaient 39 % des logements, ce chiffre s’élevant à 65 % pour les habitants de nationalité étrangère (Thibault, 2019). À Mayotte, trois logements sur dix ne sont pas équipés d’une arrivée d’eau (Thibault, 2019). L’Organisation des Nations Unies (ONU) considère pourtant l’accès à l’eau comme un droit fondamental, duquel dépend aussi bien la santé mentale que physique (ONU, s.d.). Selon l'ONU, « avoir accès à l’eau » implique de bénéficier d’un accès à de l’eau potable, soumise à des contrôles réguliers visant à évaluer sa qualité et à détecter d’éventuels agents pathogènes.
5Dans ce contexte, l’objectif de cet article est de mieux comprendre les répercussions de cette crise de l’eau sur les habitants des quartiers précaires et la manière dont elle renforce leur vulnérabilité sociale. Après avoir caractérisé la crise hydrique qui a touché Mayotte en 2023-2024, nous analysons les conséquences sociales de cet événement au sein d’un quartier précaire à partir de résultats d’entretiens.
6Le terme « crise » vient du grec krisis, qui évoque la phase grave d’une maladie (Longhi, 2023). Les différentes définitions du terme crise ont en commun la notion de rupture par rapport à l’ordre normal. Ce concept polysémique est considéré par certains comme un « concept valise » voire un « pseudo-concept » (Ricoeur, 1988, p. 1), dont les mésusages répétés dans les médias lui font perdre son sens originel et donnent lieu à de nombreuses confusions (Dumont, 2001). Pour qualifier un événement perturbateur de crise, il faut prendre en compte sa dimension temporaire, ainsi que ses répercussions sur l’état du système (Dumont, 2001 ; Sierra, 2020). Les crises sont responsables d’un bouleversement des sociétés en déréglant leur organisation interne ; elles éprouvent les gouvernements qui doivent réagir rapidement et mettre en œuvre les actions nécessaires pour sortir de la crise (Hermann, 1963 ; Robert, 2012 ; Sierra et al., 2022).
- 3 Cette notion désigne à la fois les pays considérés comme « pays en développement » relevant de l’an (...)
7Cette crise de l’eau à Mayotte n’est pas un phénomène isolé, elle s’inscrit dans une succession de crises hydriques à l’échelle mondiale qui menacent les deux milliards d’humains considérés comme étant en « stress hydrique » en 2020 (United Nations, 2021). Ces crises hydriques mettent en exergue les défis communs des sociétés, particulièrement au sein du Sud global3, face au changement climatique, au déséquilibre entre croissance de la consommation et des besoins en eau et des ressources disponibles (Shemer, et al., 2023). Ces défis sont particulièrement marqués dans les petits Etats insulaires en développement, souvent plus vulnérables aux aléas climatiques et aux crises hydriques (Gheuens, et al., 2019).
8L’eau exploitée à Mayotte est à 76 % d’origine surfacique (ARS Mayotte, 2022). Elle provient principalement des deux retenues collinaires construites sur le cours de rivières pérennes alimentées lors de la saison des pluies (de novembre à avril). La valeur annuelle moyenne des précipitations est de 1 500 mm entre 1991 et 2020 (Météo France, 2024a). Lors de la saison des pluies 2022-2023, l’anomalie de cumul des pluies a presque atteint celle de la dernière grande sécheresse de 1997 (illustration 1). Ce déficit pluviométrique n’a permis de remplir les deux retenues collinaires qu’à 47 % pour Combani et 30 % pour Dzoumogné (Météo France, 2023). Les retenues collinaires ont aussi vu leur capacité de stockage d’eau diminuer (Foucher et al., 2024) en raison de l’accumulation de sédiments (180% d’augmentation entre 2011 et 2021). En effet, l’accroissement des pressions sur les ressources naturelles induit un changement d’occupation des sols responsable de leur érosion (déforestation et passage progressif d’une agriculture vivrière à un modèle en monoculture, comme celui de la banane).
Illustration 1 - Graphique des anomalies de précipitations de 1962 à 2023 pour la période octobre-février sur le secteur Dzoumogné-Combani par Météo France (2023)
Source : Météo France Mayotte, 2023. Actualités, La sécheresse et le déficit pluviométrique sur Mayotte se poursuivent, Figure 2. 09/03/2023. URL: https://meteofrance.yt/fr/actualites/la-secheresse-et-le-deficit-pluviometrique-sur-mayotte-se-poursuivent (consulté le 24/10/2024).
9Mayotte, en tant que région ultrapériphérique de l’Europe, est soumise à la Directive-cadre sur l’eau de 2000, qui demande un programme de gestion pour chaque bassin hydrographique afin de veiller au bon état des eaux superficielles et souterraines. À l'échelle nationale, la ressource appartenant au domaine public, l'État se doit de la préserver et d’en garantir une gestion équilibrée, tout en satisfaisant les besoins de la population (lois de 1964, 1992 et 2006). Un comité de bassin nommé Comité de l'eau et de la biodiversité de Mayotte est chargé de fixer les orientations de cette gestion (qualité, quantité, planification et tarification de l’eau) et réalise cette mission depuis 2010 par la rédaction et la mise en œuvre pendant six ans de Schémas directeurs d’aménagement et de gestion des eaux (SDAGE, Peyen, 2023). Les compétences et missions sont ensuite déléguées entre différents acteurs dont les plus importants sont la Société mahoraise des eaux (SMAE) en tant que maître d’ouvrage de l’eau et de l’assainissement et l’Agence régionale de santé (ARS), qui surveille la qualité de l’eau et prévient les risques sanitaires. L’unité d’action de ces établissements est assurée par le préfet, qui agit comme délégué du gouvernement en cas de crise. Afin de renforcer la coopération entre ces acteurs, un Office de l’eau a été créé en 2022. Pour gérer la crise de l’eau 2023-2024, ces acteurs, aux côtés de Météo France, se sont réunis de manière hebdomadaire dans le cadre du Comité de suivi de la ressource en eau, ce dernier ayant été créé lors de la crise de l’eau 2016-2017 (com. pers., chargée de santé de proximité à l’ARS).
10À Mayotte, la consommation domestique représente 85 % des usages en 2008 (Diakité, 2017), avec une moyenne de 93,5 L/j/hab. entre 2018 et 2021 (ARS Mayotte, 2022), ce qui est légèrement inférieur à la consommation domestique moyenne en France métropolitaine (100 L/j/hab. en 2019 ; Berthelot et al., 2023). Cependant, cette moyenne masque de très grands écarts de consommation entre les maisons équipées de piscines et la consommation très restreinte des habitants des quartiers précaires. En effet, les bornes fontaines monétiques (BFM) représentent 1,1 % de la consommation d’eau à Mayotte, équivalent à 20 litres d’eau par jour et par usager d’après l’ARS (Solidarités international, 2024).
11Le 22 septembre 2023, le gouvernement français déclare l’état de crise hydrique pour qualifier cette situation de pénurie exceptionnelle par sa gravité et sa durée (Préfet de Mayotte, 2023b). Cette reconnaissance justifie à la fois la mise en place d’alternatives pour pallier le manque d’eau (gel des prix de l’eau du 3 juillet 2023 au 15 avril 2024, distribution de pack d’eau du 20 novembre 2023 à mars 2024, prises en charge des factures d’eau de septembre à février, aide financière aux entreprises du 1er septembre 2023 au 29 février 2024) mais aussi l’instauration de mesures restrictives et obligatoires sur l’ensemble du territoire comme l’interdiction de certains usages de l’eau dès le 12 décembre 2022 (prolongée par l’arrêté n°2023-DEALM-SEPR-0437 du 24 mai 2023) ou le prolongement puis l’intensification des tours d’eau (mis en place le 12 décembre 2022). Lors des coupures d’eau, les bactéries d’origine fécale présentes dans l’environnement à cause du manque d’assainissement collectif (et ce malgré le projet « Raccorder à tout prix » du SDAGE 2016-2021) s’introduisent dans les tuyaux poreux et contaminent l’eau du réseau. L’eau est alors non potable durant un délai de 6 à 12 heures après la remise en service.
12Depuis la crise hydrique de 2016-2017, la SMAE n’arrive pas à assurer les besoins en eau de la population et est contrainte d'organiser des tours d’eau en fin de saison sèche. Le 22 mai 2023, alors que les habitants sont déjà soumis à deux coupures d’eau hebdomadaires, une troisième coupure est décidée, puis la situation s’aggrave encore pendant quelques semaines (illustration 2). Malgré la persistance des coupures, la situation s’améliore à l’issue de la bonne saison des pluies 2023-2024. Le recours aux tours d’eau est une mesure fréquemment mise en place par les pouvoirs publics dans les territoires ultramarins français insulaires comme aux Antilles. Ces pratiques illustrent la faillite de l’État dans l’accès égal des territoires aux services publics, mais aussi le manque global d’investissement et de gestion structurelle de l’eau dans les Outre-mer (Desmazes, 2024). Les mesures exceptionnelles mises en place pendant cette crise de l’eau sont toutefois insuffisantes pour répondre aux besoins de la population, dont le mécontentement s’est traduit par de nombreuses manifestations, recours en justice et la formation d’un collectif « Mayotte a soif ».
Illustration 2 - Evolution chronologique des tours d'eau du 5 décembre 2022 au 12 décembre 2024, avant le passage du cyclone Chido
Sources : Mayotte Hebdo (2022-2024) et site Internet de la SMAE (URL: SMAE - Mahoraise des Eaux). Réalisation : Flore Morea.
13Depuis les années 2000, les recherches sur l’insécurité hydrique dans les Suds, principalement en Afrique subsaharienne et en Asie du Sud (Venkataramanan et al., 2020), ont connu un certain essor (Shah, 2021). Les quartiers informels de ces pays se caractérisent par leur manque d’accès aux services de base comme l’eau (Galaitsi et al., 2016 ; Price et al., 2021). Avec le changement climatique (Galaitsi et al., 2016 ; Shah 2021), la sécurité hydrique de ces populations est d’autant plus préoccupante que d’ici 2030, trois milliards de personnes vivront dans des quartiers précaires (Price et al., 2021). Ces populations s’adaptent au jour le jour dans l’usage des différentes sources d’eau disponibles (Price et al., 2021 ; Achore et al., 2020).
14Toutefois, la marginalisation spatiale, sociale, économique et politique subie par les habitants des quartiers précaires de Mayotte réduit leur capacité à s’adapter en cas de catastrophe ou de crise (Idaroussi, 2022). Les maisons en tôle majoritairement habitées par les migrants sont peu raccordées à l’eau : 56 % ne le sont pas en 2017 (Thibault, 2019), soit 17% de plus qu’en 2012 (INSEE 2019). Les habitants des quartiers précaires accèdent à l’eau du réseau via une borne fontaine monétique souvent située en périphérie des quartiers, modèle qui se retrouve en Guyane française qui connait aussi des flux importants d’immigration illégale (Mansotte et al., 2012). Trois rapports caractérisent l’accès à l’eau à Mayotte pour les usagers de bornes fontaines monétiques (Guyot, 2014, Margueron et al., 2016, Sturma, 2022). Il en ressort que les BFM, bien qu’indispensables, sont souvent mal situées, dans un espace de population hétérogène (habitants de logements formels et informels) et que les risques sanitaires sont principalement liés aux pratiques de transport, de stockage et d’utilisation de l’eau. Pour ces habitants sans eau courante, aucun point d’eau potable n’est gratuit, ce qui favorise la consommation d’eau impropre, notamment par le raccordement illégal au réseau d’eau (Achore et al., 2020), et ce dans des lieux non sécurisés autant par la dangerosité physique des sentiers que par les mauvaises rencontres possibles (Gros et Math, 2020).
- 4 En France, cette directive est traduite par l’ordonnance n° 2022-1721 du 29 décembre 2022 relative (...)
15Jusqu’en 2022, les collectivités n’avaient pas d’obligation concernant le raccordement des habitants au réseau d’eau du fait de l’absence de droit à l’eau en France (Coalition Eau, 2023). Un habitant en situation irrégulière ne pouvait pas demander un accès à l’eau potable. En décembre 2020, une directive européenne (2020/2184) a contraint ses États membres4 à identifier les personnes ayant un accès insuffisant à l’eau et à prendre des mesures pour améliorer l’accès.
16La recherche de terrain s’est déroulée entre janvier et mars 2024, en fin de crise de l’eau, alors qu'une nouvelle crise sociale secoue Mayotte, se manifestant par des barrages tenus par des habitants sur les routes principales. Face aux contraintes de déplacement et à une insécurité forte sur la période, le choix a été fait d’étudier un seul quartier précaire situé à proximité de l’hébergement.
- 5 À Mayotte, plusieurs villes et villages forment une même commune.
17Situé en Grande Terre, le quartier de Doujani, au sud de la ville de Mtsapéré (15 880 habitants en 2017), est rattaché à la commune5 la plus peuplée de l’île, celle de Mamoudzou (INSEE, 2017). Deux quartiers précaires s’étalent au nord et au sud de ce quartier urbain, surnommé respectivement Doujani 1 et Doujani 2, et tendent à se rejoindre vers l’ouest, sur les hauteurs (illustration 6).
- 6 Ces estimations de peuplement ont été réalisées en faisant le rapport entre le relevé journalier de (...)
18D’après les estimations de peuplement effectuées par l’ARS et la SMAE en 2022, environ 450 personnes vivraient dans le quartier précaire de Doujani 16. Aménagé sur une pente, avec un dénivelé positif d’environ 110 mètres, l’entrée principale du quartier se fait par le point le plus bas. On y trouve la BFM ainsi qu'un cours d'eau intermittent traversant le quartier. Ce quartier informel est constitué de bâtis en tôle organisés en sous-quartiers, à proximité immédiate d'habitations formelles et de services, dont une mosquée, un marché dans la rue en bas du quartier, ainsi qu’un collège et trois écoles élémentaires.
19Afin de comprendre les répercussions de la crise de l’eau sur le quartier précaire de Doujani 1, un protocole méthodologique qualitatif a été mis en place, incluant des entretiens avec les habitants du quartier précaire et les acteurs de la gestion de l’eau, ainsi que des observations participantes. L’insertion dans le quartier s’est faite à travers des visites quotidiennes et des échanges informels avec les enfants, puis, en proposant un soutien scolaire et de l’aide dans les démarches administratives aux adultes.
20La campagne d’entretiens semi-directifs auprès des habitants visait à mieux comprendre la place de l’eau dans le quartier, avant et pendant la crise de l’eau. Ces entretiens ont été menés auprès d'habitants majeurs résidant déjà à Mayotte lors de la crise de l'eau de 2017. Au total, treize entretiens ont été réalisés, d’une durée moyenne de 38 minutes, dont six avec l’aide d’interprètes (des adolescents n’ayant pas école). Les discours ont été rapportés sur un cahier et retranscrits au format numérique. La grille d’entretien (Annexe 1) aborde dans un premier temps l’approvisionnement en eau et ses usages par l’informateur hors période de crise. Les échanges se poursuivent sur le vécu de la crise, les modifications d’accès à l’eau et les stratégies mises en place. La question de la qualité de l’eau et de ses conséquences sanitaires est abordée, ainsi que celle de l’entraide ou des tensions au sein du quartier. Pour finir, l’entretien s’oriente sur le problème de l’eau à Mayotte en général et ses répercussions sur les personnes en situation irrégulière.
21En parallèle, une autre campagne d’entretiens semi-directifs a été menée auprès des acteurs des secteurs institutionnels, associatifs et privés engagés sur la question de l’eau, afin de mieux comprendre les raisons de cette crise de l’eau, ses enjeux et sa gestion. Les entretiens ont surtout été réalisés avec des acteurs du secteur social, faute de retour de la part des acteurs de la gestion et de la production de l’eau (SMAE, DEALM, préfecture…). D’une durée moyenne de 39 minutes, ils ont eu lieu pour neuf d’entre eux sur le lieu d’activité, un dans un lieu public, un autre en visioconférence et un dernier par écrit, selon le souhait de l’acteur. La grille d’entretien comporte un tronc commun sur la caractérisation de la crise de l’eau, sur ses conséquences et sur le vécu personnel de la crise (Annexe 2). Une deuxième partie est construite selon le domaine de compétence de l’acteur.
22Des observations participantes ont aussi été entreprises afin d’expérimenter les divers modes d’approvisionnement en eau des habitants, tout en bénéficiant d’échanges informels avec eux. Elles ont permis d’éprouver le portage de l’eau par divers trajets jusqu’aux points d’eau utilisés durant la crise (BFM, mosquée, rivière, puits). La distribution de l’eau en bouteille a été expérimentée autant en accompagnant une famille dans son approvisionnement qu’en faisant du bénévolat. Par ailleurs, l’enquêtrice ayant son logement à côté du quartier étudié, elle a été soumise au même planning de coupures d’eau et a expérimenté les très nombreuses coupures « hors planning ». Les visites quotidiennes ont permis de créer un lien de confiance, et ainsi de mieux comprendre les modes d’habiter, par l’observation et la participation à des discussions informelles. Il faut noter toutefois une certaine méfiance de la part de certains habitants, qui n’ont pas l’habitude qu’une personne extérieure visite leur quartier, et craignent que ce ne soit en lien avec la mairie ou les forces de l’ordre.
23Les deux corpus de discours et les notes de terrain ont fait l’objet d’une analyse thématique. Le matériel a d’abord été relu avant d’entamer la démarche de définition des rubriques, thèmes et sous-thèmes (Paillé et Mucchielli, 2016). Les résultats présentés ici s’appuient sur l’ensemble des thèmes ressortis de cette analyse.
24L’échantillon de douze entretiens rassemble quatre acteurs institutionnels, trois acteurs associatifs, trois personnels de l’éducation et deux acteurs de la santé.
25Les treize personnes interrogées à Doujani 1 ont entre 20 et 45 ans, avec une moyenne de 33 ans. Ce sont majoritairement des femmes (9). Les enquêtés sont pour la plupart en couple (10) ou parents (10). Ils sont tous en situation administrative irrégulière, originaires des Comores, sauf un enquêté né à Mayotte. En moyenne, ils sont entre cinq et six à vivre dans un même foyer. Les répondantes n’ont pas de travail à temps plein (services de ménage ponctuels), hormis une femme possédant une boutique, informelle, dans le quartier précaire. Sur les quatre hommes, un seul travaille de manière formelle, les trois autres travaillent de manière informelle dans le secteur du bâtiment (2) ou de la vente (1). En moyenne, les enquêtés sont arrivés sur Mayotte en 2009 et se sont installés à Doujani 1 en 2016 (de 2005 à 2022).
26L’accès à l’eau dans le quartier précaire de Doujani 1 diffère en fonction du mode d’approvisionnement. Pour 11 des 13 répondants, la source d’approvisionnement principale en eau potable est la BFM (illustration 4 gauche) située à l’entrée du quartier (illustration 6), tandis que les deux autres répondants jouissent d’un tuyau connecté au réseau d’eau à domicile ou partagé. L’accès à la BFM implique l’achat d’une carte coûtant 36,50 euros lors du premier achat et 16,57 euros par recharge de 10 m3, contre 2€39 par mètre cube pour les habitants raccordés au réseau (en 2024, d’après la SMAE). L’eau est transportée par des bidons ou des seaux de 5 à 20 L. Lors des situations de crise (les deux crises hydriques et la pandémie de Covid-19), l’ARS met à disposition de l’eau gratuitement par l’installation de rampes dans le quartier de Bonovo (illustration 3 droite). Malgré cette gratuité, les répondants s’y rendent très peu en raison de l’éloignement, de la difficulté d’un trajet en forte pente et des dysfonctionnements du système.
Illustration 3 - Sources principales d’approvisionnement en eau potable
À gauche : BFM « Mtsapere Pont » du quartier de Doujani 1. À droite : Rampes à eau de Bonovo (le 20/03/2024)
Auteure : Flore Morea.
27Le coût de la carte BFM a presque doublé en 10 ans (18,80 euros en 2010 d’après Margueron et al., 2016). Beaucoup de répondants mentionnent qu’elle coûte trop cher et qu’il est difficile de se rendre à Mamoudzou pour la recharger (coût du trajet, risque de contrôle d’identité). De plus, en raison des dysfonctionnements de la BFM et encore plus en période de tours d’eau, les répondants s’approvisionnent également à des sources alternatives comme la rivière, la mosquée de Doujani, des puits (illustration 4), des points de captage illégaux (illustration 5), l’eau de pluie récupérée ou via le marché noir (illustration 5). L’achat d’eau entre particuliers est observé dans d’autres quartiers précaires à Mayotte (Guyot, 2013 ; Sturma, 2022) mais aussi dans d’autres territoires des Suds (Dos Santos 2012 ; Achore et al., 2020).
Illustration 4 - Sources alternatives d’approvisionnement en eau
À gauche : robinet extérieur de la mosquée de Doujani. À droite : puit rue Madi Mché (le 20/03/2024)
Auteure : Flore Morea.
Illustration 5 – Tuyaux issus de deux captages d’eau illégaux en haut du quartier de Doujani 1 (le 20/03/2024)
Auteure : Flore Morea.
Illustration 6 - Carte des points d’eau collectifs utilisés et mentionnés par les répondants de Doujani 1 (2024)
Auteure : Flore Morea.
28Parmi les répondants, seules les femmes se chargent d’aller chercher l’eau, avec l’aide de leurs enfants. Cette répartition genrée des tâches se retrouve dans l'ensemble des corvées liées à l’eau qu'elles effectuent (vaisselle, lessive, ménage, préparation des repas). Spatialement, le sous-quartier d’habitats Lycée au sein de Doujani 1 incarne cette répartition genrée, avec en son centre une cour commune où les femmes réalisent des activités domestiques liées à l’eau (illustration 7).
Illustration 7 - Organisation spatiale des activités liées à l'eau dans le sous-quartier d’habitations Lycée (2024)
Croquis réalisé à partir d’observations et de discussions informelles
Auteure : Flore Morea.
Illustration 8 - Passage boueux menant à l’entrée du sous-quartier d’habitations Lycée (le 20/03/2024)
Auteure : Flore Morea.
29Les femmes seules se plaignent de ne pas pouvoir s’absenter de leur domicile, par crainte de cambriolage, mais surtout pour ne pas laisser leurs bébés sans surveillance. C’est ce qu’exprime une des répondantes en ces mots : « C’est dur. C’est dur de mettre un seau sur sa tête jusqu’à la maison. Parfois, il y a de l’eau mais d’autres jours, il n’y en a pas. Quand les enfants vont à l’école, je ne peux pas aller chercher de l’eau car je dois rester avec le bébé ». Malgré la proximité de son domicile à la BFM (environ 100 mètres), elle souligne l’épreuve physique de la corvée d’eau. Les passages en pente aménagés en escaliers, plus ou moins en bon état, représentent un risque de chute important, notamment en raison du poids de l’eau transportée qui peut créer des déséquilibres évoqués par la majorité des répondants (illustration 9). De nombreux enfants se blessent avec la tôle en mauvais état lorsqu’ils transportent l’eau. Le risque de blessures lors de l’approvisionnement en eau ressort de nombreuses enquêtes menées dans des quartiers précaires des Suds (Adams et al., 2022 ; Achore et al., 2020).
30En plus d’être accidentogène, l’approvisionnement en eau est chronophage. Une femme célibataire ayant sept enfants, dont deux bébés, témoigne des difficultés pour se rendre à ces points d’eau :
Enquêtrice (E) :Comment se passe le trajet pour aller chercher de l’eau à la mosquée ?
Répondante (R) :C’est trop loin, en plus, il y a des montées et des descentes. Des personnes tombent parfois et un jour, un de mes enfants est tombé sur le trajet, et s’est fait mal. Le soleil tape sur la tête aussi et la police et les délinquants sont présents donc il faut faire attention. Il y a des voitures qui passent sur la route et qui gênent.
E :D’accord. Et pour aller à la rivière, le trajet est comment ?
R :Tout le monde se blesse car il y a des pierres glissantes. C’est dangereux.
E :Vous y allez souvent ?
R :Deux fois par semaine, le samedi et le dimanche et ça me prend de 9h à 15h.
E :Pourquoi vous allez à la rivière ?
R :Surtout pour faire la lessive.
Illustration 9 – Les passages en pente présentant un risque de chute important
À gauche : passage entre la BFM et le logement d’une répondante en hauteur. À droite : passage en escalier pour accéder à un sous-quartier de Doujani 1 (le 20/03/2024)
Auteure : Flore Morea.
31Malgré les multiples contraintes, les usagers se montrent résignés, dans l’impossibilité matérielle et financière de se raccorder au réseau. Par ailleurs, un membre de la Croix-Rouge interrogé confirme que ce quartier n’est pas suivi par à une association ou à un relais communautaire, ce qui limite grandement la mise en place de mesures d’aide et de soutien, contrairement à d'autres quartiers précaires (apport de bidons d’eau en voiture, suivi sanitaire…).
32Les coupures d’eau sont la principale manifestation de cette crise hydrique. Elles renforcent la difficulté d’approvisionnement en eau potable et dégradent la qualité de l’eau distribuée. Les répondants diversifient les usages de l’eau en fonction de sa provenance et de sa qualité. L’eau issue de la rivière ou de la BFM est bouillie lorsqu’elle est destinée à la boisson et dans de rares cas pour la cuisine, ou laissée comme telle pour les tâches domestiques (lessive, ménage, vaisselle, douche). La distribution généralisée d’eau en bouteille à partir de novembre 2023 a permis aux répondants de diminuer la consommation d’eau impropre.
33Pour les répondants, l’évaluation de la qualité de l’eau passe d’abord par son aspect : « l’eau est trop sale et elle n’est pas bonne. Par exemple, hier, et avant-hier, l’eau [de la BFM] avait une couleur chocolat et c’est à cause des coupures ». Le risque de contamination est « un risque invisible » en raison de l’imperceptibilité de la qualité microbiologique de l’eau (Becerra et Roussary, 2008), comme le soulignent plusieurs études menées dans des quartiers précaires (Margueron et al., 2016 ; Price et al., 2019). Malgré cela, les répondants ont des connaissances sur les risques liés à la consommation d’une eau non potable puisque la quasi-intégralité ayant été malades (six sur sept) dit avoir des maux de ventre (associés parfois à des céphalées ou à de la fièvre) à cause de la « mauvaise eau ». C’était moins le cas lors de l’étude de David Guyot (2014) dans six quartiers précaires de Mayotte, où il ressortait que plus de la moitié des ménages interrogés ayant été malades (17 sur 22) ne savaient pas expliquer l’origine des maladies hydriques ou les associaient à d’autres causes (comme les dents). Presque tous les répondants expliquent avoir vu ou entendu à la télévision, à la radio ou par des voisins des messages de l’ARS concernant la qualité de l’eau et les risques associés. Ceux ayant la capacité de faire bouillir l’eau malgré les contraintes (prix du gaz, matériel, temps) le font couramment pour l’eau destinée à la consommation directe. Il s’agit d’un progrès notable puisqu’une enquête menée dans le quartier précaire de Kierson (commune de Koungou à Mayotte) en 2021 montre l’absence de cette pratique (Sturma, 2022). Néanmoins, le lavage des mains avec du savon ou la désinfection avec du gel hydroalcoolique (recommandation sanitaire de l’ARS) n’est jamais mentionné lors des entretiens, ni observé.
34Cette moindre disponibilité de l’eau favorise l’insalubrité dans les logements, comme l’explique cette répondante : « S’il n’y a pas d’eau chez moi, ce n’est pas propre et c’est difficile aussi avec les enfants pour les laver ». En effet, l’inexistence d’installations d’assainissement (latrines à fosse commune, illustration 10) et la faiblesse du système de ramassage des ordures produisent un cadre de vie insalubre (déjections d’animaux, œufs pourris, déchets et eaux stagnantes), accentué par la chaleur et l’humidité. Cette insalubrité favorise les maladies hydriques à Mayotte (Margueron et al., 2016).
Illustration10 - Sanitaires communs d’un sous-quartier de Doujani 1 (le 20/03/2024)
Auteure : Flore Morea.
35D’après le rapport de Santé publique France du mois de novembre 2023, il n’y a pas de hausse anormale de cas de diarrhées malgré la présence de la bactérie Escherichia coli dans les échantillons d’analyse des malades. L’OMS considère la présence de cette bactérie comme le principal indicateur de la contamination d’origine fécale d’un environnement. Lors des entretiens menés en février-mars 2024 avec deux personnes du secteur médical, une infirmière du collège Nelson Mandela de Doujani et une pédiatre du centre hospitalier, la première rapporte une augmentation du nombre de diarrhées chez les collégiens et la seconde la gravité de l’état des patients sur les derniers mois de l’année 2023, en raison de consultations tardives. Les conséquences sanitaires de cette crise hydrique se mesurent bien avec l’épidémie de choléra qui débute en mars 2024 en provenance des Comores (où sévit une épidémie depuis le mois de février ; Unicef, 2024), et dont les premiers foyers de contamination ont été détectés dans des quartiers précaires. L’épidémie prend fin en août 2024, ayant entraîné 221 cas et cinq décès (ARS Mayotte, 2024).
36Une répondante de l’ARS explique aussi que les habitants, habitués à ce type de symptômes, consultent rarement les structures de santé. Lors des entretiens, la majorité des répondants évoque une incapacité à sortir de leur quartier, dont les raisons se retrouvent dans le témoignage de cette mère célibataire et sans emploi, dont le nouveau-né souffre de coliques chroniques : « Il n’y a personne pour me soutenir ou pour m’aider ici, donc je n’ai pas d’autre choix que de rester à la maison. Je sors un peu du quartier pour faire du sport pour mes pieds mais je ne vais pas à l’extérieur car j’ai peur que quelqu’un me frappe comme les délinquants avec les machettes. J’ai peur de la PAF [police aux frontières] aussi car je n’ai pas de papier ». Les répondants ont aussi souligné le coût du transport comme limite à leur mobilité.
37Face à cet enclavement, David Guyot (2014) montre que des stratégies d’évitement se mettent en place, comme l’adaptation des habitudes d’approvisionnement aux heures où les policiers effectuent le moins de rondes pour se rendre à la BFM. Parallèlement à cette épidémie et à la crise de l’eau, le manque de personnel médical (vagues de départs vers la Métropole à chaque crise secouant le territoire) engendre de nombreuses difficultés dans la prise en charge des patients et a nécessité une réorganisation des urgences (Santé publique France, 2023 ; entretien avec la pédiatre). En 2022, l’ARS recense 0,6 lit de médecine pour 1 000 habitants, contre 2 en métropole (Mayotte Hebdo, 2024).
38L’illustration 11 montre comment la forte vulnérabilité des habitants des quartiers précaires se renforce en période de crise de l’eau et exacerbe leur vulnérabilité sanitaire. Ce difficile accès initial aux soins pousse les habitants à attendre le dernier moment avant de consulter, augmentant ainsi le risque d’aggravation et rétroactivement le besoin de finalement consulter. Ainsi, la capacité de ces habitants à faire face aux risques sanitaires est limitée en raison de leur précarité financière, du manque d’eau et du contexte sécuritaire (Sturma 2022).
Illustration 11 - Schéma présentant les facteurs contraignants et aggravants l’accès aux soins pendant la crise de l’eau (2024)
Auteure : Flore Morea.
39Au-delà de l’augmentation de la vulnérabilité sanitaire, la crise a aussi eu une influence sur les relations sociales. L’entraide s’est renforcée pour les répondants ayant déjà de bonnes relations de voisinage (prêt d’argent et de carte BFM, garde d’enfants, partage de tuyaux d’eau…), mais dans les voisinages ou quartiers n’ayant pas de liens préexistants, un repli sur soi est observé et des tensions apparaissent « C’est chacun pour soi, personne n’aide ». L’ensemble des habitants du quartier précaire se retrouvent à la BFM lors de la courte période d’ouverture du réseau d’eau, ce qui entraîne des engorgements et des attentes très longues. Une répondante, mère de cinq enfants habitant à moins de 200 mètres de la BFM, raconte : « Quand il y avait du monde à la BFM, on s’engueulait et des gens disaient « c’est mon tour en criant ». Moi je suis timide, je n’aime pas les bagarres donc je partais. C’est pour ça que je préfère prendre de l’eau tard ou tôt le matin ». Ces tensions sont favorisées par une surexploitation de la BFM et des problèmes techniques (mauvais débit, par exemple). L’ensemble des usagers de la BFM interrogés témoignent de disputes et de tensions autour du point d’eau. Ce type de tensions a été relevé dans d'autres quartiers précaires, notamment à Ouagadougou, où elles sont dues au mauvais débit et aux coupures imprévues (Dos Santos, 2006). Lors d’un entretien, un agent professionnel de la Croix-Rouge explique que les tensions au point de BFM sont considérées comme des facteurs aggravants, recensées par des agents de terrain qui établissent une liste des BFM prioritaires, qui inclut celle du quartier de Doujani 1.
40D’après des employés du centre communal d’action sociale de Mamoudzou, il existe également des tensions aux points de distribution de bouteilles d’eau, dues à la crainte de repartir sans eau, mêlée au temps d’attente, dans des conditions peu confortables. Les répondants évoquent des bousculades et des gens qui crient. Cette crainte de manquer d’eau est commune à l’ensemble des quartiers précaires d’après l’article de synthèse d’Adams et al. (2022) et constitue un facteur de stress chronique pour les habitants.
41Afin d’éviter le monde et les tensions, quelques répondants préfèrent s’approvisionner en eau en pleine nuit ou à l’aube, malgré la fatigue que cela engendre en journée. Cette capacité des ménages des quartiers précaires à s’adapter au jour le jour ressort de nombreuses études menées dans différents quartiers précaires dans le monde (Price et al., 2021).
42D’après les habitants et les acteurs interrogés, la crise de l’eau contribue à cristalliser les tensions entre une partie de la population mahoraise et les habitants des quartiers précaires. La localisation de la BFM à l’entrée du quartier précaire rend ce dispositif à la fois très visible et très vulnérable aux dégradations et aux actes de vandalisme. Un membre professionnel de la Croix-Rouge explique que les BFM sont très souvent situées à l’extérieur d’un quartier précaire, souvent le long d’un axe routier, pour des raisons techniques et pratiques, et donc à la frontière entre deux populations. Ce ressentiment des ménages plus aisés et en situation administrative régulière est d’autant plus fort lorsqu’il s’agit d’une population de migrants nouvellement installés (Guyot, 2014). Le fait que certaines BFM aient été vandalisées est ainsi responsable de la réduction du parc (Margueron et al., 2016) et empêche les usagers de réellement s’approprier cette source d’eau et d’en optimiser les objectifs sociaux et sanitaires (Guyot, 2014).
43Selon une grande partie de l’opinion publique mahoraise, s’il n’y a pas assez d’eau produite et distribuée, c’est à cause de la surpopulation et de l’essor démographique liés à l’immigration (Cottereau, 2021). L’assimilation des habitants des quartiers précaires à des personnes issues de l’immigration freine la mise en place de mesures visant à y améliorer l’accès à l’eau (entretiens agents ARS), alimentant ainsi le mal-être des répondants du quartier de Doujani 1 face à leur condition de vie et leur sentiment d’exclusion.
44Le droit à l’eau à Mayotte ne respecte pas le cadre juridique français, européen ou les cinq critères de l’ONU : (i) la disponibilité, (ii) l’accessibilité physique, (iii) l’accessibilité économique, (iv) la qualité et la sûreté, (v) l’acceptabilité, la dignité et l’intimité. Dès les années 2000, la préfecture de Mayotte a décidé d’implanter 150 BFM sur son territoire selon les critères suivants : une BFM par commune et une BFM pour 100 ménages non raccordés (Margueron et al., 2016). Ce projet avait pour vocation de fournir un accès à l’eau potable aux personnes résidant dans des quartiers précaires dans le contexte d’une crise du choléra (Margueron et al., 2016). Plus récemment, une convention pluriannuelle entre l’ARS, la SMAE et le Syndicat des Eaux de Mayotte, signée en 2022, prévoit la construction de 10 BFM par an selon un agent de l’ARS. Or, début 2024, le territoire ne compte que 93 BFM et aucune nouvelle BFM n’a été installée en 2023.
45Dans ce contexte d’accès dégradé à l’eau, les premières victimes sont les habitants des quartiers précaires qui sont économiquement désavantagés pour faire face au stress hydrique et dont les stratégies d’adaptation sont particulièrement éprouvantes et chronophages (Achore et al., 2020). À l’échelle du quartier, il existe des inégalités entre les habitants, entre bénéficiaires de tuyaux à domicile ou partagés, habitants plus ou moins isolés ou éloignés d’un point d’eau, habitants plus ou moins entourés ou aidés. Ces inégalités apparaissent également dans l’étude de Stéphanie Dos Santos sur les bidonvilles de Ouagadougou, où les nantis bénéficient d’un meilleur accès à l’eau, à des tarifs préférentiels et de bonne qualité (Dos Santos, 2006). La faiblesse institutionnelle et le manque de politiques publiques sont des facteurs d'accès limité à l’eau pour les populations marginalisées, comme l'indique une étude sur la crise de l’eau dans le bassin méditerranéen (Ferragina et Quagliarotti, 2010). Cette dernière étude montre également que le manque d’eau et d’assainissement alimente la spirale de la pauvreté car le temps et l’énergie dédiés à l’approvisionnement en eau empêchent les femmes et les enfants de se consacrer à leurs activités professionnelles ou scolaires. Dans le quartier de Doujani 1, les répondantes expriment leur fatigue et la contrainte de travailler dans ces conditions. Les enfants ont par ailleurs manqué des jours d’école à cause des fermetures temporaires de certains établissements en raison de la crise hydrique, ou encore ont été mis en retard à cause de la corvée d’eau. Le budget consacré à l’eau pendant une pénurie hydrique implique de sacrifier d’autres dépenses. Deux répondantes ont mentionné avoir diminué le budget consacré à la nourriture ou au matériel scolaire, ce qui renforce également la spirale de pauvreté (Achore et al., 2020). Par ailleurs, les données de l’INSEE montrent qu’à Mayotte, la probabilité d’être pauvre et d’avoir un très bas revenu est décuplée pour une femme monoparentale, jeune, sans diplôme ni emploi, et d’origine étrangère (Merceron, 2020). L’insécurité hydrique et la pauvreté forment ainsi une boucle de rétroaction, rendant les populations précaires encore plus vulnérables à une crise hydrique (Ferragina et Quagliarotti 2010) et aux risques sanitaires qui s’ensuivent.
46La crise hydrique à Mayotte apparaît comme systémique (Robert, 2012) et révélatrice d’une crise aussi bien sociale qu’institutionnelle. S’il y a bien eu une crise hydrique subie par les habitants du quartier précaire de Doujani 1, celle-ci s’inscrit dans un contexte d’accès à l’eau déjà très précaire. Les répondants ont adapté leurs pratiques d’approvisionnement qui deviennent plus contraignantes et fatigantes en période de crise hydrique. La frustration liée aux tours d’eau n’est pas propre à Mayotte, alors que cette pratique de gestion de la pénurie est répandue dans les pays des Suds (Price et al., 2021). Les femmes sont les principales victimes de l’insécurité hydrique, que ce soit au niveau physique, émotionnel et sanitaire (Adams et al., 2022 ; Magala et al., 2015, Mansotte et al., 2012). De plus, les conditions d’assainissement, notamment des latrines, et les pratiques d’hygiène limitées font de Mayotte un territoire à haut risque sanitaire et propice à des épidémies de maladies d’origine hydrique, comme l’a montrée l’épidémie de choléra en 2024. Finalement, le mauvais assainissement et le manque d’eau dans ces logements augmentent la précarité des conditions de vie des habitants.
47 Cette crise a également exacerbé les tensions sociales, à différentes échelles. La superposition des crises, notamment l’augmentation de l’insécurité liée au mouvement social de janvier-mars 2024, a encore contraint l’accès à l’eau pour les répondants. Ceux-ci subissent ainsi une double invisibilisation : non seulement ceux qui sont en situation irrégulière cherchent à ne pas être vus dans l’espace public, mais ils sont aussi invisibilisés par la faible reconnaissance de leurs droits fondamentaux (eau et santé), qui se traduit par des mesures sociales et politiques discriminantes voire inexistantes. Cet enclavement social, par l’hostilité de certains Mahorais envers les personnes en irrégularité administrative, et spatial, par la situation marginale des quartiers précaires, alimente le sentiment d’exclusion et d’isolement.
48Afin d’éviter de nouvelles crises hydriques, l’Etat prévoit la construction d’une seconde usine de dessalement en 2025 à Ironi Bé, et l’établissement d’une troisième retenue collinaire, dont le projet se heurte à un conflit d’acteurs depuis une dizaine d’années. La diminution de la vulnérabilité hydrique des quartiers précaires nécessite sans nul doute un maillage plus fin des BFM, permettant un accès facilité à l’eau. Cependant, il n’occultera pas les contraintes financières et matérielles que soulève ce type d’approvisionnement.
49Finalement, cet épisode de crise hydrique, provoqué par la conjonction de facteurs naturels et anthropiques, n’est pas un phénomène isolé mais s’inscrit dans une crise globale de l’accès à l’eau au sein du Sud global, dont les conséquences multiformes sont démultipliées chez les populations pauvres (Achore et al., 2020).
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Annexe 1 - Grille d'entretien synthétique auprès des habitants du quartier précaire
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Thèmes
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Objectifs
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Informations personnelles
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Déterminer si l’expérience de l’habitant lui permet de répondre à la grille d’entretien.
Changement de domicile ? Pourquoi ?
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Accès à l’eau
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Supportabilité de l’approvisionnement
Organisation de l’approvisionnement (qui, quand, où, comment)
Manque d’eau ? Pour quoi faire ? Quand ?
Usages de l’eau
Stockage de l’eau
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Vécu de la crise
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L’habitant a-t-il particulièrement manqué d’eau à ce moment ? Pour faire quoi ?
Stratégies d’adaptation aux tours d’eau et contraintes
Modification de l’organisation ?
Ressenti
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Qualité de l’eau
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Description de l’aspect de l’eau : goût, couleur, odeur.
Potabilité de l’eau ? Conscience du risque ? Connaissance recommandations de l’ARS ?
Précautions ?
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Conséquences sanitaires
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Cas de maladies (ou symptômes) d’origine hydrique
Réaction face à la maladie
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Relations sociales
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Evolution des relations de voisinage, ambiance à la BFM
Entraide ?
Intégration sociale, un impact sur l’accès à l’eau ?
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Contraintes d’accès
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L’eau, un problème majeur à Mayotte ?
Facteurs contraignants dans l’accès à l’eau
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Conditions de vie
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En savoir plus sur les conditions de vie de l’individu : revenus, nombre d’enfants et adultes dans le foyer.
Famille présente sur le territoire ou non (isolement ?)
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Annexe 2 - Grille d'entretien (tronc commun) des acteurs de la gestion de l'eau
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Thèmes
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Sous thème
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Objectifs
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Les caractéristiques de cette pénurie
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Définition de la pénurie
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En quoi cette situation est une crise, selon quels critères ?
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Caractère inédit
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Savoir si cette pénurie sort de l’ordinaire, comment elle est qualifiée.
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Temporalité
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Comment l’acteur situe la crise dans le temps, et en fonction de cela, quand la crise a été prise en compte.
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Causes
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En fonction de son prisme, comment l’acteur justifie la crise.
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Conséquences
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Mesures
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Savoir comment ils se sont adaptés à la crise.
Quelles ont été les mesures pour y faire face.
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Réflexivité
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Savoir si le répondant juge ces mesures efficaces, ce qui aurait pu être fait d’autre.
Les contraintes dans la mise en place de certaines mesures.
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Vécu personnel
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Vivre avec les coupures
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Comment l’acteur a vécu cette crise, pour identifier les similitudes ou différences avec les habitants du quartier précaire.
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