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Place des petits producteurs dans la « course à l’avocat » en Afrique de l’Est

The role of small-scale producers in the “East African avocado race”
Sylvain Racaud

Résumés

L’objectif de cet article est de documenter des effets locaux de l’expansion de l’avocat sur des sociétés rurales en Afrique de l’Est, en particulier l’accès au marché pour les petits producteurs. Il vise à répondre à cette question : comment le modèle agro-exportateur de l’avocat se met-il en place localement au Kenya et en Tanzanie ? L’hypothèse centrale propose que l’adoption de la culture de l’avocat par les petits producteurs s’effectue dans le cadre d’une « course à l’avocat », c’est-à-dire la mise en place d’un marché concurrentiel agro-exportateur promu par une diversité d’acteurs privés et publics, permettant de faire miroiter des profits, des rentes ou des revenus conséquents. Les résultats mettent en évidence que l’accès au marché via les contrats ou les intermédiaires est en définitive marqué par la porosité des différents circuits et par l’incertitude. L’objet « fruit mondialisé » incarne des agricultures, des sociétés rurales et des territoires à plusieurs vitesses, inégaux voire fragmentés, que l’on peut lire à l’échelle est-africaine et à l’intérieur des territoires de production.

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Texte intégral

Note, les noms des personnes ont été modifiés. Les citations sont des traductions par l’auteur.

1L’avocat est un produit de consommation de masse dans les pays du Nord. Il gagne également les marchés des pays émergents dont les classes moyennes modifient leurs habitudes alimentaires. Un discours positif sur les vertus pour la santé et l’effet de mode ont contribué à la diffusion de ce fruit, présenté en Europe comme un « super-aliment », plébiscité par des classes huppées, mais également consommé par des classes populaires qui trouvent une offre discount du fruit branché (illustration 1). Marchandise alimentaire à la mode, il est l’objet de controverses en matière environnementale. Or, ces dernières n’atténuent pas l’engouement pour les consommateurs, ni le « moral » du marché, ni l’intérêt des acteurs de cette filière.

Illustration 1 - L’avocat : du produit branché au produit populaire 1a et 1c

Illustration 1 - L’avocat : du produit branché au produit populaire 1a et 1c

Source : 1a Site Pexels-Julias-Torten-und-Tortchen1, 1b Racaud2023.

  • 2 La variété Hass et la variété Fuerte sont des hybrides issus de variétés mexicaines et guatémaltèqu (...)

2La production mondiale d’avocat en 2030 devrait être le triple des volumes de 2010, un tiers est destiné à l’exportation. Avec la plus forte progression ces dernières années, l’avocat sera le premier fruit commercialisé d’ici 2030 (OECD/FAO, 2021). L’importante croissance de la demande mondiale et des prix incitatifs sont les principaux moteurs de cette tendance. Si l’Amérique latine restera la région majeure de production avec près des trois quarts des volumes mondiaux, des concurrents cherchent à consolider ou accroître leur part de marché. Le Kenya, 6ème producteur mondial, premier exportateur africain, a ainsi vu sa production doubler entre 2016 et 2021, le pays couvre 82 % de l’exportation est-africaine en avocat (CIRAD, 2022). La Tanzanie, engagée depuis moins longtemps que le voisin kényan, est néanmoins le troisième exportateur africain (après l’Afrique du Sud). Les premières exportations ont débuté en 2009 et la croissance annuelle est supérieure à 10 % (CIRAD, 2022). En Ouganda, le secteur de la production et l’exportation de l’avocat connait une augmentation considérable depuis la seconde moitié des années 2010, les exportations ayant été multipliées par 8 entre 2017 et 2020. Ces chiffres, attestent de l’effervescence d’un secteur intégrant des territoires de production en Afrique de l’Est au marché globalisé. Cette dynamique est essentiellement possible du fait de l’expansion des surfaces cultivées de variétés destinées au marché global, principalement Hass, puis Fuerte2 (Amare et al., 2019 ; CIRAD, 2022). Le développement de cette chaîne de valeur s’opère dans un contexte institutionnel où l’agriculture d’exportation est encouragée à toutes les échelles, des districts, aux États et à l’East African Community, par les pouvoirs publics, par une gamme variée de firmes agro-exportatrices et par les « développeurs » qui y voient une source de revenus pérennes voire un moyen de lutter contre la pauvreté.

3L’objectif de cet article est de documenter des effets locaux de l’expansion de l’avocat sur des sociétés rurales en Afrique de l’Est, en particulier l’accès au marché pour les petits producteurs. Il vise à répondre à cette question : comment le modèle agro-exportateur de l’avocat se met-il en place localement au Kenya et en Tanzanie ? L’hypothèse centrale propose que l’adoption de la culture de l’avocat par les petits producteurs s’effectue dans le cadre d’une « course à l’avocat », c’est-à-dire la mise en place d’un marché concurrentiel agro-exportateur promu par une diversité d’acteurs privés et publics, permettant de faire miroiter des profits conséquents et des rentes. La réflexion s’inscrit au croisement des champs scientifiques de l’agriculture sous-contrat (Vicol et al., 2021), de l’approvisionnement alimentaire global (Barrett et al. 1998), des mutations des paysannerie des Suds (Charlery de la Masselière, 2014). La perspective relève d’une géographie politique de la vie quotidienne et des changements de sociétés rurales en Afrique, inscrite dans une réflexion sur l’intégration d’espaces à des marchés globaux. La mise en place de l’agro-exportation de l’avocat est un changement agraire dont on cherche à comprendre, à travers les modalités d’accès au marché les effets sur les espaces ruraux.

  • 3 L’enquête en Tanzanie a été financée par le projet SAVIMAF, DERCI-CNRS 2021. Je remercie Isaac Kaya (...)

4Le propos s’intéresse aux liens tissés par les acteurs de l’économie de l’avocat dans et entre les espaces productifs, à l’échelle est-africaine, par le prisme de relations de pouvoir en matière de production, d’accès aux marchés et de régulation. Pour une analyse des changements agraires, l’attention est placée sur la vie quotidienne des acteurs ordinaires, les plus nombreux, à savoir les producteurs, ainsi que sur les entrepreneurs qui ont investi cette économie de l’avocat au Kenya et en Tanzanie. Sur le terrain, cette géographie politique des gens modestes, de quelques chefs d’entreprise, intermédiaires et employés, est menée dans les espaces de production et des lieux de conditionnement, elle mobilise des entretiens et des observations. L’essentiel du matériau empirique provient de deux missions de recherche, l’une en 2022 dans le district du Rungwe, dans la périphérie sud-ouest tanzanienne, l’autre en 2023 dans les comtés de Kiambu et de Muranga au nord de Nairobi3. Une quarantaine d’entretiens semi-directifs ont été menés, d’une durée variant de 30 mn à deux heures, sur les lieux d’activités des acteurs. L’enquête en Tanzanie a été conduite avec un assistant de recherche, ancien étudiant originaire de la zone d’étude, celle au Kenya avec des collègues français et kényans. Ces deux missions s’inscrivent dans la continuité d’expériences de recherche réalisées sur une douzaine d’années sur ces terrains. Cela permet un regard diachronique et relationnel sur des évolutions rurales dans ces espaces dotés d’avantages comparatifs différenciés.

5L’article traite dans un premier temps des aménités environnementales des hautes terres est-africaines et de leur positionnement sur le marché international. Il présente ensuite le cadre institutionnel, politique et économique, puis examine l’accès local au marché. L’argument central montre que la dynamique du marché de l’avocat est une véritable course à l’échalotte.

Hautes terres agricoles qui permettent un positionnement du Kenya et de la Tanzanie sur un marché global

6L’agriculture des hautes terres, moteur majeur mais non exhaustif de ces économies rurales, s’appuie sur des conditions environnementales et sociales favorables à la fertilité, construite, maintenue, élément de l’identité de ces territoires productifs « ouverts » et de leur compétitivité (Charlery de la Masselière, 2014). La composition des sols, la pluviométrie, l’altitude, la complémentarité des étages et des versants sur de faibles distances, autrement dit la concentration des aménités environnementales, se conjugue d’une part avec de fortes densités humaines et donc une main d’œuvre disponible, et d’autre part avec la ville.

7En effet, ces hautes terres agricoles sont urbaines, elles comprennent une ville importante ou elles sont situées dans un espace métropolitain. Mbeya, à 1 700 m, quatrième ville tanzanienne, compte 540 000 habitants en 2022. Les comtés de Kiambu et de Muranga sont situés à l’est de la chaîne des Aberdares et à moins de 50 km au nord de la capitale kényane (illustrations 2 et 3). Ces hautes terres sont aussi urbaines parce qu’elles sont fortement intégrées à l’espace fonctionnel métropolitain : la ville est approvisionnée en partie par ces agricultures d’altitude. L’urbanisation offre des opportunités (débouchés, services) mais elle accélère également la compétition pour l’accès aux ressources, en particulier agricoles, (Charlery de la Masselière, 2014) que traduisent des investissements pour la culture de l’avocat.

Illustration 2 - Situation géographique du Mont Rungwe en périphérie sud-ouest tanzanienne

Illustration 2 - Situation géographique du Mont Rungwe en périphérie sud-ouest tanzanienne

Conception Sylvain Racaud. Réalisation Valérie Alfaurt, 2022.

Illustration 3 - Situation géographique des comtés de Kiambu et de Muranga au Kenya

Illustration 3 - Situation géographique des comtés de Kiambu et de Muranga au Kenya

Conception Sylvain Racaud. Réalisation Valérie Alfaurt, 2022.

8La diffusion de l’agriculture agro-exportatrice via la production de l’avocat, s’opère dans des espaces ruraux déjà intégrés à des marchés multiples, certains anciens et au long cours, d’autres, urbains, nationaux et sous-régionaux (cultures commerciales alimentaires). Le café, ancienne culture d’exportation, produite en altitude, d’origine coloniale, est en repli depuis les années 1990. La chute des cours mondiaux est un facteur majeur. À Muranga, le café a été marginalisé au sein des systèmes de production car il a été complété par des cultures vivrières et fruitières, des cultures horticoles et de l’élevage assez intensif dans des systèmes agroforestiers complexes (Roucoux, 2014). Situé entre Nairobi et Muranga, le comté de Kiambu connait une compétition pour le foncier destiné de moins en moins à la production agricole et de plus en plus à l’investissement immobilier. Dans le Rungwe, l’essor des cultures commerciales alimentaires à destination de la demande urbaine (e.g. banane plantain, pomme de terre, haricot et autres cultures maraîchères) a concurrencé, voire remplacé, le café et le thé (Racaud, 2023). Les anciennes cultures coloniales et les cultures commerciales orientées vers les marchés urbains constituent un terreau fertile pour l’essor de l’avocat dans ces territoires productifs.

9Originaire d’Amérique centrale, l’avocat a été introduit en Afrique à la fin du XVIIe siècle par les navigateurs espagnols et portugais. Les avocatiers sont depuis longtemps majoritairement cultivés par de petits producteurs pour une consommation locale. Ce n’est qu’à partir de la décennie 1990 au Kenya et 2010 en Tanzanie que cette culture acquiert le statut d’une véritable culture d’exportation. Ils poussent entre 1 300 et 1 600 m. Au Kenya, la zone historique d’implantation d’avocat à l’export est le centre du pays, le comté de Muranga en est l’épicentre, mais le fruit se diffuse, notamment à des altitudes moindres vers l’ouest. En Tanzanie, il est cultivé sur des versants du mont Kilimandjaro, dans la région de Njombe et sur les versants du mont Rungwe. Les variétés locales d’avocatiers, souvent de très grands arbres, restent la majorité de la production avocatière, elles constituent environ 70 % de la production totale alors que les variétés Fuerte et Hass, introduites pour le marché à l’export, ne représentent que 10 à 20 % de production totale au Kenya dans les années 2010 (Amare et al., 2019). L’introduction de variétés importées est réalisée par une greffe : le greffon est la tige d’une variété « améliorée » que l’on greffe sur le porte-greffe, la variété locale d’avocatier.

Illustration 4 - Parcelle d’avocatiers productifs dans le comté de Muranga

Illustration 4 - Parcelle d’avocatiers productifs dans le comté de Muranga

Auteur : Sylvain Racaud, 2023.

Illustration 5 - Jeunes plans d’avocat dans le Rungwe

Illustration 5 - Jeunes plans d’avocat dans le Rungwe

Auteur : Sylvain Racaud, 2022.

10Le développement de la chaîne de valeur de l’avocat pour l’export s’opère par l’augmentation des surfaces cultivées et des tonnages produits. En 1996, l’avocat représente 12 % des tonnages exportés de produits horticoles kényans, l’avocat est déjà à cette période le principal fruit exporté avec des volumes croissant rapidement (Barrett et al., 1999). Entre 2005 et 2014, les superficies et les tonnages produits au Kenya ont respectivement augmenté de 41 et 118 %, le verger est de 11 000 ha (Amare et al., 2019). Le verger kényan aurait augmenté de 1125 ha pour l’année 2020-2021 (CIRAD, 2022b, p. 74). Publié par le CIRAD, le numéro mai-juin 2022 du magazine Fruitrop, publication reconnue dans le milieu professionnel, confirme le dynamisme du secteur au Kenya : « La dynamique a été explosive ces dernières années, les envois ayant doublé depuis 2018 et quadruplé depuis 2014. Cette année encore, le potentiel export est là pour battre un nouveau record » (CIRAD, 2022a, p. 24). Entre 2014 et 2021, les exportations sont passées de 28895 à 95036 tonnes, soit une augmentation de 228 % (CIRAD, 2022a, p. 24). La Tanzanie est entrée bien plus tardivement sur ce marché que le voisin kényan, les chiffres l’attestent. Le verger serait de 1500 ha de plantations commerciales, jeunes, il aurait augmenté de 65 ha entre 2020 et 2021 (CIRAD, 2022b, p. 74). Entre 2010 et 2021, les tonnages exportés sont passés de 50 à une estimation de 12 000 tonnes (CIRAD, 2022b, p. 74), soit une augmentation de 21 900 % ! Cette trajectoire tanzanienne montre que la chaîne de valeur se structure au cours de la dernière décennie et que les volumes exportés n’atteignent que 10 % des volumes exportés par le voisin Kényan mais « la montée en puissance continue ! » (CIRAD, 2022b, p. 74).

Tableau 1 - Exportations d’avocats en tonnes. Source Comtrade, Eurostat, douane kényane et HCDA

2014

2015

2016

2017

2018

2019

2020

2021

Kenya

28895

38858

46682

51507

71877

63356

79081

95036

Tanzanie

1877

3279

3830

4374

7551

9083

8438

12000

Source : magazine Fruitop n° 281 et 283 (CIRAD, 2022a et 2022b).

11Ces fortes croissances des volumes produits et exportés s’appuient sur des avantages comparatifs importants et inégaux. Les conditions environnementales des hautes terres kényanes et tanzaniennes sont proches et très favorables à la culture de l’avocat. Le Kenya et la Tanzanie bénéficient d’un faible coût de la main d’œuvre, et d’une force de travail disponible en masse. En Tanzanie, un employé d’une entreprise de production et d’exportation d’avocat gagne environ 180 000 TSh [shilling tanzanien], près de 70 euros par mois lors de la saison en 2022. Au Kenya, un travail équivalent est payé entre 15 et 20 000 KSh, environ 100 à 150 euros en 2024. La distance entre ces pays et l’UE, le marché principal, est d’approximativement 7000 km soit environ 2000 km de moins que le concurrent mexicain. Cette proximité relative intervient dans les coûts de transport et le maintien de la fraîcheur des produits. En matière de transport, le Kenya tire parti des infrastructures et de l’expérience logistiques acquises depuis plusieurs décennies via les exportations de thé, café, fleurs coupées (Calas, 2013 ; Ballesta, 2022), fruits, légumes et herbes aromatiques (e.g. haricot vert, pois gourmand, basilic). Les vergers de Muranga et de Kiambu sont assez proches d’une route nationale majeure (la A2) dont la section reliant Thika et Nairobi est une super autoroute de huit voies. L’aéroport Jomo Kenyatta est à moins de 90 km des vergers, le port de Mombasa a traité un volume de marchandises de 40 millions de tonnes en 2024. Ces équipements rodés sont mis à profit par les entreprises agro-exportatrices kényanes. Le mont Rungwe est situé à environ 850 km de Dar es-Salaam et de son port qui ne traite que la moitié des volumes kényans avec environ 20 millions de tonnes en 2024. Ce port est parfois congestionné, à tel point qu’une firme agro-exportatrice du Rungwe lui préfère parfois le port de Mombasa, certes plus loin de 300 km mais plus fluide. Ces caractéristiques logistiques sont favorables au Kenya, compétiteur plus avantagé et aux résultats plus performants que le voisin tanzanien. Cette supériorité se retrouve également en matière de capacité à satisfaire les normes drastiques d’un marché européen très exigeant et de l’enjeu à respecter la fraîcheur des produits attendus sur les marchés. La situation kényane de la chaîne de valeur de l’avocat fait écho à celle de l’industrie rosicole dont l’intégration technico-productive est plus achevée que celle de ces voisins (Calas, 2013) et a permis la constitution de véritables espaces logistiques innovants, par exemple des zones spécialisées dans le conditionnement ou la zone de fret de l’aéroport international à Nairobi (Drevet-Démettre, 2022). Ces secteurs agro-exportateurs, qui arriment selon des temporalités décalées – les différents calendriers de récolte – le local avec les marchés mondiaux, sont le produit de l’empressement d’une myriade d’acteurs divers dont les intérêts convergent.

Acteurs, modalités de promotion et de diffusion de modèles agro-exportateurs

Kenya, Muranga et Kiambu Counties, marché mature et toujours effervescent

12Depuis les années 1990, dans un contexte où d’autres filières d’exportation se structurent, telle la rosiculture, la chaîne de valeur de l’avocat au Kenya se développe sous l’impulsion d’investissements réalisés par des acteurs présents dans le pays depuis plusieurs décennies mais engagés dans d’autres secteurs agricoles. La compagnie Kakuzi est un acteur majeur et emblématique du capitalisme agro-exportateur kényan établi depuis la période coloniale. Cette firme leader au Kenya est en compétition avec de nombreuses autres grandes compagnies dont les principales sont : FrutPlanet Inc., Olivado Kenya Ltd, Vegpro Kenya Ltd, Kenya Horticultural Exporters Ltd, Freshela Exporters, Avokadfruits Ltd. Certaines firmes se sont établies en exportant des fleurs puis des légumes à partir des années 1980, (e.g. Vegpro), d’autres sont beaucoup plus récentes, Olivado s’est implanté au Kenya à partir de la Nouvelle-Zélande en 2007. Si Kakuzi possède ses propres plantations, la plupart des firmes agro-exportatrices fournissent le marché international en s’approvisionnant auprès de producteurs. Avokadfruits revendique 12 430 producteurs-fournisseurs, Olivado près de 2 000. Le redéploiement vers l’avocat de firmes anciennes et l’établissement de firmes récentes indiquent l’engouement d’entreprises pour ce secteur mais seuls 10 % de la production totale kényane sont exportés. Cela s’explique par des difficultés à respecter les cahiers des charges, les normes drastiques et la coordination limitée dans la chaîne de valeur (Amare et al., 2019). Ce taux souligne donc le fort potentiel de croissance du secteur.

13Les acteurs du secteur de l’avocat se rassemblent dans l’Avocado Society of Kenya (ASOK). Cette organisation lancée en 2019, revendique 8 500 producteurs. L’objectif est d’apporter du conseil et du soutien à la filière. L’ASOK est en compétition avec la Fresh Producers Exporters Association of Kenya (FPEAK). Lancée en 1975, aux prémices du développement de l’agro-export kényan, elle s’apparente à un syndicat d’entreprises et propose de connecter les acteurs des filières avec les marchés nationaux et internationaux. Elle regroupe 143 entreprises du secteur des fruits et légumes destinés à l’exportation, dont 13 sont spécialisées uniquement dans l’avocat. Si l’accès à FPEAK est réservé à des entreprises à minima moyennes, l’ASOK, organisation mono-sectorielle nationale est ouverte aux petits producteurs. Ces acteurs privés négocient avec deux organes parapublics majeurs.

14L’Horticultural Crops Development Authority (HCDA), fondée en 1967, devenue l’Agricultural and Food Authority dans les années 2010, a pour objectif de développer la production et la commercialisation de l’horticulture. Elle dispose d’un pouvoir très important, celui de déterminer le calendrier des exportations par variétés. Depuis 1996, la Kenya Plant Health Inspectorate Service (KEPHIS) est une autorité au rôle clé puisqu’elle a en charge le contrôle du respect des normes de qualité fixées dans les cahiers des charges des marchés à l’export – certains drastiques comme le marché européen –, elle assure donc l’accès à ces marchés cruciaux pour les chaînes de valeur kényanes. Ces structures parapubliques sont des acteurs incontournables pour le développement de l’agro-export kényan. La multiplication de ce type d’acteurs intervenant dans la chaîne de valeur de l’avocat (HCDA, KEPHIS, FPEAK, ASOC) permet une mise en concurrence et une dilution du pouvoir, en particulier celui de la HCDA, acteur historique, au profit d’autres acteurs créées et positionnés dans ce contexte d’effervescence du marché de l’agro-export.

15L’État kényan intervient également directement dans la régulation et la promotion du secteur de l’avocat, cela à plusieurs échelons politiques. La décentralisation – devolution – amorcée avec la Constitution de 2010, confère aux 47 comtés des moyens financiers et administratifs pour élaborer leurs propres politiques publiques et adopter certaines lois grâce à leur assemblée parlementaire (Josse-Durand, 2022), dont des mesures en matière d’économie agricole. Le comté de Muranga a par exemple proposé en 2020 un projet de loi – bill – afin de réguler la production et le commerce d’avocats en conditionnant ces activités à l’obtention d’une licence du comté. Cette mesure controversée n’a pas vu le jour mais elle exprime l’interventionnisme direct de cet échelon politique dont le gouverneur avait au préalable distribué des dizaines de milliers de plants d’avocat Hass. Le comté de Kiambu est également directement intervenu dans la chaîne de valeur avec la distribution de plus de 60 000 plants d’avocats Hass en 2020. Ces deux comtés ont encouragé et soutenu la création de coopératives de producteurs d’avocats afin d’encadrer la chaîne de valeur. Les frontières sont très poreuses entre les coopératives, l’administration du comté et des investisseurs, des acteurs sont d’ailleurs positionnés de manière très discrète, le cas échant dans ces trois groupes.

16Si l’échelon du comté est une arène politico-économique de la régulation de la chaîne de valeur, l’échelon national reste prééminant. L’État kényan, dont l’agriculture représente 20 % du PIB en 2024, a une politique volontariste de développement de chaînes de valeur agricoles et de positionnement sur les marchés mondiaux. Il est soutenu par des bailleurs majeurs telle la Banque mondiale, elle finance le programme National Agricultural Value Chain Development Project (NAVCDP) à hauteur de 275 millions de dollars entre 2022 et 2027. L’objectif est une transition de l’agriculture de subsistance à une agriculture commerciale. La Kenya Agricultural and Livestock Research Organization (KALRO), structure gouvernementale de recherche agricole, est le bras technique de la volonté politique du gouvernement central. L’ambition est de doubler la production d’avocat entre 2023 et 2028 et d’étendre les surfaces cultivées de 26 000 ha à 50 000 ha. Pour atteindre ces objectifs ambitieux, la KALRO diffuse des plants d’avocats Hass dans l’ouest du pays, avec le soutien de l’aide américaine. La United States Agency for International Development (USAid) finance depuis 2023, un programme de développement de la chaîne de valeur en fournissant plus de 100 000 plants d’avocats Hass dans l’ouest.

Rungwe District, essor à partir des années 2010 : marché émergent

17Contrairement au Kenya, le secteur en Tanzanie est beaucoup plus jeune, moins structuré, mais il est néanmoins très attractif. L’agro-industrie de l’avocat se développe à partir du Kilimandjaro, de Njombe et du Rungwe. Dans ce district, un précurseur est à l’origine de la diffusion de plants améliorés au tournant des années 2010. John, fils d’un propriétaire foncier d’ascendance européenne, installé au Zimbabwe, a introduit en 2006 aux environs de Kiwira, des plants originaires d’Afrique du Sud qu’il a greffés sur des variétés locales. En 2009, l’abondance de la récolte l’a convaincu d’investir alors même que ce fruit était considéré comme sans valeur (fruit for pigs) car il n’y avait pas de marché. Aussi a-t-il négocié en 2009 avec la mission morave installée depuis 1891, un bail de 40 ans sur 80 ha pour établir la Rungwe Avocado Compagny (RAC) avec l’appui financier d’investisseurs britanniques et une forte participation au capital de Tatepa/Wakulima Tea Cie, une compagnie théière implantée depuis de nombreuses décennies. La RAC reproduit le modèle théier : une plantation et des milliers d’agriculteurs sous contrat – outgrowers – qui approvisionnent l’entreprise. La RAC avait 16 000 agriculteurs sous-contrat dans le Rungwe en 2016, 20 000 en 2021. La RAC a des partenaires internationaux comme AgDevCo, société britannique d’investissement dans l’agriculture en Afrique, cofinancée par la fondation Mastercard et UK-Aid (l’agence de développement britannique). En 2018, du fait de conflits internes à la RAC, John lance, avec le soutien financier d’investisseurs allemands, la compagnie KUZA et négocie avec la mission morave un bail de 40 ans sur 400 ha de terres. Ce bref aperçu du début de l’histoire dans cette périphérie sud-ouest tanzanienne montre d’une part la continuité du modèle agricole plantation/agriculture sous-contrat, et d’autre part le rôle de la circulation du capitalisme international dans l’intégration à l’échelle mondiale de cette marge rurale aux circulations financières et de produits.

18À partir de 2017, le Rungwe a été identifié par des fournisseurs comme une région d’approvisionnement intéressante. La circulation du capitalisme via l’essor de la chaîne de valeur de l’avocat, se traduit par la forte augmentation du nombre d’entreprises privées et de la compétition. Africado s’est établie en 2016. Avec la RAC, elle serait au début des années 2020 les deux principales entreprises du secteur. La société Lima Kwanza présente depuis une quarantaine d’années a adopté l’avocat d’exportation au détriment du café, AvoFresh s’est implantée grâce à des capitaux britanniques, Kibidula Farm s’est déployée en 2021, Korongo Tatu s’installée à partir du Kenya, etc. Désormais sur la carte de la chaîne de valeur, dans un marché global croissant, le Rungwe attire de nouvelles compagnies, il illustre le déploiement du capitalisme international et son adaptation à des cultures plus rentables. Des entreprises du secteur horticole (larges producteurs, exportateurs, transformateurs) se regroupent au sein de la Tanzania Horticultural Association (TAHA). Créée en 2004, elle rassemblerait près de 20 000 membres au niveau national mais il n’existe pas en Tanzanie d’organisation spécifiquement dédiée à la chaîne de l’avocat.

19Pour les gouvernements nationaux, les productions destinées à l’export sont en concurrence, elles deviennent des objets politiques. Le secteur est présenté par le Président Magufuli comme un levier d’industrialisation de la Tanzanie lors de sa visite de la RAC le 30 avril 2019, deux ans avant celle du Premier ministre dans la région. Le quotidien national The Citizen avait couvert cette visite sous le titre Avocados’ potential to cut poverty dans son édition du 22 août 2021. Le gouvernement a lancé un programme de fourniture d’intrants (650 000 tonnes d’engrais en 2023). La Tanzania Agricultural Research Institution (TARI) doit fournir aux producteurs 20 millions de semences en 2023 à prix subventionnées pour encourager cette filière commerciale. Par ailleurs, l’État investit dans le port de Dar es-Salaam et dans l’achat d’un avion-cargo pour transporter des productions agricoles nationales vers les marchés extérieurs. Ces politiques publiques s’inscrivent dans le contexte du Southern Agricultural Growth Corridor of Tanzania (SAGCOT), un partenariat public-privé initié en 2010, visant à attirer des investissements dans l’agriculture. Cet interventionnisme étatique cherche à renforcer la place de la Tanzanie sur le marché agricole global. Il mobilise aussi l’argument de lutte contre la pauvreté, motif également convoqué par les bailleurs (e.g. l’aide norvégienne, AgDevCo) dans les discours de promotion du secteur.

20Le cadre politique et institutionnel est plus diversifié au Kenya qu’en Tanzanie, où l’État intervient de manière plus étroite dans l’économie. Ceci est l’illustration de deux trajectoires politiques et économiques très différentes de ces pays voisins concurrents sur des marchés globaux de l’agro-export. Le Kenya, considéré depuis son indépendance comme un des bastions du capitalisme (alors que la Tanzanie de Nyerere avait misé sur le socialisme tanzanien, l’Ujamaa) est le seul pays de la Communauté d’Afrique de l’Est à avoir ratifié l’accord commercial avec l’Union européenne en 2024. Le marché global et l’espace productif agro-industriel est-africain intègrent les avantages comparatifs respectifs de ces deux pays.

Accès local au marché très concurrentiel : des promesses aux incertitudes

Accès des territoires de production à l’avocat

21La croissance du marché mondial de l’avocat se traduit localement par une augmentation de la demande des firmes et entrepreneurs agro-exportateurs, demande qui stimule les producteurs. Au Kenya, la HCDA estime que 80 % des producteurs d’avocats sont des petits producteurs disposant de moins de 5 acres (moins de deux ha). L’augmentation des surfaces cultivées se traduit notamment par l’abandon d’anciennes cultures. La trajectoire de Pascal est emblématique des reconversions vers l’avocat. Agé d’une quarantaine d’années, il a planté en 2015 dix plants d’avocat Hass. Après la première récolte en 2018, il a ajouté 80 plants sur la totalité de son exploitation, une surface totale de 1,5 acres (0,6 ha), ce qui correspond à la densité maximale du nombre d’arbres. Il consacre toute sa surface disponible à cette culture, alors qu’auparavant il cultivait du maïs et du haricot dont les surplus étaient vendus. Il possédait aussi trois vaches dont il commercialisait le lait. Haricot, maïs et lait sont pourtant constitutifs d’un triptyque marqueur d’une identité paysanne kikuyu. Or, il assume d’une part cette rupture culturelle « moi, j’achète le lait, ça m’est égal, même ma femme est contente » et d’autre part une dépendance à l’économie de l’avocat « je dépends uniquement de l’avocat ». Cette prise de risque est influencée par un contexte incitatif : une demande d’acheteurs nombreux, des discours encourageants des autorités du comté complétés par des mesures d’appui comme la distribution de semences.

22Dans le Rungwe, la forte croissance de l’économie de l’avocat a débuté à partir de la seconde moitié des années 2010. L’année 2017 est une rupture, année à partir de laquelle le nombre d’acheteurs et de compagnies a fortement augmenté, ce qui a augmenté la compétition. La grande majorité des producteurs interviewés ont planté l’avocat Hass en 2018 et 2019. L’avocat s’est diffusé à partir d’Ilolo, localité où est établie la RAC. Cette entreprise a fourni les semences et de l’information pour diffuser l’avocat. L’avocat, qualifié d’« or vert » dans la presse tanzanienne suscite l’intérêt des autorités locales, intérêt motivé par l’attitude proactive des compagnies. Cela se manifeste par des assemblées villageoises convoquées par des autorités villageoises, auxquelles participent des agents de compagnies. Ils présentent l’avocat comme un produit très prometteur : revenus supérieurs aux cultures établies, accès au marché, soutien de la part des compagnies via par exemple la fourniture de semences et de services. À Ibililo, en 2020, Kajasi et environ 150 personnes, ont assisté à une assemblée villageoise dont le motif était la promotion par une compagnie de l’avocat, présenté comme solution pour améliorer les conditions de vie. Les agents de la compagnie ont donné des assurances et des informations sur les prix. Kajasi et ses voisins furent impressionnés par les prix. Anthony a assisté au même type de réunion au village d’Ilundo. Ces évènements montrent l’entente entre les autorités locales et les compagnies, ces dernières utilisent la légitimité politique des élus locaux pour faire la promotion de l’avocat. L’avocat est souvent complanté, en complément de cultures vivrières ou alimentaires commerciales tournées vers la demande urbaine ou remplace d’anciennes cultures commerciales (thé, café). Nan’gi qui a lui-même arraché ses théiers au profit de l’avocatier, reconnait que « la plupart des paysans changent pour l’avocat ».

23L’essor de l’avocat se matérialise aussi dans des pépinières inédites. Elles sont créées par des producteurs ayant accumulé de l’expérience, des connaissances techniques et du capital. Thomas, a une longue expérience dans l’avocat, il a bénéficié de semences fournies par la RAC, c’est désormais un gros planteur, pépiniériste, héritier de foncier familial qu’il a fait fructifier. Alex, a travaillé à la RAC dès 2006 jusqu’en 2017, il a investi dans 50 avocatiers et une pépinière, activités qui lui ont permis d’accumuler du foncier. En 2022, il possède deux acres réparties sur deux parcelles dont une exclusivement consacrée à l’avocat, il est aussi un intermédiaire entre les compagnies et les paysans. Ces deux exemples, montrent des trajectoires différentes d’accumulation et le rôle de la RAC dans l’établissement de l’avocat. Ils illustrent aussi des changements de sociétés agraires impulsés par la circulation du capitalisme qui offre des opportunités à certains, comme Thomas ou Alex. Les modèles agro-exportateurs produisent aussi des conditions favorables d’accumulation de capital et d’accession à une position clé dans le groupe et dans la chaîne de valeur (Rouillé-Kielo et al., 2024). La spécialisation productive de parcelles, l’implantation d’entreprises et l’essor de pépinières rendent compte de l’accès d’un espace à l’économie de l’avocat.

Illustration 6 - Pépinière de Thomas

Illustration 6 - Pépinière de Thomas

Auteur : Sylvain Racaud, 2022.

Accès des producteurs au marché et interventionnisme politique

24Pour les petits producteurs, catégorie principale d’acteurs en matière de volumes produits et de nombre de personnes impliquées dans l’économie de l’avocat, l’accès au marché de l’export suit deux circuits. Le premier est celui de l’agriculture sous contrat avec des compagnies localement établies, le second s’effectue via des acheteurs au statut varié. Les contrats peuvent porter sur la fourniture d’intrants (plans, engrais, produits phytosanitaires), de services (formation, accompagnement, équipement) contre la vente des fruits à la compagnie, à un prix d’achat fixé en fonction de la catégorie du fruit. Les compagnies privilégient les contrats écrits car en principe ils sécurisent l’approvisionnement. Les avances et les contrats sont censés assurer la loyauté du producteur. Cet enjeu est primordial lorsque la demande est forte, quand des acheteurs peu scrupuleux tentent de convaincre les producteurs de leur vendre la production à un meilleur prix que celui fixé par la compagnie. L’entreprise KUZA a finalement stoppé les contrats car ils étaient peu respectés. Elle privilégie désormais la fourniture de services pour fidéliser les producteurs : elle dispense des formations, assure une récolte dans des conditions qui limitent les pertes. Le tri des avocats est assuré par les entreprises dans leur usine, c’est là que se fixe alors le prix à payer au producteur en fonction de la qualité des fruits, le meilleur prix étant assuré pour les fruits destinés à l’export. Le tri effectué à l’entreprise et non pas au champ est à l’avantage de la compagnie. Ces entreprises collectent les fruits d’un producteur en plusieurs fois en fonction de la maturité.

25En revanche, les intermédiaires – brokers ou dalali en swahili – qualifiés de brief case guys [gars à mallette] par John, payent cash. Ce mode de paiement comptant, le cas échéant à des tarifs supérieurs à ceux proposés par l’entreprise, sont des arguments déterminants pour convaincre un producteur à privilégier ce canal, en ne respectant parfois pas le contrat avec l’entreprise. Les intermédiaires peuvent agir à leur compte ou pour celui d’un donneur d’ordre, dans ce cas ils font fonction d’agent au statut flou. Dans le Rungwe, de nombreux brokers kényans viennent chercher des fruits à la saison des récoltes. S’ils payent comptant, ils récoltent souvent l’ensemble des fruits parce que c’est plus simple mais n’achètent que ce qui les intéresse, les meilleurs fruits, et « disparaissent » ensuite, laissant littéralement au sol, une partie variable de la récolte dont les chances de ne plus trouver d’acquéreur sont fortes. En effet, une fois récolté, l’avocat doit très rapidement être conditionné pour satisfaire les normes du marché international et ne pas perdre de valeur. Ceci se vérifie aussi au Kenya, les brokers augmentent la compétition et la pression sur les compagnies, sans véritables liens durables ni ancrage local, motivés par la seule immédiateté d’une transaction sans lendemain. Pour eux, l’enjeu est l’accès instantané aux meilleurs fruits. Néanmoins, d’autres intermédiaires se présentent pour le compte d’une compagnie connue, cela instaure une confiance. Certaines d’entre elles s’appuient d’ailleurs sur eux pour s’assurer une partie de l’approvisionnement. Il y a ainsi des intermédiaires locaux, certains sont aussi des producteurs ou d’anciens employés de compagnies, signe que cette filière permet à quelques-uns de se positionner à de meilleures places dans la chaîne de valeur. Or, un grand nombre sont des free-lance, pas nécessairement d’origine locale. Cette inflation du nombre d’acheteurs les met en compétition, cela peut être favorable aux producteurs dans un marché où la demande est forte. Dans le Rungwe, Andulile cultive 200 avocatiers depuis 2017, à la saison, il reçoit une dizaine d’appels par jour d’agents de compagnies qui l’informent sur les prix dont il fait monter les enchères en quelques heures. Par exemple, en 2021, il a obtenu un prix de 1 780 Tsh alors que les premières propositions étaient 1 600 Tsh par Kg. Comme Andulile, Alex, cultivateur de 50 avocatiers, préfère vendre à des agents de compagnies uniquement les fruits correspondant à la demande, à meilleur prix, car il est capable de trouver lui-même des acheteurs pour les fruits restants. En 2021, il a vendu à KUZA deux récoltes partielles et a écoulé le reste sur le marché local. Avec une expérience dans l’économie de l’avocat sur une quinzaine d’années, il maîtrise l’accès à l’information et au marché mais ceci n’est pas partagé par la majorité des producteurs du Rungwe et du Kenya dont le capital foncier, financier et professionnel est limité.

26Contrairement aux promesses faites par les entreprises avec le soutien d’autorités politiques, l’accès au marché de petits producteurs n’est pas certain, d’autant plus que les compagnies ne sont pas systématiquement fiables. Au Kenya, en 2023, plusieurs entretiens révélaient que les acheteurs de 2022 (par exemple Olivado) n’étaient pas venus cette année et que les fruits avaient finalement muri sur l’arbre et ne correspondaient plus aux standards de l’export. Ces fruits ont été vendus sur le marché local mais à un prix très inférieurs aux promesses des promoteurs. Dans le Rungwe, les producteurs ont été convaincus par le discours faisant la promotion de l’avocat et par l’engouement largement répandu. Or, si la culture de l’avocat ne mobilise que peu de force de travail (hormis pour la récolte mais cette dernière est la plupart du temps assurée par les acheteurs), elle nécessite une maîtrise technique : « pour produire des quantités importantes et régulières, les arbres doivent être cultivés avec soins, taillés correctement, sinon une année l’arbre donne des fruits, une année des branches » déclare Anthony, formé par KUZA. Cette maîtrise fait défaut lorsque l’accompagnement promis n’a pas été traduit en actes. Cela a été très dommageable pour Bibi à deux reprises. Avec son mari, ils ont perdu 200 arbres à Mbeya car les conditions environnementales n’étaient pas appropriées pense-t-elle. Elle a ensuite endommagé les arbres cultivés sur une autre parcelle vers Kiwira car elle a épandu du Roundup, comme elle le fait d’habitude sur les pommes de terre, culture commerciale remplacée par l’avocat sur cette parcelle. De plus, elle ne maîtrise pas l’accès au marché, ce qu’illustrent ses propos : « je ne suis qu'une paysanne. Nous ne sommes que des paysans, nous n’avons aucune formation commerciale. Nous n’avons pas de connaissance, nous ne savons pas, ce n’est pas un bon business ». Comme un grand nombre de voisins, elle a vendu ses avocats en 2021 à des Kényans qui ont tout récolté, mais n’ont acheté que les meilleurs fruits, laissant au sol une partie de la récolte. Elle ne comprend pas pourquoi ils n’ont pas tout acheté, c’était sa première récolte. De nombreux petits producteurs ont un accès à l’information et au marché limité, signalant des vulnérabilités liées à cette économie agro-exportatrice (Chaléard et Marschall, 2015). Bibi illustre le mécontentement de paysans sur cette production (Juma et al., 2019).

27Pour pallier les incertitudes d’accès au marché, des producteurs s’organisent en groupes qui ont souvent une base sociale. Par exemple à Ibililo, un groupe de producteurs d’avocats est une émanation du groupe de l’église, il est à l’initiative d’une personne formée par une compagnie. Constitué de manière informelle en 2018, il est en cours d’enregistrement en 2022 sous la forme d’une coopérative (Agricultural Marketing Cooperative Society, AMCOS) avec 25 membres. Ces groupes sont utiles pour les petits producteurs et sont impulsés par des bénéficiaires de l’économie de l’avocat, souvent des personnes formées et ayant un capital agricole plus élevé. Alex est à l’initiative et le leader d’un groupe non enregistré d’une centaine de membres, dont l’objectif est le développement de l’avocat et le soutien social. En tant que cultivateur expérimenté, il est l’intermédiaire entre les membres et les acheteurs avec qui il discute des prix et pour qui il organise le parcours d’approvisionnement car il a l’information sur les parcelles. Détenteur de savoirs techniques et d’information, personne-ressource, il détient une position clé dans l’accès au marché et assure une responsabilité collective : garantir aux membres de son groupe de bonnes conditions d’achat. Au Kenya également, des personnes avec une expérience professionnelle dans l’économie de l’avocat jouent ce rôle pivot de connexion entre les producteurs et le marché et inversement entre les compagnies et les producteurs. L’expertise technique, informationnelle et économique d’Alice est reconnue par de nombreux acteurs du secteur à Kiambu et Muranga, car elle est capable de relier des compagnies aux producteurs et des entrepreneurs au marché international, en contournant s’il le faut les rouages réglementaires.

28Les intermédiaires sont un problème pour les autorités qui les considèrent comme des prédateurs. Les groupes sont un modèle promu au Kenya, via les Self Help Group et les Commuity Based Organization pour améliorer collectivement les conditions de vie. Ces groupes peuvent être un moyen d’organiser collectivement les producteurs, le groupe devient alors l’interlocuteur des compagnies dans un contexte où les intermédiaires sont les acteurs perçus comme ceux disposant de plus de pouvoir. Il existe une réelle opposition entre les partisans des groupes et les intermédiaires, dont un confesse que les groupes doivent être désintégrés : « après que Fpeak et l’Avocado Society viennent faire la promotion des groupes, nous devons les désintégrer ». Le comté de Kiambu a encouragé et soutenu la mise en place d’une coopérative d’avocats en 2020 : Kiambu County Avocado Farmers Cooperative. En 2023, du fait de la faible maîtrise de la contractualisation, la coopérative n’a pas vendu au prix escompté, les membres ont perdu du capital et la confiance dans l’organisation. Cette dernière n’existe plus. En 2022 en Tanzanie, les autorités du district de Rungwe sont aussi directement intervenues dans la régulation du marché de l’avocat. Elles ont autorisé la commercialisation des avocats en fixant un prix minimum et en autorisant les transactions entre les acheteurs et les producteurs à la condition que ceux-ci s’organisent en coopérative. Cette intervention a fortement perturbé l’accès au marché car le prix d’achat minimum fixé était à 2 000 Tsh, alors que les cours du marché ne dépassaient pas 1 780 Tsh. Par conséquent, les compagnies ont préféré s’approvisionner dans d’autres districts, par exemple à Njombe, ou ont trop attendu et n’ont pu collecter de bons fruits. Producteurs et compagnies ont perdu. L’organisation en coopérative par le haut, sans volonté ni adhésion des producteurs, a été perçue comme un produit du gouvernement. Or les producteurs se méfient du mouvement coopératif à cause de scandales à répétition depuis des décennies. Cette mémoire et le verticalisme sont des freins à cette initiative politique. Au Kenya et en Tanzanie, la défiance envers le mouvement coopératif est un symbole de la défiance envers l’État, perçu comme prédateur, cherchant à prélever une rente sans apporter de contreparties améliorant le quotidien.

Conclusion : l’avocat, vecteur de l’expansion du capitalisme global dans des espaces ruraux est-africains

29En Afrique de l’Est, la croissance de l’économie de l’avocat s’inscrit dans la continuité de cultures anciennes orientées vers le marché global mais elle s’opère à des rythmes différents au Kenya et en Tanzanie. Il y a d’un côté un marché mature et de l’autre une chaîne de valeur émergente. L’avocat, objet global, désiré dans les marchés de consommation, promu dans les régions de production, illustre un développement inégal et l’expansion du capitalisme (Harvey, 2018) dans deux régions aux aménités environnementales et sociales où une part du capital et du travail est immobilisée pour permettre la circulation d’une marchandise agricole, l’avocat.

30L’article a documenté des effets locaux de l’expansion de l’avocat sur des sociétés rurales en Afrique de l’Est et la place des petits producteurs dans ce modèle promu par des gouvernements et des investisseurs. La croissance de la demande mondiale se manifeste en Afrique de l’Est par un marché très concurrentiel qui permet de faire miroiter des profits, des rentes ou des revenus conséquents. Néanmoins, les écarts entre les promesses et les résultats réels peuvent être importants, d’autant plus pour les producteurs ne disposant que d’un capital limité, les plus nombreux donc. Le fruit est porteur d’enjeux différents en fonction des acteurs et de leur position dans la chaîne de valeur. Pour les gouvernements, l’enjeu est l’accès à la rente, pour les compagnies l’enjeu est l’accès à des flux réguliers de qualité, pour les producteurs l’enjeu est l’accès au marché. Cela traduit une convergence d’intérêts mais les rapports de pouvoir sont très inégaux.

31Les modalités d’accès au marché des territoires et des producteurs montrent des inégalités et des paradoxes. Les territoires les mieux dotés, les espaces logistiques performants du Kenya ont des avantages comparatifs supérieurs à la périphérie sud-ouest tanzanienne. À l’échelle des territoires de production, les acteurs les mieux connectés, via une proximité géographique et relationnelle, profitent mieux de l’intégration au marché que les producteurs marginalisés du fait d’une localisation et/ou d’une distance vis à vis des rouages du marché. L’objet avocat permet de montrer une contradiction entre la maîtrise technique insuffisante (faible diffusion de l’information et de l’accompagnement) et les normes drastiques du marché de l’export. Cela aux dépens des acteurs les plus nombreux, les producteurs de faible envergure. Pourtant, dans le Rungwe, alors que la campagne 2022 est très loin des résultats escomptés, celles et ceux qui se sont engagés dans l’avocat projettent leur vie dans cette culture de rente qui nécessite une immobilisation d’une partie du capital, en premier lieu foncier. La prise de risque liée à la dépendance au marché et à des contraintes techniques subies, est justifiée par les revenus théoriques (fantasmés) et les success stories ou du moins l’enrichissement relatif de voisins s’étant engagés en premier dans cette culture. Cette trajectoire très concurrentielle, impulsée par une demande extérieure et exigeante, renforce l’extraversion de ces économies rurales qui, si elles peuvent bénéficier de revenus supérieurs liés à la montée en gamme des cultures, se placent dans une position de sujétion que la définition des normes illustre. Au niveau des individus, la chaîne de valeur de l’avocat rend compte du manque d’autonomie des agriculteurs sous-contrats qui subissent de nombreuses pressions (Bellemare et Bloem, 2018 ; Vicol et al., 2021) via la sélection inégale par le marché très concurrentiel.

32La circulation du capital et la rémunération du risque motivent cette course à l’avocat, symbole d’une course à l’échalotte, tous les moyens étant bons pour être le premier, que ce soit sur le marché global ou sur la rente. Cela engendre donc des inégalités sociales et territoriales, entre accumulation et marginalisation. L’accès au marché via les contrats ou les intermédiaires (Amare et al., 2019) est en définitive marqué par la porosité des différents circuits et l’incertitude. Cette dernière apparait contradictoire avec l’immobilisation foncière, ancrée dans le temps long. L’objet « fruit mondialisé » incarne des agricultures, des sociétés rurales et des territoires à plusieurs vitesses, inégaux voire fragmentés, que l’on peut lire à l’échelle est-africaine et à l’intérieur des territoires de production. Il reflète aussi une Afrique subsaharienne convoitée, en particulier par le capital.

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Bibliographie

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Notes

1 URL: https://www.pexels.com/fr-fr/photo/pain-petit-dejeuner-avocat-servi-10464867/

2 La variété Hass et la variété Fuerte sont des hybrides issus de variétés mexicaines et guatémaltèques. Le Hass est la variété la plus exportée dans le monde devant le Fuerte.

3 L’enquête en Tanzanie a été financée par le projet SAVIMAF, DERCI-CNRS 2021. Je remercie Isaac Kayayoo pour son aide sur le terrain. L’enquête au Kenya a été financée par les projets La filière avocat à l'épreuve de la durabilité, UB Dept Changes 2022 et PSE Université Bordeaux-Montaigne 2023. Merci à O. Ballesta, B. Calas, L. Drevet-Démettre, J. Kago, N. Kariuki et E. Kihonge.

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Table des illustrations

Titre Illustration 1 - L’avocat : du produit branché au produit populaire 1a et 1c
Crédits Source : 1a Site Pexels-Julias-Torten-und-Tortchen1, 1b Racaud2023.
URL http://journals.openedition.org/echogeo/docannexe/image/29900/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 284k
Titre Illustration 2 - Situation géographique du Mont Rungwe en périphérie sud-ouest tanzanienne
Crédits Conception Sylvain Racaud. Réalisation Valérie Alfaurt, 2022.
URL http://journals.openedition.org/echogeo/docannexe/image/29900/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 279k
Titre Illustration 3 - Situation géographique des comtés de Kiambu et de Muranga au Kenya
Crédits Conception Sylvain Racaud. Réalisation Valérie Alfaurt, 2022.
URL http://journals.openedition.org/echogeo/docannexe/image/29900/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 360k
Titre Illustration 4 - Parcelle d’avocatiers productifs dans le comté de Muranga
Crédits Auteur : Sylvain Racaud, 2023.
URL http://journals.openedition.org/echogeo/docannexe/image/29900/img-4.jpg
Fichier image/jpeg, 772k
Titre Illustration 5 - Jeunes plans d’avocat dans le Rungwe
Crédits Auteur : Sylvain Racaud, 2022.
URL http://journals.openedition.org/echogeo/docannexe/image/29900/img-5.jpg
Fichier image/jpeg, 371k
Titre Illustration 6 - Pépinière de Thomas
Crédits Auteur : Sylvain Racaud, 2022.
URL http://journals.openedition.org/echogeo/docannexe/image/29900/img-6.jpg
Fichier image/jpeg, 345k
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Pour citer cet article

Référence électronique

Sylvain Racaud, « Place des petits producteurs dans la « course à l’avocat » en Afrique de l’Est », EchoGéo [En ligne], 73 | 2025, mis en ligne le 20 septembre 2025, consulté le 09 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/echogeo/29900 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14qwy

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Auteur

Sylvain Racaud

Sylvain Racaud, sylvain.racaud@ifra-nairobi.net, est maître de conférences à l’Université Bordeaux-Montaigne et actuellement en détachement à la direction de l’IFRA-Nairobi (Kenya). Il a récemment publié :
- Racaud S., Jourda T., 2024. Coexistence pacifique des supermarchés importés et des marchés locaux a Douala et Kampala ? Lecture à partir de l’approvisionnement maraîcher. Bulletin de la Société Géographique de Liège [En ligne], n° 83. URL: https://popups.uliege.be/0770-7576/index.php?id=7467 – DOI: https://doi.org/10.25518/0770-7576.7467
- Racaud S., 2023. Montagnes, routes et marchés en Tanzanie. Géographie des circulations dans les Uporoto [En ligne sur HAL]. Paris, CTHS, 223 p. URL: https://hal.science/hal-04706919v2/
- Racaud S., 2023. Circulations marchandes et mondialisation des relations urbain-rural en Tanzanie. Mwanjelwa, marchés ruraux et produits chinois. Suds [En ligne], n° 287, p. 131-163. URL: http://journals.openedition.org/suds/372 - DOI: https://doi.org/10.4000/suds.372

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