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Enchaîner la valeur à Madagascar. L’exploitation économique vue depuis le Groupement des Exportateurs de Litchis (GEL) de Madagascar

Chaining Value in Madagascar. Economic Exploitation from the Perspective of the Litchi Exporters' Group (GEL) of Madagascar
Sami El amari

Résumés

Toamasina, sur la côte est de Madagascar, joue un rôle clé dans l’exportation agricole grâce à son port en eaux profondes. Depuis les années 1990, le litchi malgache s’est imposé comme un produit phare de l’exportation, avec une organisation structurée par le Groupement des Exportateurs de Litchis (GEL). Ce cartel contrôle les prix et négocie avec les importateurs européens, consolidant son pouvoir sur la filière. L’article explore la cartellisation de l’exportation des litchis frais soufrés et ses effets sur les rapports entre capital et travail. Il montre comment l’enjeu principal des exportateurs n’est pas d’optimiser le travail mais de capturer la valeur créée. L’étude s’appuie sur une analyse théorique des chaînes de valeur agricoles et de la concentration économique. Elle interroge aussi les relations entre petits producteurs et exportateurs à travers le prisme marxiste de l’exploitation économique.

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Texte intégral

1La ville de Toamasina, située sur la côte est de Madagascar, est rythmée par la saisonnalité des produits agricoles cultivés à proximité du seul port en eaux profondes de la Grande Île, qui la connecte aux flux de la logistique mondiale. Sur l’axe Nord en direction de Fénérive-Est ou sur l’axe Sud en direction d’abord de Brickaville puis de Antananarivo, la capitale du pays, les passants peuvent apercevoir une succession d’entrepôts recouverts de représentations des fruits et épices qui font la renommée de la région.

2Moins réputé que les produits phares comme la vanille ou encore le girofle, le litchi de Madagascar a connu une massification importante de son exportation à l’orée des années 1990. Identifiée comme « la poule aux œufs d’or » du secteur de l’exportation des produits agricoles malgaches, la réussite financière de la filière, et concomitamment des exportateurs qui ont la possibilité d’y prendre part, tient moins des qualités intrinsèques du fruit tropical que des efforts organisationnels déployés sur une trentaine d’années pour parvenir aux profits conséquents générés par la filière malgache depuis les années 2010. En deux décennies, les exportateurs du litchi de Madagascar, réunis désormais au sein du Groupement des Exportateurs de Litchis (GEL), ont réussi à construire une organisation de type cartel qui leur permet d’exercer un contrôle strict de l’amont et de l’aval de la filière, notamment en termes de prix du fruit et de quantité.

3Dans cet article, je souhaite mettre en lumière, à partir d’un procédé de cartellisation de la filière d’exportation de litchis frais soufrés depuis la côte de Madagascar, les jeux d’acteurs du côté du pôle dominant de la chaine de produits et la persistance des rapports asymétriques entre le capital et le travail qui traversent ces chaînes (encadré). Nous verrons à cette occasion que les exportateurs de litchis ont déployé l’essentiel de leur énergie organisationnelle, non pas pour transformer les procès de travail afin d’en améliorer l’efficience, mais pour contrôler le circuit d’exportation de sorte que la valeur ne puisse leur échapper.

Encadré - Données de l’article

Les données de cet article sont issues d’une recherche doctorale au long cours que j’ai menée au sein du laboratoire LISST-CAS de l’Université de Toulouse Jean Jaurès de janvier 2015 à janvier 2022, sous la direction de Francis Dupuy. J’ai effectué quatre voyages à Toamasina (dix mois d’observation participante cumulés) durant lesquels j’ai vécu avec les exportateurs de litchis deux campagnes d’exportation, dont une à laquelle j’ai participé en tant que contremaitre. J’ai également participé à des temps de préparation de campagne et des temps de renouvellement du cycle, à la clôture des comptes du groupement des exportateurs de litchis (GEL). J’ai été hébergé chez des familles d’exportateurs et d’importateurs à chacun de mes séjours, ce qui m’a assuré une inscription forte dans les réseaux d’affaires de Toamasina, et une circulation relativement aisée entre les différents secteurs qui les traversent. J’ai réalisé en parallèle 115 entretiens, dont une écrasante majorité avec des chefs d’entreprise (El amari, 2022).

4Je débuterai par un bref état de la question au sujet des enjeux théoriques portés par le concept de chaine appliqué au commerce mondial de produits agricoles. J’exposerai ensuite l’histoire de la concentration économique de la filière. Je proposerai ensuite une synthèse de l’organisation actuelle de la filière puis je terminerai par une proposition théorique au sujet du statut des rapports de circulation dans ce type de configuration productive dans le but de théoriser les rapports sociaux entre les petits producteurs et les exportateurs à partir du concept marxiste d’exploitation économique.

Le capitalisme au sein de l’espace rural malgache : une transformation inachevable ?

5À Madagascar, les filières liées aux produits tropicaux, notamment les fruits frais, n’ont pas connu de transformation radicale de leur procès de production et des procès de travail qui le composent. En effet, à la différence de certains secteurs industriels qui ont émergé au sein de la capitale malgache à la faveur de l’apparition des zones franches, notamment les industries du textile et des services numériques, les filières des produits issus de l’horticulture ont changé d’échelle sans pour autant modifier leur structure économique. Issu d’un capitalisme colonial avant tout façonné par le commerce de traite (Gendarme, 1960), les filières d’exportation de produits horticoles mettent en rapport des familles paysannes, appelées « petits producteurs » dans la taxinomie des organisations internationales, par milliers et une poignée d’entreprises exportatrices par l’intermédiaire de collecteurs qui sont chargés de transporter les produits des vergers paysans aux entrepôts de la ville portuaire de Toamasina. Tandis que l’univers urbain accueille des stations de traitement du fruit construites selon les standards de l’usine capitaliste (forte concentration ouvrière, taylorisme, automatisation etc.), l’univers de la « brousse » n’a pas connu l’appropriation privée de la terre par les acteurs dominants de la chaine de produits. La principale difficulté d’analyse réside alors dans la détermination conceptuelle de la relation de production entre ces familles paysannes et les exportateurs qui maitrisent la chaine jusqu’au port. S’agit-il d’un simple rapport d’achat/vente de marchandises au sein d’un marché libre ou bien peut-on théoriser un rapport d’exploitation économique au sens marxiste du terme ?

6Le développement capitaliste en zone rurale a supposé, tout au long du XXe siècle, a fortiori en situation coloniale, des atypismes qui ont remis en cause la thèse d’un développement uniforme du capitalisme par l’appropriation privée des moyens de production et la salarisation de la force de travail en présence. La question agraire de Kautsky (1899) et l’autre développement capitaliste proposé par Chayanov (1925 [1986]) et Pokrovsky (1941[1966]) ont ouvert la voie à une théorie critique non-dogmatique de la transition vers le mode de production capitaliste, notamment à travers le rôle prépondérant des circuits commerciaux dans la production autant que dans la circulation de la valeur au sein des espaces ruraux, sous la forme d’un capitalisme commercial (Banaji, 2020). Au cœur des questions de transition, les chercheurs de l’école de l’anthropologie économique française (Terray, 1972 ; Rey, 1973 ; Meillassoux, 1982 ; Godelier, 1991) ont contribué à l’analyse de la rencontre imposée entre les formes sociales capitalistes et les mondes ruraux colonisés, en soulignant la diversité des formes de propriétés et de mises au travail absorbées par la logique marchande coloniale puis post-coloniale. La spécificité de cette articulation réside dans la quasi-absence de relations salariales, et dans la centralité des relations d’échanges marchands qui incarnent la pénétration de la logique capitaliste. Henry Bernstein, figure majeure des études agraires critiques, a ainsi interrogé tout au long de sa carrière la relation entre une agriculture capitaliste et des agriculteurs non-capitalistes (1977 et 2019). Il propose d’utiliser le concept marxiste de « petite production marchande » (Harriss-White, 2023) pour caractériser les conditions de production paysanne intégrée aux circuits mondiaux des chaines de produits. Tandis que Bernstein laisse supposer une disparition progressive de ce modèle d’articulation, à l’instar de Thierry Pouch (2023), Barbara Harriss-White (2012 et 2021) interroge plutôt sa persistance afin de qualifier de façon plus stable ce modèle de production intégré au capitalisme (Yadav, 2022). En effet, le développement de la solution spatiale pour juguler la crise économique des années 1970-1980 décrite par David Harvey (2001) a transformé les infrastructures destinées à la circulation des biens et à révolutionner les modèles productifs concomitants (Allen, 1997 ; Bonacich et Wilson, 2008). Ce changement a notamment permis d’intégrer, au sein d’un procès de production éclaté et multi-situé, une multitude de relations de production au sein d’une même chaine de produit, dont les formes de production agricoles identifiées par les organisations internationales en tant qu’« agriculture familiale » évoquées plus haut. Alors qu’en France l’approche pragmatique de la filière, inspirée notamment par les programmes de développement coloniaux et post-coloniaux (Raikes et al., 2000), offre dès les années 1960 un cadre conceptuel hétérogène à l’analyse des relations de production, un segment de recherche anglo-saxon consacré aux Global Commodity Chains (Gereffi et Korzeniewicz, 1994) émerge au début des années 1990, dans la lignée des recherches de Hopkins et Wallerstein (1977, 1986) au sujet des chaines de produits. Ce segment avait pour objectif d’apporter par l’analyse organisationnelle des chaines un contenu théorique critique au sujet de l’asymétrie des termes de l’échange en situation post-coloniale, en s’inspirant notamment du paradigme du sous-développement de Franck (1978). Tandis que l’approche en termes de Global Value Chains (Gereffi, 2018) a atténué la portée critique initiale (Bair, 2005), une approche récente centrée sur l’usage du travail vivant au sein de ces chaines offre un retour aux premières tentatives de critique de l’économie politique de ce capitalisme globalisé (Selwyn, 2012 ; Clark et Long, 2022). Dans le domaine agricole, le paradigme du Global Agrofood System (Goodman and Watts, 1994 ; Raikes and Gibbon, 2000 ; McMichael, 2013) propose une synthèse entre l’étude des chaines et l’analyse du développement du capitalisme mondialisé au sein de l’espace rural. Ces nouvelles conditions de production apparues à la fin du vingtième siècle, notamment au travers du développement des circuits commerciaux couplés à la désintégration des processus de production (Feenstra, 1998), peuvent effectivement donner raison à Harriss-White et laisser entrevoir, par l’intermédiaire des chaines de produit, des modalités d’exploitation contemporaines associées à des modèles de petite production marchande, à l’instar du contract farming (Little et Watts, 1994 ; Oya, 2012 ; Perez and Oya, 2021 ; Vicol et al., 2022) pour lequel Little et Watts qualifient la force de travail de « travailleurs-propriétaires ».

7À travers l’analyse du circuit d’exportation du litchi frais soufré, je souhaite démontrer que l’intervention organisationnelle première vise, pour les exportateurs, à accaparer la valeur produite aux étapes en amont de la chaine et dessine une relation de production caractérisée par une forme d’exploitation économique différente de l’exploitation salariale. L’expression « enchainer la valeur » offre alors une duosémie qui permet d’articuler deux sens complémentaires. Le premier sens, diachronique, évoque des actions qui se succèdent pour parvenir à un résultat. Un fil lie l’ensemble de ces évènements spatialement et temporellement séparés et concourt à produire une chaine de produit à l’issue de laquelle se situe la consommation, ici du litchi. Le second sens, synchronique, caractérise la qualité politique de pouvoir d’entrave d’une telle chaine et de ceux qui la tiennent. En étudiant les processus de concentration au sein de la filière litchi de Madagascar, nous tenterons de décrire l’organisation cartellisée qui permet d’enchainer la valeur dans les deux sens de l’expression. La capacité du GEL, par le biais de sa maitrise de la circulation, à s’approprier l’intégralité de la valeur ajoutée en amont devra nous engager dans une ré-interrogation du statut de l’activité de cette zone capturée et de la relation entre exportateurs et petits producteurs.

Du marché au cartel, l’émergence d’une filière tropicale depuis le Nord

  • 1 Les données présentées ici proviennent à la fois d’entretiens menés avec les principaux acteurs de (...)

8L’exportation de litchis depuis la côte est de Madagascar est symptomatique du renouvellement des rapports sociaux entre la classe politique et la classe des entrepreneurs privés depuis les années 1980 au sein de l’île Rouge1. La politique d’ajustement structurel du début des années 1980, sous l’égide du FMI, est venue sanctionner l’expérience socialiste controversée du gouvernement Ratsiraka en délivrant une série d’injonctions à la privatisation du secteur public, notamment les circuits commerciaux des « produits », en premier lieu desquels le café. Sylvie, exportatrice d’origine chinoise de premier plan dans le secteur du litchi, nous présente comment son père a su construire sa position de marché par l’intermédiaire d’une alliance avec le pouvoir politique :

« Papa a été le premier à relancer l’exportation du litchi « à grande échelle ». Tu peux demander à Pierre, parce qu’il a été un des compagnons de route de mon père. Vraiment, mon père, c’est lui qui a relancé. Après cinq ans de collectivisme, l’économie malgache était naze. Du coup, au début des années 80, la Banque Mondiale demande un ajustement structurel, notamment la privatisation de l’exportation des produits. Il a racheté une société. On a commencé pendant un an à exporter. […] Il y avait deux sociétés, la nôtre et Ucofruit. Ucofruit c’était une société d’État, et la nôtre, c’était mon papa qui s’était associé avec quelques officiels malgaches. Pour pouvoir pénétrer le marché. Dans ce monde, le commerce, c’est très politisé. Il faut avoir de bonnes relations. Lui, il a eu la présence d’esprit de prendre un mec de la présidence pour être son associé. Il a fait une ou deux années d’export. Dans l’année 1982. Et en 1983, le FMI exige une libéralisation totale. Donc mon père saisit l’occasion et il crée l’établissement au nom de ma mère. Et c’est comme ça qu’ils ont commencé à exporter en leur nom propre. Ça, c’était en 83-84, et après … Au départ, vu que c’était un marché hyper dangereux parce qu’on ne connaissait rien … Les Malgaches c’est comme ça, c’est-à-dire que quand tu fais le pionnier on te laisse débroussailler, mais dès que c’est juteux, tout le monde arrive. […] » (Sylvie, exportatrice de litchis, octobre 2016).

9À cette époque, le litchi n’a pas encore connu le boom que l’extension de sa conservation allait susciter. Les envois se font par avion, à destination d’épiceries fines et de grands restaurants en France métropolitaine. Mais en 1987, la France autorise l’importation de litchis traités à l’anhydre sulfureux. La technique de conservation permet alors d’envisager le transport maritime, qui met alors environ un mois pour effectuer le voyage. En 1989, une vingtaine d’exportateurs interviennent dans la filière auprès de dix-huit importateurs enregistrés au sein d’un pool nommé le Groupement des Importateurs de Litchis de Madagascar (GILM). Sans existence légale, le GILM permet avant tout aux importateurs de maitriser l’amont de la filière, en conditionnant l’arrivée d’un nouvel exportateur à leur accord, et de coordonner l’action de marchandisation à destination des centrales d’achats.

  • 2 Les Zanatany sont les descendants de colons français encore installés sur l’île.

10Pierre, exportateur zanatany2 présent aux premières heures de la construction de ce produit de Noël, a assisté à l’arrivée des quatre mille premières tonnes de fruits frais qui ont inondé le marché de Rungis jusqu’aux couloirs du métro parisien. Malgré les pertes directes, le litchi est alors identifié comme un fruit à grand potentiel :

« Ils étaient bombardés. On arrive dans le grand hall de Rungis et le grand ponte de Pomona [société d’importation, nda] nous dit : ‘On attend ce fruit depuis 20 ans ! On va le développer, parce qu’il y a une sorte d’addiction dans ce fruit.’ » (Pierre, exportateur de litchis, septembre 2015).

11Jean, exportateur français arrivé sur l’île au début des années 2000, était directeur de magasin en France dans les années 1990. Il se souvient de l’arrivée du fruit :

« Si on fait l’historique, avant, c’était un produit rare, fruit exotique. C’était des petits tonnages. Et un jour, dans les années 92, 90, les hypermarchés, quand on faisait un prospectus pour les produits de Noël, moi j’ai fait ça, on met la langouste, les crevettes, le foie gras et on mettait avocat et ananas. Et on a commencé à mettre le litchi. On le prenait à zéro, il n’y avait pas de marge. Et en faisant ça, ici de 5 000 tonnes, ils sont passés à 7 000, 8 000, 10 000. C’est grâce aux supermarchés que le litchi a pris une telle ampleur. Et aujourd’hui, ils ne peuvent plus s’en passer parce que c’est signe festif ! C’est comme la langouste à Noël. L’avocat, tu en as toute l’année, [le] litchi non. […] C’est pour ça que quand les importateurs arrivent, ce n’est pas le fruit, la qualité, c’est quand est-ce que vous démarrez, quand est-ce que le bateau arrive et combien de semaines il me reste pour mettre en place la livraison sur les centrales d’achat qui livrent ensuite les supermarchés. C’est la logistique. C’est presque eux qui donnent la date d’ouverture. Mûrs ou pas mûrs. Après ça, de deux bateaux ils passent à un sinon … Tu vois ce que je veux dire » (Jean, exportateur de litchis, novembre 2015).

12En 1990, les exportateurs créent le Groupement des Exportateurs de Litchis de Madagascar (GELM) avec l’aide du Comité de Liaison Europe-Afrique-Caraïbes-Pacifique (COLEACP). Le groupement se donne pour mission de négocier avec le GILM les prix d’achat du fruit et les conditions d’exportation. Seulement, les règles de distribution des quotas d’exportation au sein du GELM à partir des clauses d’ancienneté et de possession d’infrastructures entrainent des tensions. La campagne de 1991 voit des acteurs puissants du GELM œuvrer en dehors de ce dernier et dépasser leur quota d’exportation. Ces pratiques conduisent à la création du Syndicat Professionnel des Exportateurs de Litchis (SPEL), à l’initiative des exportateurs qui s’estiment lésés.

13La scission entraine l’intervention des pouvoirs publics, notamment des bailleurs internationaux. Le ministère du commerce malgache crée le Syndicat des Exportateurs de litchis de Madagascar (SELMA), qui doit fédérer les deux groupements d’exportateurs. Les années suivantes, les dépassements de quota continuent, situation qui renforce les rapports de concurrence entre les exportateurs. La logistique portuaire est quant à elle simplifiée avec l’affrètement commun par le GILM de deux bateaux conventionnels réfrigérés et une organisation commune pour les avances de campagne destinées aux exportateurs. En 1996, le fonds européen de soutien à la filière souhaite une meilleure structuration en s’appuyant sur le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad). Devant les pratiques concurrentielles agressives qui contribuent à la baisse de qualité du fruit, le Cirad a pour mission d’évaluer l’état de maturité du fruit au sein des vergers et de déterminer en conséquence une date d’ouverture de campagne d’exportation.

14La mise en place cette régulation institutionnelle n’apaise pour autant pas les tensions au sein du marché. Le pool d’importateurs, auparavant uni, se sépare en deux groupes et se livrent une guerre commerciale qui débute en 2000 et durera une dizaine d’années. Cinq bateaux conventionnels sont affrétés sur la campagne de 2000. 40 % des lots analysés sont au-dessus de la limite maximale résiduelle de soufre toléré sur la coquille du fruit. Le marché est volatil et les exportateurs ne maitrisent pas les conditions d’exportation.

  • 3 Arrêté interministériel de la République de Madagascar (ministère des Finances et du Budget, minist (...)

15Après une décennie de guerre entre groupes d’importateurs qui a contenu les prix à l’exportation, les conditions politiques du marché changent à Madagascar. En effet, Njaka [prénom modifié], un homme d’affaires malgache qui apparaît dès 2003 au sein d’un troisième groupe d’exportateurs, prend une place conséquente au sein du paysage économique, du fait notamment de sa très grande proximité avec Andry Rajoelina, le président actuel de la République malgache, qui fut également le président de la Haute Autorité de Transition de 2009 à 2013, à l’issue de la destitution du président Marc Ravalomanana. La présence de ce personnage, qui a déjà prouvé sa capacité d’action en obtenant une interdiction de séjour pour un importateur avec lequel il était en conflit à la fin des années 2000, permet aux exportateurs de se liguer afin de récupérer le contrôle sur le secteur. Pour ce faire, ils créent, à l’initiative de Njaka et de Jacques, premier exportateur de litchis de Madagascar, une nouvelle association, le Groupement des Exportateurs de Litchis (GEL). En 2011, en période de gouvernement d’union nationale, un arrêté interministériel délègue à cette association l’exclusivité de l’organisation de la campagne d’exportation (article 1) en précisant dans l’article 3 que « [l]es conditions d’exportation du litchi pour chaque campagne doivent obéir aux dispositions en vigueur relatives à la libre circulation des marchandises et des produits » mais que « [n]éanmoins, des réglementations particulières peuvent être prises ayant trait notamment au contingentement et au rythme d’exportation »3. Le cartel est ainsi créé avec le soutien explicite des ministères des Finances, du Commerce et de l’Agriculture. Pour donner corps à l’arrêté, le GEL conclut une entente avec deux importateurs historiques, avec pour objet la vente une et indivisible de toute la production de litchis frais soufrés de Madagascar à destination de l’Europe. Les deux importateurs historiques sont retenus, avec pour résultat la mainmise sur l’intégralité des litchis de Madagascar pour le marché européen. Depuis cette entente, le GEL assure la stabilité des ventes et des prix fixes à la vente aux importateurs à chaque campagne avec avance des coûts de campagne par l’importateur. L’organisation fixe également un prix fixe à l’achat au collecteur, de l’ordre de 1000 ariary au cours de la décennie 2010.

Illustration 1 – Données sur l’évolution des exportations du litchi malgache à destination de l'Europe et de la France

Illustration 1 – Données sur l’évolution des exportations du litchi malgache à destination de l'Europe et de la France

Évolution du volume d'exportation du litchi malgache à destination de l'Europe et évolution du prix moyen du kg de litchis durant les mois de décembre à Rungis corrigée de l’inflation entre 1996 et 2024.

Source Données de Fruitrop4. Réalisation : Sami El amari.

  • 5 Caramel L., 2020. « Ce monopole m’empêche de travailler » : à Madagascar, un parfum de scandale flo (...)

16Depuis 2011, le GEL et le duopole d’importateurs sélectionné ont donc réussi à produire une organisation cartellisée qui accapare l’essentiel de la valeur qui circule au sein de la chaine et a augmenté son prix de vente au stade importateur de plus de 200 % en une dizaine d’années, tout en assurant une meilleure maitrise de la qualité des produits en ce qui concerne le soufrage. Tandis que le prix d’achat au collecteur a toujours été de 1 000 ariary pendant la décennie 2010, l’augmentation du prix de vente depuis la cartellisation est manifeste (illustration 1). Loin de l’idéal du marché autorégulateur de l’école néoclassique, la réussite du secteur pour les exportateurs réside avant tout dans la mise en place de pratiques politiques et économiques anticoncurrentielles qui permettent de prendre le pouvoir sur la chaine. En plus de prendre le pouvoir sur la chaine, l’oligopole/oligopsone du GEL et des importateurs a permis de mettre en place un système d’évasion fiscale qui permet de se soustraire à l’impôt malgache par le biais de la sous-facturation et ainsi, ne pas réinvestir une partie de la valeur ajoutée dans l’infrastructure publique malgache. En effet, tandis qu’une première partie du paiement des importateurs est émis à destination des exportateurs pour couvrir les coûts de production à Madagascar en amont de la campagne d’exportation, ce qu’on appelle « l’avance », la seconde partie du paiement, qui correspond peu ou prou au bénéfice, est effectuée sur les comptes offshore des exportateurs. Ainsi, puisque l’exportateur ne déclare que le premier paiement aux autorités fiscales malgaches, l’impôt sur les sociétés, qui dépend du bénéfice, est nul ou minime. Depuis la fin de la décennie 2010, le GEL a mis en place une entreprise offshore enregistrée à l’île Maurice qui joue le rôle d’intermédiaire entre les importateurs et les exportateurs pour renforcer la maitrise de l’évasion fiscale5. Le pouvoir sans partage n’en est que renforcé.

La chaine du litchi de Madagascar

17Madagascar est la première source d’approvisionnement du marché européen pour le litchi frais avec 80 % du volume de ce marché de contre-saison, et environ 20 000 tonnes de produits exportés. La production malgache totale est quant à elle estimée à 100 000 tonnes dont environ 40 000 tonnes dans la zone de collecte de la côte est centrale (Jahiel et al., 2014, p. 8). Le nombre de familles productrices est estimé entre 20 000 et 30 000 (Jahiel et al., 2014, p. 8), répartis au nord et au sud de Toamasina. L’Organisation Internationale du Travail (OIT) considère que la vente du litchi peut représenter jusqu’à trente à quarante pour cent du revenu annuel d’une famille paysanne de la côte est (Jahiel et Tessier, 2017, p. 23). Les collecteurs sont entre 4 000 et 5 000 (salariés compris) et les exportateurs sont une vingtaine, répartis en une trentaine d’usines, appelées « stations », dédiées au conditionnement du fruit où quelques 25 000 ouvrières et ouvriers travaillent de façon saisonnière (Jahiel et Tessier, 2017, p. 24-25). Alors que l’organisation de l’exportation/importation a connu une série de bouleversements depuis le début des années 1990, les conditions de production du litchi n’ont pour ainsi dire pas changé. Depuis un siècle, la côte est de Madagascar connait un schéma de production associant paysans, collecteurs et exportateurs pour l’ensemble des cultures de rente.

Illustration 2 - Zone de collecte du litchi dédiée à l'exportation à Madagascar

Illustration 2 - Zone de collecte du litchi dédiée à l'exportation à Madagascar

Source : El amari, 2022.

  • 6 Selon les estimations de l’OIT, un travailleur récolte en moyenne 100 kg de litchis par jour. Les é (...)

18Les études menées dans certaines régions de la côte est de Madagascar impliquées dans l’exportation de litchi font état de producteurs, héritiers de la terre de leurs ancêtres, qui sont nombreux à combiner culture vivrière destinée à l’auto-consommation (riziculture principalement), et diverses cultures de rente comme le litchi, la vanille ou encore le girofle (Droy et al., 2017 ; Mariel et al., 2021) dans un morcellement du foncier de plus en plus avancé (Mariel et al., 2023). Les « petits producteurs », propriétaires des vergers, cultivent et récoltent les litchis. Il s’agit de l’étape de la production agricole à proprement parler. Le terme de « petit producteur » cache mal la réalité de l’activité qui convoque, au-delà du producteur-paysan, l’ensemble des membres du foyer, mais aussi parfois la famille élargie ou encore de la main d’œuvre salariée, en fonction du nombre d’arbres dans le verger. En effet, la récolte du litchi est gourmande en travail6. En quelques jours de collecte, conditionnés à la disponibilité du collecteur de la zone, la quasi-intégralité du volume de litchis frais destinés à l’exportation sera prélevée, avec comme contrainte organisationnelle la date de départ des bateaux affrétés par les importateurs européens. En plus du travail de récolte dans les arbres, une activité masculine, nous retrouvons les premières étapes de conditionnement du fruit, équeutage et empaquetage, qui s’avèrent être principalement féminines. Il n’y a aucune mécanisation à ce stade et le salariat agricole reste minoritaire. Les données concernant la structure des systèmes agricoles paysans, malgré quelques études très localisées au sujet de la pratique de l’agroforesterie (Mariel et al., 2023), souffrent encore aujourd’hui de nombreuses zones d’ombre du fait de l’informalité et de la difficulté d’accès aux communautés paysannes qui concourent à la chaine du litchi. Subervie et Vagneron (2013, p. 60) estimaient quant à elles que les familles paysannes possédant entre 5 et 20 arbres à litchis représentaient 85 à 90 % des producteurs, avec une estimation haute de 100 kilogrammes par arbre, soit deux tonnes au maximum pour une famille paysanne.

Illustration 3 - Exemple de combinaison de cultures

Illustration 3 - Exemple de combinaison de cultures

Dans la région de Fénérive, les villageois ont aménagé les bas-fonds en rizière tandis que les collines accueillent les cultures de rente, litchis (premier plan à gauche) et girofliers (au fond à droite).

Auteur : Sami El amari, novembre 2016.

19Les familles paysannes doivent ensuite vendre leur récolte pré-conditionnée à un collecteur avec lequel un contrat oral a été conclu au préalable. Il s’agit de la deuxième étape dans la chaine de produit. Le collecteur a pour mission de centraliser les fruits au sein de hangars de collecte au centre des villages avant leur départ en direction de Toamasina à bord de vieux camions Mercedes d’une capacité de 5 tonnes ou d’estafettes de type Toyota avec un volume de chargement moindre. Le collecteur bénéficie d’une certaine assise sociale autour des points de collecte et peut animer une forme de « tyrannie de la route » dans sa zone. En effet, l’accès à un véhicule motorisé et les conditions de circulation dans l’est de Madagascar constituent des barrières à la mobilité pour les paysans qui se trouvent capturés dans le « fief » du collecteur. Le prix d’achat du litchi est à ce stade d’environ 500 ariary le kg, soit 11 centimes d’euros et peut connaitre des variations en fonction de l’état du marché. Le litchi non vendu à cette étape est auto-consommé ou revendu à un prix plus bas sur les marchés locaux sans que nous ne disposions d’estimation chiffrée au sujet de la part du revenu monétaire des familles lié à la vente sur le marché intérieur.

20Le collecteur transporte ensuite le fruit jusqu’à la station de l’exportateur avec lequel un contrat a été conclu au préalable également, encadré par une norme volontaire privée appelée GlobalGap qui oblige les producteurs et collecteurs à suivre un certain nombre de consignes d’exécution dans le cadre de leur activité et dont l’objectif premier est d’assurer la traçabilité du produit (Subervie et Vagneron, 2013). Après une longue attente dans une interminable file d’utilitaires le long de la station, les ouvriers, appelés les « balances », déchargent le camion du collecteur et répartissent les fruits dans des caissettes destinées aux chambres de soufrage. À l’issue du déchargement, l’exportateur procède au paiement, à raison de 1000 ariary le kg, soit environ 22 centimes. Il s’agit là du prix fixe à l’achat au collecteur établi par le GEL que chaque exportateur doit respecter. La campagne officielle dure environ huit jours durant lesquels les camions des collecteurs vont procéder à des allers-retours entre les stations de conditionnement du fruit et les zones de production.

21À l’issue du soufrage, les litchis sont triés et conditionnés par les ouvrières dans des cartons de 2,5 ou 5 kg, selon le contrat passé par l’exportateur avec l’un des deux importateurs. À ce stade, l’exportateur vend à l’importateur 1,15 euro le kg de litchis, prix également établi par le GEL. Ils sont ensuite chargés dans le bateau conventionnel réfrigéré qui les transportera jusqu’à un port européen depuis lequel ils seront ensuite distribués dans les centrales d’achat, puis dans les supermarchés. L’importateur vend le kg de litchis environ 2,10 euros à ses clients de la grande distribution européenne avec des variations comme on peut le constater dans l’illustration 1.

Illustration 4 - Récapitulatif des prix de vente au kilo à chaque étape de la chaine jusqu'à l'importateur

Illustration 4 - Récapitulatif des prix de vente au kilo à chaque étape de la chaine jusqu'à l'importateur

Source : El amari, 2022.

22Nous constatons que le prix de vente entre le stade collecteur et le stade exportateur quintuple. Nous pourrions émettre l’hypothèse d’un coût de production plus élevé au stade exportateur qui justifierait une telle augmentation. En reprenant les informations recueillies sur la structure du chiffre d’affaires d’un exportateur moyen, la situation est pourtant toute autre. Pour 800 tonnes de marchandises (exportateur moyen), nous trouvons 920 000 euros de chiffre d’affaires. L’exportateur a 390 000 euros de coûts de production (dont 3 % de masse salariale avec 500 ouvriers, 62 % de fruits, 35 % de consommables). L’exportateur n’a que rarement des investissements productifs à amortir. Dans notre cas, l’exportateur est propriétaire de sa station et ne procède alors à aucun amortissement. Le niveau de retour sur investissement est tel que l’investissement (salle de soufrage ou tapis de triage par exemple) est remboursé intégralement dès la première année. Dans le cas que nous présentons, qui correspond à un exportateur de moyenne envergure, il retire donc un bénéfice net de 530 000 euros pour une semaine de travail en station.

Illustration 5 - Représentation graphique de la composition du chiffre d'affaires d'un exportateur de litchis de moyenne envergure

Illustration 5 - Représentation graphique de la composition du chiffre d'affaires d'un exportateur de litchis de moyenne envergure

Source : El amari, 2022.

23Le taux de profit de l’exportateur, c’est-à-dire le rapport entre le capital investi et le bénéfice de l’entreprise, est de l’ordre de 136 %, sans aucun risque puisque le capital lui a été avancé par l’importateur. Ce taux de profit très conséquent reflète notamment l’écart entre les coûts de reproduction de la force de travail à Madagascar (appelés le coût du travail) et les autres coûts de reproduction chez les concurrents, présents également sur le marché européen mais dont le prix est plus élevé. En effet, le cartel a positionné son prix de vente au kilo au stade importateur quelques dizaines de centimes en dessous de son concurrent direct, le litchi d’Afrique du Sud. Le faible coût de la reproduction à Madagascar ne doit pas seulement, selon moi, être compris depuis la faible part de la masse salariale affichée dans le chiffre d’affaires (3 % malgré la présence de 500 ouvriers dans notre exemple) qui dénote la déconnexion entre le salaire ouvrier et le bénéfice réalisé par l’entreprise. Nous devons également prendre en considération le prix très bas du litchi au moment de sa vente par la famille paysanne, prix très bas supporté en partie par la dimension d’autosubsistance des systèmes agricoles en place, notamment la persistance d’une part conséquente de riziculture destinée à l’autoconsommation qui permet en retour à l’exportateur d’écraser le prix du travail. Il y a d’une part une exploitation salariale dans l’univers de la station de conditionnement du fruit et d’autre part une exploitation commerciale (Lojkine, 2025) dans le monde rural. Sous la forme d’un salaire ou d’un revenu, le travail « bon marché » (Moore, 2020) des prolétaires et paysans malgaches est la raison des profits hors normes réalisés par le GEL sur ce marché international. Ces deux formes de mise au travail illustrent à mes yeux un seul et même procès de production scandé par deux formes de subsomption du travail sous le capital (Marx, 2010).

Quelle(s) forme(s) d’exploitation dans les chaines de produits ?

24La critique de l’économique politique proposée par Marx n’intègre pas la petite production marchande dans sa formulation conceptuelle de l’exploitation économique en mode de production capitaliste. Dans le chapitre VI ou chapitre inédit, Marx (2010) définit la subsomption du travail sous le capital comme le stade de développement du capitalisme où l’usage de la force de travail est déterminé uniquement par la logique de valorisation capitaliste. Il distingue deux modes, de façon diachronique : la subsomption formelle puis la subsomption réelle. Dans les deux cas, il insiste sur les caractéristiques du contrôle direct par le capitaliste du procès de travail et par son appropriation privée des moyens de production. Seuls ces types de rapports de production produiraient de la plus-value, qu’on retrouve dans le delta entre le travail nécessaire (valeur marchande de la reproduction de la force de travail) et le surtravail (profits réalisés par déduction).

25Dans notre affaire, seul le stade de la station de conditionnement du fruit, représentation de la grande usine, regroupe les caractéristiques énoncées par Marx. Il y a exploitation économique des ouvrières et des ouvriers dans l’opération de conditionnement en usine encadrée par un contrat salarial saisonnier. Les prolétaires de l’univers urbain n’ont d’autres choix que de vendre leur force de travail pour survivre. Une fois cette force vendue, pour un jour, une dizaine ou bien l’année (certains sont permanents), ils n’ont pas la maitrise du processus de production et du curseur qui indique là où s’arrête le travail nécessaire et là où commence le surtravail, en d’autres termes, où démarre le profit que le patron obtient au terme de l’exploitation de cette force. Il s’agit de la subsomption réelle du travail sous le capital.

26Dans les étapes en amont entre producteurs et collecteurs, les opérations se présentent à l’observateur comme une succession d’achat-vente sur un marché a priori classique entre des vendeurs et des acheteurs libres. Pourtant, il est difficile de considérer les prix pratiqués comme des prix « justes ». Il est nécessaire de dépasser l’apparence pour découvrir la structure essentielle mais cachée de la logique d’exploitation qui réside dans les contrats oraux ou écrits qui encadrent ce marché. En réalité, nous assistons à une domination dans et par la circulation qui contraint la famille paysanne, dépendante du revenu du litchi pour sa reproduction, à vendre in fine à un seul groupement d’exportateurs, sans échappatoire sérieux, avec un prix imposé vingt fois moindre que le prix auquel le duopole d’importateurs vendra le kilogramme de litchi. Le moment de la production n’est pas directement contrôlé certes, mais son procès est contraint, sa valeur est capturée et l’effort de travail est approprié. Si nous reprenons la définition d’une situation d’exploitation conceptualisée par Erik Olin Wright (2015, p. 84), les trois principes de la relation d’exploitation (bien-être inversé, exclusion des ressources productives et appropriation des efforts de travail) sont réunis dans la relation entre les familles paysannes et les exportateurs.

27Cette configuration, permise par la mise en place du cartel en tant qu’intervention politique au sein des règles de circulation de la marchandise, a de nombreux avantages pour les exportateurs. Elle permet de diminuer les frais liés à l’investissement en capital fixe (achat de terre) et à la surveillance du procès de travail sur les terres acquises ainsi que d’éviter les pertes économiques liés aux risques climatiques et politiques. En se présentant comme la seule porte de sortie du produit, le GEL fixe, en même temps que le prix fixe à l’achat au collecteur, ce qu’on pourrait assimiler à un taux d’exploitation. Les rapports de circulation apparaissent alors comme de véritables rapports de production et rendent l’exploitation commerciale possible par le truchement de la maitrise à distance de la coordination des opérations de la chaine (Lojkine, 2025), notamment de la distribution de sa valeur.

28Si nous acceptons de concevoir l’exportation de litchis comme un seul et même procès de production, aucun mode de subsomption ne permet de définir la relation qui lie les exportateurs aux « petits producteurs ». Je propose le concept de subsomption informelle du travail sous le capital pour définir une situation d’exploitation où le capitaliste exerce un contrôle indirect sur le procès de travail et ne possède pas la propriété privée d’une partie des moyens de production qu’il valorise. Les producteurs ne sont pas séparés de leur moyen de production et les mécanismes d’exploitation, c’est-à-dire l’appropriation de leur travail à des fins de valorisation exclusivement destinée aux exportateurs, se matérialisent au moment de l’achat/vente de marchandise et non dans le moment de l’achat/vente de la force de travail.

Conclusion

29Le modèle caricatural de l’exportation de litchis nous a permis de poser les jalons d’une analyse du capitalisme commercial appliquée à la formation économique et sociale de la côte est de Madagascar. L’organisation du cartel a mis en lumière les rapports d’exploitation et de domination émis par le couple exportateurs-importateurs et la manière dont le travail peut être approprié sans être contrôlé directement. Sans ce surlignage lié au blocage institutionnel qu’a mis en place le GEL, l’analyse des faits observés aurait pu s’échouer dans le flou des apparences de libre marché des relations commerciales typiques des périphéries du système économique.

30Nous assistons par la constitution du GEL à une reprise en main par des acteurs du « Sud » de la chaine de produit du litchi mais ces acteurs sont bel et bien du côté du capital commercial. Ces configurations productives ont un impact sur la constitution de cette classe d’entrepreneurs. L’absence d’implication réciproque entre les classes, dans un mode de production au sens restreint caractérisé par la distance entre le travail et le capital, peut expliquer l’attitude détachée des exportateurs. D’abord, la structure même de la filière implique un rejet du risque commercial sur les stades en amont. Par le verrouillage de la filière (prix et quantité), ces derniers s’assurent une offre supérieure à leur demande pour réussir à remplir leur contrat d’exportation. La fin de la campagne d’exportation signifie la mise en veille de la filière, et le départ des exportateurs de la ville. L’évasion fiscale systématique organisée par le GEL conclut l’aspect déterritorialisé de l’entreprise. En cela, l’exportation du litchi à Madagascar tutoie les logiques extractivistes.

31Ce qui apparaît à première vue comme un stade reculé du capitalisme se métamorphose, à mesure de l’insistance des exportateurs pour ne jamais intégrer verticalement la chaine de production, en une économie politique tout à fait contemporaine et dont on retrouve des exemples aux quatre coins des périphéries du capitalisme mondial, dans les milliers de filières agricoles qui structurent l’activité économique du monde rural. La mise à distance entre le capital et le travail, notamment par l’intermédiaire d’un contrôle de la circulation plutôt que de la production, fait également écho aux formes de mises au travail ubérisées et aux réflexions récentes au sujet du retour à des pratiques féodales par l’intermédiaire de l’infrastructure numérique (Durand, 2023). C’est parce que le monde a été subsumé réellement par le capitalisme que les capitalistes commerciaux ont le luxe de maintenir ce type de circuits d’exploitation, plus flexibles, plus libéraux, plus informels, à condition d’y faire régner l’ordre pour en enchainer la valeur.

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Notes

1 Les données présentées ici proviennent à la fois d’entretiens menés avec les principaux acteurs de l’exportation de litchis à Madagascar mais également d’un travail de recueil d’informations mené au sein du Centre technique horticole de Tamatave (CTHT) parmi les archives « papier » de suivi de campagnes depuis 1989. L’objectif est de présenter les phases de concentration. Pour un retour historique sur l’exportation de litchis à Madagascar, voir Jahiel et al., 2014.

2 Les Zanatany sont les descendants de colons français encore installés sur l’île.

3 Arrêté interministériel de la République de Madagascar (ministère des Finances et du Budget, ministère du Commerce, ministère de l’Aménagement du Territoire et de la Décentralisation, ministère de l’Agriculture) n°26899/2011 du 09 Septembre 2011 complétant les dispositions de l’arrêté n°19737/2006 du 16 novembre 2006 portant sur l’organisation de la filière litchi et déterminant les conditions d’exportation de litchi.

4 Au sujet des campagnes d’exportation du litchi de contre-saison, URL: (https://www.fruitrop.com/Produits/Tropicaux/Litchi. Au sujet des prix moyens du kilogramme de litchis Madagascar bateau au mois de décembre au MIN de Rungis. URL : rnm.franceagrimer.fr

5 Caramel L., 2020. « Ce monopole m’empêche de travailler » : à Madagascar, un parfum de scandale flotte sur les litchis. Le Monde [En ligne]. URL: https://www.lemonde.fr/economie/article/2020/12/22/ce-monopole-m-empeche-de-travailler-a-madagascar-un-parfum-de-scandale-flotte-sur-les-litchis_6064161_3234.htm

6 Selon les estimations de l’OIT, un travailleur récolte en moyenne 100 kg de litchis par jour. Les étapes d’équeutage et d’empaquetage nécessitent également un apport important de travail manuel direct (Jahiel et Tessier, 2017, p. 23).

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Table des illustrations

Titre Illustration 1 – Données sur l’évolution des exportations du litchi malgache à destination de l'Europe et de la France
Légende Évolution du volume d'exportation du litchi malgache à destination de l'Europe et évolution du prix moyen du kg de litchis durant les mois de décembre à Rungis corrigée de l’inflation entre 1996 et 2024.
Crédits Source Données de Fruitrop4. Réalisation : Sami El amari.
URL http://journals.openedition.org/echogeo/docannexe/image/29935/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 165k
Titre Illustration 2 - Zone de collecte du litchi dédiée à l'exportation à Madagascar
Crédits Source : El amari, 2022.
URL http://journals.openedition.org/echogeo/docannexe/image/29935/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 72k
Titre Illustration 3 - Exemple de combinaison de cultures
Légende Dans la région de Fénérive, les villageois ont aménagé les bas-fonds en rizière tandis que les collines accueillent les cultures de rente, litchis (premier plan à gauche) et girofliers (au fond à droite).
Crédits Auteur : Sami El amari, novembre 2016.
URL http://journals.openedition.org/echogeo/docannexe/image/29935/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 306k
Titre Illustration 4 - Récapitulatif des prix de vente au kilo à chaque étape de la chaine jusqu'à l'importateur
Crédits Source : El amari, 2022.
URL http://journals.openedition.org/echogeo/docannexe/image/29935/img-4.jpg
Fichier image/jpeg, 60k
Titre Illustration 5 - Représentation graphique de la composition du chiffre d'affaires d'un exportateur de litchis de moyenne envergure
Crédits Source : El amari, 2022.
URL http://journals.openedition.org/echogeo/docannexe/image/29935/img-5.jpg
Fichier image/jpeg, 93k
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Pour citer cet article

Référence électronique

Sami El amari, « Enchaîner la valeur à Madagascar. L’exploitation économique vue depuis le Groupement des Exportateurs de Litchis (GEL) de Madagascar », EchoGéo [En ligne], 73 | 2025, mis en ligne le 20 septembre 2025, consulté le 13 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/echogeo/29935 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14qwz

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Auteur

Sami El amari

Sami El amari, sami.el-amari@proton.me, est chercheur associé à l’UMR CESSMA (IRD, INALCO, Université Paris Cité). Orcid : https://orcid.org/0000-0002-7015-2611. Il a récemment publié :
- El amari S., 2024. Une pyramide se construit par le haut. Sur les stratégies patronales dans la filière d’exportation de litchis frais soufrés de Madagascar. L’Homme et la société, n° 221, à paraître.

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Droits d’auteur

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