1L’incorporation des technologies de l’information et de la communication dans la gestion des activités agricoles a commencé, au Brésil, dans les années 1980 avec la recherche de méthodes objectives d’estimation des récoltes (Castillo, 1999). La popularisation du GPS a permis de combiner les images satellitaires avec des données qui expriment d’autres attributs d’intérêt agronomique ; ces technologies ont donc été appliquées en premier lieu à la cartographie des données agricoles. Selon José Paulo Molin, c’est vers le milieu des années 1990 qu’a commencé à être adoptée une conception de l’agriculture de précision, dérivée du concept nord-américain, visant à augmenter la productivité par l’intensification de l’utilisation des terres (Gardini, 2003).
2Le concept d’agriculture de précision est ainsi fondamental pour comprendre comment les technologies numériques sont actuellement intégrées à l’agriculture brésilienne. Comme le montrent les travaux pionniers de Castillo (1999) et l’entretien de Gardini avec Molin (2003), le géoréférencement des données agronomiques utilisées, par exemple, pour l’application de taux variables, est à la base d’une stratégie d’augmentation de la productivité agricole par le biais d’une gestion basée sur des données numériques.
3Il est important de souligner que ces transformations numériques sont concomitantes à la consolidation du pays comme l’un des principaux fournisseurs de céréales, d’énergie et de protéines du secteur agroalimentaire mondial. Cette évolution est liée à l’augmentation des surfaces plantées en cultures d’exportation telles que le soja et le maïs et à la pression qui en résulte sur les surfaces consacrées à la culture de produits destinés à la consommation humaine directe, tels que le riz et les haricots.
4Dans ce contexte, nous constatons que les transformations numériques entraînent une augmentation de la productivité qui, à son tour, engendre deux effets distincts : l’« effet d’économie de terres », qui permet d’augmenter la production sans accroître la superficie plantée ; et l’« effet rebond », qui se produit lorsque l’augmentation des profits découlant d’une plus grande productivité entraîne l’expansion des surfaces plantées, au détriment de la végétation native ou d’autres cultures agricoles (Chamma et al., 2021).
5La concomitance de ces effets étant l’une des caractéristiques frappantes du processus d’incorporation des technologies numériques par l’agrobusiness brésilien, nous avons cherché à en déterminer l’effet prédominant. Conduisent-elles à une « économie de terres » ou induisent-elles plutôt un « effet rebond » ? Ces transformations tiennent-elles la promesse de développer une agriculture plus durable ou ne font-elles qu’intensifier les processus de concentration des terres, à l’instar des révolutions agricoles précédentes ?
6Comme point de départ de cette analyse, nous caractériserons brièvement la structure de la propriété foncière au Brésil afin d’éclairer les questions relatives à l’accès aux technologies agricoles numériques et les attentes des différentes catégories d’agriculteurs brésiliens. Ces données nous permettront de mieux comprendre comment les agriculteurs et les entreprises qui leur fournissent des services travaillent avec les nouvelles technologies numériques appliquées à l’agriculture.
7Nous présenterons ensuite des données relatives à l’adoption des technologies numériques par les agriculteurs, à la lumière des concepts d’« effet rebond » et d’« effet d’économie de terres », tels que décrits dans des études de l’Institut de gestion et de certification forestière et agricole (Imaflora) afin d’explorer le lien possible entre les transformations numériques dans l’agriculture et l’expansion des surfaces plantées pour les cultures d’exportation par rapport à celles destinées à la consommation humaine directe.
8Finalement, nous mettrons en perspective les principaux usages de ces technologies et montrerons comment ils peuvent conduire à une reconduction des inégalités foncières. En revanche, nous citons le cas du Zonage agricole pour le risque climatique (ZARC), un projet public de l’Empresa Brasileira de Pesquisa Agropecuária (EMBRAPA) qui fournit aux agriculteurs des recommandations obtenues à partir de l’analyse de grandes quantités de données d’intérêt agronomique.
9Comme toutes les transformations technologiques qu’a connues le pays, celles du numérique sont également marquées par un profond décalage entre les régions et entre les producteurs. La concentration des terres au Brésil est une réalité qui a débuté avec l’occupation coloniale des terres fertiles et s’est intensifiée avec l’incorporation des technologies mécaniques, chimiques et génétiques (Chamma et al., 2021). Les modèles traditionnels de culture ont survécu dans la culture paysanne, pratiqués par l’agriculture familiale, mais toujours en position minoritaire face aux politiques de modernisation de l’agriculture (Wanderley, 1996).
10Ainsi, au détriment des cultures traditionnelles plus diversifiées, de grands paysages de monoculture ont été créés en raison de la concentration des terres entre les mains de grands propriétaires terriens et d’un modèle agro-industriel orienté vers l’exportation. Ces caractéristiques ont abouti à une course à la productivité au travers de l’usage intensif de la technologie, qui se traduit aujourd’hui par le recours à l’automatisation, à la robotique et à l’intelligence artificielle (Chamma et al., 2021).
11Les caractéristiques de l’occupation des terres et de la production de valeur sur les propriétés rurales reflètent la prédominance de ce modèle d’agrobusiness à grande échelle. Selon le dernier recensement agricole, réalisé en 2017 par l’Institut brésilien de géographie et de statistique (IBGE), le Brésil compte 5 073 324 établissements ruraux, occupant 44,7 millions d’hectares. Près de 81,4 % de ces établissements ont jusqu’à 50 hectares et ne représentent que 12,7 % de la surface occupée par l’agriculture dans le pays. Malgré cela, les exploitations de moins de 50 hectares emploient 71,7 % des personnes travaillant dans les champs, mais la valeur brute de la production (VBP) de ces exploitations ne correspond qu’à 23,7 % du total produit dans le pays. Par conséquent, 76,3 % de la VBP sont produits dans seulement 18,6 % des établissements. De plus, la concentration des terres et des richesses est telle que 53 % de toute cette production est accumulée par seulement 0,6 % des établissements (IBGE, 2019 ; Vieira-Filho, 2020).
- 1 Le 14 décembre 2022 a été sanctionnée la loi n° 14475 instituant la politique nationale d’encourag (...)
12Actuellement, malgré les efforts récents du gouvernement pour créer une politique nationale visant à encourager l’agriculture et l’élevage de précision par le biais d’une législation spécifique1, les données sur la diffusion de l’agriculture de précision au Brésil sont peu abondantes. Trois grandes institutions brésiliennes, l’EMBRAPA, l’Institut national de recherche spatiale (INPE) et le Service brésilien d’appui aux micro- et petites entreprises (SEBRAE), ont publié en 2020 l’enquête la plus récente sur ce sujet au niveau national, qui a compté 870 réponses, 586 concernant les agriculteurs et 284 les prestataires de services.
13L’enquête a montré que 63,5 % des producteurs ruraux qui ont accès aux technologies numériques cultivent jusqu’à 50 hectares (figure 1), tandis que 15,6 % cultivent entre 50 et 500 hectares et seulement 3,6 % plus de 500 hectares. Environ 17,3 % des participants n’ont pas répondu à cette question (Embrapa, 2020).
Figure 1. Adhésion des agriculteurs aux technologies numériques en fonction de la taille de leur propriété (en hectares) par rapport à la participation des strates correspondantes dans la structure foncière du Brésil en 2020
Source : les auteurs, à partir de données de l’EMBRAPA (2020).
14En ce qui concerne la représentativité de l’enquête, nous constatons une sous-représentation des petits exploitants, puisque les établissements de moins de 50 hectares représentent 84 % de la totalité des établissements agricoles. Dans les autres strates, la représentation est équitable puisque les établissements ayant une superficie comprise entre 50 et 500 hectares représentent 14 % du total et ceux de plus de 500 hectares 2 % (IBGE, 2020). Cette sous-représentation indique que les petits agriculteurs ont moins adopté ces technologies que les grands propriétaires terriens.
15Cette première donnée montre aussi qu’il y a une diffusion des technologies numériques parmi les agriculteurs qui ont des propriétés plus petites et donc des revenus plus faibles. Cependant, cette pénétration semble se limiter aux technologies d’accès à l’information, puisqu’elles représentent une grande partie de cette diffusion, alors que l’utilisation des techniques de télédétection et des machines est peu répandue, ce qui se justifie par le coût élevé de l’investissement nécessaire mentionné par 67,1 % des agriculteurs. Il faut noter que la difficulté des agriculteurs à investir dans les services d’agriculture de précision a été mentionnée par 58 % des entrepreneurs, comme indiqué dans la figure 2.
Figure 2. Freins à l’adoption des technologies numériques du point de vue des agriculteurs et des prestataires de services au Brésil en 2020
Source : les auteurs, à partir de données de l’EMBRAPA (2020).
16Parmi les entrepreneurs qui fournissent des services dans le domaine de l’agriculture de précision, le principal obstacle aux clients d’adopter les services est, outre les facteurs économiques, le manque de connectivité internet dans les zones rurales, mentionné par 61 % des répondants au questionnaire. Le manque de connaissances et d’expertise quant au fonctionnement de l’équipement numérique est également un facteur limitant. Il a été mentionné par 49 % des entrepreneurs, qui disent rencontrer des difficultés à trouver de la main-d’œuvre qualifiée pour effectuer les services et 47 % ont mentionné le manque de formation des utilisateurs aux technologies de l’agriculture numérique comme un problème. Parmi les agriculteurs, 41 % ont déclaré ressentir un manque de connaissances et 35 % ne se considèrent pas qualifiés dans les techniques d’agriculture numérique, alors que 26 % ont déclaré rencontrer des difficultés à trouver une main-d’œuvre externe qualifiée pour fournir le service (EMBRAPA, 2020).
17Ainsi, selon les recherches de l’EMBRAPA (2020) les principaux obstacles à l’incorporation des technologies de l’information dans l’agrobusiness brésilien sont : la faible couverture des réseaux de données mobiles dans les zones rurales ; le manque de connaissances des technologies, qui se traduit par la faible offre de main-d’œuvre qualifiée et par la difficulté des agriculteurs à faire fonctionner eux-mêmes les équipements ; enfin, le coût élevé des investissements pour l’acquisition, l’exploitation et l’entretien des machines, des équipements et des structures nécessaires à l’agriculture de précision.
18À cela s’ajoute l’impression, partagée par les producteurs et les entrepreneurs, que les coûts des technologies sont plus importants que les avantages économiques qu’ils procurent, évoquée respectivement par 23 % et 24 % d’entre eux. Cette question est étudiée plus en détail dans le rapport de l’EMBRAPA en termes de manque de preuve réelle des avantages économiques apportés par les technologies numériques en agriculture, mentionné par 16,9 % des agriculteurs, tandis que 39 % des entrepreneurs avouent ressentir des difficultés à démontrer ces avantages à leurs clients (EMBRAPA, 2020).
19Malgré ces difficultés, en ce qui concerne les technologies utilisées pour des agriculteurs, comme le montre la figure 3, les plus répandues sont l’accès à Internet (70,4 %), suivi de l’utilisation d’applications de messagerie (57,5 %) et d’autres applications spécifiques pour la gestion agricole (22,2 %). Les technologies de télédétection ainsi que les systèmes électroniques embarqués et robotisés, de même que les cartes agricoles numériques, sont peu mentionnés parmi ceux que les agriculteurs utilisent eux-mêmes. Toutefois, ces mêmes technologies sont parmi les plus utilisées par les entreprises qui fournissent des services d’agriculture numériques aux agriculteurs.
Figure 3. Principales technologies numériques utilisées par les agriculteurs par rapport à celles fournies par les prestataires de services au Brésil en 2020
Source : les auteurs, d’après des données de l’Embrapa (2020).
20Il existe donc un marché pour les services basés sur les technologies identifiées par le concept d’agriculture de précision. La tendance de ce marché peut être identifiée par les données qui ont été recueillies sur les attentes des agriculteurs et celles des entrepreneurs concernant l’utilisation des technologies numériques.
21Du côté des agriculteurs, l’intérêt le plus marqué concerne l’obtention d’informations et la planification des activités (67 %), suivi par le développement d’une gestion informatisée (60 %) et l’achat et la vente d’intrants et de produits (52 %) (EMBRAPA, 2020). Les techniques que les entrepreneurs souhaitent le plus intégrer à leur portefeuille sont celles liées à la télédétection et à la cartographie agricole (EMBRAPA, 2020). Près de 47 % des entrepreneurs ont mentionné les données ou les images provenant de capteurs sur le terrain et 31 % ont mentionné les capteurs à distance (à bord de satellites, d’avions ou de drones) comme une technologie avec laquelle ils souhaitent travailler à l’avenir. Les cartes numériques ou les informations géographiquement localisées correspondent à 31 % de l’intérêt des entrepreneurs.
22Sur ces questions, les clients et les fournisseurs de services semblent être alignés, car la cartographie et l’aménagement du territoire sont souhaités par 54 % des producteurs ruraux, qui aimeraient également intégrer à leurs cultures la détection et le contrôle des carences nutritionnelles et des maladies (52 %), ou l’estimation de la productivité (48 %), entre autres (EMBRAPA, 2020).
23Enfin, nous constatons que les technologies les plus complexes telles que la télédétection et la cartographie agricole sont accessibles aux agriculteurs par l’intermédiaire d’entreprises spécialisées, tandis que d’autres, telles que la recherche d’informations pour la planification agricole, sont effectuées directement par les agriculteurs.
24Dans ce domaine, il convient de noter que 30,2 % des répondants au questionnaire utilisent les technologies numériques pour s’informer spécifiquement sur les risques climatiques. La prévision des risques climatiques est également citée comme une technologie que 47 % des agriculteurs souhaitent utiliser à l’avenir (EMBRAPA, 2020). Il faut souligner que cette demande est actuellement en voie d’être satisfaite dans le cadre du projet de l’EMBRAPA intitulé : Zonage agricole pour le risque climatique (ZARC).
25Le ZARC est un outil numérique disponible via l’application Plantio Certo qui propose des recommandations sur les meilleures régions, cultivars, variétés et périodes de semis afin d’éviter les risques et les pertes pour les agriculteurs (Assad et al., 2008). Cette application est basée sur les données du programme de recherche du même nom, et fait appel à l’analyse spatio-temporelle des données climatiques, pédologiques et agronomiques (Lopes-Assad et al., 2007), assemblées par calcul et modélisées pour l’interrelation des variables de risque climatique (Lopes-Assad et al., 2007).
26Le cas du ZARC est pertinent dans le contexte de cet article car il illustre un modèle d’application des technologies numériques à l’agriculture développées au Brésil depuis 1996 et donc une conception particulière, davantage orientée vers l’intérêt public. Elle vise, en effet, à produire et à diffuser des connaissances visant à atténuer les effets du changement climatique par l’usage des technologies de l’information et de la communication.
27L’augmentation des surfaces cultivées au cours des dernières décennies est un facteur important pour la compréhension de l’usage et des effets de la transformation numérique dans l’agriculture brésilienne. Si nous considérons les principales cultures pérennes, comme la canne à sucre, le café, le coton, et les cultures temporaires, notamment le soja et le maïs, la surface plantée au Brésil a augmenté de 54 % entre 1994 et 2019. La croissance de la culture du soja à partir des années 2000 a consolidé le pays comme l’un des principaux producteurs mondiaux de céréales et a été en grande partie responsable de cette augmentation. Au cours des deux dernières décennies, toutes les régions brésiliennes ont augmenté la superficie consacrée à la culture du soja ; celle-ci a doublé dans la région Sud et triplé au Centre-Ouest, alors qu’elle a augmenté de 26 fois dans la région Nord (Quintão et al., 2021).
28Cette extension de la culture du soja coïncide avec une baisse significative des surfaces déboisées dans les biomes de l’Amazonie et du Cerrado, qui s’est poursuivie jusqu’en 2019 (Quintão et al., 2021). Cela corrobore la thèse selon laquelle l’incorporation des technologies en général, depuis les années 1990, a exercé un « effet d’économie des terres » (Vieira-Filho, 2019), c’est-à-dire que la technification des cultures a permis de produire plus avec moins d’espace.
29L’argument selon lequel cette intensification de la production a eu pour effet de freiner l’expansion des terres ne se vérifie pourtant pas dans tous les cas, car outre l’augmentation de la surface plantée totale, nous constatons un recul des cultures céréalières destinées à la consommation humaine directe, comme le riz et les haricots, éléments de base du régime alimentaire de la population brésilienne. Entre les années 1988 et 2017, le soja a augmenté sa superficie plantée de 23 millions d’hectares, tandis que le riz, les haricots et le manioc se sont rétractés. (Chamma et al., 2021). Bien que ce ralentissement n’ait pas entraîné une diminution du volume produit (Chamma et al., 2021), il convient de noter qu’avec l’augmentation de la productivité des cultures d’exportation, de plus en plus d’agriculteurs escomptant de meilleurs profits s’y consacrent, aux dépens des cultures alimentaires traditionnelles, comme le démontre Aguiar (2021) dans un dossier critique sur la logistique du soja au Brésil.
30Des études telles que celles de Imaflora ont mis en évidence un « effet rebond », c’est-à-dire une expansion de la superficie plantée, sous l’effet de l’augmentation de la productivité et, par conséquent, de la rentabilité de la culture du soja (Chamma et al., 2021). Ce processus est évident dans la période entre 1995 et 2017, où nous observons une spécialisation de la production de soja dans les régions du Sud, du Sud-Est et du Centre-Ouest, ainsi qu’une forte expansion de cette culture dans la région des frontières entre les États de Maranhão, Tocantins, Piauí et Bahia, connue sous le nom de MATOPIBA, à partir de 2006. Un phénomène similaire mais à plus petite échelle s’est produit avec le maïs.
31Cette situation s’inscrit en faux contre les discours sur les transformations numériques de l’agrobusiness et, notamment, les retombées que nous pourrions attendre de l’agriculture de précision. L’expansion des frontières agricoles sur les biomes du Cerrado et de l’Amazonie représente une perte irréparable de biodiversité et est injustifiable au vu de l’augmentation significative de la productivité des cultures de soja.
32Une hypothèse concernant cette expansion constante des frontières agricoles au Brésil serait que l’utilisation des technologies de l’information par les producteurs ruraux est encore peu répandue. Comme le montre l’enquête (EMBRAPA, 2020), le pourcentage de producteurs ruraux brésiliens ayant adopté les techniques liées à l’agriculture de précision, est en moyenne plus faible parmi ceux qui produisent des céréales dans le biome du Cerrado et dans le Matopiba, précisément là où la culture de céréales destinées à l’exportation a connu la plus forte croissance en termes de surface plantée.
33Cependant, en d’autres endroits où l’utilisation des technologies numériques est plus intensive, nous observons que la croissance des plantations de soja et de maïs est concomitante à une diminution significative des plantations de riz et de haricots, passant d’environ 7 millions d’hectares à un seul dans le cas du riz, et de 4,5 millions d’hectares à 2,8 dans le cas des haricots, selon les données de la Compagnie nationale d’approvisionnement (CONAB). Un phénomène de substitution est donc en effet constaté, au détriment des cultures traditionnelles. Cette tendance s’observe principalement à partir de la récolte 2000/2001, comme le montre la figure 4.
Figure 4. Comparaison entre les superficies plantées de certaines cultures céréalières au Brésil entre 1976 et 2022
Source : les auteurs, à partir des données de la Compagnie Nationale d’Approvisionnement, disponibles sur : https://www.conab.gov.br/info-agro/safras/graos.
34Toutefois, en ce qui concerne les cultures de maïs et de soja, nous observons une augmentation significative de la productivité – mesurée ici par le rapport entre la surface plantée et le volume de production. Dans le cas du maïs, cette augmentation passe de 1,64 tonne par hectare (tonne/ha) en 1976 à 5,25 tonnes/ha en 2022, avec un pic de 5,7 tonnes/ha lors de la récolte 2018/2019. Le soja, de son côté, a vu sa productivité passer de 1,78 à 3,02 tonnes/ha entre 1976 et 2022.
35Nous remarquons que tant dans le cas de l’avancée des frontières agricoles que dans celui du remplacement des cultures traditionnelles, l’utilisation des technologies numériques est une variable importante. Dans le premier cas, leur utilisation moins intensive semble se limiter au contrôle et à la surveillance de grandes surfaces plantées. Dans le second cas, c’est l’intensification de l’utilisation des terres par l’augmentation de la productivité qui garantit des profits plus importants, et fournit un scénario favorable à l’adoption de paquets technologiques. Ceux-ci incluent un modèle d’entreprise orienté vers les produits de base et la production automatisée.
36Dans la figure 5, la productivité du riz attire l’attention pour avoir présenté la plus grande augmentation parmi les quatre cultures céréalières sélectionnées. Elle est passée de 1,36 tonne/ha en 1976 à 6,64 en 2022, pour atteindre 7 tonnes/ha lors de la récolte 2020-2021. Ce cas illustre le fait que la croissance de la productivité peut conduire à un véritable « effet d’économie des terres », où l’occupation spatiale de la culture diminue alors que la productivité augmente. Contrairement à ce que nous observons pour le soja, le riz n’a pas subi d’« effet rebond ».
Figure 5. Comparaison de la productivité de certaines cultures céréalières au Brésil entre 1976 et 2022
Source : les auteurs à partir des données de la Compagnie Nationale d’Approvisionnement, disponibles sur : https://www.conab.gov.br/info-agro/safras/graos.
37Le cas du haricot est l’exemple type d’une culture qui a perdu de l’espace au profit des autres, car sa surface plantée a diminué de 4,53 à 2,85 millions d’hectares dans la période de 1976 à 2022. Cependant, la productivité de cette culture a plus que doublé au cours de la même période, passant de 0,49 à 1,05 tonne/ha.
38En revanche, la culture du soja semble mieux illustrer l’« effet rebond » que l’idéal de durabilité environnementale de l’agriculture de précision, selon lequel la nécessité d’augmenter les surfaces occupées par la monoculture serait réduite. Une enquête menée par le cabinet de conseil McKinsey & Company (2020) a révélé que les producteurs de céréales du Matopiba et du biome du Cerrado, zones où le soja est principalement cultivé, sont parmi ceux qui utilisent le plus les techniques liées à l’agriculture de précision – notamment les applications à débit variable et la télédétection pour délimiter les zones de gestion – 74 % des producteurs de céréales du Matopiba et 78 % de ceux du Cerrado y ont recours.
39Nous constatons donc que l’application des technologies numériques et de l’agriculture de précision à ces cultures augmente la productivité, mais induit des effets différents. Certaines cultures attestent d’un « effet d’économie de terres », comme le riz et d’autres céréales destinées à l’alimentation humaine directe, tandis que d’autres manifestent un « effet rebond », notamment le soja et le maïs, qui sont des cultures d’exportation.
40Les données disponibles sur le sujet sont encore limitées, mais l’avancée des transformations numériques dans l’agriculture brésilienne encouragera certainement de nouvelles recherches. Les enquêtes qui détaillent le type de technologie utilisé dans chaque secteur de l’agriculture brésilienne seront certainement utiles. Il serait également souhaitable d’obtenir de nouvelles données sur les technologies les plus adoptées par les petits agriculteurs et celles qui conviennent le mieux aux grands producteurs.
41Les effets de la transformation numérique dans l’agrobusiness brésilien se font déjà sentir après trois décennies d’application à diverses techniques de culture. Même s’il y a eu un « effet d’économie des terres », les frontières de l’agrobusiness ont progressé, notamment dans le Cerrado et l’Amazonie avec la culture du soja et du maïs, manifestant ce que nous avons a appelé « l’effet rebond ». Nous observons également la pression accrue exercée par le soja sur d’autres cultures, comme les haricots, pour continuer à augmenter sa surface plantée, ceci de manière accentuée depuis les années 1990 et surtout depuis les années 2000 (Aguiar, 2021).
42La diffusion des technologies numériques ne peut être considérée comme la principale raison du remplacement des cultures traditionnelles au Brésil. Toutefois, la dynamique entre « l’effet d’économie de terres » et « l’effet rebond » est fortement influencée par le potentiel d’augmentation de la productivité qu’offrent ces technologies, en particulier celles liées à l’agriculture de précision. En d’autres termes, « l’effet rebond » se produit principalement parce que les agriculteurs n’ont pas d’autre choix que de louer ou de vendre leurs propriétés à des producteurs plus riches qui visent à produire des cultures destinées à l’exportation.
43Le développement de solutions basées sur les technologies de l’information s’est concentré sur des applications destinées à augmenter la productivité, en générant des diagnostics spécifiques pour chaque producteur. Il existe pourtant, d’autre part, des solutions axées sur le zonage du risque climatique, qui mobilisent les ressources des technologies de l’information en vue de produire des diagnostics aidant à la prise de décision des agriculteurs et suivant la dynamique du changement climatique dans les régions en général.
44Ces deux approches favorisent une agriculture plus durable ; la première, cependant, associée à l’agriculture de précision, suppose un modèle d’utilisation intensive des machines, lié à l’idée d’augmenter la productivité du travail et l’intensification du capital, tout comme les révolutions agricoles du siècle dernier ; nous pouvons donc en attendre des conséquences similaires en termes de fragilité économique pour les petites exploitations agricoles.
45La deuxième approche, tournée vers la prévision des risques climatiques et la délimitation de zones présentant des risques semblables, est importante puisqu’elle permet aux agriculteurs de toutes les classes économiques de planifier leurs cultures avec plus de confiance et, peut-être, d’éviter les gaspillages ou les pertes.
46En résumé, il est important de noter que l’adhésion des petits producteurs aux technologies numériques dépend avant tout de la viabilité économique de leurs exploitations, afin qu’ils ne soient pas contraints de vendre leurs terres ou de remplacer leurs cultures traditionnelles par des produits de base tels que le soja et le maïs.
47Ainsi, l’état actuel du processus de diffusion des technologies numériques pour l’agriculture au Brésil montre qu’il est nécessaire d’encourager le développement d’applications accessibles aux petits producteurs, guidé par une vision d’ensemble de l’agriculture et s’efforçant de résoudre les problèmes posés aux agriculteurs qui ne disposent pas des conditions ou de l’ « échelle » suffisantes pour les investissements que l’incorporation de la technologie de l’information exige.
48Nous pourrions, de cette manière, éviter des problèmes semblables à ceux mis en place lors des précédentes transformations technologiques, comme le montrent Mazoyer et Roudart (2010) : les établissements ruraux qui ne parviennent pas à suivre les derniers changements techniques tendent à devenir économiquement non viables et finissent par être rachetés par d’autres entrepreneurs plus riches, ce qui accroît la concentration de la propriété foncière.