1Si l'idée de « société de l’information » (SI) peut remonter aux Lumières et être reconstruite à partir du projet d’Otlet au xixe siècle et de la théorie mathématique de la communication au xxe siècle, ce n'est qu'à partir de l'an 2000 qu'elle a définitivement intégré les discours scientifiques, politiques, économiques et l’imaginaire social.
2Le projet Génome, l'éclatement de la bulle spéculative d'Internet, le passage du dial-up à la large bande, les innovations dans les télécommunications, la biotechnologie et la microélectronique et les efforts transnationaux qui placent l'information au centre d'un agenda politique supranational ont été décisifs pour la sédimentation de discours sur l’arrivée de ce « temps nouveau ». La fin du millénaire a été décisif pour créer un scénario de rupture déclenché par la « SI » (Freitas, 2001). Le passage à l'an 2000, la perspective d'une transformation profonde, résultat inévitable du progrès des technologies, appelaient une adaptation présentée comme urgente. La SI était donc une évolution inéluctable, compte tenu des avancées technologiques apportées par la « révolution informationnelle, comparable à l'invention de l’outil et de l'écriture, qui dépasse largement la révolution industrielle du xviiie siècle » (Lojkine, 2002, 11).
3L'idée d'une nouvelle ère ou d'une ère historique informationnelle s'est matérialisée dans d'importantes initiatives nationales et transnationales qui proposaient de convertir les sociétés capitalistes en SI. De nombreux programmes, tout au long des années 1990, tels que The U.S.A. National Information Infrastructure Initiative (1993), Towards the Information Society (1993), Information Society Conference (1995), Global Information Networks (1997), envisageaient des actions systématiques, des objectifs et des indicateurs pour cette nouvelle société. Au début des années 2000, les initiatives eEurope de la Commission européenne, le programme Société de l’information, au Brésil, et le programme Information pour tous de l’Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture (Unesco) sont des exemples emblématiques.
4L'idée de SI dans différents champs scientifiques, depuis sa vulgarisation, a fait l'objet de nombreuses critiques et problématisations (Bolaño, 1997 ; 2000a ; Garnham, 1998 ; Mattelart, 2002). En même temps, elle a été posée comme hypothèse d'identification d'un scénario concret dans lequel les innovations technologiques apportaient des altérations dans toutes les activités humaines conduisant à la configuration d’un nouveau style de société (Castells, 2003). La SI, comme présupposé, peut être appréhendée à partir d'une question fondamentale du champ de la science de l’information : l'explosion de l'information, qui exige de redimensionner l’organisation et l'accès aux supports et contenus informationnels.
5Deux décennies plus tard, l’approche de la « SI » comme une e-topia (González de Gómez, 2006) qui a promu et légitimé l'idéologie de la mondialisation et du néolibéralisme, est assez partagée. Son fondement, en général, est qu’elle s’est configurée comme une stratégie de renforcement des processus de mondialisation de l'économie, de privatisation et d'ajustement des États aux intérêts des pays hégémoniques, c'est-à-dire à la préservation, la restructuration et l'expansion du capitalisme (Bemfica, 2002 ; Bolaño, 2000a ; Pimenta, 2014). Et, aussi, la conclusion que les promesses qui ont amené les « hérauts » d'une société organisée par des flux d'information ont été, à bien des égards, frustrés.
6La prise de conscience, toutefois, de l'existence d'un processus irréversible qui a abouti à l'intégration d'un mode de production de la vie dans lequel les dispositifs et les flux d'informations numériques deviennent fondamentaux dans l'économie, la politique, la sociabilité et la culture, et d'un avenir inexorable vers des sociétés de plus en plus informatisées et numérisées, est un horizon commun à plusieurs scientifiques de l'information et d'autres domaines de la connaissance. En ce sens, bien que le postulat de SI soit interprété comme une stratégie idéologique et une formule discursive, il y a aussi le constat que nous vivons dans un type particulier de société, une réalité techno-informationnelle incontournable.
7Dans sa production critique sur le sujet, Mattelart a montré, entre autres aspects, comment « l'idéologie des fins » était un énoncé structurant de la SI : fin de l'histoire, fin de l'idéologie, fin de la politique, fin des classes et de la lutte des classes, et fin des médiations les plus diverses. De ces dernières, il affirme que « des discours apologétiques sur la SI zigzaguent entre deux axiomes opposés : l'entrée dans une nouvelle ère des médiations et la sortie de cette même ère » (Mattelart, 2002, 146). Cette contradiction n'était cependant qu'apparente, puisque l'argument ne convenait que pour la défense de la fin des grands déterminants sociaux et économiques et pour la viabilité des modèles d'implantation des technologies numériques et de leurs réseaux. En même temps que les « médiations infinies » présupposaient un monde en réseau sans frontières et sans dirigeants, la thèse de la désintermédiation totale aboutissait à l'intensification de la fluidité du capital, à la transnationalisation du capital productif, à la réduction de son temps de rotation, au renouvellement des formes d'exploitation du travail et de prédominance des processus de financiarisation. Les « nouvelles médiations » posaient aussi l'impossibilité d'appréhender la réalité en termes totalisants et donc de proposer des interventions de manière totalisante, imposant la fragmentation comme logique fondamentale de toute connaissance du réel et des sujets.
8La fin des médiateurs et médiations traditionnels et l'arrivée de nouvelles médiations ont apporté la promesse de la liberté rendue possible grâce à Internet : lieu où l'on pourrait négocier directement, où la politique serait élargie sans la nécessaire intermédiation des partis, où émergerait une intelligence collective (Levy, 1998) et où la recherche de la connaissance deviendraient plus autonome. Ce qui était en cours, cependant, était une réorientation fondamentale des médiations, basée sur l'information.
9En sciences sociales, d'innombrables médiations (techniques, sociales, cognitives, sémiotiques, culturelles, politiques, etc.) et médiateurs ont été, depuis les années 1980, cartographiés et appréhendés dans la construction de connaissances sur les objets et phénomènes les plus divers. Dans le champ de l'information et de la communication (IC), cet effort a été fait notamment dans des perspectives épistémologiques qui mettent en évidence la dimension socio-anthropologique du phénomène info-communicationnel et, en particulier, le processus de production de significations non immédiates, mais constamment gérées par des acteurs et des dispositifs (Davallon, 2007 ; Jeanneret, 2009 ; Latour, 2012 ; Marteleto, 2015). Ces diverses médiations qui s'identifient dans les documents et leurs processus, dans la formation de diverses pratiques informatives, dans les usages et appropriations des médias, dans l'émergence de types et formats de médias, dans l'organisation des régimes d'information, dans la production des savoirs sociaux, sous les formes de mobilisation politique, etc., peuvent être comprises comme des articulations dans le cadre d'une perspective totalisante, à partir de l'appréhension de leur liens logiques. Cette perspective, qui situe l'information dans l'articulation historique entre la production matérielle et la production symbolique du monde, se rapproche, comme le souligne Almeida (2014, 197) citant Miège, d’un exercice pour « relier et combiner les niveaux macro et micro d’analyse dans le même mouvement pour comprendre le réel ». Ce mouvement se réalise dans ce travail à travers une compréhension dialectique de la médiation, qui prend la catégorie dans sa double dimension, logique et historique, intégrant le mouvement du réel et la pensée qui pense le réel.
10Dans une perspective dialectique, la médiation comprend, en premier lieu, l'opération qui permet l'existence et le développement de l'être social. C'est par la médiation du travail que les besoins physiques humains, basés sur le rapport à la nature et aux individus entre eux (médiation du langage) peuvent être satisfaits. En ce sens, la médiation comprend une catégorie de dimension ontologique, une opération fondamentale pour que le genre humain se développe et que l'être obtienne ses déterminations (Hegel, 2016 ; Marx, 2008).
- 1 Au sens hégélien de « l'essence dans son immédiateté » et non au sens dichotomique entre essence et (...)
- 2 En ce sens, il convient de rappeler que les processus de colonisation, en particulier dans les Amér (...)
11Quand on regarde la réalisation de cette médiation à partir du développement du capitalisme, on perçoit, comme Marx l'a montré, une rupture ontologique fondamentale puisque le développement des forces productives tend à être géré, non sans résistance, non pour la pleine réalisation des sujets mais pour la reproduction élargie du capital. Au plan historique, le développement du capitalisme est aussi le développement de nombreuses médiations qui promeuvent les articulations et les ajustements entre le capital et le travail, les forces productives et les relations sociales de production, la production matérielle et la production symbolique, l’économie et la culture. Ces médiations ont historiquement produit diverses formes qui imprègnent l'organisation matérielle-symbolique de la vie sociale, telles que la forme-valeur, la forme-valeur d'échange, la forme-marchandise, la forme-monnaie, la forme-salaire, la forme-information, la forme-profit, la forme-industrie culturelle, la forme-publicité, la forme-propagande (Bolaño, 2000a), la forme-loi, la forme-État, la forme-science, la forme-goût (Schneider, 2014), etc. Ces formes, dans leurs déterminations multiples, assument des fonctions médiatrices de l'articulation de la production matérielle et de la reproduction sociale, prenant une apparence de naturalité. Cela signifie que, dans les sociétés capitalistes, les formes peuvent être pensées comme mode d'existence ou d'apparition1 des relations capital-travail et des luttes dans ces relations (Gunn, 1987). Les médiations, sous la rupture ontologique qui promeut le capitalisme, tendent ainsi à masquer l'essence sous-jacente aux différentes formes, comme la forme marchandise, dont l'essence est l'appropriation par le capital du travail non rémunéré, soit en obtenant le maximum de plus-value soit par l'asservissement de la force de travail à l’instar de la colonisation européenne, médiatisée par l'idée forgée de race (Quijano, 20002).
12Il faut cependant noter que si les médiations sont aliénantes, elles sont aussi émancipatrices ; bien que ce soient des opérations d'exploration, elles sont aussi une réalisation ontologique, au sens dialectique du terme. Ainsi, il faut considérer qu’elles sont fondamentalement articulées à un positionnement épistémologique propre à la dialectique. Il part de la compréhension de l'interconnexion de tous les objets et phénomènes, comme base de sa détermination concrète (Martins, 2019). Dans ce sens, les « nouvelles médiations » organisent la SI où les médiations (techniques, sémiotiques, etc.) constituent des modes de production, de partage, de consommation et d'appropriation de l'information. Elles peuvent également être envisagées dans la perspective d’un mouvement intégré, c'est-à-dire du point de vue de la globalité du capitalisme mondial. La SI serait donc la totalité des médiations qui poursuivent et actualisent les modes aliénés de production de la vie sous le capitalisme mondial et ceci malgré les résistances.
13La catégorie dialectique de la médiation, insérée dans la perspective de la totalité, implique une compréhension de la relation entre la manifestation spécifique (singulière), compte tenu de ses déterminations générales (universelles) et de sa concrétisation par le particulier. Le particulier est donc un champ d'accès aux médiations, dans la relation entre le spécifique et le général (Ciavatta, 2001).
- 3 Un axe qui comprend les actions systématiques du programme de la SI au Brésil, dirigé par le minist (...)
14Dans cette optique, nous prenons ici la particularité historique de l'émergence de SI au Brésil, comme manière de penser la production et la réorientation des différentes médiations, en mettant l'accent sur la forme-information dans ce processus. Soulignons que, bien que le Brésil ne puisse pas être considéré, stricto sensu, comme une SI, puisqu'une partie importante de la population est exclue des moyens de production, de circulation et de consommation de l'information, il est possible d'envisager dans une certaine mesure, l'incorporation d'une logique informationnelle dans la production de l'économie, de la culture, de la politique et des relations sociales comme une logique hégémonique fondée sur l’informatisation générale des activités et des formes de contrôle correspondantes. Le processus que nous allons exposer ici se limite à la particularité historique générée depuis 1970, dont nous vivons aujourd'hui la maturité, et qui a pour repères fondamentaux, les années 1990-20003. Cependant, nous ne prétendons pas, compte tenu des objectifs de notre réflexion, envisager tous les aspects des médiations qui impliquent la complexité de ce processus historique en cours. Il s’agit uniquement d’une approche, circonscrite au champ de l'IC, à partir duquel on observe une logique commune aux médiations dans une perspective dialectique totalisante.
15En assumant une nouvelle fonction dans la logique de production et de reproduction sociale, issue de la crise structurelle du capitalisme, les médiations de forme-information articulées par le capital mondial ont subi d'importants ajustements dans les formes prises par le rapport capital-travail, économie-culture et dans la gestion de leurs contradictions. La SI brésilienne peut être considérée comme une expression particulière de la totalité des formes de médiation du capitalisme mondial qui, à travers l'information, tend à favoriser des ajustements systémiques.
16Ces ajustements ont eu lieu à partir de mouvements mutuellement constitutifs au niveau global et local tels que :
- la restructuration productive et l’implantation d'un modèle néolibéral ;
- la reconfiguration de l'État et la configuration d'une sphère publique mondiale ;
- la conversion de différentes sphères de la vie en moyens d'accumulation de capital ;
- l’impact sur la production de subjectivités ajustées à la rationalité néolibérale ;
- l’émergence de « nouvelles luttes sociales » ;
- la restructuration des relations d'hégémonie géoéconomique, militaire et politique.
17Ces mouvements, et d'autres, organisent et actualisent l'implantation du néolibéralisme au Brésil, qui est le résultat d'intenses conflits entre les différentes classes et fractions de classe (Filgueiras, 2006), en plus de la réorganisation de longue date du modèle de pouvoir colonial du capitalisme global (Quijano, 2000). Outre le repositionnement de l'État et la baisse consécutive des dépenses sociales, la privatisation, la dénationalisation et la suppression des politiques publiques, le néolibéralisme brésilien est le résultat de facteurs structurels historiques complexes et de variables conjoncturelles, politiques, culturelles et macroéconomiques dans lesquelles les flux de la forme-information numérique se reflètent à un degré plus ou moins grand.
18Le processus de restructuration productive depuis 1970, lorsque les limites du modèle fordiste brésilien tardif pour les besoins en capital se sont manifestés, est une partie fondamentale du projet néolibéral. C'est une réponse à l'épuisement du système capitaliste qui a atteint différentes régions du monde, avec des caractéristiques et des effets différents et qui a mis en échec le schéma de développement basé sur la « substitution des importations ».
19L'implantation de technologies organisationnelles et managériales permettant de nouvelles formes de gestion du travail était alors une stratégie centrale pour sortir de la crise. L'introduction de l'automatisation industrielle basée sur la microélectronique, l'adoption d'une gestion flexible de la main-d’œuvre, les normes de qualité, la sous-traitance, la modification des horaires de travail, le contrat temporaire et la déconcentration industrielle sont quelques-uns des éléments de la nouvelle gestion productive qui, orientée par la réduction des coûts, impacte profondément l'univers du travail, l'action syndicale, les relations entre classes et la configuration de l'espace (Serafim Gomes, 2011). En s'organisant à partir du binôme innovation-production et innovation-organisation, la restructuration productive brésilienne a cherché à élargir l'intégration d'équipements à haut contenu technologique. Les technologies permettent d'économiser de la main-d'œuvre et de la rendre plus flexible, ce qui implique des gains de productivité importants (Bolaño, 2000b). La restructuration productive visait à rendre les processus de production et de commercialisation plus souples, plus compétitifs et moins coûteux, en améliorant et en développant, grâce à l'information et à ses technologies, les modes de subordination du travail au capital, comme le montrent les études de Bolaño. Ce moment est important pour la création de « stratégies de différenciation, de segmentation, de flexibilité, qui ont dynamisé la consommation de couches restreintes de la population, dans un environnement d'exclusion croissante » (Bolaño et Mattos, 2004). L'individualisation extrême a été organisée par l'individualisation/massification, qui constituera, comme le souligne cet auteur, le modus operandi du système (Bolaño, 2002).
20Pour Bolaño le nouveau modèle d'accumulation qui a émergé au tournant du xxe au xxie siècle a favorisé des ajustements dans la relation capital-travail et économie-culture. Son noyau est la dépendance du travail intellectuel et l'intellectualisation générale du travail et des processus de consommation : une forme de médiation fondatrice de la 3e révolution industrielle. L'auteur met en perspective la restructuration productive observée depuis 1970 au Brésil et les première et deuxième révolution industrielle qui ont marqué, respectivement, l’instauration du mode de production capitaliste et la transition du capitalisme concurrentiel (xixe siècle) au capitalisme monopolistique (xxe siècle). Il définit le processus historique qui aboutit à la formule de la SI comme « un moment fondamental pour faire progresser la subordination du travail intellectuel au capital, à travers l'intégration à grande échelle, des technologies de l’information et de la communication (TIC) dans le processus de production et dans les relations de distribution et de consommation » (Bolaño, 2002). Pour lui, c'est précisément dans le contexte marqué par le développement des TIC, par l'introduction de la micro-électronique et des réseaux télématiques que les frontières entre travail manuel et intellectuel se sont définitivement brouillées. C’est ce qui peut même être considéré comme une « refondation du système, compte tenu de l'importance, tout au long de l'histoire humaine depuis la Grèce antique, du problème de la séparation entre travail manuel et travail intellectuel » (Bolaño, 2002, 10). Il rappelle que si la séparation entre travail manuel et travail intellectuel, et sa réunification au sein du capital, finissait par engendrer la constitution d'une couche particulière de travailleurs intellectuels, relativement autonomes, au sein des grandes entreprises et des services de l'Etat, en phase monopolistique, le développement des « machines qui fabriquent d'autres machines », qui caractérise la 2e révolution industrielle, est décisive pour l'expansion de la subordination réelle du travail car elle renforce, à l'échelle mondiale, l'expansion du capitalisme et de son mode de production (Bolaño, 2002). Dans la 3e révolution industrielle, il y a, en effet, la dépendance du travail intellectuel qui s'accompagne de l'intellectualisation générale des processus de travail et de la consommation conventionnels, résultant du changement de l'ensemble des rapports de production, qui doit s'adapter à la nouvelle exigence de l'accumulation capitaliste. Le travail intellectuel montre aussi, selon l'auteur, sa capacité libératrice, dans la mesure où la subordination réelle n'est jamais pleinement réalisée, puisqu'elle est contrainte par les contradictions nécessaires du rapport capital-travail.
- 4 Qui, en fait, soumet les États aux intérêts du capital international (Bolaño, 1997).
21Tout le processus vécu au Brésil face à la 3e révolution industrielle est traversé par la configuration d'un État global et d'une sphère publique globale, cette dernière participant de manière intégrée à la consolidation d'un système financier international, c'est-à-dire un système qui fonctionne essentiellement en dehors du contrôle des États nationaux (Bolaño, 19974). Selon Bolaño (1997), cette sphère publique porte, dans sa genèse, la même marque que la sphère publique bourgeoise du capitalisme libéral, dont le caractère critique avait été stérilisé au moment de son expansion avec l'émergence de l'État démocratique. Dans la tension constante entre les États nationaux, leurs classes et fractions de classes, et la modulation d'une sphère publique mondiale, des organismes supranationaux tels que l'Organisation des Nations unies (ONU), la Banque mondiale, l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), le Fonds monétaire international (FMI), et au-delà, les think tanks et les organisations non-gouvernementales transnationales, jouent un rôle important et constituent « l'épine dorsale bureaucratique de l'État mondial » (Bolaño, 1997 ; Hardt et Negri, 2010). Un élément d’emblée pertinent est son rôle dans la production d'un consensus qui tend à occulter le caractère structurant et structuré du modèle de pouvoir capitaliste mondial. Ces organismes qui dirigent des actions dans différents domaines (santé, éducation, environnement, genre, etc.), sur lesquels il faut intervenir selon des préceptes supranationaux, adaptent les nouvelles relations entre travail/capital, économie/culture et leurs contradictions. Ils le font, notamment, en instituant un système mondial de production de vérité, ou plutôt, « d’effets de vérité capables de remplacer les intérêts subjectifs des agents impliqués par les intérêts objectifs du système lui-même » (Marzochi, 2005, 6). À ce stade, rappelons que c'est de ces organes supranationaux que font partie la plupart des programmes qui visent à convertir les pays des économies périphériques en SI (comme le Programme Information pour tous de l'Unesco).
22Si dans l'industrie culturelle sous capital monopolistique, la forme informationnelle (dans ses dimensions de publicité et de propagande, comme l'a formulé Bolaño) a entrepris une médiation entre des capitales concurrentes (publicité), l'État (propagande idéologique) et les masses, comme mode de garantie à la fois de la circulation des biens et des modes de vie adaptés au paradigme fordiste (Bolaño, 1997, 2000a), sa participation chaque fois plus intense à la dynamique du système, depuis les années 1970, a contribué à renforcer la domination du capital sur l'ensemble de la vie (Martins, 2020).
23La réorientation des médiations de la forme-information sous le couvert de la SI, en ce sens, viabilise techniquement non seulement la segmentation/massification des produits, des services et de la consommation, mais la diffusion de tout le système. Pour cela, il faut opérer des ajustements cognitifs des personnes à la nouvelle étape dans laquelle le travail s’intellectualise, se précarise. Non seulement les corps productifs mais également les affects deviennent des instruments d'exploitation de valeur. L'instrumentalisation des activités humaines et des sphères de vie les plus diverses comme moyen d'accumulation de capital caractérise ce mouvement, ce qui a, de manière décisive, un impact sur la production de subjectivités.
24Rappelons que la gestion de l'individu adaptée aux besoins du capital a toujours été un élément structurant de l'organisation du capitalisme dans ses différentes phases, comme l'ont montré Foucault et bien d'autres. Cependant, depuis la crise de 1970 et la restructuration productive qui en a résulté, l'impact sur la production de subjectivités a été présenté comme un signe important du succès de cette nouvelle phase du capitalisme mondial. Il ne se réalise que par les ajustements opérés par l’information, c'est-à-dire les médiations informationnelles.
- 5 Comme l'exposition excessive de l'intimité et de l’activisme politique par le partage d'images et (...)
25Pour Foucault (2005), la subjectivité néolibérale a apporté d'importantes inflexions à l'histoire du sujet occidental produite depuis le xviie siècle dans la mesure où elle reposait sur d'autres stratégies d'affirmation du pouvoir, non seulement par des institutions coercitives, mais par l'imposition d'un mode de vie recommandé, adéquat et même souhaitable. Ce mode de contrôle spécifique rendu possible par les technologies de l'information (y compris l'intelligence artificielle) aboutit à ce que Laval et Dardot (2016) ont appelé la « rationalité néolibérale ». Par cette expression, ils soulignent que le néolibéralisme ne s'est pas constitué uniquement comme une doctrine économique ou politique, mais comme une rationalité sédimentée grâce à une régulation subjective d'un type très particulier. Une normalisation qui établit de nouvelles règles de contrôle social dans lesquelles chaque sujet est amené à se concevoir et à se comporter, dans toutes les dimensions de la vie, comme un capital à valoriser (Laval et Dardot, 2016). Cette rationalité, qui commence à organiser le champ du travail, de la politique, de la communication et des échanges symboliques, s'appuie sur la conception de la société comme une entreprise, elle-même constituée d'entreprises, et une manière de gouverner les conduites qui se fonde sur la concurrence comme norme, la responsabilisation individuelle, le dépassement des objectifs et la création d'un imaginaire à travers le dispositif de performance et de plaisir. Comme mécanismes de cette logique les « réseaux sociaux d'Internet » et leurs diverses pratiques d'information5, sont chargés de rendre ces « outils de captation de la subjectivité collective pour enrichir les bases de données » (Bolaño et Vieira, 2014, 78) des entreprises les plus lucratives et les plus puissantes du monde.
- 6 Il ne s'agit pas de penser de manière déterministe, thème universel et interdisciplinaire, mais, e (...)
26En s'adaptant à un mode de production qui institue, chaque jour, des manières plus déshumanisantes de réaliser la relation capital-travail, la production du sujet néolibéral6 rencontre également les stratégies sophistiquées du soft power, qui se transmutent en moyens efficaces de contestation géo-économique et militaire. Outre les mécanismes discutés pour manipuler l'opinion publique, surveiller et guider le comportement des personnes, à travers la désinformation systématique et l'extraction, l'analyse et la commercialisation de données à travers les traces de pratiques informatives sur Internet, les médiations de la forme-information ont été fondamentales dans la concrétisation de stratégies et de tactiques politico-militaires, dont l'ensemble a été désigné par « guerre hybride » (Korybko, 2018).
27La guerre hybride se caractérise par des actions systématiques variées, avec des approches indirectes et à spectre total, qui ont un impact cognitif sur les agents impliqués. Elle s'avère particulièrement fructueuse dans la configuration d'un « monde multipolaire » dans lequel la parité nucléaire (notamment entre les États-Unis et la Russie) et le système international rend la confrontation directe des guerres conventionnelles plus coûteuse. Intégrant des guerres non conventionnelles et des révolutions planifiées avec des outils de propagande, des opérations psychologiques combinées à l'utilisation des réseaux sociaux, les guerres hybrides visent, en général, à déstabiliser et remplacer des gouvernements dont la direction déplaît aux intérêts des puissances, notamment aux États-Unis, ce qui est communément fait à travers des manifestations de masse au nom de revendications abstraites. Ces stratégies reposent non seulement sur le financement des États, mais aussi sur les grands représentants du capital mondial, parmi lesquels les entreprises de technologies de l’information, les sociétés de biotechnologie et les organisations civiles de la sphère publique mondiale. Ce schéma de guerre, qui s'avère d’autant plus efficace qu’il est moins visible, a été illustré par Korybko (2018) à partir du cas de la Syrie et de l'Ukraine.
28En conclusion, il est important de noter dans la réorientation des médiations de la forme-information que si, d'une part, les relations capital-travail, économie-culture prennent des contours nouveaux, la résistance à ces formes comporte des tentatives de désaliénation de ces médiations. Ces tentatives se sont également concrétisées à travers notamment des actions d'information, qui réorganisent les stratégies et le champ d'action des acteurs des nouveaux mouvements sociaux.
29La place de l'IC dans les formes d'action collective mobilisées à travers les réseaux numériques est, depuis les deux dernières décennies, un objet d'étude traditionnel de différents champs. Même s’ils partent d'horizons épistémologiques différents, d'objets empiriques et de références théoriques hétérogènes, il y a la perception que bien qu'ils aient toujours joué un rôle fondamental dans les mouvements, ces éléments deviennent la logique très structurante de l'action. L'arrière-plan de la réflexion est l'orientation des conflits et de la politique vers le champ de la culture, des identités, dans lesquelles les médiations de l'information et du langage sont, pour différentes théories, essentielles pour comprendre et intervenir dans le réel.
30Le regard dialectique jusqu’à ce jour nous montre aussi dans ce mouvement, de nouvelles médiations qui visent à neutraliser le potentiel contre-hégémonique de ces actions, en convertissant les formes particulières de résistance par l’information en mécanismes de reproduction du capital, comme l’ont souligné certains auteurs (Hardt et Negri, 2010 ; Martín-Serrano, 2008). La sphère publique mondiale joue un rôle de médiation important dans cet ajustement systémique, surtout par l'incorporation et la distorsion des demandes par la radicalisation de l'idée de souveraineté et de justice (Gonçalves et Martins, 2020).
31L'ampleur et le lien de toutes ces opérations avec les expressions les plus diverses de l'information traitée dans les médias et dans les environnements de l'information numérique montrent la pertinence de poursuivre, à partir des objets singuliers du champ de l'IC (documents, pratiques, médias, comportements informationnels, dynamiques des réseaux sociaux et autres), l’analyse des médiations dans la SI complexe et inachevée.
32Comme lors du passage du capitalisme industriel au capitalisme monopolistique, la SI, dans la transition du xxe au xxie siècle, s'est appuyée sur la réorientation des fonctions de médiation de différentes formes qui ajustent les relations capital-travail, économie-culture et leurs contradictions, et est rendue possible dans une large mesure par la forme-information, ses technologies et ses procédures. Ce mouvement est le résultat historique d'un processus mondial très complexe et hétérogène, qui a abouti au modèle de la mondialisation néolibérale et à sa « traduction la plus complète », la « SI ». Les liens qui le composent se concentrent également sur ce qui est communément admis, du point de vue culturel et anthropologique, comme des « médiations » qui engendrent des processus, des pratiques, des objets et des phénomènes informationnels, en particulier ceux opérés à travers la relation des sujets avec les technologies de l'IC.
33En ce sens, nous proposons de comprendre ce mécanisme complexe de réorientation des médiations à partir de la forme-information dans le contexte brésilien à travers une compréhension dialectique de la catégorie médiation et la particularité des processus de restructuration productive, subordination du travail intellectuel, intellectualisation des processus de travail et de consommation, extension de l'économie à toutes les sphères de la vie, production de subjectivités néolibérales et de nouvelles stratégies économiques, géopolitiques et militaires dans le contexte d'un conflit d'hégémonie dans un « monde multipolaire ».