1C’est un objectif ambitieux et pour tout dire présomptueux, que celui du journaliste, de construire une information à partir d’une simple observation d’un monde en mutation, de traduire une intuition individuelle inspirée de l’expérience approfondie du terrain en une véracité qui se veut la plus partagée possible. Pour y parvenir, la méthode, puisqu’il s’agit d’un métier – quand bien même les contours en sont historiquement flous –, réclame des aptitudes (humaines et technologiques) et une certaine sensibilité au réel, enfin relève du principe de l’esprit critique. Pour s’en prévaloir, mieux vaut donc se fonder sur des connaissances issues de la culture et de l’histoire du genre journalistique choisi, en l’occurrence ici, le champ sportif. Or, un premier niveau d’observation du paysage médiatique actuel révèle plusieurs niveaux de bouleversements dans la pratique même du journalisme visant la conformité avec une société en mouvement perpétuel. Cette réflexion sera donc l’occasion d’identifier différentes marques de mutations qui sont constitutives de l’état actuel du monde social des sports dont le journalisme en est l’une des composantes constitutives. La référence à Howard Becker est bien entendu assez explicite puisqu’il a développé en son temps la notion de « monde » (1988/2010) qui, en substance, se fonde sur les interactions coopératives inscrites dans la temporalité et visant une forme de concorde… impossible à atteindre dans le sport (comme dans d’autres secteurs tels que la politique) plutôt versé vers la polémique, la confrontation et la spectacularisation des échanges. Dans un même registre de pensée, les étapes évolutives du métier de journaliste rappellent naturellement le concept de « carrière » construit par Everett Hughes (1981) : les séquences successives, l’ascension sociale, l’ajustement à un monde qui bouge surtout pour des métiers en constante réinvention comme le journalisme. Nous n’en sommes évidemment pas encore à penser que s’engager dans la carrière journalistique serait une manière originale voire « déviante » de s’inscrire dans la société. Quoique…
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2Une des qualités fondamentales du métier de journaliste reste donc sa capacité à polariser son regard sur la société et d’en apporter la représentation la plus claire et la plus juste possible. Pour ce faire, la nécessité d’associer la pratique (investissement du terrain, collecte des données objectives, entretiens, gestion humaine, maîtrise des techniques spécifiques au métier, etc.) à la théorie (méthodologie, culture, histoire, apprentissage de l’observation, etc.) prend toute son épaisseur. Les journalistes doivent être animés d’une vocation particulière à interpréter les mondes auxquels ils sont confrontés, et qui va bien au-delà de la curiosité ou de l’amour de son prochain. Or, le constat que nous avons pu établir est que la tendance médiatique actuelle occulte fréquemment l’idée même que le sport est totalement intégré au monde social, politique et culturel. C’était d’ailleurs rappelé avec force au plus haut niveau de l’État, lorsque le président Macron déclarait, à quelques jours de l’ouverture de la très commentée et controversée Coupe du monde de football au Qatar en novembre 2022, que « c’était une très mauvaise idée de politiser le sport1 ». Et à sa suite, le capitaine de l’équipe de France, Hugo Lloris de revendiquer devoir « montrer du respect » au pays organisateur. Ces propos, plutôt convenus, sont assez représentatifs d’un monde en fracture et d’une prédominance de la dictature du terrain de jeu, périmètre au-delà duquel aucun sujet (de société) ne peut être discuté sérieusement. De notre point de vue, ces positions officielles ne relèvent pas du principe de réalité. En effet, et ce sera un des indices forts de la société en mutation, nous défendons plutôt l’hypothèse de l’hybridation des mondes sociaux qui s’éclaireraient les uns les autres. Ainsi mises en récit journalistique, les activités sportives pourraient-elles bien participer à comprendre le fonctionnement de la société actuelle, contribuer à sa régulation et à son organisation. Des sites d’information en ligne (Mediapart, Blast, lesjours.fr) ont parfaitement intégré le fait que le traitement journalistique de la première Coupe du monde de football jamais organisée dans le monde arabe, ne peut se limiter aux questions de la concurrence et de la performance sportive, mais plutôt aider à mettre en perspective le versant géopolitique pour comprendre les enjeux réels de la compétition : les conditions déplorables des travailleurs immigrés venus pour la plupart d'Inde, d'Iran, du Pakistan, d'Irak, du Népal, du Bangladesh et du Sri Lanka ; les 160 vols quotidiens pendant la durée de l’épreuve ; l’impact sur l’environnement des stades climatisés et la reconnaissance des femmes et des minorités LGBTQ+2 sont autant d’angles possibles de traitement de l’événement. Paradoxalement, il était en effet très surprenant que des observateurs sur place aient délibérément choisi de ne pas relever les « smoking guns », pour mobiliser une formule journalistique initiée par le Financial Times en 20093, et pensé à scruter au-delà des tribunes des stades « Potemkine4 ».
- 5 Latta, J. (2019, 18 mars). Le clubisme, nouvelle plaie du football français. Le Monde. https://www. (...)
- 6 Une analyse du concept en est proposée par Serge Paugam (2010).
3Aujourd’hui, c’est une des caractéristiques du journalisme de sport d’être fondé sur une vocation extatique, et d’être marqué par le phénomène du clubisme5 qui consiste à abusivement adopter une attitude partisane voire nationaliste. Rappelons que dans les années 1920, est né en Italie, le phénomène désormais connu du tifoso, dérivé de typhus, et qui désigne la fièvre et la ferveur du supportérisme, desquelles doit absolument se préserver le journaliste au sens où il se distingue d’une définition du public qui, selon l’ethnologue Christian Bromberger, « est spectateur de son propre spectacle » (1989, 37). Autant que possible, le journaliste de sport n’est pas un fan, mais il produit une œuvre « […] s’intéressant plus aux formes de coopération mises en jeu par ceux qui réalisent les œuvres qu’aux œuvres elles-mêmes ou même à leurs créateurs au sens traditionnel » (Becker, 1988/2010, 21). Il s’agit donc de regarder ce qui se trouve sous le capot pour évaluer la bonne ou mauvaise carburation qui circule dans les sociétés et de « mettre les mains dans le cambouis », comme invite à le penser le philosophe Matthew B. Crawford dans son essai sur la valeur du travail en 2010. Ce contexte de mutations sociales liées aux problématiques contemporaines de l’environnement, les nouveaux rapports humains mais aussi les suites de la pandémie du Covid et les conflits armés qui sévissent aux portes de l’Europe, affectent naturellement le journaliste. Indépendamment de son statut officiel d’encarté, il est possédé par toute une succession de filtres subjectifs rendant plus complexe l’appréhension le monde actuel. Ajouter à cela, que l’incertitude de l’avenir et la précarité du métier agissent sur l’estime de soi et la nécessité de reconnaissance, principalement via une activité intense sur les réseaux sociaux numériques. Ce sont des déterminismes auxquels il convient de s’adapter, car une carrière, comme l’a écrit Everett Hughes : « est une perspective en évolution au cours de laquelle une personne voit sa vie comme un ensemble et interprète ses attributs, ses actions et les choses qui lui arrivent » (1981, 636).
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- 8 Nous pouvons également citer les études sur « la chaîne du sport » de Jean Belot (2003), le rapport (...)
4Ce tableau problématique pourrait expliquer la propension à privilégier l’émotion sportive voire le spectaculaire, en d’autres termes la pleine visibilité au détriment de la recherche du vrai, de la vérité, principes de base enseignés dans toutes les formations en journalisme. Et il apparaît que ce soit une tendance qui se manifeste, chaque année, parmi les candidatures des concours d’entrée dans les écoles : marquée par l’attractivité des médias audiovisuels prioritairement, la plupart vient principalement chercher le plaisir dans le journalisme de sport. Écrit comme cela, le prisme de l’étude pourrait prendre une forme de désenchantement et de dépit vis-à-vis d’une discipline qui, il est vrai, se bâtit avant tout sur la passion ou plus exactement, ce qu’on imagine être une passion dévorante que nous pourrions, dans certains cas de figure, assimiler à de l’ivresse. Laquelle place, par définition, le journaliste, étourdi par ses émotions, entre deux mondes contraires qui s’affrontent et pourtant, qu’il évalue sur un plan équivalent : celui de l’apparence et de la surface opposé à celui de la réalité et de la profondeur. Pour l’un comme pour l’autre, ce sont deux positions intenables et excessives. Les habitués des détours philosophiques (ou des extraits des abécédaires) auront reconnu la façon dont Gilles Deleuze évoque son rapport à l’alcoolisme et comment celui-ci a modifié sa perception sur le monde sensible. L’ivresse procure, selon lui, « une extrême induration du présent » (1969, 184) qui durcit le ressenti du réel et assimile toute forme d’interaction à une imprudente rencontre amoureuse, faite d’euphorie et de dépit profond. La presse écrite ayant un statut particulier, les propos excessifs publiés sur les comptes des réseaux sociaux de journalistes de sport radio par exemple se traduisent en montée satisfaite de commentaires en direct de rencontres sportives comme de spectacularisation des débats de plateau qui tendent à se multiplier. Par provocation, nous pourrions nous demander s’il ne faut pas être un peu habité ou fou pour se mettre à hurler « à perdre la raison » sur une action, aussi spectaculaire soit-elle7 ? L’étude complète sur les déclinaisons du commentaire sportif « chuchoté ou hurlé » de Valérie Bonnet (2019) est particulièrement inspirante. Le journalisme comme pratique déviante, avons-nous avancé en amont. Comme le principe du fumeur de marijuana analysé par Howard Becker (1963/1985), le journaliste de sport reprend, d’une part, des comportements issus d’une tradition bien ancrée historiquement par Canal+ en 1984, et analysée très tôt par Francis James (19898). Et d’autre part, il imagine cette attitude globale comme étant un moyen privilégié d’entrer dans la carrière parce qu’ainsi fait, il devient conforme à la mythologie d’une profession perçue comme ultra attractive (niveau de langage, façon d’être et de paraître, de s’habiller, de se comporter, modes d’interaction avec les acteurs sportifs et proximité avec les décideurs, etc.).
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5Fondamentalement, l’information n’a de valeur que si elle est traitée dans un contexte donné et qu’elle vise à clarifier la compréhension des événements. Cependant, le sport, dans son organisation institutionnelle comprenant celle du monde social du journalisme, semble fonctionner indépendamment des affaires publiques. Pour ne citer que quelques exemples, hormis des interventions isolées et vite réprimées, les contestations qui ont rythmé l’espace public ces deux dernières années (mouvement des gilets jaunes9) n’ont trouvé que peu d’écho dans les articles de rubriques sportives. Et pourtant, la porosité était telle qu’il y aurait eu à montrer, dire et écrire, comme à l’occasion de la finale de Coupe de France de football ce 29 avril 2023 au Stade de France à Saint-Denis, en plein conflit populaire contre la loi sur la réforme des retraites à 64 ans. Les conséquences calamiteuses pour l’image du gouvernement français de la finale de Ligue des champions du 28 mai 202210 ont conduit l’organisation à renforcer les mesures de sécurité en empêchant le public d’entrer « avec des cartons rouges ou des sifflets pour rappeler, à la 49e minute et 30 secondes [référence du recours au 49.3], leur opposition à la loi11 ». « Il ne s’est rien passé. Rien de ce qui était espéré. Rien de ce qui était redouté » (Diana, 2023), car la réalisation de TF1 a volontairement atténué le volume des clameurs des spectateurs et maintenu le président Macron en hors-champ des images, en particulier sur les écrans géants disséminées dans le stade. De même que le duo de commentateurs a tu ce qui pouvait relever du désordre sonore et visuel dans les tribunes.
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6Cette transfiguration médiatique de l’événement est caractéristique d’une perte des repères et d’une dilution du contexte, accentuée par l’activité informationnelle sur les réseaux sociaux numériques qu’il est essentiel de prendre en compte. Selon une étude récente du Pew Research datée de septembre 2022, « près d'un tiers des adultes américains (31 %) déclarent s'informer régulièrement sur Facebook […] 25 % des adultes américains s'informent régulièrement sur YouTube, tandis qu'une plus petite proportion d'entre eux s'informent sur Twitter (14 %), Instagram (13 %), TikTok (10 %) ou Reddit12 (8 %) ». Désigné par le concept de « context collapse » (contextes effondrés ou rupture des contextes), ce terme, inspiré des travaux d'Erving Goffman (1959/1973) et surtout de Joshua Meyrowitz (1985), a été élaboré par tout un courant de pensée dont la sociologue Danah Boyd (2007) en est une des grandes figures au même titre qu’Alice Marwick et Michael Wesch. Appliquée à notre problématique, la valeur réelle de l’information se trouverait atténuée par la performance du dispositif et des journalistes qui, par exemple sur X (ex-Twitter), sont confrontés à des commentaires d’usagers ordinaires ou d’anonymes qui remettent en cause leur expertise d’une situation particulière13. Et ce, d’autant plus si cette information originelle dérive à mesure qu’elle est repostée et recommandée intentionnellement vers une multitude de publics plus ou moins éclairés et pas forcément avertis dans certains cas, créant ainsi une collusion de contextes définie ainsi par le sociologue Nathan Jurgenson (2019). Les différences entre les catégories de destinataires se trouvent ainsi « aplaties » et dilueraient la substance même du réel. Déjà en 2018, un article de la revue Science titrait « The spread of true and false news online » (« La diffusion de vraies et de fausses nouvelles en ligne ») dans lequel était décrite une recherche menée par des chercheurs du Massachusetts Institute of Technology sur la manière dont les nouvelles se propagent sur un microblog (Vosoughi et Aral, 2018). Il apparaît que les fausses informations se propagent beaucoup plus vite et plus loin que la vérité. Le fait original est que les utilisateurs humains sont rendus plus responsables que les algorithmes.
7Il s’agit là bien d’une rupture, caractéristique de notre époque, qui contrarie la cohérence informationnelle. Le journaliste doit dès lors se prévaloir d’une « culture informatique » (Star, 1995), composer avec la technologie, les publics et est contraint à adopter différentes identités en fonction du dispositif médiatique qu’il investit. Bien que traitant d’un même sujet, sa personnalité pourrait se manifester différemment selon qu’il rédige un article pour un média écrit et selon qu’il publie un post sur son compte digital. Et l’appropriation par le public pourrait s’en trouver brouillée.
- 14 Réalisé en ligne du 9 au 13 mars 2023 sur un échantillon représentatif de 1 001 personnes majeures, (...)
8La complexité des circuits concomitants d’information médiatique met à l’épreuve à la fois la fonction de journaliste de sport et les modes de représentation des mondes sociaux. Le statut de témoin assisté a certes une acception juridique mais il peut être ici mobilisé pour saisir la difficulté de pratiquer une profession constamment discutée et annuellement associée à une défiance d’une opinion publique hyperspécialisée. L’un des plus récents sondages a été réalisé à l’occasion des Assises internationales du journalisme organisées à Tours en 2023. Il révèle que « plus d’un sondé sur deux (54 %) estime que la qualité de l’information délivrée par les journalistes s’est détériorée ces dernières années. Une dégradation que 70 % d’entre eux attribuent au fait que l’information est trop orientée, pas assez impartiale », tandis que 74 % estiment que « l’information est parfois fausse et trop vite relayée ». Parallèlement, 84 % des sondés trouvent que c’est un métier « d’utile à très utile14 ». Il s’agit d’une chute de 6 % par rapport à 2022 et ces chiffres confortent les arguments avancés en amont. Dans le contexte actuel, la fragilité d’exercice du journaliste est avérée d’autant qu’il n’est plus rare, comme d’autres professions publiques ou semi-publiques, qu’il soit visé par une plainte ou désigné par une supposée victime. Dans la plupart des cas, cela se manifeste, dans l’obscurité paradoxale des réseaux sociaux, par des commentaires acerbes de lecteurs et parfois avec des arguments ad hominem. Ainsi, en 2022, le quotidien L’Équipe comptait une moyenne de 80 réactions par article dont 15 % étaient rejetés par l’instance de modération du journal. Par mesure de sécurité, la rédaction a fait le choix de désactiver les retours sur 2,5 % des articles jugés sensibles car une majorité d’entre elles ne respectait pas la charte édictée, pourtant accessible à tous. À la lecture de cas de signalement d’un commentaire, nous trouvons cet alinéa :
- 15 Source : service du développement Web de L’Équipe. https://www.lequipe.fr/Tous-sports/Actualites/Ch (...)
« les contributions susceptibles de dévaloriser ou ridiculiser une personnalité, un journaliste, un utilisateur ou toute autre personne. Les propos peuvent être critiques dans la mesure où ils sont argumentés et portent sur un fait et non une personne15. »
- 16 https://www.snj.fr/content/d%C3%A9claration-des-devoirs-et-des-droits-des-journalistes
- 17 À l’heure où nous rédigeons, 3 volumes de M ont été publiés en France aux Arènes. Scurati, A. (2020 (...)
- 18 Libération du 2 et 3 septembre 2023.
9La position intenable du journaliste entre la véracité d’un fait et la « vigilance » d’un lecteur le place bien d’une certaine façon comme témoin assisté de l’événement qu’il observe car il est autant impliqué que mis en cause. Rappelons que la charte signée à Munich en 1971 défend les droits et devoirs du journaliste16 et qu’elle doit être connue de tous les étudiants et professionnels, tout comme doit l’être l’histoire du métier et des thèmes abordés. Même si, de nos jours, le présent aveugle le passé. Comme le contestait déjà Marc Bloch en 1914 : « Nous [les historiens] sommes des juges d’instruction. Au lieu d’être assignés au présent, dictature du présent, du moment présent, chargés d’une vaste enquête sur le passé […] nous recueillons les témoignages, à l’aide desquels nous cherchons à reconstruire la réalité ». Et il rappelle que la critique historique est l’art « de discerner dans les récits, le vrai, le faux et le vraisemblable » (1950, 2). Si le journalisme ne fait pas tout à fait œuvre d’histoire, il se nourrit en puisant dans le passé. En l’espèce, c’est un biais (une déviance ?) qui permet de s’affranchir de l’actualité et d’amortir les retours violents de lecteurs autoproclamés experts. Ainsi la connaissance approfondie des Jeux olympiques de Paris de 1924 peut suggérer une grille de lecture des prochains de 2024 en rappelant qu’en cette période de fort antisémitisme en France (nous étions peu après l’affaire Dreyfus) et de fléaux sociaux et sanitaires dus en partie à l’alcoolisme, ni l’État ni la Ville de Paris n’ont tenu leurs promesses de subventions. Il a donc fallu faire appel au Racing Club de France pour la mise à disposition du terrain de Colombes pour accueillir le premier village olympique de l’histoire fait de baraques en bois sans confort. Les grandes figures en ont été l’Américain Johnny Weissmuller (natation), le Finlandais Paavo Nurmi (cross-country) et l’escrimeur français Roger Ducret décrété « gloire du sport ». Le 29 juillet 1924, les Français assistaient à la retransmission en direct à la radio de la cérémonie d’ouverture devant 40 000 spectateurs au stade de Colombes au son de la Marche héroïque de Camille Saint-Saëns… mais sans l’Allemagne, qui reviendra en 1928. Pour des motifs d’accélération et d’aliénation du temps, le rappel au passé est manifestement une approche peu mobilisée dans les articles quotidiens de sport pour témoigner de son époque. Alors qu’il pourrait en être autrement. Deux exemples : le spécialiste de littérature Antonio Scurati a produit une œuvre extrêmement documentée et profonde sur la vie de Benito Mussolini sans être pour autant son contemporain17. Son « roman de l’après-histoire18 » constitue désormais une référence. Pour revenir au monde du sport, la somme de Paul Dietschy, Histoire du football (2014), se présente comme un « roman vrai » fondé sur une documentation provenant principalement des archives de la FIFA. Le récit de la discipline, de son invention au xixe siècle à nos jours, est une mine d’inspiration pour les journalistes qui souhaiteraient mettre en perspective des sujets d’actualité.
- 19 Jurgis Baltrušaitis décrit le concept de perspective dépravée comme « une vue de l’esprit où le reg (...)
10À la lumière de ces exemples, nous avançons à l’instar du critique John Ruskin (1819-1900) que, pour un artiste comme pour un historien ou un journaliste, « l’innocence de l’œil » non seulement n’existe pas mais que, si tel était le cas pour certains, elle ne suffit pas pour appréhender l’appropriation des mondes en mutation. De même qu’un journaliste ne doit pas chercher à être convaincant. De ce point de vue, il n’a pas à faire adhérer à la société mais à éclairer sur ses mécanismes et ses perspectives. Dans le sport comme dans toute affaire, la compréhension objective de l’événement passe par « une logique des situations » (Popper, 1955). L’étude de Stéphane Calbo, consacrée aux retransmissions télévisées de rencontres de football (1999), apporte un éclairage intéressant sur la complexité de mise en phase qui dépasse le seul fait d’être témoin sur place, mais plus largement de représenter une collectivité à laquelle on s’adresse. Un des arguments est à chercher du côté d’Ernst Gombrich qui, dans sa description détermine que s’appuyer uniquement sur le « principe du témoin oculaire » (« eye-witness principle ») finit par introduire de l’illusion et d’emprunter, par habitude culturelle ou paresse, de faux raccourcis « qui conduisent à la perspective » (2009, 87-88). De ce point de vue, si le journaliste se contente de regarder « le long d’une ligne droite » (ibid.), il occulte tout obstacle et bruit relevant du principe de réalité. Dès lors, la mythologie s’imposera au réel. Nous retrouvons beaucoup de ces vues de l’esprit ou de ces « perspectives dépravées » (BaltruŠaitis, 199519) dans des articles de journaux ou, de façon plus exaltée, dans la prolifération des débats spectacularisés radiophoniques et télévisés comme dans des publications de commentateurs de sport sur les réseaux sociaux.
11Dans un monde en mouvement, la responsabilité du journaliste (de sport) est donc plutôt de produire des éléments, des connaissances avérées et d’amener le lecteur à se forger une opinion. En son temps, Descartes décrivait la méthode à la fois comme un témoignage – notion que nous appréhendons avec prudence – et une promesse de parvenir au savoir, à la connaissance et in fine à la vérité. Il s’était intéressé à l’affaire Galilée (Charrak, 2009), savant condamné en 1633 par l’Église et qui, si elle avait explosé de nos jours, aurait trouvé une matière féconde à propos controversés sur les réseaux sociaux. Pour les intellectuels comme pour les journalistes, les mutations de mondes que questionne cette étude révèlent la difficulté à distinguer le vrai du faux, particulièrement dans une période de « collapse context ». La problématique des technologies liées à l’intelligence artificielle pourrait d’ailleurs faire l’objet d’un chapitre en soi. La résolution de cette équation visant à éclaircir la nature semi-opaque de la société est de revenir sur des règles fondamentales et connues à l’exercice du journalisme : ne pas se satisfaire de la vraisemblance (ce qui est admis du plus grand nombre) ou de la probabilité ; déconstruire et reconstruire progressivement la réalité (vérifier la carburation de la société sous le capot) ; collecter et croiser l’authenticité des indices collectés sur le terrain ; se prévenir des influences et des proximités ; garder la conscience de l’adresse à un public spécialisé ou élargi ; et nous ajouterons, avoir du style et de la tenue.
12À chaque édition, la couverture médiatique des Jeux olympiques est l’occasion d’innovations techniques et sociétales qui amènent le journalisme autant à s’ajuster au contexte qu’à réinventer sa pratique : les statistiques, la fascination du numérique, l’impact des générateurs d’images (Dall-E, Midjourney, Stable Diffusion) en sont désormais des composantes constitutives. Malgré une tendance au conformisme, des enjeux essentiels pénètrent l’enceinte des stades comme l’environnement, les questions de genre et de sexualité, d’éducation, de handicap, de racisme ; les conflits, la religion et la géopolitique conscientisent d’une certaine façon la place du sport dans des sociétés en mutation. Les défis du journaliste sont certes de commenter les performances sportives aux prismes de ceux-ci en mobilisant une culture issue des éditions précédentes et remarquables (de Paris, 1924 à nos jours, en passant par Berlin, Rome, Mexico, Montréal, etc.), et en s’inspirant de grands stylistes qui ont abordé le journalisme de sport de façon détournée pour signifier le monde dans lequel ils (sur)vivaient. Nous pensons particulièrement à l’école américaine comptant un certain nombre de déviants comme Gay Talese, Tom Wolfe, Harry Crews, Jim Harrison, Hunter Thompson, Joan Didion, Lillian Ross, etc. Effectivement, un journaliste de sport, quoi qu’il fasse, sera toujours étiqueté comme un outsider dans une rédaction généraliste. Autant l’assumer et ne pas rater le rendez-vous avec l’histoire.